L'arche de Noé

« Qui a fondé quelque grande oeuvre dans un esprit désintéressé veille à former des héritiers. C’est la marque d’une nature tyrannique et basse que de voir des adversaires dans tous les héritiers possibles de son œuvre et de vivre en position de défense contre eux. » [Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, Editions Gallimard, tome I, p. 366-367.]

« L’esprit supérieur, chaque fois que des jeunes gens ambitieux font preuve à son égard de manque de tact, d’arrogance, voire d’hostilité, y trouve son plaisir ; ce sont les mauvaises manières des chevaux fougueux qui n’ont pas encore porté de cavalier, et ne tarderont guère pourtant à être bien fiers de le porter, lui. » [Friedrich Nietzsche, op. Cit, tome I, p.271.]

Je me démarque par avance de ceux qui ont eu l’habitude de prostituer les secrets et les bévues politiques des autres, de ceux, pitoyables, qui usent de l’accusation gratuite comme arme, et de ceux qui chatouillent, avec des propos flatteurs, farcis d’hypocrisie et de mensonges, les personnalités de l’opposition ou ceux de la société civile. Bien que j’éprouve de l’humiliation devant les luttes et les sacrifices énormes des victimes de la répression en général et ceux d’Annahdha en particulier ainsi que de l’estime pour la lignée modérée, sage et honnête du CPR et surtout de son leader M. Marzouki qui, à mes humbles yeux, est le mieux placé pour amorcer un travail fédérateur, je me démarque de l’ensemble de la désormais dénommée deuxième opposition qui ne m’a jamais interpellé ni inspiré. De la même radicalité et franchise qui risque d’indisposer certains de mes amis sur TUNeZINE et RT, je me démarque de la troisième opposition, si (je dis bien si), des voix, ici et là, tentent de la contenir, de l’accaparer ou de la détourner de ses objectifs principaux que sont la construction d’un débat entreprenant, l’éclosion d’une action (auto) critique de tout ce qui touche de près ou de loin notre condition de dominé et la lutte non seulement contre la dictature de Zaba mais contre toute forme de domination, même celle provenant des partis, des personnalités ou des organisations appartenant à l’opposition ou à la société civile ; car notre combat n’est pas uniquement dirigé contre la tyrannie du présent, mais, et surtout, contre celle qui s’annonce à l’horizon.

La troisième opposition, à mes humbles yeux, n’est contre ni Foulan ni Filtan. Pour survivre, affranchie de tout cantonnement partisan, clanique et même idéologique, et pour mener à bien sa mission qui est celle de tous ceux qui ne s’identifient pas avec les partis présents sur la scène réelle et virtuelle, elle doit éviter de personnifier la lutte et le débat pour ne pas s’abaisser à ce même bas niveau, malheureusement marécageux et désolent, de certaines figures tunisiennes et s’emprisonner de la sorte dans une partie de ping-pong inutile qui ne ferait que satisfaire la dictature tunisienne. La troisième opposition, à l’image des moyens dont elle dispose, est une communication. Une information. Un discours, avec ces deux pôles habituels. Le discoureur/auteur et l’interlocuteur /auditeur. Portant le mal tunisien, luttant pour la vulgarisation des prérogatives de la citoyenneté, contre l’abêtissement de l’être tunisien, la troisième opposition, par le biais de son discours, donc d’elle-même, tend à faire de chaque interlocuteur un acteur à part entière. Elle travaille à relaxer la part étouffée de la liberté, de la raison et des rêves du peuple tunisien. C’est un mouvement de libération national dans le vrai sens du mot. Elle s’exerce à faire libérer le Tunisien de sa peur, de son mutisme et de son atomisation pour le préparer à briser les chaînes de cette dictature qui a fait de lui « un citoyen en sursis ». La troisième opposition n’est pas en quête du pouvoir ni en quête d’occuper une place, en tant que parti ou organisation, sur l’échiquier politique ou associatif tunisien, comme le veut certains de bonne foi dont S.Karker, mais, elle vise la construction d’un nouvel être tunisien. C’est l’embryon de ce qui pourrait un jour être la fabrique des citoyens-opposants, selon la notion joliment formulée par Astrubal.

En tant que discours infiniment tunisien, produit de toutes pièces par les Tunisiens, avec le soutien de leur ami(e)s non-tunisien(e)s, elle s’adresse principalement et en premier lieu à une jeunesse tunisienne ayant accès à Internet afin de la faire associer dans le débat et l’inviter, par l’art, la bonne parole, l’originalité des thèmes et la fougue de la critique, à assumer le rôle indispensable de relais qui manque tant à la deuxième qu’à la troisième opposition. Ce sont les Tunisiens de l’intérieur, privés de leur droit à l’exercice de la parole qui doivent être la cible principale de la troisième opposition. Si au bout d’un an, de deux ans, on arrive à jeter les ponts d’avec la jeunesse de l’intérieur en l’encourageant à l’acte de la lecture, puis à la propagation de la littérature rebelle et authentique dans les collèges, les universités, à les photocopier, à amorcer puis à maintenir un contact organique avec la jeunesse scolaire, estudiantine et sans-emploi afin de lui rendre l’espoir et la convaincre de l’utilité et de l’urgence de l’action politique ou/et intellectuelle, ça sera franchir un pas géant dans l’objectif de la libération de notre peuple.

Convaincre la jeunesse que les problèmes politiques, sociaux ou économiques dont ils font face ont des racines et des solutions, et que la toute première des solutions consiste à croire que nous sommes capables. Nous sommes le mal, le médicament et le médecin. Sans attendre l’aide de quiconque, sans espérer l’intervention aléatoire de cette opinion publique internationale faite de deux-quarts de mirage et d’un quart de touristes graissant les caisses de la dictature, sans solliciter le soutien des ces chancelleries occidentales qui nous ont démontré à maintes reprises qu’elles sont à l’écoute et à la rescousse des régimes dictatoriaux, dont celui de Zaba, plus qu’ils ne le sont aux peuples et aux victimes de la répression, la troisième opposition se propose de s’adresser directement à la jeunesse tunisienne pour l’engager à prendre son destin en main sans le sous-traiter à l’Etat, ni au RCD, ni aux « Etat-amis », ni même au partis de l’opposition. Le vrai enjeu est en Tunisie, l’acteur principal de tout changement positif est le peuple tunisien et il est improductif de vouloir résumer l’action politique ou « droit-de l’hommiste » (toutes mes excuses pour l’utilisation de ce terme) dans la seule information de l’opinion publique internationale et dans la formulation de communiqués et de pétition. Tous les chemins de l’opposition et de la société civile doivent mener en Tunisie et c’est, seulement là, que les attentions doivent se concentrer. La Tunisie est notre adresse.

L’ancien et le nouveau.

La troisième opposition n’use pas de la communication en tant qu’une de ses outils ; elle est, comme en venait de dire, elle-même communication. Une communication menée quasiment par des Tunisiens indépendants, et, orientée essentiellement vers les Tunisiens. En ce sens elle est un mouvement au vrai sens du terme puisqu’elle est en permanente gesticulation. Questionnant le quotidien tunisien, arabe et mondial, consciente des dangers qui guettent le Sud en général et le monde arabo-musulman en particulier, elle se veut la voix des sans voix, des va-nu-pieds, des jeunes des bas-fonds de la Tunisie profonde qui n’ont jamais entendu parler ni de Mestiri, ni de Charfi ni de Ben Sedrine. Car, soyons franc et questionnons nos concitoyens. Qui parmi les quelque dix millions de Tunisiens, pour ne pas limiter la question à la jeunesse, connaît Marzouki, ou Ben Sedrine ou Hosni ou Chabi, etc. ?

Donc, parce qu’elle est en permanente gesticulation elle n’attire de la part des anciens esprits, que du mépris puisqu’ils ont l’habitude d’aimer tout ce qui est fini, complet, arrondi, ancien ; bref, tout ce qui paraît avoir de la « légitimité historique ». On a souvent de l’estime pour tout ce qui est achevé, établi, fait, même s’il est laid, même s’il n’a couronné que défaite après l’autre. A l’inverse, on sous-estime ce qui est en train de se faire, car imparfait, inachevé, non abouti. Le nouveau a « le-défaut-de-la-nouveauté ». Le non-acomplissement forme son principal inconvénient. Pourtant, l’achevé n’a aucune ambition que de se conserver ou de conserver les ingrédients qui lui assurent longue vie et non ceux qui le renouvellent. Car, Dans sa logique faite dans un temps qui n’est plus à l’heure, le renouvellement est synonyme de disparition, de perte. Seule la vanité est capable d’aduler un passé fait de fiasco et de voir dans tout futur différent une promesse de sa propre extinction. Toute mouvance nouvelle produit des oppositions qui s’attachent à un statut quo même sous couvert de lutte révolutionnaire. Il est donc naturel qu’au cour de son cheminement, la nouvelle mouvance rencontre une opposition farouche. Cependant, lorsque cette opposition prend l’abjecte forme des accusations et des rancunes, la négation se radicalise car l’enjeu n’est plus dans l’opposition au nouveau mais dans la volonté de le diffamer pour l’éradiquer.

La troisième opposition au lieu de courir toujours derrière les faits accomplis est entrain de créer l’évènement politique. Dans ce contexte, l’idée de l’union de l’opposition n’est-elle pas issue de la troisième opposition ? Cette singularité est l’une des garanties de sa réussite présente et future. Elle doit avoir le dessus dans le domaine de l’information, de l’analyse, de l’innovation et d’une utilisation pragmatique harmonisant les moyens techniques mises à sa disposition, la beauté de la présentation et la profondeur et la simplicité de son discours pour « séduire et résister ». Ainsi les jeunes peuvent discuter des maux de la société et s’atteler à en trouver des solutions plutôt que d’attendre le Godot de la deuxième opposition, qu’on espère venir de tous nos cœurs, mais, qui peut aussi ne pas venir. Au lieu d’attendre à l’infini, elle prend l’initiative en bâtissant des rêves qui se transforment en projets puis en esquisses puis en œuvres palpables qui redonnent de l’espoir et renforcent la confiance en soi. Nous-sommes capables est la devise de cette nouvelle génération. Le propre de cette troisième opposition est la rage de vaincre qui caractérise ses agissants, une rage qui manque à la traditionnelle opposition. L’épuisée par le poids de ses échecs et par son inadaptation aux outils et à la logique de la nouvelle ère. Le succès n’accompagne pas toujours la victoire, mais souvent la volonté de vaincre. Ce qui caractérise aussi la troisième opposition c’est que ses critiques envers la deuxième s’accompagne souvent avec une recherche des moyens de dépasser les handicaps de cette dernière, de se frayer de nouveaux chemins dans l’action politique et de maintenir un rythme de production, d’analyse et de réflexion accompagnant les événements, et souvent les dépassant dans le temps.

Ce qui en découle est le fait que cette troisième opposition n’est pas constituée de gens qui sont venu à la politique « par hasard ». Par hasard ! quel mot vulgaire ! Elle est un augure de santé du peuple tunisien car elle est une prise de conscience. Un réveil. Un cri de détresse. Une vibration positive. Une colère et une rébellion qui ont choisi la plume comme arme et le verbe comme monture. Une volonté, délibérée et consciente, d’éviter et de faire éviter le basculement dans la violence et l’émigration, toute deux suicidaires, qui hantent l’esprit de notre pauvre jeunesse prise entre l’enclume de la dictature et le marteau d’un système mondial des plus injustes. La trosième opposition est, si on se permet l’utilisation d’une parabole religieuse, à l’image de l’arche de Noé. Un nouveau phénomène dans un univers menacé par un déluge. Visionnaire, la troisième opposition, veut, tel Noé, sauver les autres de leur propre drame. Mais, prisonniers dans les moules rassurantes de l’ancien, on se moqua d’elle, de cette esquisse d’arche qui n’était pas encore achevée. Pourtant c’était le seul moyen sur terre pour échapper du déluge. « On n’est pas ici pour vous chasser, mais pour vous sauver ! » Tel était la sagesse de l’histoire de l’arche.

Le néocolonialisme : notre nouvelle ère.

Il faut se rendre à l’évidence que notre situation, et celle du monde arabo-musulman, est explosive et elle risque de s’aggraver d’avantage si on n’arrive pas à saper les fiefs de l’exclusion qui marginalise nos peuples et en particulier notre jeunesse. Ceux qui ne le savent pas encore, ceux qui feignent de l’oublier et ceux qui le cachent par des propos naïfs et irresponsables, doivent réaliser qu’on est entrain de reproduire le colonialisme dans notre région. Il faut cesser les rêves « progressistes » des années soixante, soixante-dix, et même ceux « islamistes » des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Le moment historique auquel nous faisons face est déterminé par la volonté stratégique de l’Occident officiel et ses suppôts régionaux, dont une partie de notre élite pro-occidentale, de détruire les poches de résistances dont nous disposons afin de préparer le terrain au néocolonialisme. Comme au début du XX siècle, avec son Sykes-Picot, ce siècle encore tend à remodeler, principalement, la carte du monde arabo-musulman, à la recoloniser et à confisquer notre avenir. « En 1920, le triomphe de l’Europe sur l’Islam paraissait total et définitif. Les vastes territoires des peuples musulmans d’Asie et d’Afrique, avec leurs innombrables millions d’habitants, se trouvaient fermement soumis aux empires de européens- quelque fois par l’intermédiaire des divers types de princes autochtones, le plus souvent par administration coloniale directe. » [Europe-Islam. Actionss et réactions, Bernard Lewis, Gallimard, 1992, p. 62.] constatait Bernard Lewis. Aujourd’hui encore, et grâce à la disparition du pôle soviétique, les architectes de la politique étrangère américaine et même européen rêvent de reconstruire un monde globalisé, unipolaire, soumis au plus fort. Comme l’a bien dit Mohamed Talbi, « les gouvernants d’Occident, leur leaders en têtes, sont nostalgiques du merveilleux monde de 1920. » [Ben Laden par lui-même, il n’est rien, Mohamed Talbi, l’Intelligent nº2136, du 18 décembre 2001.] Un monde Un ; gouverné par une seule puissance qui s’arroge le droit d’ingérence planétaire tantôt au nom de la démocratie, tantôt au nom de la guerre contre le terrorisme et d’autre encore pour dépouiller des Etats souverains de leur armes et de leur droit à la possession des armes, selon sa nouvelle stratégie : c’est la mission qui défini la coalition et non le contraire. On le constate aujourd’hui, l’Europe fait plus de pression sur les forces de résistances palestiniennes et sur l’Iran que l’Amérique. Le rôle de la France et de l’Allemagne dans le premier acte, qui est le refus de la guerre contre l’Irak et d’éviter ainsi un vrai conflit de civilisation, est terminé ; le rideau s’est levé sur une nouvelle scène du même théâtre qu’estla domination mondiale.

Déception

La dangerosité de cette situation nous appelle, d’urgence, à réunir toutes nos forces actives et sincères pour relever ce défi qui nous promet guerres, ravages économiques, chaos et davantage de tyrannie. La société civile doit accueillir à bras ouvert ceux qui, parmi les jeunes, ont opté pour la réflexion, la critique et l’exercice de la parole et non les accuser d’être les flicailles au solde de la dictature. La Tunisie, messieurs et madame est le quatrième pays répressif de la planète devançant même la Chine (voir tableau publié par Le Monde diplomatique du moi de juin 2003). Vous voulez encore de prisonniers, de censurés, de lèvres coudées et d’esprits hébétés ! Vers où va-t-elle diriger ses pas, cette jeunesse, si tout le monde l’accuse, ici de terrorisme, là d’immigration clandestine, là encore de flicaille ! Le Chômage et la répression à l’intérieur, les visa impossibles et l’émigration humiliante à l’étranger, la culture dégradante, vide de sens et de spiritualité, le mépris et l’insensibilité de notre élite, la tentation de l’action violente suicidaire semble être le seul issu possible à une jeunesse sans avenir. Tous ces phénomènes et bien d’autres encore nous obligent à donner plus d’air et plus de lumière à cette nouvelle plante qui se définie comme pacifique, modérée et concernée par le sort de la Tunisie. Et ce n’est pas les pouvoirs tyranniques, comme celui de la Tunisie, qui vont donner à la jeunesse l’exemple de la tolérance, de l’ouverture d’esprit et de cette modestie exemplaire mais c’est aux représentants de la société civile et de l’opposition de démonter leur vrai esprit démocratique et bienveillant.

Malheureusement, ce que nous constatons, surtout ces dernières semaines, c’est que des gens comme S.B Sedrine et O. Mestir appellent de tout leur vœu à « une autorégulation » du champ de liberté et « une immunisation de l’espace public » qui serait, selon eux « préalable à l’édification démocratique ». C’est la philosophie qu’on peut tirer du nº14 de kalima. Une volonté intentionnelle et systématique de vouloir étouffer les nouvelles voix qui commencent à parler.

Ecoutons S.B.S : « Après de longues années de traversée de désert, la Tunisie connaît – à travers Internet- une explosion d’une liberté d’expression. Ce nouveau champ de liberté appelle lui aussi une autorégulation, au risque de se muer en aliénation et en un espace de désinformation. » [Sihem Bensedrine, La critique des autres est toujours aisée, Kalima, nº14, mai 2003.] Or, dans sa lettre, envoyée de la prison de Manouba, à la jeunesse tunisienne [Sihem Ben Sedrine, Lettre de prison de Sihem à la jeunesse de Tunisie, nº5, juillet 2001], Sihem Ben Sedrine, appelle les jeunes à l’exercice de leur droit de citoyenneté en insistant sur celui de l’expression. Etrangement, et dès que certaines voix avaient osé critiquer la méthode d’action de l’opposition traditionnelle, les représentants de la société civile, dont S.B.S, voici qu’elle revient à la case de la censure appelant à l’autorégulation, en d’autre terme à une autre sorte de museler la contestation. Autorégulation, autre façon de dire bouclage. Allons messiers et mesdames, « soyons sincère ! Vous croyez à la nécessité de la police ! » [Nietzsche, Œuvres posthumes, gallimard.] Qu’allez-vous faire si un jour vous accédiez au pouvoir, nous accuser de terrorisme et nous jeter en prison ! Sachez que notre droit ne se limite pas à la seule critique du régime dictatorial de Zaba, il englobe, aussi, la critique de notre mentalité, de nos méthodes d’action, de notre éloignement de la réalité. Et en cela les leaders de l’opposition ne sont pas à l’abris de nos critiques. Reste que notre critique à l’égards de l’opposition ou de la société civile découle de notre souci de réformer ce corps, de notre amour pour ses composantes alors que celle dirigée contre l’oligarchie tunisienne découle de notre haine d’un tel système.

Idiot est celui qui, égaré par le mirage de son importance et par la réparation de son lésé amour-propre, se dresse contre l’herbe de la jeunesse ; car, en réalité, c’est contre son propre avenir qu’il s’est dressé. Les personnes infatuées d’elles-mêmes, auxquelles ont ne témoigne pas autant de marques d’estimes qu’elles attendent s’adonnent facilement à l’accusation au point de perdre d’un coup toute la pudeur et le prestige propres à leur âge et/ou à leur occupation.

Voici M.O. Mestiri, il nous apprend que « Les agents infiltrés qui opèrent dans le milieu démocratique (…) consacrent l’essentiel de leurs efforts à attaquer les vrais adversaires du pouvoir. » [Omar Mestiri, L’immunisation de l’espace public préalable à l’édification démocratique, nº14 – mai 2003.] M. Omar Mestiri avait peut être oublié que les vrais adversaires du régime, et pour reprendre ses mots, « les détracteurs les plus coriaces, ceux qui ont symbolisé la résistance au plus fort des années de plomb, (…) au prix de lourds sacrifices. » ne sont pas ceux et celles qui se posent sous les projecteurs recevant des galons, prix et honneurs bourgeois ; les vrais adversaires se trouvent, et depuis plus de dix ans dans les prisons tunisiennes, sous la torture, dans les cellules d’isolements et même dans des tombes creusées à l’obscurité. Les vrais adversaires du régime sont ces anonymes que l’opinion publique internationale et nationale avait jetés dans l’oubliette, ce sont ces familles affamées et résistantes et ces milliers de femmes qui, pour pendre les termes de Luiza Toscane « se sont battues, et se battent pour améliorer le sort d’un conjoint détenu ou exiger sa libération. » [Femmes tunisiennes : du « devoir familial », au combat politique, Luiza Toscane France Libertés, 21 octobre 2002.]

Les vrais adversaires du régime, pour prendre encore la parole de Luiza, sont ceux de « la résistance sourde et silencieuse et toujours de mise », celle « des milliers de proches de prisonniers d’opinions, qui au jour le jour et dans la clandestinité, continuent de soutenir les détenus et de faire parvenir au monde les nouvelles de ces bannis. L’essentiel de l’information en provenance des prisons repose sur les femmes, sur leur ingéniosité et leur ténacité pour déjouer la surveillance policière. » [Ibid.]

Les héros de notre peuple sont ces quelque trois mille individus sans passeport éparpillés à travers le monde, dans des camps de réfugiés, sans ressources aucune, ni travail et menacés, eux et leur famille, contrairement aux officiers et aux sous-officiers de l’opposition et de la société civile, d’être expulsés vers la Tunisie. Ce sont ces grévistes de la fin qui au prix de leur santé allument la bougie de la résistance en nous redonnent de l’espoir. Ce sont aussi nos amis non Tunisiens qui quotidiennement investissent leur temps et leur effort comme Sophie et surtout cette très oubliée Luiza Tscane qui grâce à son travail une bonne partie de l’histoire de la lutte et des sacrifices des opprimés et sans parole Tunisiens et Tunisiennes, est inscrite.

Mai, les vrais serviteurs de la Tunisie resteront ceux qu’on oublie souvent, ceux qui vraiment « ont acquis un capital crédit indéniable » auprès du peuple et non comme le veut O. Mestiri auprès des instances internationales : Fayçal Barakat, Sahnoun Jouhri, Mabrouk Zran, Ali Mzoughi, Ismaïl Khmira, Amar El Béji, Lotfi Glaa, Rachid Chammakhi, Fathi Khiari, Abdelaziz Mahwachi, Mohamed Ali Feday, Abderrazek Barbria, Lakhdhar Sdiri, Abdelwaha Boussaa,…,…,…,…,…

C’est seulement devant ceux-là qu’on s’incline.

Question

Avant de finir je me permets de poser aux gradés et galonnés de l’opposition et de la société civile, une seule question qui ne se rapporte ni à la politique, ni à l’idéologie ni même à la culture. Avez-vous un jour songé à « brûler », c’est à dire à quitter clandestinement la Tunisie sur un bateau de fortune sans se soucier des dangers d’une telle aventure ? Moi et presque tous mes amis et une bonne partie de la jeunesse tunisienne oui ! Alors. Ne pensez-vous pas qu’un océan d’incompréhension nous sépare de vous ? En attendant que vous répondiez à cette question, je vous laisse méditer cette prose de ce même magnifique Nietzsche, elle parle beaucoup de la crise actuelle entre la deuxième et la troisième opposition. Lisez-le ce philosophe posthume, ou plutôt relisez-le, il a le don de diagnostiquer les maux les plus occultés :

« On distingue parmi les esprits rêvant d’un bouleversement de la société, ceux qui veulent obtenir quelque chose pour eux-mêmes et ceux qui le veulent pour leurs enfants et petits enfants. Ce sont ces derniers qui sont dangereux ; car ils ont la foi et la bonne conscience du désintéressement. Les autres, on peut leur donner un os à ronger : la société dominante est toujours assez riche et avisée pour ce faire. Le danger commence dès que les buts se font impersonnels ». [Op. Cit.,Tome I, p. 322]

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