De La parole, revisited!

De la parole est un texte que j’ai rédigé le 14 mai 2003 et dans lequel je traite de la liberté d’expression, en la collant au cas tunisien, non pas en tant que droit humain mais en tant que quintessence de l’être humain sans laquelle l’Homme se rabaisse au rang de la bestialité. Je le reposte ici, après avoir procédé à quelques retouches minimes, à l’occasion de la journée du 1er juillet (Je Blogue pour la liberté d’expression). Bonne lecture :

Quelqu’un rentra un jour dans une maison, la mine défaite et les yeux hagards, pour demander asile. Le maître de maison lui dit : « Que se passe-t-il ? Que cherches-tu à fuir ? Ton visage est blême et tu trembles de tout ton corps. »

L’homme répondit : « Pour divertir le sultan, on capture tous les ânes qui errent dehors ! »

– Si ce sont les ânes que l’on capture, en quoi cela te concerne-t-il ? Tu n’es pas un âne que je sache !

  • Ils pratiquent cette chasse avec un tel zèle et un tel manque de discrimination que je ne serais pas étonné qu’ils me prennent pour un âne ! Leur ardeur est telle qu’ils ne feront pas la différence ! »

(…) Sois un homme afin de ne pas tomber sous les coups des chasseurs d’ânes ! Tu n’es pas un âne ! Ne crains rien. Tu es le Jésus de ce temps ! Le quatrième ciel est plein de ta lumière. Comment ton destin pourrait-il être d’échouer dans une écurie ?

Le Mesnevi, Djalâl al-Dîn Rûmî

Nous n’étions pas encore nés lorsqu’en mai 1963, peut-être par souci de prévenir la répétition du scénario du «complot de décembre 1962» qui a failli mettre fin à son règne, Bourguiba avait changé la devise de la république tunisienne, remplaçant “Liberté, Ordre, Justice” par “Ordre, Liberté, Justice“. Aussi, nous n’étions pas encore venus dans ce monde quand ce même architecte de la « nation tunisienne » avait déclaré à la manière de Louis XIV : « Le système, c’est moi ! » Néanmoins, nous étions nés, et avions grandi dans une société où l’ordre prévalait à la liberté et où la justice était la première victime du Moi-système. Les jours et les années ont passé, et, contrairement à nos parents, habitués par l’épisode de la lutte pour l’indépendance à la dualité Bourguiba-Parti, nous ne nous sommes pas bien accommodés avec la trinité Bourguiba-Etat-parti. Nous formions une nouvelle génération, assoiffée de liberté, travaillée par les humiliations de la nakba et de la naksa, frustrée par l’échec du nationalisme arabe, récupérée par l’islamisme et farcie de désenchantement et d’une éternité de rêves insaisissables.

De tout cela nous avons retenu une chose : Nous n’avions presque jamais eu le droit d’exprimer nos idées, nos sensations, nos amours et nos aversions. Nous étions timides, embarrassés, confus ; tellement nous nous étions mal habitués à la parole, à l’écriture et à l’expression. Une maléfique alliance entre l’interdit politique, le haram religieux et l’illicite social avait assiégé notre quotidien, générant un infernal cycle de prohibition et alternant le rôle de l’autorité. Nous n’osions pas dire “non” lorsque nous n’étions pas d’accord ; nous avions honte de dire “je t’aime” à la personne que nous aimions ; à la vue d’une matraque ou lorsqu’un minable policier nous abordait, nous ressentions une peur aliénante ; sur les bancs des écoles, notre voix tremblait à chaque fois que nous étions sommés de répondre à une question que venait de poser un instituteur exhibant son bâton ; nous étions résignés d’avance à la décision des autorités lorsque, ayant réussis au baccalauréat, on nous oriente vers des études qui ne collaient pas avec nos ambitions ; nos sœurs étaient obligées d’accepter le premier prétendant pour sauver ou pour bâtir un honneur familial imaginaire ; parfois nous jouions nous-même le rôle de ce même prétendant, tellement abrutis par cet impeccable système social…etc. Bref, nous étions nés à la fois prisonniers et muets. Bourguiba, qui confondait la république avec l’Etat, L’Etat avec le parti unique et le parti unique avec sa propre personne, nous racontait chaque jour l’histoire inlassable de son combat. Les directives présidentielles rythmaient nos soirées au point qu’il nous était impossible d’imaginer une Tunisie sans Bourguiba. Il était la nation, l’Etat, le parti et la patrie. Nous, cette « poussière d’individus » putréfiés, nous étions devenus des oreilles.

« Il faut dissoudre le peuple », ce souhait exprimé par Arturo Ui de Bertolt Brecht, a été exaucé par Bourguiba puis par son successeur Zaba. Ils ont réussi à nous dissoudre en faisant de nous de simples récipients de mots. Tout en nous privant de parole, le Moi-système avait en même temps inculqué à nos oreilles la soumission auditive. La Tunisie est « Un pays où Ben Ali a mutilé l’organe le plus précieux des Tunisiens : la langue. Il n’y a plus ni cris ni chuchotements, juste des grognements muets. »[Taoufik Ben Brik, A propos du feraoun el assr, le 23 Mai 2002, TUNeZINE.] Est-il étonnant alors que les seuls moments où les Tunisiens prennent le droit à la parole c’est sous la torture ? La peur de la parole qui paralyse notre peuple et révolte notre élite n’est-elle pas en fait une peur de la torture ? Puisque la parole en Tunisie en est le plus court chemin !

Pourtant, l’une des premières phrases savantes que nous avions apprise, puis récitée à satiété, se rapportait à la parole : « L’homme est un animal qui parle » (al-insâno hayawânon nâtiq). C’était ainsi que présenta l’être humain une vielle formule arabe. Par parole, les philosophes et les penseurs désignaient la raison. Tant que nous vivons, cette parole est continuellement en nous. Nous la portons perpétuellement. « La parole est la mesure de l’homme »[Le livre du dedans, (fîhî mâ fîhî), Djalâl al-Dîn Rûmî, Éditions Albin Michel, Paris 1997, p.168.] disait Djalâl al-Dîn Rûmî « La parole est la pensée, qu’elle soit cachée ou exprimée ; et le reste est animal. Il s’ensuit que l’homme est pensée, et que le reste n’est qu’amas d’os et de veines. »[Ibid, p. 289 ] disait-il encore. Dérober la parole à l’être humain équivaut à le priver de sa pensée, c’est à dire de sa quintessence. La censure et l’absence de liberté d’expression et de réflexion sont la forme la plus primitive qui soit dans l’échelle de l’abaissement de la nature humaine. Toute entrave à la liberté d’expression, quelle soit une entrave d’ordre politique, ou religieux ou social tend à transformer l’homme en animal ; à rabattre sa valeur. Avec la censure, la parole devient braillement, l’homme se transforme en âne et la société en écurie. Le régime de Zaba et dans une grande mesure ceux du reste du monde arabo-musulman, sont des régimes où règne l’inhumain puisque l’exercice de la parole dans cet espace a été sacrifié, surtout depuis la construction des Etat-nations.

Or, le pouvoir politique, sur le dos duquel on met tous les malheurs de notre quotidien, n’est pourtant pas le seul obstacle à la liberté d’expression, et donc à l’humanisme. Le puissant contrôle social, l’héritage religieux et la culture de l’autoritarisme dans toutes les échelles de la société sont une caractéristique des sociétés arabo-musulmanes. L’autorité du père et du frère aîné ou des deux à la fois à la maison familiale, l’autorité du mari au foyer conjugal, l’autorité de l’homme sur la femme, du patron dans le lieu du travail, du professeur dans la classe, du surveillant dans la cour des établissements scolaires, du policier à la rue, de l’imam à la mosquée, du faqih dans la structure de la raison musulmane…etc., sont les noyaux autoritaires qui exercent, chacun à sa manière, une bonne proportion de domination. L’individu est ou bien un générateur d’autorité ou bien un récepteur. Souvent on trouve qu’il est générateur et récepteur au même moment. Le champ de son autorité varie selon la géographie de son action et de sa situation sociale. L’Etat, en tant que concentration de toutes les formes, héritées et modernes, des pouvoirs gère le plus vaste champ d’exercice de l’autorité. L’Etat chez nous ne devient pas autoritaire, il l’est par nature puisque la société sur laquelle il règne est structurée par l’adhésion, presque automatique, de ses membres à une multiplicité d’autorités. L’Etat ne fait que concentrer, que monopoliser, que globaliser, la multitude d’autorités que nous avons héritées de notre histoire lointaine et contemporaine. Il est le cumul de l’autorité familiale, morale, politique, économique, religieuse, idéologique, culturelle et patriarcale. N’appelle-t-on pas nos présidents parfois de « Père de la Nation » comme pour Ataturk, d’autre de « Gardien de la religion et de la patrie » comme en ce qui nous concerne en Tunisie pour Zaba, ou encore de « l’Instructeur » comme on appelait Nasser. « Nous sommes tous des Bassel » disait un slogan écrit sur tous les murs de la Syrie après la mort accidentelle du fils de Hafez, Bassel.

Face au Moi-système, la nation est toujours puérile. Dans le monde arabo-musulman il existe une volonté double : celle du peuple à devenir le fils protégé de l’Etat et celle de l’Etat voulant occuper la place du père protecteur ou du fils aîné obéissant et gentil. Nos chefs d’Etat n’adorent-ils pas poser parfois avec des petits enfants, d’autres entre des hommes et des femmes âgés ?

C’est à cause de cette fusion des autorités avec l’Etat que l’appel de Nietzsche « Là où cesse l’Etat, c’est là que commence l’homme »[F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Livre de Poche, p.66.] prend dans le monde arabo-musulman une valeur nouvelle. Le but le plus humain n’est pas celui qui tend à contester la forme la plus avancée du pouvoir qu’est l’Etat, mais toutes formes de domination. Cependant, chez-nous, l’Etat, en tant que monopole de la domination, ne peut être combattu qu’avec une culture, un art, un cinéma, un théâtre et une littérature capables de rendre attrayante à nos compatriotes la cause de la liberté. Peut-il y avoir en Tunisie, comme dans le reste des pays de la région, une ouverture politique vers la démocratie et le respect de la dignité humaine sans précéder notre action politique par une « transmutation de toutes les valeurs. », c’est-à-dire par une profonde action culturelle et artistique oeuvrant à saper les fondements de la culture de l’autoritarisme ? On ne résoud le problème de la dictature que si on abat, auparavant, l’une après l’autre, la série d’autorités asphyxiant notre social et répandant la culture de la soumission à tout ce qui a une forme de domination. Sans l’affirmation de l’Homme il n’y aura jamais de contestation de cette tyrannie complexe qui est parvenue à nier l’humain en nous, en nous privant de parole. Ceci dit, il est impossible d’affirmer l’humain sans l’éclosion d’une culture capable de se frayer un chemin vers l’âme du peuple et surtout celle de la jeunesse tunisienne. Le chemin qui mène au coeur de la jeunesse ne peut être qu’un chemin esthétique, habile à manier le beau. Le jargon politique est un jargon qui manque de beauté ; il est par essence incapable d’accéder aux oreilles de la jeunesse. C’est par l’art que nous serions capables d’inviter les jeunes à aimer la cause de la justice et de la liberté. « Contre le silence qui gouverne, il nous faut des « as » qui savent déployer des mots flambant neufs et faire marcher comme des fantassins le conte, la poésie, l’imagerie et la musique. Pour séduire et résister. »[Taoufik Ben Brik, Ibid.] disait pour sa part Ben Brik.

Mais, comme on le sait et comme l’avait bien résumé l’historien et l’islamologue tunisien Hichem Jaït : « La Tunisie (…) c’est une société qui dans ses larges composants, accorde peu de place aux choses de l’esprit et aux intellectuels. »[Propos de la responsabilité de l’intellectuel, Interview exclusive de Hichem Jaït, Alternatives citoyennes, nº1, du 28 avril 2001.] Dans un pays comme le nôtre où l’avènement d’une production culturelle est sujette à une dictature ayant comme mission d’empêcher l’émergence d’une action intellectuelle critique et affranchie, la tâche politique devient par obligation une tâche intellectuelle. L’opposition politique tunisienne a un besoin vital d’un travail culturel critique et rénovant. Une opposition politique sans une culture, un art et une littérature est une opposition paralysée qui ne parviendra jamais à attirer l’attention du peuple sur son existence.

Parce que notre essence est subtile, les regards ne nous atteignent pas ; mais quand on parle, les autres s’aperçoivent que nous existons. Dans son Dîwan, le poète arabe par excellence, al-Motanabbî n’avait-il pas dit : « La maigreur de mon corps suffit à attester que je suis un homme qui, s’il ne vous parlait pas, demeurerait invisible à vos yeux. »[Al-Mutanabbî, Diwân, II, p. 434.]

La parole intelligente, l’action critique et la production littéraire sont le seul moyen qui reste à l’opposition tunisienne pour affirmer son existence et prouver à la jeunesse tunisienne que l’action politique est une contribution à la construction d’un être tunisien. « Jésus avait les ailes de l’intelligence et il s’envola au ciel ; si son âne avait eu une moitié d’aile, il ne serait pas resté âne. »[Citation de Sanâ’î, Diwân, p. 497.]

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