Voyage dans un monde hostile

Borj Erroumi XL - Voyage dans un monde hostile

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

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Un commerçant possédait un perroquet plein de dons. Un jour, il décida de partir en Inde et demanda à chacun quel cadeau il désirait qu’on lui rapporte du voyage. Quand il posa cette question au perroquet, celui-ci répondit :

« En Inde, il y a beaucoup de perroquets. Va les voir pour moi. Décris-leur ma situation, cette cage. Dis-leur : ” Mon perroquet pense à vous, plein de nostalgie. Il vous salue. Est-il juste qu’il soit prisonnier alors que vous volez dans le jardin de roses ? Il vous demande de penser à lui quand vous voletez, joyeux, entre les fleurs.”? »

En arrivant en Inde, le commerçant se rendit en un lieu où il y avait des perroquets. Mais, comme il leur transmettait les salutations de son propre perroquet, l’un des oiseaux tomba à terre, sans vie. Le commerçant en fut très étonné et se dit :

« Cela est bien étrange. J’ai causé la mort d’un perroquet. Je n’aurais pas dû transmettre ce message. »

Puis, quand il eut fini ses achats, il rentra chez lui, le cœur plein de joie. Il distribua les cadeaux promis à ses serviteurs et femmes. Le perroquet lui demanda :

« Raconte-moi ce que tu as vu afin que je sois joyeux moi aussi. »

A ces mots, le commerçant se mit à se lamenter et à exprimer ses regrets.

« Dis-moi ce qui s’est passé, insista l’oiseau. D’où te vient ce chagrin ? »

Le commerçant répondit : « Lorsque j’ai transmis tes paroles à tes amis, l’un d’eux est tombé à terre sans vie. C’est pour cela que je suis triste. »

A cet instant, le perroquet du commerçant tomba lui même aussi dans sa cage, inanimé. Le commerçant, plein de tristesse, s’écria :

« Ô mon perroquet au langage suave ! Ô mon ami ! que s’est-il donc passé ? tu étais un oiseau tel que Salomon n’en avait jamais connu de semblable. J’ai perdu mon trésor ! »

Après avoir longtemps pleuré, le commerçant ouvrit la cage et jeta le perroquet par la fenêtre. Aussitôt, celui-ci s’envola et alla se percher sur une branche d’arbre. Le commerçant, encore plus étonné, lui dit :

« Explique-moi ce qui se passe ! »

Le perroquet répondit :

« Ce perroquet que tu as vu en Inde m’a expliqué le moyen de sortir de prison. Par son exemple, il m’a donné un conseil. Il a voulu me dire : ” Tu es en prison parce que tu parles. Fais donc la mort.”? Adieu, ô mon maître ! Maintenant je m’en vais. Toi aussi, un jour, tu rejoindras ta patrie. »

Mawlana Djalal al-Din Rumi ( Le Mesnevi- La cage )

Quelques mots pour dire Non

Mon Dieu ! c’est avec Ta louange que j’ouvre cette page, et c’est Toi, par Ta grâce, qui conduit à la vérité. Louange à Dieu, qui brise les tyrans et abat les injustes, qui relève les opprimés et rabaisse les oppresseurs, qui fait périr des rois et les remplace par d’autres. Louange à Dieu, maître du Royaume, qui fait voguer les vaisseaux, qui asservit les vents, qui fait lever l’aube, qui déverse les lumières, ouvre les vues, découvre les secrets et ôte les voiles ! Bénédictions et salut sur la lumière des lumières, seigneur des Justes, bien-aimé de Dieu, notre maître, guide et prophète Abou al-Qassim Mohamed, sur les membres de sa Sainte Famille et les purs de ses compagnons.

Quand est-ce qu’il faut parler et quand est-ce qu’il faut se taire? Et puis, parler pour quoi dire ? Et se taire sur quoi ? Lorsque, d’un côté, on fait face à un système local dont les fondements et la pérennité sont basés sur la torture, l’assassinat, la censure, la persécution et la corruption et qu’on voit que des dizaines de milliers de nos concitoyens et concitoyennes en ont terriblement souffert, et lorsque de l’autre côté on est soumis à un système mondial des plus sophistiqués basé sur le mensonge, la propagande, la guerre et l’injustice, dont les victimes se comptent par millions, le silence devient complice et la parole résistance. La langue des communiqués et des brèves – bien qu’elles soient indispensables – que les défenseurs des droits de l’homme, les politiciens en général et les médias manient est une langue stérile, incapable de traduire la vraie dimension des tragédies que les politiques des Etats et du système mondial sont en train d’engendrer. La souffrance a certes une vie longue et dure. Celle des anonymes est cruelle. Les traces des maux incommensurables, de l’emprisonnement, de la torture, de l’exil, des brimades policières, de la misère, de l’exclusion, de la famine, etc. sont visibles et sensibles. Pourtant, elles sont ignorées par ce mythe qu’est l’opinion publique internationale, cette aveugle et insensible masse des prisonniers du culte de la liberté consumériste.

En faisant de l’action littéraire la mémoire vivante de ces myriades de détails imperceptibles vécus par des êtres humains souvent anonymes, on insuffle à ces noms cités par les communiqués et les rapports une vraie vie humaine qui bouge, pleure, rit, court et fuit. Parce que la littérature est une entreprise aspirant à raconter des moments humains elle devient la meilleure contestation de l’ordre de l’inhumain. Contre un ordre qui vise à atomiser l’Homme et sa résistance, il faut affirmer l’individu et s’affirmer en tant que tel.

« Sans l’affirmation de l’Homme, il n’y aura jamais de contestation de cette tyrannie complexe qui est parvenue à nier l’humain en nous, en nous privant de parole. Cela dit, il est impossible d’affirmer l’humain sans l’éclosion d’une culture capable de se frayer un chemin vers l’âme du peuple et surtout celle de la jeunesse tunisienne. Le chemin qui mène au cœur de la jeunesse ne peut être qu’un chemin esthétique, habile à manier le beau. Le jargon politique est un jargon qui manque de beauté ; il est par essence incapable d’accéder aux jeunes oreilles. C’est par l’art que nous serons capables d’inviter les jeunes à aimer la cause de la justice et de la liberté. »*

Ce livre qui s’inspire d’une histoire vraie, celle de ma fuite de la Tunisie, est une humble tentative d’accomplir trois tâches :

  • Celle d’encourager l’émergence d’une littérature autour des drames provoqués par le règne de Ben Ali. Et de poursuivre ainsi le valeureux travail inauguré par les inégalables Taoufik Ben Brik, Ahmad Manai, Sadri Khiari, Moncef Marzouki, Tahar Labidi, Abdelwahab Bousaa, etc. Ce livre est donc, en quelque sorte, un petit témoignage mettant en lumière certains aspects cachés de la réalité.
  • Celle de rappeler que la dictature locale est organiquement liée à la dictature globale du système mondial injuste, système qui soutient les tyrans, produit des famines, provoque des conflits, intensifie des crises et jette sur le chemin de l’exil des dizaines de millions de réfugiés, de déplacés et d’exclus. Ce livre sonde le monde méconnu des marginaux, suit leurs traces dans leur propre univers soustrait à la réalité.
  • Celle de suivre le débat houleux sur l’Islam politique, phénomène en pleine gesticulation. Et, celle de redonner leur splendeur à certains textes et aspects cachés de la culture musulmane afin de mieux résister à « McMonde » . Ce livre tend à ouvrir deux petites fenêtres. L’une sur le jardin secret du mysticisme musulman, là où l’amour, l’amant et l’aimée réalisent leur prodigieuse union intime. L’autre sur l’arène agitée de l’islamisme, là où la modernité et la tradition, la raison et la foi, la politique et la religion peinent à accomplir cette fusion harmonieuse tant attendue.

Le livre, comme son sous-titre l’indique, est un récit de voyage. Fuyant la Tunisie vers la Libye, puis le Niger, le Tchad, l’Arabie, la Syrie, l’Iran et les Pays-Bas, les personnages traversent la complexité de ce monde. Bien que l’histoire soit vraie, cela n’a pas empêché la fiction littéraire, l’analyse théologique, le débat politique, la prose et la poésie mystique de se glisser pour faire de l’œuvre une sorte de littérature de tiroir : chaque tiroir contient sa propre histoire. Toutes les histoires sont reliées par le fil du voyage qui mène les personnages, dont les noms ont été modifiés, à travers des pays, des villes, des événements, des souvenirs qui tous retracent leur rapport avec la fin d’un siècle et le début d’un autre. C’est un modeste témoignage d’une époque cruciale et d’une génération que le régime de Zaba a voulu éradiquer. Cet ouvrage est un hymne à la génération des années quatre-vingt. Celle qui a été torturée, emprisonnée, persécutée, empêchée de prier dans les mosquées, interdite d’avoir une barbe ou de porter le voile, et privée d’exercer son droit au culte, à la pensée et à la parole.

S’il est possible de présenter cette oeuvre sur ce site, c’est grâce aux soutiens de certaines personnes, au premier desquelles ma mère qui a semé puis entretenu en moi l’amour du livre. C’est elle, la première, qui m’a exhorté à écrire un livre. J’avais alors vingt ans. Durant la bouillonnante époque des années quatre-vingt, puis lors de mes voyages en Orient, j’ai croisé des perles rares qui, chacune à sa façon, a ouvert devant moi le sentier de la révolte et m’a appris à dire NON. Mostadh’af (qui se reconnaîtra) était le premier à m’apprendre que chaque NON a un nom, un prénom et une adresse, et qu’à l’instar des vivants, il a besoin, lui aussi, d’être entretenu et maintenu en vie par le truchement de la passion d’un engagement quotidien. Mon NON, comme celui d’une bonne partie de ma génération, était musulman et je prie Dieu pour qu’il le reste. C’est au creuset de l’islam révolutionnaire et mystique, que j’ai appris que l’Islam n’est pas cette religion figée et pétrifiée, résumée en des rituels liant un Homme quasi abêti à un Dieu presque crucifié, mais une lutte continuelle pour la perfection de l’Homme et de son environnement. Son nom est l’amour divin (‘ichq ilâhî ), son prénom est la raison réformiste (islâh ) et son adresse est l’action engagée, collée au moment historique, (‘amal ). En cela, le NON islamique, qui ouvre la profession de foi musulmane, est une quête perpétuelle du Bien-aimé par le biais de l’amour, de la raison et de l’action.

Le Non musulman est un Non pluriel : il est à la fois sunnite, chiite, mutazalite et soufi. Sans unir en nous ces quatre coins de l’être musulman, la maison de l’Oumma restera comme elle l’est actuellement : divisée, meurtrie et incapable d’affronter l’arrogance occidentale officielle, colonisatrice et pilleuse, ni d’en finir avec les élites corrompues et aliénées qui déchirent son corps, violent sa morale, bradent ses richesses et humilient son peuple.

Comme tout un chacun, j’ai moi aussi un faible pour le support papier. Acheter un livre, se l’approprier, le joindre à sa bibliothèque, l’amener partout avec soi, le lire allongé ou assis sur son fauteuil, tout cela forme certes une habitude confortable. Mais puisqu’il s’agit de la première pierre dans mon projet, j’ai tenu à ce qu’elle soit originale, même au risque de sacrifier le confort de l’habitude. Mettre un livre en ligne avant sa publication, sans passer par les filtres des maisons d’édition, de la relecture, de la censure, des procédés bureaucratiques de la publication, procure un fort sentiment de liberté. En effet, la liberté qu’offre Internet est à la fois un pari pour les plumes tunisiennes rebelles et un défi au régime tunisien, ennemi déclaré de la plume dissidente. Comme je l’avais dit auparavant, le système Zaba, comme tous les régimes dictatoriaux ou ceux appartenant au « striptease démocratique » fondés sur le contrôle ou sur la manipulation de l’information, « c’est des murs qui encerclent la liberté d’ expression ». Ce livre tend à contourner ces murs par les outils qu’offre la e-résistance et s’inscrit ainsi dans la logique de la Cybversion.

Si je suis parvenu à écrire ce livre, c’est grâce à des anonymes qui m’ont soutenu tout le long de mon voyage. Sans leur aide, je n’aurais jamais pu fuir la Tunisie ni échapper aux entraves à la circulation semées partout par les geôliers de la prison-monde, ce Borj Erroumi XL.

Mes remerciements vont en premier lieu à ces anonymes qui, en m’aidant à fuir la Tunisie puis la Libye, m’ont offert une seconde naissance. Ce livre est un produit direct de cette deuxième vie.

Je tiens à remercier ensuite tous les membres de ma famille pour leur amour. Je leur dois des excuses pour les conséquences de mes choix.

Je remercie ma femme Marijke qui a supporté ce livre en gardant le sourire. Je la remercie pour sa compréhension, son soutien et son amour. Ce livre aurait été irréalisable sans elle.

Je tiens à remercier Luiza Toscane pour son travail de correction, sa patience, sa disponibilité et son soutien. La qualité du texte lui doit beaucoup. Les erreurs qui peuvent demeurer sont de ma responsabilité. Pour télécharger la version corrigée de Borj Erroumi XL en format PDF

Je remercie infiniment mon frère et mon ami, le Bizertin de Qom, Hichem et sa femme Baya pour leur hospitalité et leur générosité. Le site actuel doit infiniment au soutien moral et matériel de Hichem.

Je tiens ensuite à remercier ’Am (oncle) Salem pour la magnifique traversée du grand Sahara fuyant le piège libyen vers Le Niger et Leonardo Kapadano, ce Togolais de Niamey, pour son accueil chaleureux.

Un mot en fin pour Astrubal, Décepticus et Mourad Dridi (Ivan), pour leurs conseils et soutien.

Ce livre est dédié à toutes les victimes des dictatures locales et globales, de Borj Erroumi à Guantanamo.

Je souhaiterais que l’on demande à Dieu de me pardonner si ma plume a trahi mes pensées et si j’ai commis des erreurs de jugement, des excès ou des manquements.

Lorsqu’en 595 de l’hégire (1198), à Marrakech, on a transféré la dépouille d’Ibn Rochd (Averroès), le maître du « rationalisme musulman », vers Cordoue, où il repose, on a mis son cercueil sur le flanc d’un âne et ses œuvres de l’autre côté pour faire contrepoids. Des années plus tard, Ibn Arabi, le maître du « mysticisme musulman », qui a assisté à cette drôle de scène, s’était posé la question suivante : « D’un côté le maître, de l’autre ses œuvres. Ah ! comme je voudrais savoir si ses espoirs ont été exaucés ! »

Dieu ! Exauce nos espoirs, délivre-nous de nous-même et fait-nous la grâce de Ton intimité, accorde-nous la grâce de suivre Tes règles et d’accéder aux degrés de la Vertu Parfaite. Certes Tu es le Maître généreux.


Sami Ben Gharbia, quelque part aux Pays-Bas, le vendredi 05 Ramadhân 1424 (31 octobre 2003).

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