To eat or not to eat, that is the right…question !

Dans une allocution à l’occasion de l’ouverture de la 31e conférence de l’UNESCO, Jacques Chirac, en sa qualité de beau-parleur, devant une audience encore sous le choc des attentats du 11/9, déclara ce qui suit : « La première urgence (…) c’est d’introduire plus de justice, plus de solidarité, plus d’attention aux hommes et à leurs questions dans le mouvement du monde (…) Ainsi en France, ne craignons pas d’affirmer avec force ce que nous sommes : un peuple épris de liberté, de fraternité et d’égalité (…)

Un peuple porteur d’un message. Message fondé sur une certaine idée de la femme et de l’homme, de leurs droits, de leur dignité, de leur liberté. Message fondé sur la défense du modèle et des principes démocratiques. Ne craignons pas d’affirmer l’existence d’une éthique universelle, celle qui inspire la Déclaration universelle des droits de l’Homme (…) Elle est de tous les peuples, de toutes les nations, de toutes les religions (…) Plus que jamais nous devons la défendre, la faire vivre, assumer sa valeur universelle. Affirmer cette universalité, c’est souligner la solidarité qui unit tous les hommes. C’est proclamer que chaque femme, chaque homme, chaque enfant a des droits imprescriptibles. » [Une autre vision du XXIe siècle, Jacques Chirac, Le Monde, du 16 octobre 2001.] …bla, bla, bla…

Deux ans plus tard, lors de sa visite à l’oligarchie tunisienne, ce beau-parleur, défenseur de tribune infatigable des droits abstraits de l’Homme, nous apprend que « le premier des droits de l’homme, c’est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat » Puis … il s’était tût, ignorant le calvaire des centaines de prisonniers, de leurs familles et de leurs enfants affamés et privés de pain, de soins et parfois de scolarité dans cette Tunisie qui, selon le défenseur zélé du geôlier tunisien, « est très en avance sur beaucoup de pays. »

Chirac, tournant son dos aux droits de l’Homme et ses défenseurs, s’est consacré ensuite, avec ses amis réunis contre les peuples du Sud, dans le club des 5 + 0, pour faire la guerre au mouvement des peuples en crise et bafouer d’avantage l’article 13 de cette même charte dite Universelle des droits de l’Homme, garantissant pourtant aux individus une liberté de circulation dans ce monde réservé aux riches. Dans la situation actuelle du monde il est inutile de rappeler que la lutte contre l’immigration dite « clandestine » est en réalité une lutte contre une liberté fondamentale sans laquelle ni le droit à la brioche, ni le droit à l’éducation et aux soins ne sont possibles sous des élites corrompues et despotiques comme celles du Maghreb. L’immigration des peuples du Sud ne peut être que « clandestine ». L’immigration « légale » est un confort de quelques nantis et d’une poignée de privilégiés ne représentant qu’un infime pourcentage de la population mondiale. Affirmer le contraire c’est insulter les cadavres de nos jeunes frères noyés dans le fossé qui sépare le confort et son imaginaire de la misère et son quotidien.

Revenons au successeur de la célèbre Marie-Antoinette, Jacques Chirac. Nombreux sont les déçus de son soutien proclamé au model dictatorial tunisien. A ceux-là on se permet de dire : bonjour et… bien venus au monde ! Plus nombreux étaient ceux qui ne s’étaient jamais attendus à une position en faveur des victimes de la répression en Tunisie. Conscients de la réalité injuste du monde, ceux-là n’ont jamais été déçus et ne le seront jamais. Leur regard se dirige vers les peuples et non vers les présidents, les ministres, leurs conseillers et leurs « intellectuels », qui n’ont aucune honte de construire de toutes pièces des justifications savantes et des excuses politiciennes pour réparer les dégâts engendrés par les propos présidentiels, les rattraper et les rectifier. C’est trop tard. L’Occident officiel a démontré, encore une fois, par ce « dérapage » révélateur, qu’il est satisfait du travail policier des régimes dictatoriaux tant qu’ils continuent à servir les intérêts de ses politiques économiques, sécuritaires et migratoires. On est tantôt pourvoyeurs de matières premières, tantôt de main-d’œuvre et d’autres de simples gendarmes protégeant les frontières Sud de ce paisible cimetière méditerranéen.

Pourtant, il y a ceux qui ont accepté les déclarations de Chirac. On apprend par exemple que « 40% des internautes prennent cependant la défense du chef de l’Etat. » [Voir le sondage réaliser sur : http://fr.news.yahoo.com/031208/206/3jc0d.html] 13% estiment qu’il ne fait que décrire la réalité et 27% trouvent « qu’il est normal de ne pas froisser son hôte par des grands discours lors de voyages officiels » Même parmi les Tunisiens, il y a ceux qui tolèrent les propos de Chirac. Car, en fin de compte, et loin de tous les calculs et les belles paroles, ce que Chirac a dit n’est qu’un constat. Oui ! Nous sommes bien ce même peuple qui s’est soulevé une fois pour ramener le prix du pain à la normale puis s’était endormi. Oui, Si le peuple a vraiment envie de renverser le régime de Ben Ali pourquoi ne suit-il pas la manière géorgienne, bolivienne, argentine… ? Cette question fait mal car nous connaissons d’avance la réponse. Pourtant, nous ne sommes pas en mesure de fournir la moindre explication à ce manque de volonté populaire de changement qui marque les seules sociétés arabes.

Supposons qu’il s’agisse bien d’un constat. Et non pas d’autres choses. Il sera donc le suivant : le premier droit pour un peuple constitué majoritairement de khobzistes (gagne pain ou adeptes d’ Al Khobza) est de manger. La preuve : dès qu’on veut revendiquer un droit on s’abstient de manger, on fait la grève de la faim ! On abandonne notre droit principal pour réclamer plus de droits. Pour les prisonniers cette technique est compréhensible car ils n’ont pas d’autres choix. Mais pour les hommes et les femmes libres, les grèves de la faim sont le signe de la paresse, du manque d’imagination politique et de l’impasse dans laquelle se trouvent les élites du peuple. Au lieu d’écrire, de se mêler à la jeunesse, de promouvoir la culture du refus et de léguer aux nouvelles générations une littérature de contestation et des traditions révolutionnaires, on préfère se mettre au lit, activer les médias étrangers, espérant que la miséricorde de Chirac ou de Powell nous vienne au secours, qu’ils nous rapportent dans leur coffre la liberté et la démocratie. Pourtant, quand il s’agit de défendre l’indépendance, on est les premiers à dénoncer l’interventionnisme américain en Irak et français dans le pré carré africain et maghrébin. On est le comble de la schizophrénie politique. On veut et on veut pas. On est tantôt contre l’ingérence et tantôt pour. Tantôt fiers comme les coriaces de l’arabité et d’autres mendiants, plus que les affamés de l’Afrique, la charité de celui-là même qui soutient nos dictateurs, forme leurs polices et fournit les matériaux nécessaires à la survie de la tyrannie et au perfectionnement de la censure. Il est sûr que nous avions eu tort d’espérer qu’ils nous viennent en aide. Mais Chirac, de son côté, avait-il raison, puisqu’il était sur le sol d’un pays dont le peuple ne s’est révolté contre le gouvernement qu’à une seule occasion : lorsqu’il s’était senti menacé dans sa bouffe, son pain.

Avons-nous oublié les émeutes du pain « intifadhat al khoubz »[Ainsi nomma-t-on les trois jours du soulèvement populaire du 3 au 6 janvier 1984 suite à la décision du gouvernement tunisien de doubler le prix du pain et des dérivés céréaliers.], lorsqu’en 1984, le gouvernement doubla le prix de ce produit sacré ? Il n’y a pas de mal à le rappeler voilà que nous allons fêter le vingtième anniversaire de cet événement caractéristique qui a marqué à jamais au feu, le corps des vaches et des taureaux tunisiens que nous sommes. Eh oui chers concitoyens et concitoyennes, il n’y a aucune honte à le déclarer : nous sommes des vaches, et nous ne méritons qu’un petit espace de terre, beaucoup d’herbe à brouter, des mains fines qui maîtrisent l’art de nous allaiter tout le long de notre vie bestiale et à la fin…un bon boucher… de préférence musulman, qui sait prononcer bismillah, car avouons-le aussi, on est du genre à se révolter contre les bouchers étrangers. On aime la matraque locale. Questionnez l’Irak et son peuple !

Ironie de l’histoire donc, cet « incident » a presque coïncidé avec le vingtième anniversaire des « émeutes du pain » qu’on va fêter dans quelques semaines. Le pain, symbole de la sécurité et de la prospérité. Déjà chez les Romains il a constitué, à côté des jeux, le meilleur moyen de dominer le peuple. Aujourd’hui encore, le représentant de la République Française, fille de La Révolution, qui devrait être en rupture avec la culture de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI, a presque tenu la même remarque que cette souveraine: « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! » N’est-il pas scandaleux de venir de cette même France pour tenir de tels propos alors que des centaines de prisonniers politiques, dont plusieurs observent une grève de la faim, croupissent dans les mouroirs du dictateur dont on est en train de faire l’éloge ? Quelle différence existe-t-il entre la célèbre citation cynique de Marie-Antoinette qui indique l’éloignement des gouvernants des préoccupations du peuple et les propos de Jacques Chirac ? Aucune !

Notre peuple va-t-il se réveiller par les discours ? Personne ne le pense car comme l’avaient bien formulé Hans Eister et Berlot Brecht : « L’homme veut manger du pain, oui / Il veut pouvoir manger tous les jours / Du pain et pas des mots ronflants / Du pain et pas de discours. »[Le Front des Travailleurs, Hans Eister-Berlot Brecht.] Les discours ne soulèvent pas le peuple tunisien. Au contraire ils l’apaisent pour ne pas dire ils le somnolent. Qui de nous ne se rappelle pas le discours de Bourguiba, le vendredi 6 janvier, quand d’une voix tremblante prononça : « Toutes les augmentations sont annulées. Que Dieu bénisse le peuple tunisien. » Avec ces quelques mots Bourguiba a mis fin aux émeutes les plus sanglantes qu’avait connu son règne et qui ont pourtant fait 143 morts.[Ces chiffres sont avancés par Jeune Afrique, du 18 janvier. Officiellement, il y a eu 70 morts. Lire : « Les trois décennies Bourguiba » de Tahar Belkhodja.]

Je me rappelle lors des manifestations des lycéens et des étudiants à l’occasion des émeutes du pain, d’un certain Youssef Miaoui que tout Bizerte connaît. Même les gouverneurs, les maires, les délégués, les PDG et tous les cadres qui se sont succédés sur cette ville ont eu des mésaventures avec cet homme qui a su comment combiner l’alcoolisme, la folie, la révolte et la bonté. Ce jour là, Youssef Miaoui qui marchait à la tête des manifestants, brandissant une « khobza bou-kilo » (un pain d’un kilogramme), chantait son hymne national à lui : « namoutou namoutou wa yahya al-bachkoutou » (nous mourrons pour que vive le biscuit). Puis, grisé par l’alcool 90º et les cris des manifestants, il pénétra dans tous les cafés donnant sur la rue pour inviter les jeunes et les moins jeunes attablés aux jeux de cartes à rejoindre la manifestation : « Makom tqoulou « namoutou namoutou wa yahya alwatan »….ti…okhrjou moutou ! »[« Ne dites-vous pas : « nous mourrons pour que vive la nation » sortez donc et mourrez ! »] Quand il n’eut reçu d’eux aucune réaction, il ne s’était pas résigné, comme eux, à son sort, mais il sortit et continua à chanter le vrai hymne national tunisien : « namoutou namoutou wa yahya albachkoutou ! »

Avant de souhaiter bon appétit à notre peuple, on ne va pas dire merci à Chirac, ni même au militaire en tenue civile, Powell. On va dédier à notre très cher président, l’altruiste Zaba, une chanson de celui qui avait reçu, en 1979, des mains de ce même Chirac quand il était maire de Paris, le Grand Prix du Disque :

Elle est à toi cette chanson

Toi l’hôtesse qui sans façons

M’a donné quatre bouts de pain

Quand dans ma vie il faisait faim

Toi qui m’ouvris ta huche quand

Les croquantes et les croquants

Tous les gens bien intentionnés

S’amusaient à me voir jeûner

Ce n’était rien qu’un bout de pain

Mais il m’a réchauffé le corps

Et dans mon âme il brûle encore

A la manière d’un grand festin…[L’Auvergnat, Georges Brassens.]

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