Jeunesse tunisienne : la mal-vie dans la contrainte

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Reportage de RFI diffusé le 18 et le 25 mars 2006
(38:28 min.)

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Reportage de Ados [Radio] Canada diffusé en mai 2001
(23:09 min.)

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  • « Vivre caché, ne rien montrer, sauver les apparences pour ne pas avoir à subir les conséquences de ses actes. (…) »
  • «Cette jeunesse semble se désintéresser de l’avenir de son propre pays. Désintérêt qui viendrait selon certains observateurs de l’omniprésence, depuis 1987, de l’omnipotent président Ben Ali à la tête de la Tunisie »

Entre ces deux remarques déplorables qui, respectivement, ouvrent et ferment un reportage sur les jeunes tunisiens diffusé récemment sur RFI, se profile le portait d’une jeunesse tunisienne déchirée et schizophrène. Bien que conscients des problèmes qui secouent leur pays, les jeunes, comme le souligne le sociologue tunisien Mahdi Mabrouk interrogé par Edouard Zambeaux« semblent être inscrits dans une logique de survie individuelle » où « l’immigration clandestine devient une solution parmi les solutions de débrouillage individuel. »

On découvre que notre pays compte plus de 70.000 chômeurs hautement qualifiés qui ont un diplôme de bac + 2 ou bien bac + 4. Parmi eux il y en a plus de 2000 médecins chômeurs « dans un pays où la santé publique reste un soucis pour pas mal de gens. » « 270.000 jeunes fréquentent l’université chaque année. » Et « Plus de 90.000 jeunes font leur entrée sur un marché de travail incapable de leur fournir un boulot correspondant à leur qualification. » Dans de telles conditions « Le diplôme universitaire devient un facteur qui encourage les gens à migrer clandestinement» estime de sa part le sociologue Mehdi Mabrouk.

Tandis que l’un des jeunes interviewés « espère qu’un nouveau régime vient avec des programmes pour établir une répartition équitable de la richesse avertissant d’ un avenir trop sombre. » L’autre pense « que l’Etat doit vraiment changer sa politique envers le citoyen. Car, dit-il : ici le citoyen est considéré comme un esclave, il doit obéir sinon il sera puni. Et les Tunisiens n’en veulent pas en parler car ils ont peur d’être dévoilés et connus par les autorités. »

Une peur qui souvent frise la paranoïa. Paranoïa collective qui s’est emparée de la société estime quant à elle une jeune tunisienne qui nous apprend qu’ « il y a même des gens qui pour raconter certaines choses éteignent même leur portable parce qu’ils ont peur que leur portable soit sur écoute même quand il est fermé. » Bien que satisfaite de la stabilité de la Tunisie, elle reconnaît quand même qu’il est « bien d’être politiquement stable mais c’est pas bien d’être politiquement écrasé. Et pour finir sur un ton nonchalant elle ajoute : Moi je vis, je suis en sécurité, je m’en fous de la politique, je m’en fous éperdument. » Et même si elle admet qu’« il est possible de changer ça si tout le monde agit ensemble elle pointe cette peur [qui] freine tout ça. Car, dit-elle : on n’a pas confiance en nous-mêmes. Le Tunisien n’a pas confiance en l’autre Tunisien. Donc ils ne fonceront jamais. » Conclura-t-elle en utilisant un « ils » distant et très significatif de cette « logique de survie individuelle » évoquée par le sociologue Mehdi Mabrouk.

Entre peur, tentation de fuite et débrouillardise individuelle, le régime a réussi à ériger un modèle de « société du loisir pour faire taire la démocratie. »

Dans deux précédents reportages diffusés en mai 2001 sur Radio Canada (voir tableau), des jeunes lycéens tunisiens ont répondu à des questions touchant le sujet de la mal-vie et des libertés dans le pays. D’autres ont raconté au journaliste canadien Danny Braün « leur dégoût de la vie, leur dégoût de leur pays. »

Dans tous ces reportages le constat est le même en dépit des 5 années qui se sont écoulées. Et loin des quartiers chics de la capitale où des jeunes issus des familles aisées exercent le sport du bowling dans les salles américanisées du Lac Palace, des jeunes défavorisés du quartier de La Goulette rêvent de partir, « le regard perdu entre les substances qu’ils consomment » : drogues et surtout des pilules destinées à des malades mentaux. Comme l’avoue l’un d’eux amérement et avec fatalisme.

Une jeune lycéenne de 17 ans pense que le fait d’ « établir certaines limites dans la liberté d’expression est très important et même fondamental car selon elle la parole c’est bien, elle sert à s’exprimer, à communiquer, mais elle peut aussi faire beaucoup de dégâts. » Pour conclure sur un ton défaitiste « c’est quoi le but des grèves ? Qu’est-ce que ça va changer, ça va rien changer. Ça n’a pas de sens. Si on fait des grèves ou non ça va rien changer

Une autre, qui n’était pas d’accord avec son amie a profité de l’occasion pour exprimer, malgré son jeune âge, un ferme sentiment de citoyenneté. « Je trouve que si on n’a pas de conscience, si on ne manifeste pas, c’est-à-dire qu’on n’a pas envi de donner son avis sur ce qui se passe et ça c’est très grave. Parce que si personne ne s’exprimait il n’y aurait pas d’évolution. »

Ceux qui se sont exprimés dans ces reportages sont en quelque sorte représentatifs de la société tunisienne tant cette dernière a de multiples facettes sociales, économiques et culturelles. Il est évident que les jeunes de Tunis ne sont pas les mêmes qu’on retrouve dans le village el hkaima, à Mahdia, rencontrés par le journaliste néerlandais dans son documentaire époustouflant sur le phénomène d’al-harqa.

À l’écoute de ces voix, je ne sais pas s’il y aura une évolution ou une régression. Déconnecté que je suis de la réalité tunisienne, je suis dans l’incapacité d’émettre le moindre avis ni de prédire quoi que ce soit. Et dans tous les cas de figure je suis loin de croire à cette explosion prévue par le docteur Moncef Marzouki dans le reportage de Radio Canada de 2001.

P.S : J’ai pris le soin de réunir les 4 reportages (2 de RFI de 2006 et 2 de Radio Canada de 2001) en deux et de les convertir en mp3.

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