24 octobre, l’avant et l’après.

Première partie : L’avant.

Ce qui fait la singularité de l’actuelle mascarade électorale en Tunisie, hormis le fait qu’on connaît d’avance son issue ainsi que…le score qui va permettre pour la quatrième fois consécutive au Président sortant/entrant Ben Ali de se maintenir confortablement au pouvoir, c’est qu’elle est animée par plusieurs acteurs originaux dans leur besogne. A côté des acteurs tunisiens, « intellectuels », « artistes », « ONG » et même « opposants », se sont ajoutés des acteurs étrangers. Des Arabes, des Africains et des Occidentaux, qui généralement ne tarissent pas d’éloges sur « la Tunisie de Ben Ali», ont profité de cette occasion pour vanter notre dictateur, devenu en ce temps de mensonge globalisé un réformateur perspicace et un dirigeant hors pair.

Ainsi, sur les pages des journaux tunisiens, mais aussi étrangers, et sur les sites en ligne de plusieurs organes de presse, on trouve de façon quasi quotidienne des articles, des brèves, des entretiens et des déclarations qui chantent la réussite du modèle tunisien et voire qui exhortent le Président Ben Ali à rester au pouvoir pour un autre mandat de cinq ans afin de diriger la Tunisie vers plus de progrès, de démocratie et de liberté.

Je me permets d’énumérer ici quelques exemples qui illustrent ce que le Secrétaire Général de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ), dans son intervention lors du 22ème Congrès de l’Association des journalistes tunisiens (AJT), appelle « un monde de l’information rempli de “malhonnêteté, de duperie et de mensonge » que les dirigeants politiques en Tunisie sont en train de créer [« La FIJ demande aux journalistes tunisiens de remettre en question le contrôle politique des médias. », 27/09/2004.] « à coup de documentaires, de Racines, d’Ailes, de grand bleu, de tagines et autres invitations luxuriantes lancées aux plus prestigieuses plumes du journalisme européen, trop heureuses de troquer l’enquête contre le dossier de presse Présidentiel.» [« De la Democracy en Arabie. », Driss Chraïbi, La Nouvelle Tribune (Maroc), 29/4/2004. ] :

1- Journal d’une mascarade.

Intervenant lors du septième Forum international du magazine “Réalités” tenu le 24 septembre dernier à Tunis, le Président du Conseil économique et social ivoirien, M. Laurent Dona Fologo, après s’être acharné avec son vocabulaire altermondialiste sur ce qu’il appelle « la démocratisation à outrance » qu’il a diagnostiquée comme étant Le Mal menaçant l’Afrique, déclare que : « C’est faute d’avoir eu après Houphouet-Boigny [premier Président de la Côte d’Ivoire (1960 – 1993)] un chef comme Ben Ali en Tunisie, que nous [Ivoiriens] sommes descendus aux enfers. »[Dona-Fologo: « l’ordre mondial actuel dessert l’Afrique », Fraternité Matin, (Abidjan), 27 /09/2004.]

Lors d’une conférence organisée le 23/09/2004 à Tunis, l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (Alecso), dont le directeur général n’est autre que M. Mongi Bousnina, ancien ambassadeur de Tunisie en France [Il avait pourtant déclaré qu’il voulait prendre du recul et occuper un poste dans un organisme culturel car « la politique est un terrain miné. » disait-il. Lire L’Audace n؛ 67, septembre 2000.], a « mis en exergue l’attachement aux valeurs de liberté, de pluralisme et de démocratie qui sont des choix irréversibles dans la Tunisie de l’ère nouvelle. » [« Conférence sur “Le dispositif de réformes : la Tunisie du Changement, un modèle” », Tunisia Online (Tunis) 23 septembre 2004.]

De Amman, où s’est tenue la session ordinaire de l’Organisation de la famille arabe, le Président Ben Ali a reçu un message des membres du conseil d’administration exprimant le soutien de l’Organisation à sa candidature à l’élection présidentielle du 24 octobre prochain. [« Présidentielle du 24 octobre : l’Organisation de la famille arabe soutient la candidature de Ben Ali. », La Presse (Tunis), 8 octobre 2004.]

Monsieur Constant R. Sabang, correspondant à Tunis du quotidien camerounais « Mutations », nous fait découvrir la « démocratie consensuelle » tunisienne, résultante dit-il, d’un « pacte, espèce de gentlemen agreement, conclu entre les partis [de l’opposition] et l’Etat » [« Tunisie : Pour une démocratie consensuelle. » Constant R. Sabang Quotidienmatuations.net, (Yaounde).]. Pacte qui consiste particulièrement à barrer la route aux islamistes. Lesquels menaceraient la liberté de culte, qui se traduit par « la magnifique cathédrale de style gothique sur l’avenue Bourguiba » et menaceraient aussi les juifs tunisiens qui « n’auraient certainement plus de place dans une société qui semble avoir enfin trouvé ses repères » sous la sage direction du Président Ben Ali. Et pour conclure, il nous assure que le scrutin présidentiel du 24 octobre prochain est le deuxième à caractère pluraliste de l’histoire moderne de notre pays.

Lors d’un gala de soutien au Président Ben Ali organisé le 2 octobre 2004 par le journal Akhbar Al Joumhourya, la chanteuse égyptienne Chirine Wajdi, l’actrice égyptienne Ilhem Chahine, les chanteuses libanaises Houyem Younes et Pascale Mechaâlani, le chanteur marocain Abdelwahab Doukali et le chanteur algérien Rabah Deriassa ont exprimé leur soutien à la candidature du Président Ben Ali. On apprendra par la suite que le chanteur libanais Ragheb Alama a exprimé deux joies : celle de retrouver le public tunisien et celle de soutenir Ben Ali.

A l’intérieur, la mascarade a pris une tournure surréaliste lorsque Mohamed Bouchiha, le secrétaire général du Parti de l’Union Populaire (PUP), lui-même candidat à l’élection présidentielle, a estimé que le discours-programme de son rival Ben Ali, candidat du parti au pouvoir, le RCD, est « un programme électoral exhaustif » et « une plateforme pour l’avenir » [M. Mohamed Bouchiha, secrétaire général du Parti de l’unité populaire (PUP) :« Une plateforme pour l’avenir » La Presse du 12 octobre 2004.]. Son cirque ne s’est pas arrêté là, cinq jours avant les échéances, Bouchiha déclare qu’il ne se « présente pas en concurrence du Président Ben Ali » [(AFP 19/10/2004) Mohamed Bouchiha, candidat à la présidentielle sans viser la présidence.

10.Lire l’article mis en ligne sur le site non à Ben Ali.].

Dans un « article » paru sur le journal Al houriyya du 16 septembre 2004 et intitulé pompeusement « je voterai B. Ali puisqu’en tant que femme ma situation dépasse le rêve », madame Jamila Mejri qui se présente en tant que femme d’art et de création, affirme sans aucun scrupule que Ben Ali a réalisé plus que ce que Tahar Hadded et tous les réformateurs avaient réclamé. Et pour conclure, elle nous confie, avec cette même naïveté qu’on retrouve dans cette famille d’artistes, qu’elle aimerait donner à Ben Ali plus d’une voix lors des élections du 24 octobre prochain.[Lire l’article mis en ligne sur le site non à Ben Ali.] En des termes électoraux notre concitoyenne fait l’apologie du bourrage d’urnes [Quelques informations utiles sur le sujet de La Fraude électorale : wikipedia.org/wiki/Fraude_électorale] qui consiste à y introduire une quantité de bulletins favorables ! On se demande quand même si cela ne démontre pas à quel point le penchant à la fraude électorale est ancré dans les mentalités des partisans de « la démocratie consensuelle ».

M. Noureddine Boutar, le directeur de Radio Mosaïque, la première radio privée en Tunisie créée en novembre 2003, nous apprend dans des termes fidèles à la langue de bois tunisienne que la Tunisie est un modèle qui suscite la considération de tous les observateurs et experts et toutes les instances et organisations internationales. [Noureddine Boutar, « L’homme de l’étape et de l’avenir », La Presse du 6 Octobre 2004]

2- Dictature amie et dictature ennemie.

Avant de passer à d’autres exemples, je m’arrêterai sur les propos de Monsieur Noureddine Boutar car :

  • d’un côté, il est loin d’être le seul à voir dans la Tunisie un modèle. M. S. Gränzer de l’université de Cambridge[Sieglinde Gränzer, “Changing discourse: transnational advocacy networks in Tunisia and Morocco”, in Thomas Risse, Stephen C. Ropp, and Kathryn Sikkink (eds.) The Power of Human Rights (Cambridge: Cambridge University Press, 1999), p.133.] affirme que les pays occidentaux ont longtemps considéré la Tunisie comme un modèle pour le monde arabe. Et ce malgré « son régime, le plus répressif de la région » [“This is actually the Tunisian model. According to S. Gränzer, the Western countries “have long viewed Tunisia as a model for the Arab states” although it is one of the most repressive regimes in the region, this is because it is pro-Western and extremely secularist, that is, progressive�? “Rethinking democracy and democratization in the middle east�?, Dr. Ali Resul Usul, Op.Cit.] s’indigne le Dr. Ali Resul Usul de Beykent University (Turquie). La raison d’une telle considération réside dans l’attitude pro-occidentale du régime tunisien ainsi que dans son système extrêmement séculier. Mélange qui lui confère un label de progressisme très prisé dans le « monde libre ».
  • De l’autre, il reflète cette fausse mais bien solide image que le régime tunisien, les médias de caniveau, locaux et étrangers, et ses puissances protectrices ont réussi à forger contre les affirmations de l’opposition tunisienne, qui prétend souvent avoir réussi à dévoiler à coups de communiqués, de grèves de la faim et de sorties télévisées, la face sombre du régime tunisien.

Pour comprendre cette estime que vouent le « monde libre », ses Etats et ses institutions dites internationales à la dictature tunisienne, il faut peut-être fouiller cet arsenal conceptuel et sémantique de classifications des dictatures et d’échelles dans la tyrannie qu’ils ont inventé pour justifier le deux poids, deux mesures qu’ils appliquent ouvertement dans leurs relations avec les autres nations du monde. On retrouve là des concepts comme les « dictatures amies », les « dictatures ennemies », les « dictatures tolérées » et les « dictatures honnies ». On tombe aussi sur des concepts comme les « dictatures brutales », les « dictatures douces » et les « dictatures barbares et moyenâgeuses ».

Ces classifications ne s’appliquent pas aux seules dictatures mais aussi aux démocraties, soumises à leur tour aux deux poids deux mesures : il y a des « démocraties ennemies » à l’image de la démocratie vénézuélienne de Chavez, qu’on veut déboulonner en soutenant l’opposition des putschistes, des hommes d’affaires et des hauts gradés de l’armée. Et des « démocraties amies » comme cette démocratie militaire de l’entité sioniste assurée de l’appui indéfectible et inconditionnel de l’Occident officiel malgré les conséquences désastreuses que cela entraîne.

C’est en fonction de ces classifications que se dessine donc la politique à suivre vis-à-vis de telle ou telle dictature et de telle ou telle démocratie : la soutenir, la tolérer, l’endiguer, la soumettre à un embargo ou simplement la combattre, fut-ce en revenant à une logique de guerre coloniale ! Et on a vu qu’il y a toujours des Bush, des Blair et des Berlusconi pour faire passer la Libye d’une « dictature ennemie » en une « dictature amie ».

Tout récemment, on a découvert l’existence d’élections dans un environnement « assez démocratique », en référence à celles que vient de vivre…l’Afghanistan de Hamid Karzai. C’est ainsi que les observateurs internationaux ont qualifié le scrutin, bien qu’il fût contesté par 14 des 18 candidats à la présidentielle. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a estimé que « la demande des candidats d’une annulation de l’élection est injustifiée. » La Fondation pour des élections libres et justes en Afghanistan (FEFA) a pourtant relevé la légitimité d’une des plaintes les plus répandues [« La première présidentielle afghane ouvre une crise politique majeure », Le Monde du 09 octobre 2004.]. Contrairement à cette expérience afghane de la démocratie impériale, qu’il fallait soutenir fut-ce en forgeant une tyrannie, l’expérience du voisin iranien en matière d’alternance au pouvoir et d’élections, plus démocratiques et plus transparentes, est souvent incriminée puisque ses conséquences politiques sur la désignation de ceux qui gouvernent sont souvent en deçà des attentes des puissances mondiales.

L’exemple de l’amendement de la Constitution en Tunisie en mai 2003 et au Liban en 2004, ainsi que les réactions qu’ils ont suscitées, peuvent nous aider à mieux percevoir le fonctionnement de cette logique de classification : alors que le Liban s’est retrouvé confronté à la résolution 1599 adoptée le 2 septembre 2004 par le Conseil de Sécurité de l’ONU, et destinée à l’amener à abandonner un projet d’amendement de sa constitution permettant au Président en exercice, Emile Lahhoud, de se maintenir au pouvoir, la Tunisie a pu passer sous un silence complice son propre amendement sans que cela ne suscite la moindre réaction des pays soucieux de la démocratisation du monde. Et il serait inutile ici de rappeler que c’est bien à cause de son soutien à la résistance contre l’occupation israélienne et son alliance avec Damas que le régime libanais s’est vu épinglé par une résolution sans précédent.

Et alors que j’écris cet article, j’apprends qu’Alexandre Loukachenko, Président de Bélarus, qui a déjà manipulé la Constitution une première fois en 1996 pour prolonger son mandat de deux ans, vient de remporter un référendum lui ouvrant la voie à un troisième mandat. Il est évident que le Bélarus n’est pas le Liban, et que la France et les Etats-Unis qui étaient à l’origine de la résolution 1559 contre l’amendement de la constitution libanaise n’ont aucun intérêt, ni régional ni mondial, à appliquer les mêmes principes démocratiques avec ce pays. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui a jugé l’environnement des élections en Afghanistan « assez démocratique », a estimé les élections parlementaires du 17 octobre au Bélarus « loin des exigences de l’OSCE pour des élections démocratiques. »[« L’opposition et l’OSCE dénoncent la «farce électorale» biélorusse », Libération, 18 octobre 2004. ]

3- Dictature amie, peuple ennemi.

La Tunisie est donc une « dictature amie » ou, pour emprunter le terme de Taoufik Ben Brik, une « si douce dictature ». Ce qui veut dire que « selon les normes de son voisinage, la Tunisie peut être considérée comme le régime le plus démocratique de la région »[« Looking West », By Janine Zacharia, The Jerusalem Post, 7 avril 2004.], explique un journaliste du Jerusalem Post qui reconnaît pourtant que notre pays, avec ses 300.000 policiers en uniforme et ses 1.8 million d’informateurs payés, est le pays le plus fliqué de la planète. Fliquée ou non, notre dictature mérite d’être tolérée, protégée et même désignée comme base de l’initiative américaine oeuvrant à encourager les gouvernements arabes à amorcer des réformes politiques : la fameuse MEPI (Middle East Partnership Initiative -Initiative de Partenariat avec le Moyen-Orient) dont le bureau régional a été installé dans les locaux de l’ambassade américaine à Tunis. Il n’est pas du tout étrange que l’argument avancé par Ben Ali pour justifier l’annulation du sommet de la ligue arabe ait été : « le manque de sérieux dans la poursuite de la réforme démocratique chez les dirigeants arabes. » [« Tunisian President Zine el-Abidine Ben Ali called off the Arab League summit (…) arguing that Arab leaders were “not serious enough about pursuing democratic reform. » Ibid.] C’est le sens même de la mascarade : transformer une faillite fracassante en succès et duper continuellement le peuple.

Duper le peuple est devenu en effet la préoccupation principale des régimes arabes, surtout en ces périodes électorales où l’art du mensonge atteint des summums inimaginables. Qui, à part les dupes, peut avaler les propos du ministre tunisien de l’Intérieur, Hédi Mhenni, lorsqu’il prétend dans sa conférence de presse consacrée aux préparatifs des élections du 24 octobre que « la récente révision de la Constitution tunisienne ne vise pas à instaurer la présidence à vie.» [« Pas question de présidence à vie, selon le ministre tunisien de l’Intérieur », 9 octobre 2004.] ?! Personne ne peut croire que les dispositions actuelles de la constitution, limitant à 75 ans l’âge maximal pour se présenter à la présidence, peuvent vraiment contraindre Ben Ali à quitter le pouvoir. Faire mine de respecter la Constitution c’est oublier que cette même Constitution a été violée pour permettre au même Ben Ali de briguer un autre mandat. Violée pour lui offrir une immunité constitutionnelle à vie. Et sera violée une autre fois pour l’accompagner jusqu’à sa tombe, au cas où il ne serait pas destitué pour “sénilité” par un autre. Même si elle n’est pas à vie, sa présidence est sûrement « à espérance de vie », comme le rappelle M. Ben Jaafar [« La «non-élection» tunisienne dénoncée à Genève », par Yvan Schulz / Benito Perez, Le Courrier (Genève), 15 Octobre 2004.]. Et d’ici 2014, le statut de « dictature amie » octroyé par les « démocraties occidentales » à la Tunisie de Ben Ali couvrira tous ses crimes commis contre le peuple tunisien.

Ce dernier, à en croire certains commentateurs [Lire sur ce sujet : Hsouna Mesbahi : « Les Tunisiens ne s’intéressent pas aux élections », Dominique Lagarde, « Tunisie : une opposition pluraliste », La «non-élection» tunisienne dénoncée à Genève, par YVAN SCHULZ/BENITO PEREZ op. cit. Electoral indifference in Tunisia, Aysha Ramadan , Al Ahram Weekly.], est plus intéressé par son quotidien au Ramadan et par les élections américaines que par les élections du 24 octobre. Les conséquences des élections américaines seront plus ressenties qu’une reconduite certaine du dictateur Ben Ali. « Ces conséquences sont telles, qu’on se demande si les habitants de la terre ne devraient pas finalement réclamer un droit de vote à l’élection présidentielle américaine puisqu’on élit en fin de compte le patron du monde. »[« Quitte ou double », Ignacio Ramonet, Manière de Voir n؛77, octobre- septembre] Quant au patron tunisien, et comme le démontre l’histoire de la Tunisie depuis son indépendance en 1956, le candidat du parti au pouvoir a toujours recueilli plus de 99 % des voix. Bourguiba, après quatre suffrages universels (1959, 1964, 1969 et 1974) est devenu Président à vie par un amendement de la Constitution en 1975. Son successeur semble bien emprunter ses pas avec quatre suffrages universels (1989, 1994, 1999 et 2004) et une « présidence à espérance de vie».

N’est-il pas normal dans ces conditions que le peuple tunisien se trouve conforté dans son rôle de spectateur, tournant le dos à l’Etat et à l’opposition, et s’enfonçant davantage dans le marasme de son fatalisme et de son indifférence, comme si ce n’était pas son destin qui est en jeu, ni sa patrie qui est en déroute ni ses enfants qui parsèment par leurs jeunes cadavres les côtes du miracle tunisien ? Observant comment nos plages nourrissent le tourisme en même temps qu’elles dévorent la jeunesse, le peuple tunisien parait incapable de requestionner le « modèle tunisien », de demander des comptes, de juger les coupables, d’arrêter cette hémorragie, de restaurer sa dignité et de rendre l’espoir à sa jeunesse. Et qui peut faire ça à part le peuple. Or, par son mutisme et sa peur, le peuple tunisien a appris à être lâche et, malheureusement, il se complait dans cet état. Or, une démocratie ne peut être installée dans un pays qu’à la condition d’être revendiquée et exigée par le peuple. Tant qu’il n’y a pas en Tunisie une demande populaire suffisamment forte et constante en faveur de la démocratie, de la dignité et de la justice, il ne peut y avoir d’autre priorité que de « travailler » le peuple, et réviser toute la stratégie de communication et de conscientisation adoptée jusqu’à ce jour par l’opposition et la société civile.

Car tant qu’elle restera amie, qu’elle soit dictature ou qu’elle se transforme sous le choc néoconservateur en démocratie impériale, tant qu’elle œuvrera dans le sens des intérêts des puissances protectrices, (la lutte contre le terrorisme et l’immigration « clandestine » sont loin de constituer les vrais intérêts de l’occident, lesquels sont avant tout d’ordre stratégique et économique), ce que la dictature tunisienne fait en matière d’oppression et d’injustice restera tolérable quels que soient le degré et la nature de la répression. Et quels que soient les « succès » enregistrés par l’opposition dans le domaine de la sensibilisation de l’opinion publique internationale. Car, pour faire taire les critiques, on trouvera toujours une excuse à vendre. Et il y aura toujours un Chirac pour qualifier Ben Ali d’ « exemplaire » et défendre le principe du pain d’abord, la liberté ensuite [« Chirac, avocat inconstant des droits de l’homme », LE MONDE du 13.10.04 .]. Adeptes qu’ils sont de la doctrine du progrès économique avant la démocratie, de nature insensible aux ravages socio-économiques quotidiens que provoque la gestion catastrophique de leur élève studieux tunisien, la plupart des leaders du « monde libre », et à leur tête les institutions économiques et financières, feront tout pour ménager et défendre, quand il le faut, le tyran de Carthage. Comment en serait-il autrement alors que leurs principes « penchent plus du côté de la balance commerciale que de la balance de la justice. »

Pourtant, l’argument que le développement économique va engendrer un progrès démocratique, souvent entendu dans la bouche des spécialistes de la déroute du monde, est tout sauf juste. Il suffit d’observer l’Inde où le taux d’analphabétisme est supérieur et où les problèmes socio-économiques sont plus graves qu’en Tunisie pour se convaincre de la légèreté d’un tel argument. Pauvres et analphabètes, les Indiens votent, s’expriment librement, connaissent une réelle alternance du pouvoir et possèdent une énergique société civile. L’Inde n’est pas seule dans ce cas. L’Indonésie et la Malaisie, après de longues décennies de dictature et la grave crise économique, financière et sociale des années 90, sont en train d’engendrer leur propre expérience démocratique. Les pays de l’Amérique latine et de l’Europe de l’Est, certains pays de l’Afrique ont eux aussi rattrapé le retard dans ce domaine sans que le processus de démocratisation soit hypothéqué par le progrès économique. Evidement, à côté de cet argument au profit de la survie du régime autoritaire, d’autres arguments plus médiocres et plus lamentables sont constamment invoqués, non seulement par nos gouvernants, mais aussi par leurs protecteurs : la pauvreté, le spectre de l’islamisme, l’absence de culture politique du peuple, la lutte contre le terrorisme. De grotesques manœuvres visant à maintenir le statu quo et soutenir les despotes dans leur guerre contre les peuples sont quotidiennement inventées, expérimentées, révisées, ajustées et justifiées à coup de propagande, de désinformation de masse, d’hyper mensonges et de matraquage médiatique. Prendre une dictature pour amie c’est prendre son peuple pour ennemi. Et la manière dont le monde se comporte avec les peuples soumis à la dictature en témoigne : humiliation dans l’octroi des visas, fermeture des frontières, projet de camps de rétention pour candidats à l’immigration désormais criminalisés, outils de torture mis aux services des tortionnaires – Au cours de la seule année 2002, les Etats-Unis ont exporté 20 millions de dollars de matériel destiné à être utilisé par des tortionnaires [Amnesty International Report: US Exports $20 million of Shackles, Electro-Shock Technology. Expanding Global Trade Supplies States US Condemned for Torture.]. Et l’Europe est loin d’être innocente dans ce domaine [« Décharges électriques pour réprimer les corps. Armes nouvelles au service des tortionnaires », Le Monde diplomatique, avril 1997.].

De la « démocratie à outrance » de monsieur Laurent Dona Fologo à « la démocratie consensuelle » de monsieur Constant R. Sabang, en passant par la démocratie « selon les normes du voisinage » du journaliste du Jerusalem Post et l’« environnement assez démocratique » des observateurs étrangers en Afghanistan, on peut se faire une idée de la nature de la recette démocratique proposée aux « pays émergents ».

Il faut donc avoir une vue d’ensemble de cette mascarade globale. Comparer le comportement des puissants de ce monde envers les autres pays. Questionner tout ce qui se fait, se défait, se dit, se tait. S’arrêter sur le sacro-saint principe de la soumission aux intérêts des puissants, qu’ils soient globaux ou locaux. Toujours retourner à l’histoire à la recherche d’explications plus profondes. Des explications qui doivent déranger nos paresses intellectuelles, notre crédulité facile et notre raison de spectateur, cible privilégiée des chasseurs d’opinion et des tailleurs de masse. Puis œuvrer pour que ce savoir accumulé débouche sur une prise de conscience, sur un éveil et puis sur une action.

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