Pays-Bas dans une Europe forteresse

« On ne touche pas aux écoles. On ne touche pas aux mosquées et aux églises. On ne touche pas aux personnes qui donnent leur opinion. Chacun doit avoir conscience de ce que sont les règles dans notre pays. Pas de violence ! »

Le premier ministre néerlandais, JP Balkenende.

Pendant que les Pays-Bas s’enfonçaient dans une nouvelle phase de leur crise intercommunautaire provoquée cette fois par l’assassinat du cinéaste et polémiste Théo Van Gogh par un jeune musulman d’origine marocaine et la spirale de violence qui s’en est suivie (attentat à la bombe et incendies contre des écoles islamiques, profanation et tentatives d’incendie de mosquées et d’églises, actions antiterroristes, menaces, intimidations, propos racistes et islamophobes à l’encontre des musulmanes, chose qui a poussé les autorités à fermer plusieurs sites censés recevoir des condoléances transformés en réservoir de propos anti-musulmans ), au Nord, à Groningue (Groningen), loin des lumières des médias s’est tenue la première conférence ministérielle européenne sur l’intégration du 9 au 11 novembre 2004.

L’ombre de Théo Van Gogh ne pouvait que planer sur une telle conférence. Dans son discours prononcé à l’occasion de l’ouverture, Mme Rita Verdonk, la ministre libérale de l’Immigration et de l’Intégration, connue pour sa politique répressive contre les réfugiés et son projet de vouloir expulser coûte que coûte 26.000 demandeurs d’asiles déboutés, a bien abordé le sujet de l’assassinat du cinéaste et a déclaré devant les ministres chargés de l’intégration que « pour cette conférence, nous avions déjà prévu de traiter des moyens d’empêcher les jeunes musulmans de se radicaliser. » En effet, et comme le voulait le titre de son discours (« Passer des principes aux actes » : discours prononcé par Mme la ministre Verdonk à l’occasion de l’ouverture de la Conférence sur l’intégration.), l’un des trois ateliers destinés aux ministres qu’elle a proposé en tant que présidente a été consacré aux thèmes de la protection de l’Etat de droit démocratique et la prévention de la radicalisation. Le rôle des imams a été également abordé.

Les musulmans installés dans des ghettos, victimes d’une discrimination socio-économique et souffrant d’une féroce campagne de diabolisation et de diffamation commencée aux lendemains du 11 septembre par des polémistes et politiciens comme Pim Fortuyn, un autre politicien populiste lui aussi assassiné en mai 2002 par un « Hollandais de souche » (allochtone comme le voulaient les néerlandais), ces musulmans sont devenus donc le problème de la société néerlandaise.

Heureusement que tout le monde ne voyait pas les choses sous cet angle. Rassemblées autour d’une plate-forme (plate-forme N10) de résistance à la politique gouvernementale et européenne en matière d’intégration, d’immigration et d’asile, plusieurs organisations de soutien aux réfugiés et aux sans-papiers ont organisé un contre-sommet qui s’est étalé sur « 3 jours de résistance » : ateliers, débats, forums, manifestations, mémorial de la Nuit de Cristal, musiques etc.

Sous le slogan « Stop l’Europe forteresse » les participants au contre-sommet ont fustigé la politique néerlandaise, et européenne, d’immigration et d’asile qui a pour principal objectif de garder les réfugiés et les migrants hors des frontières de la forteresse Europe et de n’exploiter qu’une main-d’œuvre qualifiée utile à ses marchés et ses sociétés vieillissantes. La politique occidentale de soutien aux dictateurs, les guerres « préventives » et tout ce que cela signifie en terme de victimes, de destruction, de réfugiés et de personnes déplacées, l’imposition de l’économie de marché avec son lot de licenciements, de chômage, de dette et de pauvreté, toutes ces politiques adoptées jusqu’à ce jour par l’Occident officiel et ses institutions économiques, financières et militaires ne font que produire dans le monde, qui n’est plus très éloigné, une misère de plus en plus insupportable qui pousse un nombre croissant de personnes à opter malgré eux pour l’immigration. Or, au lieu de rechercher des solutions au niveau des racines, l’Europe est en train de criminaliser les victimes fermant toutes ses portes et allant même à vouloir construire dans le Nord de l’Afrique des centres de rétentions destinés à incarcérer ce qu’on appelle communément immigrés « clandestins ».

En incriminant la liberté du mouvement et la recherche d’un refuge, deux droits fondamentaux de l’être humain que traduisent les articles 13 et 14 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, l’Europe ne fait que déshumaniser d’avantage des êtres déjà dépouillés de tous leurs droits par la misère, les injustices, les guerres, les tyrannies et les politiques socio-économiques antipopulaires soutenues de longues dates par les temples de l’argent et de la marchandise.

L’Europe et derrière elle le monde occidental considérés par les participants comme responsables de l’exploitation économique des pays « exportateurs » de candidats à l’immigration et à l’asile cherchent à travers la politique dite d’intégration à masquer les problèmes du racisme, de la discrimination et de l’exploitation des minorité et tentent de les présenter comme étant la cause du problèmes et non comme les victimes. Inverser les rôles et envelopper la victime dans la peau du coupable permet ainsi aux gouvernements d’éclipser les crises réelles et présenter au devant de la scène des problèmes qui bien qu’ils existent restent des conséquences directes aux injustices socio-économiques auxquelles sont quotidiennement confrontés les minorités. Si 40% des jeunes néerlandais d’origine marocaine n’ont obtenu aucun diplôme scolaire et si le taux du chômage parmi eux est 4 fois supérieur que parmi les Néerlandais de souche, il est normal qu’une minorité juvénile va chercher ses raisons d’être dans une interprétation radicale de l’Islam qui lui offre valeur et respect.

Certains activistes ont préféré déplacer la protestation de la ville de Gronigue vers le petit village de Beetsterzwaag. Là, devant l’hôtel où sont descendues les délégations européennes, munis de flambeaux, une centaine de manifestants se sont rassemblés pour célébrer le mémorial de la Nuit de Cristal du 9 novembre 1938 qui s’est alors soldée par l’assassinat des dizaines de Juifs, l’incendie de synagogues, la mise à sac de boutiques et la déportation de 20 000 Juifs. Exhibant des pancartes sur lesquelles étaient inscrit le slogan de l’action « Aucun être humain n’est illégal » et « Amnistie pour les 26000 …Stop la déportation » ils ont voulu rappeler que les crimes du passé n’étaient possibles que parce qu’on a laissé faire l’injustice sans manifester son indignation. Si hier c’était aux juifs de l’Europe de payer la facture de la « crise économique » qui a secoué le continent au milieu de son XX siècle. Aujourd’hui c’est aux musulmans de payer le prix de la « crise sécuritaire » que vit un monde en guerre contre un terrorisme réduit à sa seule variante « islamiste ». La guerre économique déclarée depuis belles lurettes contre les pauvres de la planète, c’est-à-dire contre 80% de la population mondiale, n’a rien à craindre et a tous les honneurs de continuer ses ravages sous le regard veillant des économistes, des politiciens, des médias et des intellectuels convertis en chiens de garde d’une barbarie civilisationnelle dans ses méthodes, ses sophistications, ses crimes et ses désinformations.

« Pourquoi sommes-nous ici » était le titre du trac qu’ils ont distribué. Il insistait sur une comparaison entre certains aspects des crimes du passé et ceux du présent. Entre le silence et l’indifférence de ceux qui ont vu et tourné la tête et ceux qui aujourd’hui ferment les yeux devant tant de drames que subissent les 26.000 demandeurs d’asile condamnés à une « déportation ». Bien qu’ils étaient conscients qu’aucune échelle de Richter n’existait pour quantifier les drames et qu’il était impossible de comparer quoi que ce soit dans l’histoire de l’humanité, ils tenaient à mettre en parallèle la lâcheté du passé et celle d’aujourd’hui.

Revenons un peu en arrière car la crise actuelle qui est en train de secouer les Pays-Bas trouve bien ses racines dans l’ère post 11 septembre inauguré par les figures qui ont marqué la scène politico-médiatique telles Pim Fortujn, assassiné par un activiste vert, la parlementaire libérale d’origine somalienne Ayan Hirsi Ali, menacée de mort par des islamistes radicaux…etc. Deux ans avant l’explosion de la spirale de violence de nos jours, Marcel Van Dam, l’un des polémistes les plus populaires des Pays-Bas avait lui aussi fait la même comparaison et tiré la sonnette d’alarme face au danger xénophobe antimusulman qu’avait représenté alors le leader populiste Pim Fortuyn : « Il est pénétrant de comparer l’actuel climat anti-islamique avec l’antisémitisme d’avant guerre. Remplacez les mots que renferme l’entretien qu’avait accordé Fortuyn au Volkskrant, comme Marocains, musulmans, Islam, Imam et mosquée avec juif, judaïsme, rabbin, et synagogue et vous allez sentir l’oppression antisémite des années trente. Jadis, les juifs étaient le bouc-émissaire de la crise économique, aujourd’hui les musulmans sont ceux de la crise sécuritaire. » (Marcel Van Dam , « Voorbestemd » , Volkskrant du 14 février 2002.)

La peur et la honte d’être ce qu’on est, musulman, sont le fruit des menaces, de la diabolisation systématique et des diffamations continues dont font écho les médias. Une élève de quatre ans d’une des écoles incendiées a demandé à sa mère s’il n’était pas bien afin d’éviter les attaques contre les établissements scolaires musulmans de leur enlever le qualificatif islamique ! Van Gogh, comme venait de le rappeler le romancier d’origine marocaine installé à Amsterdam, Fouad Laroui, « ne disait d’ailleurs jamais “musulmans”, mais “violeurs de chèvres”. Mohammed, dans sa bouche, n’était jamais Mohammed ou le Prophète, mais “le proxénète” ou ” le pédophile”. » (Fouad Laroui, Chronique d’une mort annoncée, le 07/11/2004. L’Intelligent.com) Et contrairement à ce que prétend Ayaan Hirsi Ali, co-auteur du film de Théo Van Gogh Submission, dans son article paru le 11 novembre dernier sur l’International Herald Tribune (« In his own way and as a filmmaker he tried, as much as possible, not to shut out Islamic youth but to connect with it. » Ayaan Hirsi Ali, « Grief and anger over Theo’s murder », International Herald Tribune, Thursday, November 11, 2004.) Théo Van Gogh « s’était fait une spécialité de critiquer l’Islam et les musulmans. Mais au lieu d’engager avec eux un débat, au lieu d’opposer, par exemple, la démocratie au projet frèrse-musulmans, au lieu d’insister sur l’émancipation des femmes quand on lui parlait burqa, Théo se contentait d’insulter, en bloc et en détail. » (Fouad Laroui, Chronique d’une mort annoncée. Op. Cit.) C’est ce Van Gogh-là qui venait d’être assassiné. Et loin de vouloir justifier cet acte lâche et terroriste que je condamne sans aucune réserve, ce n’est ni la liberté d’expression qu’on a assassiné au pays des tulipes ni la virginité et l’innocence bataves comme certains commentateurs veulent nous faire croire. C’est le résultat d’une politique adoptée par les médias et les politiciens de droite depuis qu’ils ont testé avec Pim Fortuyn la réussite des thèmes électoraux anti-musulmans. Une élite médiatique, intellectuelle et politique tellement ivre de populisme qu’elle n’a pas compris qu’elle ne pouvait pas à la fois vendre des thèmes racistes et islamophobes, et se permettre encore de traverser en vélo un Amsterdam où le tiers de la population est d’origine turque ou marocaine.

« Le monde politique des Pays-Bas, croyant en avoir fini grâce à Fortuyn, avec le politiquement correct, avait créé un autre, celui de l’adoption du langage raciste et haineux. Il était devenu politiquement correct de lancer de temps à autre des propos racistes ou d’étaler sa capacité à émettre les idées les plus intolérantes. C’était l’un des legs les plus dangereux laissés par Fortuyn. » (Sami Ben Gharbia, « Borj Erroumi XL » chapitre 6.) Et il est bien dommage que le ton du débat déclenché suite aux attentats du 11 septembre ainsi que la nature des acteurs qui l’avaient dominé et qui étaient devenus pendant toute cette période les chouchous des médias avaient convergé pour isoler davantage la communauté musulmane au lieu de l’appeler à s’ouvrir sur son entourage. On ne parlait pas avec les musulmans mais on parle d’eux. Un débat de sourds et à sens unique.

Au milieu de cette effervescence, Geert Wilders, un conservateur lui aussi menacé de mort qui « va très loin dans sa “guerre sainte” contre l’Islam » selon ses propres camarades conservateurs du parti libéral, le VVD, venait d’annoncer qu’il comptait créer un parti dont le programme aura la priorité de combattre l’Islam dans le pays du polder. Ce parlementaire qui avait appartenu au parti libéral avant de se voir lâché à cause de ses prises de positions très solos et extrêmes est en train de construire son image et sa place dans le marché électoral sur ses déclarations anti-musulmanes. Il peut rassembler au tour de lui les Fortijnistes et les radicaux de la droite et poursuivre la course du leader populiste assassiné Pim Fortuyn. Geert Wilders qui aime coller l’adjectif « barbare » à tout ce qui se rapporte au monde de l’Islam a un chemin balisé par des médias en quête de propos enflammés et une population otage de la peur et du désarroi. Ce parlementaire qui a définitivement jugé l’islam incompatible avec l’Occident et la démocratie compte bien, sur la base de son jugement, priver les musulmans de certains droits constitutionnels. Au nom de la démocratie et de la liberté d’expression !

Espérons que les mêmes personnalités qui ont accaparé jusqu’ici le débat et ce depuis le 11 septembre 2001 vont laisser la place à d’autres plus sages et plus modérés qui sauront s’adresser à la population dans des termes rassembleurs loin des calculs électoraux qui ne peuvent être que désastreux comme viennent de le prouver les récents propos du vice ministre président, Gerrit Zalm, suite à l’assassinat de Théo van Gogh, qui a déclaré « la guerre » à un inconnu laissant le rôle de l’identification aux groupuscules d’extrême-droite, les White Power et autres qui ont vite décodé ses propos et se sont attaqués aux établissements musulmans avec le résultat qu’on connaît.

Mais peut-on vraiment être optimistes lorsque Mme Rita Verdonk, ministre de l’Immigration et de l’Intégration et artisane d’une lignée répressive et restrictive de l’immigration lance dans ce désarroi « Nous devons nous demander si nous [les Pays-Bas] n’avons pas été naïfs ces dernières années ». Peut-on être optimistes lorsque le maire d’Amsterdam Job Cohen affirme dans un programme télévisé du 14 novembre 2004 que les Néerlandais avaient tord d’avoir été très tolérants. Et il n’est pas le seul à le dire. Les médias néerlandais n’arrêtent pas de nous rapporter des quatre coins du pays le même constat amer. La tolérance est devenu un problème. Si tel est le cas et si l’élite politique des Pays-Bas plaint sa tolérance c’est que l’intolérance a des jours meilleurs devant elle.

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