La Logique de la peur et du symbolique

By Ernesto Cattoni

Dans la semaine consacrée, notamment, à la libération de Hamadi Jebeli et Zouhair Yahyaoui, et derrière eux la masse des prisonniers politiques, encore une fois le régime de Zaba* perd une nouvelle bataille dans un champ qui lui échappe, celui du symbolique. Avant de développer cette nouvelle logique imposée par une poignée de jeunes, dans la plupart anonymes, éparpillés dans les quatre coins de la planète, nous aimons citer une phrase, de Haïssam Maleh, président de l’Association des droits de l’homme en Syrie (ADHS), décrivant une situation quasi-semblable de celle que connait la Tunisie d’aujourd’hui : « le pouvoir a voulu, avec ces arrestations, envoyer un message clair à la société civile. Il n’avait pourtant rien à craindre de ce mouvement(…) Mais la peur est double : il y a celle du peuple, et celle du régime… » Les déboires du « printemps de Damas », Judith Cahen, Le Monde diplomatique, novembre 2002.

En effet, jour après jour, le régime tunisien démontre et de la manière la plus brutale et la plus cynique qu’il a peur. Il a peur des mots, des articles, même des blagues politiques ; mais, il craint surtout une nouvelle race de jeunesse et une nouvelle forme de lutte et de résistance : la cybversion Néologisme composé de Cyber et de Subversion. – si on nous autorise ce néologisme. « Quand ils ont peur ils censurent » « Quand ils ont peur ils censurent », Omar Khayyam, TUNeZINE, 07 février 2003. nota Omar Khayyam sur TUNeZINE. Oui, disons-le encore et encore : le régime de Zaba a peur parce que son ennemi, que sont les forces vives et neuves du peuple, devient de plus en plus dangereux ! Dangereux ? Pour qui ? Pourquoi ? L’unique réponse réside dans cet adage : « L’ennemi commence à devenir dangereux quand il commence à avoir raison ! »

Avec ses centaines de milliers de policiers, d’informateurs, de miliciens et de membres du RCD, tous soutenus par un budget d’Etat, par une coopération internationale parfois au nom de la guerre contre le terrorisme, par des moyens sophistiqués, des prisons au nombre d’hôtels et une fabrique de terreur qu’est la Dakhiliyya et ses annexes, le régime de Zaba n’est plus le seul générateur de la peur, il est actuellement l’un de ses victimes. Après presque quinze ans de politique policière usant de deux techniques, diaboliques par leur machiavélisme, : « terroriser pour dominer » et « diviser pour régner », le régime de Zaba fait face à une nouvelle logique instaurée non pas par des partis politiques spécifiques et repérables, mais par un adversaire diffus, nébuleux, dissimulés dans un Web, derrière des pseudonymes qui échappent à sa logique de la « rationnalisation » de la traque et de la persécution. « On ne le dira jamais assez, Zouhayer est “coupable” d’avoir défié un pouvoir dans un domaine qu’il croit réservé, le web. Ce défi est à mettre en lien avec l’enjeu que représente Internet pour ce pouvoir. C’est la petite brèche dans le bateau qui laisse passer l’eau. » Hommage à la cyberdissidence, Sihem Ben Sedrine, Kalima numéro 10.

Le régime de Zaba n’est plus le persécuteur ; Il est quotidiennement persécuté, d’une part, par des correspondants anonymes de l’intérieur qui défient le filtre de sa puissante ATCE, envoyant une masse d’informations au jour le jour pour informer l’opinion publique (inter)nationale, et d’autre part, par des jeunes analystes, également anonymes, qui propagent l’information, l’analysent, la débattent et la repensent sur des forums appartenant au monde du virtuel, un monde où le régime n’est ni Etat-policier, ni Etat-providence mais Etat de non-droit. Et c’est bien là l’échec du système : l’underground, les maquis de la toile où des fellagas modernes fomentant attentats après l’autre, embuscades après l’autre, dans un champs où les tigres noirs de Zaba n’y tracent pas les contours puisqu’ils sont formés pour une autre sorte de mission. Oui messieurs, le monde qui est en train de menacer les assises du système Zaba est un maquis moderne, celui que le sociologue Phillipe Breton avait défini comme suit : « Le monde d’Internet est underground à sa manière ; il est l’underground actuel, le lieu qui permet de quitter ‘le monde ordinaire’ » Philippe Breton, Le culte d’Internet. Une menace pour le lien social ? La Découverte. C’est à dire un non-lieu qui impose un autre jeu, d’autres règles du jeu et une logique tout à fait différente de celle dictée par le plus fort.

Ainsi, la géographie de l’action des maquisards des forums comme ceux de TUNeZINE ou des sites comme TUNISNEWS, Zeitouna, Kalima, Aqlamonline…etc., posent problème à un système habitué à mener une bataille sur le terrain de la réalité où il est le maître sans partage. C’est quoi le système Zaba, c’est des mûrs de peur qui encerclent la liberté d’expression. Rien d’autre. Contourner ces murs, cette chape de plomb qui asphyxie la Tunisie, équivaut à une déclaration de décès symbolique du système, une faillite avenir. Comme l’avait très bien saisit Chokri Hamrouni dans son article « l’Antisencure » L’Anticensure, Chokri Hamrouni, Kalima numéro 10. : « Le passé, c’est-à-dire la mémoire, elle [la dictature] la falsifie. Le présent c’est-à-dire la réalité, elle l’encadre. L’avenir, c’est-à-dire l’incertain, elle ne le contrôle pas, alors elle l’hypothèque, elle l’embrouille et elle casse ses symboles. Zouhair Yahyaoui en est un. » Tout se joue dans le symbolisme de cette jeune génération usant d’une arme virtuelle qu’est l’Internet et appartenant elle-même à l’avenir de par son jeunisme. l’Avenir, messieurs, le promoteur de toutes les angoisses et de tous les espoirs. Rappelons ici ce qu’avait dit le philosophe Jaques Derrida dans son livre Voyous : « Le traumatisme reste traumatisant et incurable parce qu’il vient de l’avenir. Le virtuel traumatise aussi. Le traumatisme a lieu là où l’on est blessé par une blessure qui n’a pas encore eu lieu, de façon effective et autrement que par le signal de son annonce. » Jacques Derrida, Voyous, éditions Galilée, Paris 2003. Cité in ” La raison du plus fort” Le Monde diplomatique, janvier 2003.

Lorsque le régime de Carthage avait envoyé ses chiens de garde, son armada de véhicules de BOP (brigades de l’ordre publique), de BIR (Brigades d’interventions rapides) et de sa police politique pour encercler quelques symboles de la résistance et pour rechercher une caméra qui aurait filmé l’extérieur réel de la prison de Borj El Amri, lorsque dans l’autre bout du nord tunisien et de la manière la plus barbare les gardiens de la prison de Borj Erroumi chassèrent les représentants de la société civile, le régime voulait en fait récupérer ce qui lui restait pour pratiquer sa souveraineté. Par cette démonstration d’une force affaiblie et apeurée, atomisée dans un monde virtuel, il voulait réparer les miettes de son amour-propre lésé par la « non-peur » de ces activistes afin de prouver à lui-même que sur
le terrain de la réalité il est encore souverain. Et c’était la raison pour laquelle il voulait coûte que coûte récupérer la caméra parce qu’il avait tellement peur que le combat ne lui échappe, encore une fois, vers le symbolique, là où il n’est plus maître, là où la souveraineté est aux mains de quelques jeunes installés ailleurs, entre réalité et illusion, dans un monde underground meublé de PC, de proxy et de cybversion.

Toute la dérision de la situation, ainsi que la violence arbitraire du pouvoir, se retournent contre lui, car la persécution que lui infligent les jeunes de la cybversion est le miroir de sa propre persécution, de la seule qu’il ne puisse plier : celle du symbolique. « Ne jamais attaquer le système en termes de rapports de forces. اa, c’est l’imaginaire (révolutionnaire) qu’impose le système lui-même, qui ne survit que d’amener sans cesse ceux qui l’attaquent à se battre sur le terrain de la réalité, qui est pour toujours le sien. Mais déplacer la lutte dans la sphère symbolique, où la règle est celle du défi, de la réversion, de la surenchère. » Le Monde 02 novembre 2001, L’esprit du terrorisme, par Jean Baudrillard. disait de son côté le philosophe Jean Baudrillard. Voilà la première leçon qu’il faut retenir pour mener à bien la mission de la résistance. Et c’est bien l’occasion de répondre à Omar Khayyam l’exhortant de ne pas abandonner la forme Web de TUNeZine car ce site est l’emblème du maquis symbolique, « une arête dans la gorge » du système, comme l’avait bien formulé Decepticus Decepticus, Mes réponses à O.K (Omar Kheyyam), TUNeZINE, 7 février 2003..

Si le poète Ould Ahmed avait déclaré à propos du livre Notre ami Ben Ali « ce n’est pas un livre, c’est un meurtre perpétré par le verbe. » Le livre qui redonne la parole à la Tunisie, Taoufik Ben Brik, Le Courrier de Genève, 12 février 2000, cité in : Une si douce dictature, La Découverte, 2000, p. 252. Que dire alors des quelques sites tunisiens animés par des jeunes tunisiens, par ces même jeunes censés être des « jeunes Giga » dansant au rythme des fêtes organisées par les cellules du RCD. Les jeunes des sites tunisiens auxquels je suis fier d’appartenir sont des créatures de la sphère virtuelle, donc symboliques qui scrutent le quotidien tunisien comme des correspondants ou plus exactement comme des agents secrets derrière les lignes ennemies, celles de l’ordre de la censure. Ils sont cet œil absent/présent, ces oreilles Orion, installés partout et nulle part, qui hantent Zaba et contrôlent son système policier censé être l’unique œil vigilant posé sur les citoyens en sursis. Ces jeunes, nous les jeunes, nous sommes au-delà du réel, donc des nouveau-nés. Ceux de ce demain qui chatouille déjà nos rêves et gratte le quotidien de Zaba.

Nous sommes en train de former cette victoire visible dans un monde symbolique où le système est en perte de vitesse, dépassé par la vitesse de la propagation de l’information et de l’analyse. Rappelons ce qu’avait écrit un camarade de José Bové sur les pages du Monde, suite au procès de ce dernier : « En réalité, le nouveau monde qui vient porte une formidable chance de renaissance d’une société à taille humaine et, dans ce nouveau monde, ce ne sont pas les gros qui triomphent des petits, ce sont les rapides contre les lents. » Le Monde, 22 juillet 2000. Cité in « Le culte d’Internet », Philippe Breton, Le Monde diplomatique, octobre 2000. C’est ce qui explique l’acharnement du régime Zaba sur les sites de la cybversion. Le système, avec son déploiement gigantesque de force est jaloux du « non-système » parce qu’il n’obtient qu’un résultat calculé, infime, connu d’avance alors que le « non-système », la cybversion, provoque des conséquences incalculables, affranchies et infinies qui se reproduisent à l’infini puisque sa logique découle d’un symbolique qui ne s’arrête pas aux lignes rouges, aux limites de la réalité qui est un principe défendu par la police et les outils de la police.

Avec la cybversion le principe de la réalité est transformé en symbolique et il est, comme on venait de voir, dans le mains d’une poignée de jeunes qui ont développé leur part de média, de lutte scénique qui défi et dérange et qui fait partie intégrante de l’événement. La cybversion a développé sa propre logique, automatisée, qui par son matraquage quotidiennement renouvelé assomme les fondations de confiance du système et l’humilie dans son fief-même. La logique interne de la cybversion se nourrie des abus du régime, de ses injustices, de sa corruption, de sa censure, et de sa persécution. Elle les consomme pour les retourner à son tour contre le système afin qu’il voit sa propre face sombre dans le miroir des infos et des textes que les jeunes mettent au service du public. Les jeunes de la cybversion sont la preuve de l’impasse dans lequel se trouve le système. Et c’est là, au bout de l’impasse (Ras Ezzanqa, comme on dit en Tunisie), qu’ils le persécutent. Ils sont la forme la plus aboutie de cette persécution retournée contre le système, et ils jouent dans l’autre sens, celui de Zouhair Yahyaoui et de Hamadi Jebali, en faveurs du millier de prisonniers politiques que le système nie l’existence réelle préférant les renvoyer dans un monde virtuel, inexistant et obscur tel les cellules d’isolement.

De ces cellules isolées du réel nous parviennent de temps en temps, des voix de révolte, de courage et de défi à la censure. La dernière en date est certainement le livre d’un islamiste, toujours en prison, qui a réussi a écrire un livre dans sa cellule, à déjouer la garde et la police, à le faire sortir de prison et à le publier en France, grâce au travail de traduction et autre de l’amie des opprimés tunisiens Luiza Toscane. « Dans cinq ans, il n’y aura plus de Coran » Dans cinq ans, il n y aura plus de Coran, Abdelwahab Sdiri, Editions Paris-Méditerranée. de Abdelwahab Sdiri, pseudonyme à la mémoire de deux jeunes prisonniers politiques morts dans les mouroirs de la honte : Abdelwahab Boussaa et Lakhdhar Sdiri, est aussi un défi, à sa manière, venu du silence obscur des geôles tunisiennes. De ce monde lui-même otage entre le réel et l’irréel.

C’est un combat entre le réel et le symbolique où la cybversion est un terrain de mines qui fait voler en éclat l’omerta : la jambe droite du système. L’autre jambe, la jambe gauche du système Zaba, celle du soi-disant consensus national contre l’islamisme, elle est en train de subir des coups venus, encore un fois, non pas du côté de l’opposition, mais, de celui de ces même jeunes qui ont appelé à la formation d’un front regroupant islamistes, gauchistes, nationalistes et libéraux pour affronter le régime. On a tant aimé que cette semaine d’action ne soit pas consacrée exclusivement à Zouhair ou à Hamadi Jebali _ deux représentants de la liberté d’expression- mais aux deux conjointement et ce afin de fusionner la demande de libération et de donner corps à cette « volonté de front uni ». Mais, il paraît que les états d’âme n’ont pas encor atteint ce stade de conscience. Le consensus national fera mieux de retourner contre Zaba au lieu d’être dirigé contre les islamistes, les victimes en titre du régime Zaba ; si jamais des voix ici et là, même sur le forum de TUNeZINE, habitées par la haine de l’islamisme et de l’insulte maladive abandonnent leur anti islamisme primaire qui a fini par chasser du forum certains islamistes et endommager par-là le brassage d’idées qu’avait offert cet espace de dialogue ; ce qui ne sert en fin de compte qu’à la pérennité de l’autocratie actuelle. En espérant que ces esprits ne retombent pas encore une fois dans l’infernal piège de l’incompréhension et de l’intolérance, je laisse le traitement de ce sujet délicat, et déterminant pour l’avenir de la résistance, au prochain article.

Etant dans un atmosphère de lutte et de grève de faim, terminons la présente page par un bel extrait du poème « Le cinquième jour d’une grève de la faim » du grand poète turc Nâzim Hikmet adressé à ses amis français dont Aragon :

« Mes frères / Si je n’arrive pas à vous dire correctement / Ce que j’ai à vous dire, / Vous m’en excuserez, / Je suis gris, la tête me tourne légèrement / Pas de raki, / De faim, un tout petit peu. » « Le cinquième jour d’une grève de la faim », Nâzim Hikmet, cité in : « Mourir de faim pour ne pas mourir de solitude », Nedim Gürsel, Le Monde diplomatique, février 2002.

  • – La Première apparition de cet acronyme fut par le jeune cyberdissident tunisien Zouhair Yahyaoui ou Ettounsi de Tunezine dans le numéro 20 du e-mag du cite Tunezine, Oligarchie : « Il y’a une seule personne qui commande ici en Tunisie, nous on a choisit de l’appeler ZABA, c’est vrai que c’est insolent mais ce sont ses vraies initiales et ce n’est pas de notre faute, en plus son nom est tout un programme et notre espace d’hébergement est assez limité donc on ne peut pas se permettre de répéter à chaque fois, comme la presse : Son excellence Monsieur le Président de la république chef d’Etat major des forces armées et président du conseil supérieur de la magistrature … Monsieur Zine el Abidine Ben Ali, avouez que c’est un peu long, deux lignes pour dire ZABA, quel gâchis ! ! ! »
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