Valentin à Bab Souika

St. Valentin

Un jour, dans le cadre d’une liaison amoureuse qui m’avait liée à une jeune tunisoise de la classe «graissée», lors d’un de mes délicieux mariages de plaisir, elle était venue me voir en m’amenant un bouquet de narcisses, acheté à l’un des pauvres enfants du souk de Bab Souika. Ce n’était ni mon anniversaire ni celui de ma mère et j’étais d’autant plus gêné que, hormis le fait que je détestais l’odeur des narcisses malgré la beauté du nom et de la fleur, je faisais partie de ces jeunes tunisiens timides qui se sentent embarrassés lorsqu’ils tiennent un bouquet à la main.

Bref, elle me l’avait présenté en me donnant deux baisers sur la joue – j’en étais devenu cramoisi- et en me disant qu’elle me les offrait à l’occasion de Saint Valentin. Moi, l’enfant des quartiers arabes, je ne connaissais ni Saint Valentin, ni les bisous sur la place publique. D’ailleurs, et entre nous, le seul saint français que je connaissais était Saint Germain du PSG, le club de foot parisien. Je lui ai donc demandé de m’informer sur ce saint et de me raconter son mémorial pour que Dieu nous recouvre de sa baraka. Elle, elle pensait que j’étais en train de me moquer d’elle parce que je lui ai dit que je n’ai jamais rencontré son nom ni dans mes lectures ni dans ma vie. Elle me disait avec toute la cajolerie de son dialecte franco-tunisien : « non…tu ne connais pas Saint Valentin, tu plaisantes, hein ! Allez Chadi ! yezzi milblada…je t’en prie…yezzi...arrête…» Je lui ai juré par Dieu, par son prophète et par tous nos saints des environs, de Sidi Mehrez à Sidi Bou Said El Baji, je suis même allé à jurer par le saint de la grotte, le plus vénéré des saints tunisois, Sidi Belhassen. Elle riait, mais elle ne voulait pas me croire.

Et puisque je ne savais pas qu’il s’agissait en fait d’un saint romain, je l’ai interrogée sur le lieu de son marabout pour aller au moins allumer une bougie ou faire brûler une pincée d’encens et lire sur sa tête al-fatiha. Là, elle a éclaté d’un de ces fous-rires qui laissaient deviner l’aisance de vie de certaines couches sociales en Tunisie. Puis ayant du mal à s’arrêter, elle m’a informé ce que j’ignorais… ce qui en fait m’avait vexé et surpris : le Saint Valentin était un saint chrétien, le jour où on le fête coïncide, par je ne sais quel secret cosmique, avec le début de la période des amours chez les oiseaux …oui les oiseaux et leur pariade ! Depuis, il est devenu, par je ne sais quelle coïncidence, la fête des amoureux !

Moi qui ne connaissais que la période de rut des chats errants et des chiens va-nu-pieds et sans maître, je savais aussi que l’amour aux yeux des nantis du monde signifiait souvent sexualité. J’ai cru alors qu’il était dans mon devoir de faire l’amour avec elle pour ne pas fâcher le Saint Valentin et pour ne pas décevoir mon amie, puisque je savais aussi, de par mon expérience et celle de plusieurs de mes amis, que la sexualité pour les gens de la classe huppée de la Tunisie était devenue une passion très sollicitée voire même une thérapie contre le stress, comme le yoga, qui les aide à supporter le « sous-développement » et « l’incivilité » de leurs concitoyens.

Avant de lui proposer de venir avec moi à Bizerte pour une cérémonie d’initiation au mariage du plaisir, une idée qu’elle a trouvé originale, j’ai tenu, pour réparer mon amour propre blessé par cette mésaventure, à aller demander aux jeunes entassés sur les terrasses des cafés de Bab Souika s’ils connaissaient, comme mon amie, Saint Valentin. Moi, qui prétendais être un amant parfait et un connaisseur de l’amour, moi qui étais plus vieux qu’elle, qui avait beaucoup voyagé et lu, je n’avais pourtant jamais entendu parler de ce saint. C’était devenu une affaire d’honneur et une obsession que de savoir si j’étais le seul, dans les lieux, à ignorer l’existence de cette fête des amoureux. Quant à elle, elle riait comme une folle tout en me barrant la route des terrasses arguant que ce n’était pas le meilleur endroit pour poser ce genre de questions et qu’il me fallait désormais me rendre aux quartiers huppés comme El Menzah, El Manar, Mutuelleville ou dans les banlieues nord de la capitale, à la Marsa et à Sidibou. Là tout le monde, paraît-il, bien sûr à part les vendeurs des fruits secs, connaissaient l’histoire de Saint Valentin par cœur, comme celle de Noël ou du nouvel an.

Ce jour-là, le voile qui m’a longtemps empêché de voir l’autre face de la Tunisie était définitivement tombé et j’ai réalisé que sous le même toit cohabitaient en Tunisie cinq groupes sociaux radicalement différents : il y a les noyés dans la culture et la langue française qui n’ont aucun contact avec l’expression culturelle arabo-musulmane; il y a ceux qui sont suspendus entre les deux cultures, arabo-musulmane et française, parlent les deux langues et se nourrissent des deux espaces culturels; il y a les arabisants fervents qui appartiennent à l’espace culturel arabe mais ne sont pas influencés par le religieux; il y a les absorbés par la culture arabe et islamique et infiniment influencés par le religieux; et enfin il y a ceux qui ne maîtrisent ni l’arabe ni le français et ne parlent qu’un dialecte pauvre en vocabulaire et en culture. Et ces derniers sont très, très nombreux.

La photo originale est de Bill Hocker.

Ce texte est un extrait de Borj Erroumi XL .

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