Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

6ème chapitre

Borj Erroumi XL

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« Puisez à pleines mains dans l’existence humaine !/ Chacun la vit, mais peu la connaissent, au fond !/ Quand vous la saisirez, vous paraîtrez profond./ Mille couleurs, peu de lumière, Une mer de mensonge, un grain de vérité/ Et le potage est apprêté/ Qui nourrira la terre entière. »

Goethe (Faust).

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II y a deux sortes de passeport : un heureux et un maudit. Le premier indique que son détenteur est citoyen d’un pays riche et prospère, généralement du Nord, et lui permet ainsi de franchir la quasi-totalité des frontières de la planète, sans rencontrer la moindre tracasserie. Le second rassemble sous son accablante infortune tous les documents de voyage issus des pays pauvres, dits ‘sous-développés’ ou ‘en voie de développement’, et concerne généralement les pays du Sud, il est par essence maudit, même pour une personne de bonne fortune. Au détenteur de passeport maudit on demande visa, certificat d’hébergement, garantie de rapatriement, montant minimum, réservation d’hôtel, bref tout ce qui peut l’humilier et entraver son entrée, indésirable, dans tous les pays du Nord et une bonne partie des pays du Sud. Le premier genre de document de voyage peut être considéré comme un passeport ; le second n’est en réalité qu’un handicap au passage des ports.

Tous les passeports heureux se ressemblent : ils sont la forme la plus achevée du laissez-passer universel. Ils matérialisent le droit humain et fondamental à la circulation prévu par l’article 13 de la déclaration universelle des droits de l’homme. C’est le passeport de la liberté. A l’inverse, chaque passeport maudit est à sa manière, car le malheur est au nombre des malheureux : plus abondant et beaucoup plus variés que le bonheur. La quasi-totalité des demandeurs d’asile sont détenteurs d’un passeport maudit. Le pire scénario que redoute tout candidat à l’asile, notamment ceux qui débarquent dans un aéroport des pays riches, est d’être refoulé avant même d’avoir pu y déposer une demande d’asile. L’unique solution pour échapper à cette éventualité néfaste consiste à se débarrasser le plus vite possible de cette malédiction qu’est le passeport. La meilleure place pour se défaire d’une telle merde reste, sans nul doute, les toilettes où on éprouve un plaisir certain à détruire cette malédiction, à uriner par-dessus puis à tirer la chasse en éprouvant un soulagement inouï.

La couverture des passeports ainsi que les premières pages plastifiées résistent obstinément aux tentatives de destruction, surtout lorsqu’on est stressé par l’éventualité d’être surpris ou par les soupçons qu’éveille un long séjour dans les toilettes. Or, il faut tirer la chasse à plusieurs reprises pour faire disparaître les dernières traces de ce qui fut un passeport maudit. Hakim, sur le conseil de certains avertis passés par cette épreuve inédite, s’était muni d’un coupe-ongles qui lui facilita la tâche. Comme le passeport était maudit, il ne le regrettait pas, il avait au contraire la sensation de se débarrasser d’un fardeau encombrant. Après cet épisode original, Hakim se réfugia dans un café où il lui fallut un bon moment pour apaiser sa frayeur, et se préparer à l’épreuve suivante : la décisive demande d’asile.

Autour de lui, dans l’immense aile réservée au transit de l’aéroport de Schiphol, le mouvement des passagers évoluant à l’aise dans cet univers de luxe, éveilla en lui un amer sentiment d’exclusion. Il était convaincu d’être le seul, en ce moment et en ce lieu précis, à avoir détruit son document de voyage. Pourtant, il regarda autour de lui, scruta la foule, à la recherche d’un visage pouvant porter à l’instar du sien les stigmates de l’exclusion. De sa longue fréquentation des marginaux, il en avait retiré une propension à sonder leurs regards, à les identifier à travers leur façon de marcher, de s’asseoir ou de communiquer. Cette fois, malheureusement, il ne put apercevoir aucune personne qui lui ressemblait. Il restait seul au milieu de cette foule joyeuse, dotée de passeport heureux, qui sillonnait la planète aisément et avec sourire. Ils étaient contents ou peut-être faisaient-ils semblant. En tout cas, ils riaient, souriaient, étaient ravis d’avoir, de vouloir et de pouvoir. Il ressentit d’abord un peu de jalousie : il envia tout un chacun, même les ouvriers du nettoyage qui, du bas de l’échelle sociale, semblaient heureux comme s’ils entretenaient un certain romantisme avec leur travail. Puis, sentant que cette exclusion n’était qu’un aboutissement logique de la lignée principielle qu’il s’était tracée, il se ressaisit, éprouvant un plaisir à se trouver toujours sur le même chemin de la marge et à s’enfoncer d’avantage dans cet univers soustrait à la réalité. Fier et résolu, il négligea son entourage, savoura une deuxième tasse de café, l’a prolongea par une cigarette, puis, paisiblement, il traversa la salle de transit de cette cité-aéroport vers le bureau de l’immigration où il demanda l’asile politique. Le policier qui l’accompagna au service concerné était étonné de savoir que notre ami était un Tunisien.

  • Mais, il n’y a pas de guerre en Tunisie ! lui lança amicalement le policier. L ’été dernier j’y ai passé mes vacances et je n’ai rien remarqué, à part bien sûr la finesse et la blancheur des plages, la beauté du désert et l’hospitalité de la population !
  • C’est pour cette raison que je suis venu ici, pour que vous puissiez passer vos vacances là-bas. Je vous ai laissé de la place ; répondit Hakim en laissant se dessiner sur ses lèvres un fin sourire moqueur.
  • Pardon ! Je ne vous suis pas.
  • C’est une longue, très longue histoire. Le plus court chemin pour comprendre un pays c’est de quitter le luxe des hôtels pour s’enfoncer dans le quotidien du peuple. Vous savez, parfois, l’industrie du tourisme se fait sur le dos des populations locales… mais en ce qui vous concerne, vous cherchez à passer de bonnes vacances et non pas à vous casser la tête avec les histoires des pays visités…n’est ce pas ? Que vous importe si on crève tant que les plages sont entretenues ! fit Hakim comme s’il tirait un plaisir de sa manière de parler avec son compagnon.
  • Mais on vous rapporte des devises ! rétorqua à la légère le jeune policier avec une arrogance à peine déguisée.
  • Absolument, et ça tombe bien puisque cela nous aide à payer les salaires de nos cent-trente mille policiers, à acquérir les outils les plus modernes nécessaires à la stabilité du pays et à construire plus d’hôtels sur la côte et plus de prisons à l’intérieur du pays.
  • Excusez-moi, mais je ne comprends rien. Fit, exaspéré, le policier.
  • Moi non plus. Tu sais, la Tunisie est un cas compliqué, et c’est pourquoi je suis venu ici, en touriste, chez vous. Je voulais fuir cette complication. Nous aussi nous avons droit à des vacances. Reste que je n’ai ni devises ni carte de crédit puisqu’on m’a déclaré pauvre dès ma naissance.
  • Ja ja [Oui,oui, c’est bien !!]fit le policier avec embarras. Il ne me reste que de vous souhaiter un séjour royal, lui lança-t-il en lui ouvrant la porte d’une aile isolée au fond d’un couloir.

La première chose que subit un demandeur d’asile c’est d’être fouillé minutieusement, partout, même entre ses fesses. Le premier sentiment qui s’en suit c’est la culpabilité. Le demandeur d’asile se sent coupable d’avoir demandé l’asile. Ce sentiment grandit à l’aune des jours, des brimades et humiliations qu’il rencontrera tout le long de ce parcours de combattant. Le grand bouleversement qui frappe la vie d’un demandeur d’asile est de se voir quitter la sphère de l’humain pour celle des paperasses et de la bureaucratie. Avec sa demande, le requérant à l’asile devient un numéro sur un papier, un papier dans un dossier et un dossier dans un tiroir. Tous les dossiers deviennent avec le temps poussiéreux ; la vie d’un demandeur d’asile autant, avec une simple différence : elle se poussiérise avant le dossier. Le demandeur d’asile fait ce qu’on lui demande, prend ce qu’on lui donne, accepte ce qu’on projette pour lui. Il consent, quoique tacitement, à devenir un mineur, d’être parfois traité comme un arriéré mental, d’autres fois comme un barbare ou une crapule qui a passé sa vie dans la famine, le besoin ou la violence, et qui est de ce fait dépourvu de civilisation, de sensualité, d’humanisme et de culture. Le demandeur d’asile signe l’abandon de son passé contre un avenir otage d’un présent permanent. Dans chaque demandeur d’asile sommeille un mendiant, susceptible de s’abaisser au niveau le plus humiliant de la condition humaine. Tout demandeur d’asile est aussi un menteur potentiel dont l’histoire est montée de toutes pièces pour abuser du droit d’asile qu’offre le monde riche. Enfin il est un violeur tenu de prouver son innocence au risque de voir sa demande refusée.

C’était les premières impressions qu’eut Hakim lors des deux jours et deux nuits passés dans les locaux du Service de l’Immigration et de la Naturalisation (Immigratie en Naturalisatie Dienst –IND), où il avait déposé sa demande d’asile et passé son premier entretien approfondi. Le dernier, mené par un fonctionnaire du ministère de la Justice, avait porté sur les motifs et les détails de la fuite, les motifs d’élection des Pays-bas et l’histoire détaillée du voyage jusqu’aux Pays-Bas. C’est la toute première phase de la procédure d’asile aux Pays-Bas. C’est l’étape de l’AC (Aanmelding Centrum), le Centre d’Application où les demandes d’asile seront traitées et filtrées pour voir si elles sont conformes ou non aux législations en vigueur. Pendant ce temps, le demandeur d’asile est enfermé dans une sorte de foyer surveillé, où on lui enlève, selon la règle régissant ce genre de lieu, lacets de chaussures, ceinture, allumettes et objets tranchants.

C’est là que Hakim amorça un nouvel épisode d’incertitude. Ou bien il serait autorisé à poursuivre la procédure d’asile et serait ainsi autorisé à entrer au pays. Ou bien il serait rejeté et emprisonné, à quelques mètres de là, dans le Grenshospitium, jusqu’à son renvoi en Tunisie. Dans cette minuscule prison, sise au sein de la zone de l’aéroport, ses co-détenus, qu’il avait côtoyés durant ses quarante-huit heures, lui donnèrent de précieuses informations sur la vie d’un demandeur d’asile aux Pays-Bas. Il l’informèrent que le refoulement des Tunisiens est parmi les plus faciles : l’ambassade de Tunisie n’épargne aucun effort pour coopérer avec les autorités néerlandaises et autres afin de faciliter un rapatriement rapide des citoyens tunisiens indésirables ou contrevenants. L’ambassade tunisienne délivre en un temps record le laissez-passer nécessaire à toute expulsion de Tunisiens dépourvus de passeport. Dans ce domaine la Tunisie est un pays modèle comparé aux autres pays qui refusent de ‘coopérer’. Contrairement à ces derniers, le régime Ben Ali, bon élève des institutions internationales à part, bien sûr, sur le plan du respect des droits de l’homme, accueille avec un plaisir teinté de sadisme le retour forcé des citoyens tunisiens qui avaient su échapper à sa machine policière. Et c’était l’angoisse de Hakim : avoir fait tout ce périple pour être envoyé comme un cadeau du nouvel an aux tortionnaires de la Dakhiliyya.[Ministère de l’Intérieure.] Normalement les législations réglementant le droit d’asile offrent un cadre approprié à la protection des réfugiés. Or, les procédures mises en place par des Etats dépendant autant de la politique intérieure et du climat de leur opinion publique que des principes du droit transgressent de plus en plus ce dernier, menaçant ainsi les libertés fondamentales pourtant garanties par les conventions internationales. De la sorte, depuis que les demandeurs d’asile sont devenus, même aux yeux des Etats, une forme d’ « immigration clandestine » et l’un des thèmes majeurs des campagnes électorales, les critères qu’offrent les conventions internationales pour l’accueil et la protection des réfugiés butent contre les mesures policières de contrôle et de lutte contre l’immigration « clandestine ». Le problème des réfugiés est désormais devenu un problème d’ordre sécuritaire et non plus humanitaire. L’amalgame entre réfugiés et clandestins est tel que le droit d’asile en est devenu l’otage et la victime de l’obsession policière.

Il importe peu que la vie d’un demandeur d’asile soit sérieusement en danger, que son pays vive sous les bombardements des aviations de ces mêmes pays d’accueil, ou qu’il ait fui son pays parce que, comme le stipulait la convention de Genève de 1951, il « craint d’être persécuté avec raison du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. » Ce qui vraiment importe pour les services de l’immigration est de stopper en aval les flux migratoires. Les services participent de la rhétorique raciste qui présente les demandeurs d’asile comme des périls menaçant à toutes les frontières la sécurité collective. Ce qui importe, aux yeux d’un officier de justice travaillant sous les ordres d’un gouvernement qui s’est engagé auprès de ses électeurs à contrôler le flux des demandeurs d’asile, c’est d’empêcher le maximum de demandeurs d’asile de bénéficier de ce droit. Tenu de rapporter dans le menu détail son histoire et tous les malheurs de sa cavale lors d’un interrogatoire stressé, sans commettre la moindre faute, sans tenir des propos contradictoires, sans omettre le moindre détail, et sans laisser la moindre incohérence altérer les entrailles de son histoire pourtant impétueuse, le demandeur d’asile est d’ores et déjà mis sur le banc des accusés. Il est plus facile d’être cru et pris au sérieux si on est un acteur doté d’une imagination littéraire impeccable et d’un don au mensonge, que si on est un vrai opposant politique dont le récit de fuite comporte un détail insolite, ou dont on ne détient pas les preuves matérielles. Est-il juste et adroit de rechercher dans l’histoire que rapporte un demandeur d’asile une succession de fait logique, alors qu’il est notoire que la vie humaine – à fortiori celle d’un homme en cavale – peut être influencée par la chance, le hasard ou d’autres formes de cet irrationnel quotidien.

Il y existe des situations dans la vie des êtres humains où le rationaliste le plus puritain, pour sauver son humanisme et celui des autres, doit arrêter de raisonner selon le cadre politicien, électoral ou économique. Le monde de l’oppression, de la persécution, de l’exil, de la cavale, de la survie et de la misère humaine ne comporte aucune logique. Il n’est ni mathématique ni science, mais résultats complexes et variés d’un système aberrant par l’injustice de ses structures. Lorsqu’on fuit un pays à la hâte, angoissé, effarouché et souvent dans des conditions brusques, on ne pense pas à amener avec soi des preuves qui peuvent, en cas d’arrestation, nous incriminer et accabler notre cas aux yeux de l’oligarchie qu’on voulait fuir. Si Hakim et ses deux amis avaient emporté avec eux la convocation au ministère de l’Intérieur délivrée le jour de leur fuite par la police politique, ils ne seraient jamais parvenus à sortir de la Libye, puisqu’il avaient été fouillés lors de leur arrestation dans les locaux de la Sûreté extérieure libyenne à Sebha. Lorsque les gouvernements européens exigent des demandeurs d’asile des preuves sur le danger encouru dans leurs pays d’origines, ils ignorent, peut-être délibérément, que non seulement le demandeur d’asile échappe à la police de son pays mais à un système policier mondial, à une cascade de contrôles mise délibérément par les Etats selon une stratégie visant à enrayer en amont le mouvement des populations en détresse afin de les empêcher d’atteindre la forteresse du monde riche. C’est un engrenage complexe de polices, de frontières, de contrôles, de brimades, de détentions arbitraires et d’une armada de risques qu’un demandeur d’asile affronte pour parvenir à entrer dans un pays européen. Après ce périple où on risque quotidiennement sa vie, il est déféré à peine arrivé devant un fonctionnaire des services de l’immigration, qui peut être raciste, buvant un café chaud dans son fauteuil rembourré, qui exige d’un ton arrogant les preuves matérielles de la persécution, s’étonnant qu’il soit parvenu à déjouer toutes les embûches disséminées partout par les stratèges de la police mondiale, ces bâtisseurs du pénitencier global : Borj Erroumi XL.

Dotés de moyens de communication sophistiqués, et de facilités de circulation dans tous les coins de la planète, les officiels et les médias du ‘monde libre’ sont, malheureusement, réticents à comprendre les raisons qui poussent les populations en difficulté à choisir le dangereux et l’inconfortable chemin de l’exil. Si la civilisation occidentale a tellement investi durant les siècles de sa sombre période coloniale et esclavagiste pour étudier l’Autre aux fins de l’asservir et explorer son milieu pour mieux le piller, aujourd’hui à l’exception des forces progressistes occidentales qui englobent les anti-mondialistes, l’extrême-gauche, les pacifistes, les chrétiens humanistes, les défenseurs des droits de l’homme et les écologistes, le reste des Occidentaux ne parviennent pas, par aveuglement, à comprendre ce qui est vraiment en train de se produire ailleurs. Si les structures de la civilisation sont devenues tellement denses, si les stratifications du consumérisme obsessionnel sont devenues opaques au point qu’elles rendent impossible la prise de conscience du monde réel, à quoi bon prétendre être civilisés, ouverts, tolérants et humanistes. Des voix se lèvent, justement, ici et là pour demander un aggiornamento musulman capable de soulever les défis de la modernité, ce qui est indispensable et vital pour le monde musulman, mais n’est-il pas non plus temps pour une nouvelle renaissance occidentale, une renaissance orientée cette fois vers les malheurs et les ravages du Sud que provoquent les faveurs du confort du Nord. Une transmutation des valeurs des sociétés de haute consommation épargnerait à l’humanité un désastre imminent et intrinsèque du consumérisme effréné. Dans ce cas, le monde musulman n’est pas le seul à se trouver en crise, l’Occident contribue pour sa part en vertu d’un mécanisme accéléré et de plus en plus incontrôlable à s’embourber dans la crise de l’autosuffisance qui l’empêche, en dépit de la rationalité de son esprit scientifique et positif, à diagnostiquer les maux que le système actuel est en train de causer au monde.

« Lorsqu’on mène les agriculteurs Nord-africains à la faillite, en noyant leur marché de produits agricoles européens, (…) on ne doit pas s’étonner de les voir venir en masse devant nos seuils. »[Aart Brouwer & Mieke Fiers, « De Europese Muur », De Groene Amsterdammer, Num. 23 du 8 juin 2002.] De la même manière, lorsque les démocraties occidentales soutiennent les dictatures du Sud, en leur accordant les largesses des prêts et des aides, il ne faut pas s’étonner de voir les opprimés venir en masse demander l’asile politique. Lorsqu’on veut résoudre les crises du monde par la guerre et l’embargo assassin, il ne faut pas s’étonner de voir une partie des réfugiés frapper à la porte de ceux qui ont validé de telles mesures. La lutte contre l’arrivée des demandeurs d’asile en Europe, en Amérique du Nord et en Australie, qui pourtant ne forment que cinq pour cent de l’ensemble des réfugiés dans le monde, n’est-elle pas en réalité une lutte contre la solidarité et l’humanisme ? N’est-elle pas une forme politisée de haine ? La haine n’est-elle pas la défaite de l’imagination ainsi que l’avait formulé l’écrivain Graham Greene ? Dans ce même monde dépeint outrageusement comme village, comment se fait-il que les malheurs des autres ne touchent quiconque, alors même que ces derniers frappent à la porte ? Est-ce l’emprise des médias sur les cerveaux des citoyens qui par leur matraquage simplificateur transforment le demandeur d’asile en un danger potentiel qu’il faut accuser afin d’emprisonner ou chasser ? Est-ce simplement cette même envie de négliger l’autre parce qu’on se croit supérieur qu’il faut pointer du doigt ? Le fait d’avoir connu des circonstances historiques favorables donne-t-il le droit de découvrir, de fabriquer, d’édifier une démocratie dont on prive les autres par le soutien aux dictateurs locaux, de construire un monde où les poubelles de la consommation effrénée se remplissent au détriment des ventres des affamés du monde ? Et que font ces économistes, ces analystes, ces spécialistes du marketing, ces banquiers, ces investisseurs qui suivent chaque détail du marché boursier et autre, n’ont-ils jamais entendu parler de la récession perpétuelle qui sévit au Sud ? Quel effet a la prospérité économique et ‘la stabilité’ des marchés financiers sur les centaines de millions de déshérités dont le lot de la misère est, dans le meilleurs des cas, stagnée depuis des décennies.

C’étaient les questions et les idées qui traversèrent la tête de Hakim qui était en train d’observer de la fenêtrer de cette prison de Schiphol, cadenassée par des barres de fer et de barbelés, les lumières d’Amsterdam et les feux d’artifices éclairant les cieux de la dernière nuit de l’année 1998. Hakim était enchanté de recouvrer son vrai nom. Cela faisait presque une année qu’il utilisait un pseudonyme et il ressentait un plaisir énorme à entendre son prénom même sur la bouche des Néerlandais, qui éprouvaient d’ailleurs des difficultés à le prononcer correctement. Hakim pensa à l’incroyable année qu’il venait de vivre. Pour la première fois, il se sentit fatigué, son corps, son moral, ses pensées, tout son être était à bout de forces. Il y avait onze mois qu’il avait fui la Tunisie. Onze mois de fuite en face du monde qui, cette nuit, fêtait son entrée dans la dernière année de ce vingtième siècle violent. Cette nuit-là les gardes se montrèrent plus affables que la vielle. Ils venaient à chaque fois qu’un détenu leur demandait de lui allumer une cigarette. Après minuit, ils apportèrent aux détenus boissons et chocolats, leur souhaitant bonne année. Hakim qui n’avait pas rejoint le reste des détenus, s’isola dans un coin de cette chambre obscure, pensant à rien et à tout. Admirant les feux d’artifice et le trafic aérien sur les cieux de l’aéroport où il était écroué, ses souvenirs se télescopèrent dans sa tête, puis, sans qu’il y prît garde, une vielle chanson, une très vielle chanson de Jacques Brel surgit de sa mémoire. Il sourit à l’idée qu’il était à Amsterdam, chantée par cet artiste magnifique, et continua à admirer les lumières en chantant doucement « …Dans le port d’Amsterdam / Y a des marins qui boivent / Et qui boivent et reboivent / Et qui reboivent encore / Ils boivent à la santé / Des putains d’Amsterdam / De Hambourg ou d’ailleurs / Enfin ils boivent aux dames…»

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Le lendemain matin on informa Hakim qu’il était autorisé à attendre la suite de la procédure aux Pays-bas. La réponse du ministère de la Justice demanderait encore quelques mois. Si la réponse s’avérait négative, il pourrait faire appel. Durant cette période qui pouvait s’étaler sur des années, il serait transféré provisoirement vers un OC (Onderzoeks en Opvangcentrum), un Centre de supervision et d’accueil, où il serait logé. Le centre en question était un ancien hôtel converti par le COA (Central opvang asielzoekers) l’organisme néerlandais chargé de l’accueil des demandeurs d’asile, en un OC. Hôtel Wassenaar, comme son nom l’indique, était situé dans les environs d’un des villages huppés des Pays-Bas : Wassenaar, à une demi-heure de la capitale politique Den Haag ou La Haye. Il s’agissait d’une charmante résidence sur la route de Den Haag proche de la plage, entourée de fermes et d’un terrain de golf.

Comparé à d’autres lieux d’hébergement et d’accueil de demandeurs d’asile, l’hôtel Wassenaar était une résidence luxueuse qui aidait les demandeurs d’asile à supporter leur exclusion qui les attendait. L’ambiance y était différente de celle des tentes d’Ermelo où les demandeurs d’asile étaient entassés comme s’ils n’avaient pas quitté le camp de réfugiés du Pakistan ou du Congo.

L’hôtel était habité par des demandeurs d’asile venus de tous les coins du Sud : des Congolais, des Libériens, des Somaliens, des Algériens, des Libyens, des Syriens, des Irakiens, des Kurdes, des Afghans, des Iraniens, des Kosovars, des Bosniaques, des Tsiganes, des Turques, des Russes…etc. Hakim n’était pas le seul Tunisien des lieux, il en trouva un autre, lui aussi islamiste.

La vie dans l’OC Hôtel Wassenar, comparée à d’autres lieux d’accueil, était agréable malgré sa monotonie. Comme les membres d’une famille, les habitants s’entraidaient, sortaient ensemble, jouaient au football et au tennis de table et géraient les lieux avec une bonne entente avec le personnel hollandais.

Hakim s’était bien adapté au lieu. Sa connaissance de diverses langues lui avait vite facilité le contact avec la quasi-totalité des habitants. Sa connaissance relative du Persan lui permettait de communiquer avec les Iraniens, les Afghans et une bonne partie des Kurdes, celle de l’arabe avec les Arabes, et le français était son trait d’union avec les Africains, quant à l’anglais il servait pour les autres nationalités. Il était devenu dès la première semaine l’ami de tous. On le sollicitait pour assister les demandeurs d’asile dans leur entretien avec le personnel médical et administratif. Lorsque des nouveaux-venus rejoignaient les lieux, on l’appelait pour leur expliquer les procédures et les règlements de la maison. Ironie de la vie, la seule relation qui n’était pas idyllique était celle qu’il avait tissée avec son compatriote. Ce dernier avait pourtant manifesté de la joie à la vue de Hakim. Lorsqu’il avait remarqué que Hakim parlait avec les Afghans, il avait cru, de prime abord, que ce dernier parlait le dari et qu’il était un vétéran du Jihad afghan qui avait résidé quelque part dans ces camps éparpillés entre Kandahar et Peshawar. « Mâcha-Allah ! Vous êtes certainement honoré par le jihad au point d’apprendre la langue afghane ! » lui avait-il lancé avec crédit.

Hakim, qui avait remarqué les procédé salafistes de son compatriote, savait qu’avec ce genre d’esprit plat et sans relief, ravagé par le sectarisme, il valait mieux éviter de s’embourber dans des discussions d’ordre religieux ou politique. Il décida de la manière la plus incisive de couper court à cette fausse impression : « Non, lui avait-il répondu avec une assurance exagérée, c’est en Iran que j’ai appris à parler le persan ! » « Qu’es-tu allé faire dans cet Iran d’infidèles, lui lança alors son concitoyen avec un ton hautain plein d’arrogance, puis d’ajouter : Tous les chiites sont des infidèles, à commencer par cet hérétique Khomeyni ! » Hakim détestait la division entre chiites et sunnites et ne se considérait ni comme sunnite ni comme chiite mais comme un musulman ouvert à l’islam pluriel et au non-islam. Il savait suite à son expérience que cette race particulière parmi les islamistes, produite à la chaîne par les fabriques du prosélytisme wahhabite, était si bornée et otage de son petit monde de ‘vérités’ chimériques qu’elle était incapable de comprendre que dès qu’un musulman se croit détenteur de la Vérité c’est précisément là que commence son ignorance. Hakim qui n’avait aucun envie de polémiquer décida de vexer son interlocuteur par la manière la plus brutale et la plus efficace pour lui bloquer la mâchoire une fois pour toutes : « Qui es-tu toi pour juger les hommes qui changent l’histoire de l’humanité et tracent les contours des relations internationales ! Toi et moi, ici dans ce centre de demandeurs d’asile, sommes en train de subir une des conséquences directes de la révolution islamique que Khomeyni avait guidée. Avant de juger ainsi les grandes figures du monde musulman ou autre et de répéter comme un haut-parleur ce que disent les médias en général et les Imams incultes en particulier, qui ne t’enseignent que la haine, il faut d’abord les connaître. Lis ce qu’avait écrit l’Imam Khomeyni, ses poésies, sa prose, ses discours, ses livres de mystique, de gnose et de philosophie. Un homme qui a guidé et organisé une révolution dont le but principal fut de renouer l’humain au divin ne peut pas être un infidèle. L’Iran, si tu l’ignores, a perturbé toute la stratégie américaine et israélienne en Orient. Les idéaux de l’Imam Khomeyni que tu qualifies d’infidèle, ont enfanté le Hezbollah qui est en train de balayer l’humiliation subie par les armées arabes. Connais-tu la tradition musulmane qui dit que : « la moitié du savoir est de dire ´je ne sais pas’. » Je te conseille de répéter cette formule mille fois par jour et d’y croire, puis de réviser la totalité de ta foi et d’apprendre à lire et à questionner. « La sagesse est la quête du croyant. » disait notre prophète. Alors cherche-la partout, dans la bouche des fidèles, des infidèles et même dans la bouche des chiens. Je te donne une drôle d’histoire, peut-être t’aidera-elle à te débarrasser de la carapace des préjugés qui t’étouffent : « Un jour, Majnoun [Qais, le fou de Leila, sa bien-aimée. Qais et Leila sont dans la culture musulmane l’équivalent de Roméo et Juliette dans la culture occidentale.] [le fou] se promenait avec son chien. Il le prenait dans ses bras et le caressait comme un amoureux caresse sa bien-aimée. Un homme qui passait par là lui dit :‘ Majnoun! Ce que tu fais là est pure folie ! Ne sais-tu pas que la bouche d’un chien est sale?’ Et il se mit à énumérer tous les défauts des chiens. Majnoun lui dit : ‘Tu n’es qu’un idolâtre des formes! Si tu voyais avec mes yeux, tu saurais que ce chien est le secret de Dieu et la demeure de Leila !’ »[Djalâl al-dîn Rûmî, Le Mesnevi, 150 contes soufis, Paris 1988, Albin Michel, p. 63, ‘Le secret du chien.’] Depuis, les deux Tunisiens, dont la chambre était séparée par une cloison, ne s’étaient plus adressé la parole, ni même salué. C’est ce qui arrive lorsqu’une raison disposée à se mettre en un perpétuel questionnement croise une autre abrutie par le fanatisme ou l’autosuffisance. Le simple contact humain en serait la première victime.

A l’inverse, ses rapports avec le personnel social, formé principalement de Néerlandais, étaient idéaux. Il s’agissait de jeunes sympathiques qui s’investissaient pleinement pour offrir le maximum de divertissements et de gaieté aux occupants des lieux. Il ne passait pas une semaine sans que soit organisée une fête, une excursion ou un tournoi sportif. Sans ces activités, la vie d’un demandeur d’asile exploserait puisqu’elle n’est qu’une bulle de tensions, d’attente, d’incertitude et de crainte. Le demandeur d’asile dans la phase de l’OC (Centre de supervision et d’accueil) est obligé de pointer quotidiennement auprès de l’IND (Service de l’Immigration et de la Naturalisation) dont les bureaux se trouvent sur les lieux mêmes. Dans le centre où on ne servait pas de repas, un demandeur d’asile, adulte, reçoit hebdomadairement trente-neuf euros pour subvenir à ses besoins. Cette somme est généralement insuffisante, ce qui pousse les demandeurs d’asile à s’organiser en une vie communautaire et solidaire. De la sorte, le demandeur d’asile est administrativement et financièrement incapable de dépasser la vie qu’offre le centre pour découvrir le monde qui l’entoure. Presque quotidiennement, les demandeurs d’asile s’adonnent à un rituel de marche, souvent en groupe, en direction de Wassenaar, situé à trois kilomètres, pour faire leur course chez l’Aldi, dont ils étaient devenus la clientèle fixe. Sans compter que la cherté des moyens de transport les condamne à rester au centre surtout en cette période d’hiver. Il était vraiment rare de voir un demandeur d’asile se rendre à Den Haag ou Leiden qui étaient pourtant à une demi-heure de transport.

La phase de l’OC prévoit un second entretien avec un officier de l’IND, au cours duquel sont approfondis les motifs de la fuite et l’histoire du périple. Au terme de cet entretien, qui selon la procédure intervient dans les trois premiers mois, le demandeur d’asile attend d’être transféré vers un centre de demandeurs d’asile (Asielzoeker Centrum- AZC). L’attente est donc sa principale occupation. Il attend l’entretien, puis il attend la décision de son transfert vers un AZC. Une fois là, il attendra la décision du ministère de la justice sur sa demande d’asile. La complication et la longueur de cette procédure sont difficiles à expliquer aux nouveaux venus surtout lorsque les lois en vigueur variaient en fonction des débats, des promesses électorales, et des compagnes médiatiques diabolisant les demandeurs d’asiles. Mais, heureusement que l’occident dispose d’une société civile combative et militante composée d’organisations non gouvernementales attachées au respect des droits de l’homme. Les demandeurs d’asile aux Pays-Bas sont encadrés par Aide aux Réfugiés Pays-Bas (Vluchteling Werk Nederland) et par la Fondation Assistance Judiciaire (Stichting Rechtsbijstand Asiel) qui les informent sur la procédure d’asile et les accompagnent tout au long de cette procédure.

Le demandeur d’asile se trouve généralement en situation de rupture avec l’environnement du pays d’accueil. D’un côté, son handicap linguistique lui barre l’accès à l’information, de l’autre, son handicap financier l’immobilise au centre, le privant ainsi d’explorer les opportunités existantes. Bien qu’ils ne fassent pas partie de la population, les demandeurs d’asile constituent le groupe le plus précaire et le plus exclu du pays d’accueil et cela sur tous les plans : moral, social, financier et juridique. Leur statut précaire est pourtant exploité à outrance pour servir la droite, l’extrême-doite et les partis populistes dans leur course au pouvoir. Souvent, et malheureusement, ces malheureux demandeurs d’asile sont une carte gagnante lorsque l’art de la démagogie politique s’allie aux manipulations fallacieuses des médias. Profitant du sentiment d’insécurité, du chômage ou de l’échec des politiques dites d’intégration à l’égard des étrangers anciennement installés dans le pays, une partie de l’opinion publique réagit pour soutenir les partis les plus xénophobes ou le durcissement du droit de l’asile en particulier et de l’émigration en général. En dépit de ce contexte hostile, le demandeur d’asile ignore ce qui se joue. Il évolue dans un monde qu’il ignore et qui l’ignore à la fois, et où une barrière de rejet et d’incompréhension le sépare du reste de la population. L’étranger est par nature étrange, et l’étrange est souvent suspecté.

Du côté de la population locale le schéma n’est pas homogène car la société occidentale en général est une société complexe qu’on ne peut qualifier ni d’humaniste ni de raciste. Elle évolue entre trois positions : insouciance, humanisme et racisme. Les indifférents sont ceux qui ne manifestent aucun intérêt envers les demandeurs d’asile. Pour eux les demandeurs d’asiles sont les bienvenus à condition qu’ils soient placés loin de leur quartier, dans une région déserte, au milieu d’une forêt, dans un bateau au bout d’un canal soustrait aux regards ou dans un hangar abandonné. Les demandeurs d’asile sont à leurs yeux de pauvres gens qui ont fuit la guerre et ils tolèrent leur présence dans les rues, les magasins et les moyens de transport. Ce groupe peut du jour au lendemain basculer dans le racisme ou à l’inverse dans la solidarité et cela au gré du climat ambiant largement influencé par les médias, les rumeurs, les ouïs-dires, les luttes et les campagnes de sensibilisations menées par les ONG. Certains incidents ou expériences personnelles peuvent aussi être la cause d’une implication directe, positive ou négative, avec les demandeurs d’asile. Un accrochage dans la rue, une liaison amoureuse, une promiscuité amicale, un malentendu, une incivilité de part ou d’autre peuvent influencer l’attitude de tout un chacun à l’égard de ce groupe minoritaire faible, sans voix et sujet à toutes les manœuvres. Comme dans toute autre société, les préjugés, les amalgames, l’ignorance, la manipulation et la confusion jouent parfois un rôle très déterminant dans les rapports que tisse la population locale avec ces nouveaux-venus. Il existe un rapport de force tacite – de dominant à dominé – entre d’un côté un groupe minoritaire dépourvu de droits fixes, financièrement et socialement dépendant, et de l’autre côté une majorité qui décide du sort des premiers.

Les Pays-Bas, à l’instar du reste des pays de l’Europe de l’Ouest, disposent d’une toile d’associations caritatives et humanitaires, religieuses et non religieuses, militant pour une gestion plus humaine de la question des demandeurs d’asile. Contrairement à la vision officielle, leur approche du problème est principielle, basée sur une conception sociale et humanitaire et non sécuritaire ou policière. Le principe de la défense des droits de l’homme prime sur tout autre considérant tel la lutte contre les flux migratoires qui ont la faveur des esprits simplistes. Grâce à leur militantisme et leur investissement, ils parviennent à contrebalancer l’Etat, à prévenir les abus, à lutter contre le durcissement des lois relatives à l’accueil des personnes en danger et à assister ceux que le système a rejetés. A côté de ces associations, il y a aussi les partis progressistes : verts, socialistes ou communistes qui dans leur ensemble véhiculent un discours solidaire avec les victimes des crises du monde, dont les réfugiés. Les organisations chrétiennes occupent pour leur part une place importante dans ce qu’on peut appeler l’humanisme néerlandais. Le fameux Raad Van Kerken (Le Conseil des Eglises) est l’une des voix qui ne rate aucune occasion pour rappeler à la société et aux politiques les valeurs de la solidarité et de l’amour. Une grande partie des demandeurs d’asile dont les demandes ont été définitivement rejetées (Uitgeprocedeerde Asielzoekers) trouve refuge dans des centres d’accueil gérés et financés par ces églises. Certains religieux ont même ouvert leurs propres maisons aux exclus du système -parfois des familles entières avec bébés- défiant ainsi les directives gouvernementales relatives au non-accueil des personnes définitivement écartées de la procédure et chassées des centres de la COA. Cette remarque vaut également pour certaines mairies offrant un refuge et une assistance financière et autre. A côté de ces institutions, on trouve aussi de simples citoyens qui assistent matériellement ou moralement les réfugiés, surtout les enfants, donnant un bon exemple d’humanisme et de compassion.

A l’opposé de ce pôle humanitaire qui, contre vents et marées, résiste à l’impitoyable dérive du système et d’une bonne partie de la population, il y a les durs qui ne conçoivent le monde que sur la base des calculs, de l’argent, de la tolérance zéro et du rejet de l’autre. Pour cette aile obscurantiste de l’occident, le demandeur d’asile est avant tout un problème qui amène ses problèmes. Le danger c’est que ces forces sociales sont souvent soutenues ou animées ou relayées par les médias de masse présentant les réfugiés et les demandeurs d’asile comme un problème d’ordre policier, voire criminel. Les médias qui jouent un rôle déterminant dans la création de l’opinion publique ne montrent guère objectivement aux citoyens occidentaux ce qui se passe ailleurs, ne leur expliquant que rarement les raisons qui poussent un demandeur d’asile à prendre, contre son gré, le chemin de l’exil. Présentant les demandeurs d’asiles comme des chasseurs de fortune, des fraudeurs du droit d’asile, des réfugiés économiques, ils construisent de la sorte une barrière d’incompréhension puis d’exécration et de haine qui est souvent exploitée à merveille par les partis populistes et d’extrême-droite.

On peut lire par exemple à la une d’un des journaux néerlandais les plus lus, un spécialiste des questions de migration et d’intégration à l’Université d’Utrecht, H. Entzinger, analysant la question de l’asile d’une façon qui peut éveiller facilement le démon de la xénophobie : « Plus la procédure est longue, plus les demandeurs d’asile ont de chances de trouver moyen de rester. Et c’est ce qui compte pour eux. Peu importe c ou sous des tentes non étanches. Si le traitement des affaires de l’asile était mieux contrôlé et plus rapide, les chercheurs de fortunes et les aventuriers auraient moins tendance à demander l’asile aux Pays-Bas. »[« Volkskrant » du 16 octobre 1998. Traduit par le Service de presse de l’ambassade de France à La Haye.
http://www.ambafrance.nl/presse.] Et sans se demander pourquoi, ni reconnaître le droit de tout être humain à une vie meilleure, il ajoute, en incriminant la quête d’un tel objectif : « Les demandeurs d’asile et les ‘agents de voyage’ recherchent les destinations offrant le plus de chance d’obtenir un séjour… » Cette lignée de pensée émanant de spécialistes ou d’hommes politique, très sollicités par les médias, consiste à omettre tout l’arrière-plan de la situation des demandeurs d’asile en négligeant la complexité de la situation mondiale qui est à la source de ce mouvement de masse. Indéniablement, on peut faire dire n’importe quoi à toute situation pour peu qu’on la sorte de son contexte socio-économique. Jamais les infos télévisées n’informent les téléspectateurs européens que l’Union Européenne impose aux pays de la rive sud de la Méditerranée la non-subvention des agriculteurs en crise alors que ceux du nord sont subventionnés, que cette politique hypocrite a une influence à court, à moyen et à long terme sur les flux migratoires. Jamais on n’entend parler dans les médias de masse ni sur les lèvres des prophètes de la tolérance zéro que seule une minorité infime arrive aux pays riches de l’Europe et que plus de quatre-vingt-quinze pour cent des réfugiés sont entassés dans les camps du désormais célèbre accueil régional, devenu le schwingum préféré dans la bouche de la classe politique occidentale depuis l’Australie jusqu’aux Pays-Bas. Jamais on n’ose informer l’opinion publique effrayée par les ‘vagues’ de demandeurs d’asile que l’Iran et le Pakistan par exemple accueillent sur leur sol, et sans aide signifiante de la communauté internationale, plus de six millions de réfugiés.

Les analyses les plus démagogiques qui s’estiment pourtant intelligentes car elles ont fait du demandeur d’asile (asielzoeker) un ‘chercheur de fortune’ (gelukzoeker) forment le terreau le plus fertile pour les idées extrémistes et sont une aubaine pour les mouvements populistes. C’est bien sur la base de telles déclarations émanant de ces professionnels de la haine, dont les motivations idéologiques peinent à se cacher, et qui excellent dans l’ignorance de la logique et de la dialectique du phénomène migratoire, que les partis les plus populistes et les plus en faillite prennent de la place sur l’échiquier politique de l’occident.

A l’inverse de cette analyse semant l’amalgame, un autre spécialiste, lui aussi Néerlandais, Jelle Van Buuren, écrit avec une profondeur humaniste sur les pages du Monde Diplomatique que : « Ce paradoxe [du discours néolibéral] trouve sa plus frappante expression dans l’utilisation du terme ‘réfugié économique’ créé afin de distinguer les ‘vrais’ des ‘faux’ demandeurs d’asile. Le problème n’est pas tant que cette distinction soit fondée sur une construction quelque peu artificielle, mais plutôt qu’elle soit connotée négativement. En réalité, un ‘réfugié économique’ incarne tout ce que le néolibéralisme valorise comme principes devant régir la société : le désir de progrès et de prospérité, la responsabilité individuelle, la prise de risques, etc. Un chômeur quittant le sud pour le nord de l’Espagne afin de chercher un emploi est encensé et présenté comme un bon exemple de flexibilité et de persévérance personnelle, deux qualités attendues d’un travailleur moderne. En revanche, celui qui vient de beaucoup plus loin dans le même but est montré du doigt comme un fraudeur, un chasseur de fortune, un profiteur. »[Jelle Van Buuren, « Quand l’Union européenne s’entoure d’un cordon sanitaire. », Le Monde diplomatique, janvier 1999.]

La situation faite au demandeur d’asile ne lui permet ni de lire la presse locale, ni de suivre les journaux télévisés. Il ne se forge qu’une vision confuse et déformée du pays où le sort l’a parachuté. A l’extérieur du centre, dans la rue, les magasins et les moyens de transport, il reçoit des signaux vagues, des regards malveillants, des sourires hypocrites, une politesse de façade, des mots qu’il ne comprend pas mais dont la tonalité laisse entrevoir une agressivité, un rejet ou un persiflage. Lorsque, à son passage, une femme cache son sac à main d’une manière qui n’est pas toujours subtile, lorsque dans un bus on pose son sac ou ses pieds sur le siège d’à côté ou d’en face afin d’éviter sa compagnie, lorsqu’on le dévisage et on suit ses mouvements dans les magasins, le demandeur d’asile encaisse quotidiennement une bonne dose d’exclusion et découvre le côté intolérant, xénophobe, inhumain, fermé, arrogant, cruel et parfois barbare du pays d’accueil. Le demandeur d’asile est tenu d’étudier malgré lui la société, il la contrôle, il la compare avec la sienne et avec d’autres, il considère chaque détail, il discute avec ses pairs, parfois il modifie ses idées, parfois il les consolide. Il est en perpétuel questionnement et il réagit selon la vision qu’il construit, mais il fait toujours semblant de ne pas comprendre car il veut se sentir en sécurité. Le demandeur d’asile développe une autre sorte d’intelligence, une intelligence de défense, de résistance et de survie. Il devient avec le temps un bon stratège, un brillant esprit qui surpasse souvent ceux qui le contrôlent, ceux qui pensent être meilleurs, supérieurs et puissants.

A mesure qu’il apprend la langue du pays et transperce le mur qui le sépare de l’information, il entre en contact avec l’image que la société, les médias et l’Etat se font de lui. Il est en général désappointé de réaliser que son image est noircie, qu’il n’est pas le bien venu et qu’on veut se débarrasser de lui le plus vite possible et avec les moyens les plus inhumains. La réaction du demandeur d’asile devant ce constat n’est pas standard, elle change d’un individu à l’autre et elle dépend de plusieurs facteurs : le niveau de son éducation, le sens de son civisme, le degré de son engagement religieux ou moral, et la solidité de son caractère. S’il est doté de ces attributs, il gardera plus aisément une attitude responsable et positive quand bien même il est convaincu que le système veut le faire craquer. Car, il faut être dupe ou idiot pour ne pas s’apercevoir que la procédure d’asile des Pays-Bas est faite de manière à rendre la vie d’un demandeur d’asile impossible afin de le pousser à l’abandon et au départ – le système basé sur la comptabilité y a tout à gagner. Les Néerlandais qui sont les champions en matière de gestion de l’eau, le sont aussi dans l’économie de « bouts de chandelles ».

Si le demandeur d’asile craque, ce qui se produit malheureusement parfois, il choisit entre le départ vers un autre pays plus clément, généralement vers l’Irlande, l’Angleterre, les pays scandinaves ou l’Amérique du Nord, et l’isolement que sa situation financière ne fait qu’aggraver. L’isolement, l’oisiveté et l’hostilité ambiante ont généré plusieurs cas de folie et de suicide qu’on rencontre de plus en plus dans les centres de demandeurs d’asile néerlandais. D’autres choisissent de passer à l’action, c’est-à-dire de se révolter contre le système. Par leur révolte, ils veulent punir la société qui leur a fait tant de mal ou qui néglige leur mal; ils veulent se venger d’elle. Vol, cambriolage, violence, trafic de drogue, tout genre de business illégal qui procure à l’auteur un sentiment de puissance devient la forme de son rapport avec l’environnement qui l’a cloîtré dans une vie plus misérable que celle des animaux domestiques qui lui semblent plus heureux que lui. Ce nouveau criminel – une minorité infime des demandeurs d’asile – n’attend plus la pitié, un vêtement usé ou un jouet poussiéreux pour ses enfants : il devient « actif » et « productif ». Comme il n’a pas le droit de travailler, il devient un ‘criminel’ qui veut aussi participer au rituel de consommation que vénère le monde occidental.

Hakim était conscient du malaise qui envenimait les rapports entre la société néerlandaise et les candidats à l’asile. Il avait remarqué cela même dans le comportement de certains fonctionnaires du COA et de l’IND et dans celui des autres organismes ayant un contact avec les demandeurs d’asile. Ce sont eux qui donnent la première impression sur le pays d’accueil. Pour Hakim cela n’était pas suffisant pour comprendre la mentalité du pays. Certes, on peut les ignorer pour se protéger derrière les murs de l’ignorance et de l’indifférence qui offrent une illusion de sécurité. Mais notre ami n’était pas de ceux qui fuient la réalité ; il voulait la voir coûte que coûte. Il décida donc de chercher ce que les Pays-Bas en tant que régime, population et média pensaient d’un demandeur d’asile. N’étant pas en mesure de parler néerlandais, et ayant même développé une aversion à l’égard de cette langue à l’intonation bizarre, il ne lui restait que de puiser les informations d’Internet. Au rythme de trois fois par semaine, il se rendait à La Haye pour passer des heures à parcourir les sites offrant des informations sur la situation des demandeurs d’asile aux Pays-Bas. Et, à mesure qu’il pénétrait le monde de l’information, à mesure qu’il prenait conscience de son environnement au point de regretter d’avoir mis les pieds dans ce pays si trompeur.

Entre temps, il avait été convoqué pour un deuxième entretien avec le service de l’immigration, qui s’était déroulé à l’OC de l’hôtel Wassenaar. Il était entré en contact avec son avocat, spécialisé dans les affaires des réfugiés tunisiens. A la fin du mois d’avril lorsque les champs environnant avaient commencé à fleurir, offrant un spectacle grandiose de ce printemps coloré, il fut informé qu’il allait être transféré dans un des centres du nord néerlandais. La fonctionnaire du COA, une amie de Hakim, semblait contrariée de lui apprendre qu’il serait accueilli dans un centre situé à Heerenveen, une petite ville située au centre de la province de Friesland. Hakim qui ne savait même pas où se trouvait cette localité fut étonné de l’attitude de son amie qui avait l’air de ne pas apprécier la prochaine destination du jeune tunisien. Elle le fit entrer dans le bureau du COA et lui montra sur une carte l’emplacement de Heerenveen. Hakim fut surpris de trouver une région pleine de lacs. « Peut-être aurai-je la chance de faire de la voile ou de me trouver un travail comme matelot ! » avait-il alors pensé. Son amie lui annonça que la vie dans la province de Friesland était plus calme, les villes moins encombrées et le rythme un peu maussade, particulièrement en dehors de la saison estivale. La province de Friesland était, selon les rumeurs et les stéréotypes que véhiculaient les Hollandais des autres provinces, une fabrique de lait dont l’horizon était fait de pâturages et où chacun possédait au moins une vache et un bateau. L’idée des bateaux, à elle seule, avait réveillé les fantasmes du jeune bizertin qui avait la nostalgie de la mer et de la navigation. Quant aux vaches et aux pâturages, ils occupaient presque tout le paysage néerlandais ; il les voyait, quotidiennement, de sa chambre d’hôtel à Wassenaar. De toute façon, une vie rurale aux Pays-Bas serait certainement meilleure qu’une vie misanthrope à Qom, surtout si les voiliers ornaient le paysage et les sons des drisses battant les mâts envoûtaient les oreilles. Hakim était à la fois curieux et inquiet. Il rêvait d’une vie de marin où les bateaux comme à Bizerte feraient partie du décor urbain, mais il ne voulait pas perdre le rythme d’une vie citadine offrant une variété d’activités culturelles et l’accès à aux magazines français, arabes, iraniens et anglais. En venant en Europe, il voulait étancher sa soif de savoir. Et il craignait de se retrouver prisonnier entre les murs d’un centre de demandeurs d’asile totalement isolé du monde. Comme chaque voyageur, il était curieux ; il était ainsi guidé par sa curiosité. « Si la vie en Friesland m’apparaît stérile, je changerai de cap, comme d’habitude ! » se répéta-t-il en se fiant à sa sensibilité vagabonde éveillée à nouveau par son départ de l’hôtel Wassenaar et sa marche vers la station du bus.

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