Blogs Tunisiens : des zones Touristiques !

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impasse des blogueurs tunisiens

S’agissant d’une affaire tunisienne interne je vais adopter le fameux francorabe, switchant entre le tunisien et le français dans une valse à deux temps. Et celui qui ne comprend pas en arabe إنفهموه بالفرانسيس et vice versa.

يا سيدي يا بن سيدي يا مرحوم الوالدين , tout a commencé quand j’ai découvert, non sans enchantement, la naissance de ce qui veut être un Annuaire des blogs tunisiens. Je me suis alors dit : « enfin, voilà une bonne initiative qui, à l’instar des communautés des blogueurs libanais, iraniens…etc, va indexer et regrouper sur la même page et sous l’ombre du drapeau tunisien tous les blogueurs tunisiens, jeunes et moins jeunes, homme et femmes, politiques et apolitiques.» J’avais hâte d’appuyer sur le « Proposez un blog ». J’avoue que j’ai hésité. Sachant que la plupart des inscrits évitaient les « problèmes » avec le régime de monsieur le général Zaba. Ne serait ce la présence, sur la liste des blogueurs inscrits, du nom du juge rebelle Mokhtar Yahyaoui qui m’a encouragé à soumettre mon modeste Blog. ولكن .

Quelques semaines après, pour être précis le 28 octobre 2005, en plaine campagne de « yezzi fock Ben Ali », je reçus un mail d’un certain Houssein m’annonçant que le lien vers mon blog avait été rejeté. Le mail ne contenait aucune explication, ni l’ombre d’une formule de politesse. لا صحة لا مسّيك بالخير. Juste une phrase sèche et courte comme celle que prononcera un quelconque fonctionnaire de l’administration tunisienne attablé à son bureau pendant le mois de ramadan : « le lien proposé a été rejeté. »

Je n’ai pas eu vraiment le temps ni l’envie de lui répondre. Le rythme du SMSI battait alors son plein, ainsi que celui de l’initiative yezzi.
الدم السخون l’oblige, je me suis tout de même permis d’adresser à son flair une phrase, elle aussi courte et sèche : « merci monsieur le président » lui avais je répondu.

Je ne sais pas s’il a saisis le sens de ma remarque. Et il est peut-être temps de ramener le sujet sur le tapis :

Je faisais alors allusion aux propos [Allocution du Président Zine El Abidine Ben Ali à la clôture de la 4e session ordinaire du Comité Central du Rassemblement Constitutionnel Démocratique, le 22 octobre 2005.] -et à la pensée- de رجل التغيير, le général Ben Ali tenus devant le Comité central de son parti, le RCD, lorsqu’il a critiqué le « manque de patriotisme » de ceux qui ont osé s’opposer à sa politique.

Je me suis dit que, sûrement, aux yeux dudit Houssein j’appartiens à cette « petite minorité hostile » qui « a jugé opportun de faire exception en manquant à l’esprit patriotique et à la fierté de porter l’étendard de la Tunisie et de consolider son prestige à l’occasion de cet événement mondial [le SMSI] »[Ibid.]. Et à la manière du général Zine El Abidine Ben Ali, Houssein a usé de son autorité, en tant qu’Admin dudit annuaire, pour «appliquer la loi», sa loi d’exclure mon blog.

Réfléchissant à la logique qui aurait motivé sa décision, je suis arrivé à la conclusion suivante :

Des deux choses l’une : ou bien je ne suis pas Tunisien ; ce qui nous ramène à la définition bénalienne de la tunisiannité (est Tunisien celui qui ne s’oppose pas à ma politique). Ou bien mon blog n’est tout simplement pas un blog (n’est pas considéré comme blog toute page Web personnelle traitant de la chose politique tunisienne). Or, l’affaire dépasse mon cas personnel puisque je n’étais pas le seul à se voir refusé l’entrée à ce club privé tunisien بالفم و الملى. Ainsi, le lien vers le blog de Mokhtar Yahyaoui a été enlevé pendant qu’il entamait sa grève de la faim. Celui de sa fille Amira qui avait publié -avant qu’il ne soit piraté et vidé de son contenu- des informations sur la grève du 18 octobre ainsi que des photos des grévistes avait aussi disparu de la liste après une brève présence. J’ai appris par la suite que la demande du Blogeur El ansari , tunisien et blogueur, a été elle aussi carrément ignorée. Et je suis sûr qu’il y a d’autres blogueurs qui se sont vu refusés l’indexation à cause de l’ « origine politique » de leur blog.

Le dénominateur commun de ces مغضوب عليهم, tous écartés de l’annuaire, est sans aucun doute leur opposition au régime dictatorial de monsieur Ben Ali. Le fait qu’ils remplissent les pages de leur blog par des textes et de pensées hostiles à la dictature tunisienne suffit pour les sanctionner aux yeux des responsables de cet annuaire indexant les seuls blogs d’une supposée jeunesse libre qui forment le bataillon des blogueurs adeptes du « politiquement correct. » Des blogueurs qui traitent de tous les sujets du monde à l’exception de la cause des libertés dans leur propre pays, la Tunisie.

On les voit souvent parler avec ce ton très à la mode d’un anti-buschisme, d’un anti-blaisrisme, d’un anti-sharonisme. Ils défendent les droits des gays, des Palestiniens, des Libanais. Ils envient la révolte de la jeunesse ukranienne et géorgienne, adorent la photo du Che sur un T-Shirt, de préférence moulant, et adorent photographier les manifestations estudiantines ou altermondialistes dans les rues du Wild Wild West. Mais quand on leur parle de la Tunisie, ils enfoncent vite la tête dans le sable, يحشيو بعابصهم بين ساقيهم , et d’une voix tremblante, répètent ce qu’avaient dit autrefois des villageois peureux devant leur sultan despote الفيل يحب فيلة. Ils adoptent la posture du soldat vulgairement décrite dans le proverbe très populaire tunisien الرأس تحت الزاورة و الزعكة للكبران.

Ils parlent de liberté comme s’il s’agissait d’un OVNI ou d’une déesse grecque et non d’une cause de lutte quotidienne qui requiert avant toute autre chose le courage d’être partout et toujours libre surtout lorsqu’il s’agit de son pays. On les voit relayer l’appel pour la libération du blogeur iranien Mojtaba Saminejad ; condamner le modèle chinois ou iranien de la censure ; se révolter des atoricités survenues dans la prison irakienne d’Abou Gharib…. mais ne soufflent mot sur les victimes du modèle tunisien ni les tortures des أبو غرائب تونس Mohammed Abbou : أبو غريب العراق و”أبو غرائب” تونس . On ne trouve sur leur blog aucune trace des jeunes Internautes de Zarzis ni ceux de l’Arinana, ni ceux de Bizerte. Aucune trace non plus de l’avocat Mohammed Abbou kidnappé et jugé pour avoir publié des articles critiques sur Internet. Ibid.

Je ne serais jamais plus éloquent que le poète irakien مظفر النواب quand il a très bien décrit cette راطسة de couards qui « savent défendre » les causes lointaines mais jamais celles de leur propre pays :

سيدتي.. كيف يكون الإنسان شريفاً

وجهاز الأمن يمد يديه بكل مكان

(…)

فالبعض يبيع اليابس والأخضر

و يدافع عن كل قضايا الكون

ويهرب من وجه قضيته

سأبول عليه وأسكر.. ثم أبول عليه وأسكر

ثم تبولين عليه ونسكر

Je ne sais pas si les administrateurs de cet annuaire ont subi des menaces de la part des autorités tunisiennes pour qu’ils enlèvent tous les blogs traitant des affaires politiques tunisiennes. Ce qui est sûr c’est qu’ils ont choisi leur camp, celui de la dictature, de la culture de الشعبة و التجمع de إخطى راسي و اضرب. Bref, de vivre la dictature au quotidien et de discourir sur les blogs sur la liberté de tout le monde sauf des Tunisiens. La Tunisie, elle est belle le temps d’une soirée estivale d’un Meetup des blogueurs aux terrasses de Sidi Bou, au café des nattes, de Am Amour ou de Sidi Chebâan. Le temps d’une شيشة معسلة, d’un بنبالوني, d’une بريكة بالعظمة et d’une صحفة لبلابي عند ولد البّا. Des produits tunisiens de tous les jours qui retrouvent dans de tels rendez-vous tout leur exotisme. Quelques photos nostalgico-artistiques sur Flikr, et quelques notes surréalistes à propos du bleu de Tunisie, du mariage à la tunisienne, de la sexualité en Tunisie. Quant aux autres sujets sensibles, attention : Big Brother is watching you. Alors ferme les yeux, fais semblant et imagine qu’ils n’existent pas. Le laps d’un rêve.

Je venais d’apprendre dernièrement que Tunisie Blog a pris l’initiative d’organiser un Tunisie Blog Awards 2005 , un concours des meilleurs blogs tunisiens, « dans différentes catégories. » dit-on ! Par Blog tunisien il faut comprendre tout blog ne traitant pas de la chose politique tunisienne, de ce tabou, de cette عــبـّيـثة اللي يخافو منها الصغار Pour pouvoir y participer et pour pouvoir appartenir à la communauté des blogueurs tunisiens -c’est-à-dire pour être à la fois blogueur et Tunisien- il faudrait peut-être se débarrasser de son esprit critique et de son opposition au règne de l’arbitraire et de la mafia des Ben Ali et Trabelsi. S’acquérir une carte RCD et Bonne conduite politique pourra très bien aider !

J’ai dans la tête l’image du عُـمـدة de la chanson كول البسيسة والتمر يامضنونى du groupe tunisien البحث الموسيقي qui venait chercher un jeune tunisien accusé d’aimer son pays et de parler des droits des Tunisiens :

العمدة يجري و بين يديه وراق :

وينو ولدك هاتوهولي يتكلم عن حق جدادو

(…)

وينو ولدك هاتوهولي متهوم بحبه لبلادو

Tant qu’on est accusé d’aimer la Tunisie et de parler des droit de son peuple on ne fera jamais partie des ce genre de clubs. Et c’est normal. Dans l’histoire de l’humanité il y a toujours eu des gens qui savent tirer profit des faveurs de tous les systèmes et ont toujours retardé l’avènement de la liberté. Tels les caméléons ils s’adaptent avec génie aux changements des climats et des milieux. Quand ils résident dans les pays « libres » de l’Occident, ils sont libres. Et quand ils rentrent en Tunisie, ils sont des soumis et des esclaves. Et, quand demain se déboulonnera la dictature, ils seront les premiers à crier victoire et à revendiquer toute sorte d’honneur. Profiter des largesses qu’offrent les systèmes est leur besogne. A quoi bon les empester par la puanteur de la vérité. Leur vérité. On les a assez dérangé avec la campagne de Ben Ali Yezzi Fock sur Google Adwords « Seuls les résultats comptent ! », Par yezzi.org , 19 décembre 2005 qui s’est introduite avec artifice sur leur espace. Voir la capture d’écran de Tunisie Blog. Ibid

Les blogs tunisiens qu’on aime voir sur ledit annuaire sont à l’images de nos zones touristiques : elles s’installent loin de la misère locale, l’évitent et la contournent. Elles transforment le bled en un tas artisanal, surréaliste où il n’y a aucune place à la pauvreté, au chômage, au manque des libertés. Tout est folklore, théâtre destiné à des touristes aveuglés par le bleu de la mer et la blancheur des sables. Ce sont des gros mensonges construits pour déguiser une réalité douloureuse coupée de toute communication avec un quotidien de répression, de corruption, de clientélisme. Refusant de voir la réalité en face ils bannissent tout contact avec elle. Comme « l’apartheid touristique dans sa juxtaposition d’un monde schizophrène »[Tozeur, ravagée par le tourisme. Le Monde diplomatique, par Claude Llena, juillet 2004.], cette vision du blogging divise la communauté des blogueurs tunisiens en deux mondes distincts comme si on ne partageait pas le même pays, le même ciel et la même destinée. Comme si notre liberté n’est pas la leur !

Ce qui est vraiment révoltant c’est qu’on est en face d’une génération de jeunes éduqués, qui voyagent, qui côtoient des peuples et des cultures variés, qui meublent leur temps par des occupation souvent positives, et qui pensent et écrivent. Pourtant, le souffle de la liberté téméraire leur fait défaut et c’est là qu’on dévisage avec chagrin et douleur la face sombre de notre avenir qui restera sombre tant que cette classe d’âge de jeunes cultivés n’a pas pris en mais la responsabilité de libérer la Tunisie de sa dictature. De la conquérir. A quoi servent la culture, l’éducation et les voyages si ce n’est à libérer l’être humain ? A quoi sert l’intellectuel s’il ne l’est pas dans le sens gramscien : organique, engagé et rebelle ?

Pour finir dans les termes du بضاعتكم رُدت إليكم je tiens à emprunter une belle phrase du même Houssein : « Ce qui est certain, c’est que la liberté vous a toujours fait peur, elle vous effraye la liberté, poules mouillées. » L’avenir n’est pas un forum, Houssein Ben-Ameur.

So, enjoy this, بالصـوت و الـصـورة الـحيـة : Fuck The system…Fuck Ben Ali !

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