Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

6ème chapitre

Borj Erroumi XL

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Il lui fallut plus de trois heures pour arriver à Heerenveen. A la gare, il n’y avait que deux voies, l’une remontait au nord, au terminus de Leeuwarden, l’autre descendait au Sud, d’où il venait. Ce constat lui serra un peu la poitrine. Il analysa alors les horaires du trafic des transports ferroviaire et urbain. La cadence de ce trafic confirmait l’image que son amie lui avait faite de Heerenveen : il s’agissait bien d’une ville calme et probablement terne. Au premier abord Heerenveen avait une allure sévère en dépit des quelques éclats de rires timides qui, venant des bars du centre-ville, brisaient le silence de plomb qui dominait la principale artère. Il faisait sombre, les rues étaient quasi-désertes, laissant, de temps en temps, échapper quelques individus pressant leurs foulées en direction de leur Kroeg (taverne) ou leur coffee shop favori, en quête d’un verre de bière ou d’un joint de cannabis. L’un d’entre eux, que Hakim aborda, lui indiqua le chemin menant au centre des demandeurs d’asile. De loin, il aperçut déjà les projecteurs du stade de football de Heerenveen qui le guidèrent tout droit à l’AZC (centre de demandeurs d’asile), construit à quelques mètres du complexe footbalistique de la ville.

Le drapeau de l’organe d’accueil des demandeurs d’asile (COA), hissé sur un long mât, indiquait la sortie virtuelle des Pays-Bas et le début d’une zone tampon, encerclée par un grillage et surveillée par des caméras de contrôle qui zoomaient l’accès au centre. A l’entrée, un tableau inévitable rappelait aux visiteurs l’obligation d’enregistrer leur présence à la réception. Le centre était fait de plusieurs constructions en bois, élevées sur deux niveaux et peintes en couleur gris. Les portes et les fenêtres étaient peintes du même rouge que celui des tuiles du toit. Chaque bloc portait une lettre alphabétique le distinguant des autres. Au Sud, tout au fond du centre, il y avait un ‘bar’ où les demandeurs d’asile passaient des heures, des journées, des mois et des années à jouer au billard, aux dominos et aux échecs, à regarder la télévision et à échanger des nouvelles et des rumeurs ayant trait de près ou de loin à leur situation désespérée de demandeurs d’asile. Juste à côté du ‘bar’ il y avait une crèche, un club de rencontre pour les femmes, une salle de fitness et un job center offrant un ‘travail’ à l’intérieur du centre aux demandeurs d’asile moyennant un demi euro par heure, pour une durée de travail maximale de trois heures par jour. En face de ce complexe, il y avait un terrain de basket-ball et quatre cabines téléphoniques, constamment occupées car elles étaient le seul moyen qui relie les demandeurs d’asile à leur passé. Le côté Est du centre était dominé par un bâtiment abritant les locaux de la direction, du service social et médical, de la réception et de l’école. A quelques mètres de là se trouvait le bureau de l’organe de l’Aide aux Réfugiés.

C’était dans ce contexte que Hakim devrait attendre la fin de sa procédure. Il aurait tout le temps de traîner son malaise aux quatre coins de cet espace. Il avait bien sur le droit de sortir, de s’absenter, d’aller loger clandestinement ailleurs, chez des amis. Toutefois il était tenu de se présenter tous les mardis matin au ‘bar’ où se déroulait le stempeldag, un pointage hebdomadaire auprès de la police des étrangers et du COA. En cas d’absence de deux semaines successives, tout demandeur d’asile, sauf en cas de force majeure, voyait sa procédure invalidée et son argent de poche suspendu. C’était là une des mesures les plus humiliantes.

C’était le soir, du personnel il n’y avait que des agents de sécurité. Hakim fut installé dans une chambre aménagée pour accueillir ceux qui débarquaient en dehors des horaires du travail. Il s’agissait d’une petite pièce où quelques lits, une table et une chaise remplissaient tout l’espace. Dehors, il faisait un froid de printemps, un froid inconnu de la Tunisie, de l’Afrique ou du Machrek. Ne connaissant personne avec qui il pouvait tuer quelques heures de cette soirée, il se pelotonna dans ce lit de passage. La quantité de cigarettes qu’il avait consumées durant toute cette journée passée à jeun, avait laissé un arrière-goût d’acrimonie, de soif et de faim. Il n’avait pas eu le flair, comme d’habitude, d’acheter d’avance un peu de fruits, biscuits ou du lait. Et il préférait mourir de faim que de s’abaisser à demander à quiconque un morceau de pain, surtout pas à un étranger. Pour notre ami, comme pour beaucoup de demandeurs d’asile, l’honneur primait sur toute autre chose, particulièrement sur le ventre, même s’il admettait au fond de lui-même que par sa demande d’asile il venait de perdre une bonne partie de sa dignité humaine. Il était soucieux de ne pas perdre d’avantage, et c’était la cause de tous les problèmes qu’il allait rencontrer tout le long de son séjour dans ces contrées étrangères.

Durant cette nuit qu’il passa seul, à fumer, à fouiller dans sa mémoire et à évaluer le visage indéchiffrable de son avenir, Hakim retrouva sa sérénité. Lorsqu’il n’avait rien à lire, ce qui était rare, il s’adonnait à la méditation pour fuir à la fois son passé et son présent. Lui qui détestait le présent et le passé récent, se laissait toujours emporter par ses idées les plus fabuleuses et ses projets les plus extravagants. Il n’avait pas de plan concret, lui qui se considérait comme un élève au ban de la vie, un perpétuel questionneur, un archéologue de sa propre existence. Parce qu’il était à la recherche d’une chose indéfinissable, il était devenu inclassable, toujours fuyant le système et les hommes du système. Pour lui, toute volonté du système est un déficit de fidélité au principe de l’indépendance, de la liberté et de l’originalité. Originel, indépendant et libre il passa sa nuit le ventre creux entre sommeil et éveil jusqu’aux premiers rayons d’un soleil qui, dans cette région nordique de l’Europe, ne se montrait que fort rarement.

Ce ne fut que vers midi qu’on le transféra vers un appartement constitué de trois chambres, une cuisine, un hall et une douche et toilette. On lui donna comme partout ailleurs une couverture, deux draps, un oreiller à air et quelques ustensiles de cuisine. La chambre où il venait d’être affecté, il allait la partager avec un Kurde turc et un Algérien. Quant aux deux autres chambres de l’appartement, elles étaient occupées, l’une par des Iraniens, l’autre par des Angolais. Dans les AZC on ne pouvait pas refuser ou même penser à refuser ce qu’on nous offrait. Il était aussi déconseillé d’irriter les fonctionnaires du COA car les revanches de ceux qui étaient en position de force s’avéraient parfois catastrophiques. Il fallait s’estimer heureux d’avoir un toit au-dessus de sa tête et un oreiller à air en dessous, le reste se passera à l’intérieur de la tête. Les rêves viendront peut-être, il fallait les attendre, il fallait aussi apprendre à attendre. Il était aussi permis de rêver, de construire sa propre intimité derrière les murs de son imagination, car dehors l’intimité était un mot qui ne pouvait pas être traduit aux demandeurs d’asile, comme la liberté, comme la justice, comme le droit. Des mots qui ne dépassaient jamais le stade phonétique, des sons creux. Seuls les rêves existaient, le reste n’était que chimère. La liberté, le droit, la justice, le respect de la dignité humaine allaient devenir, dans ce monde clos comme les AZC de cette fin de siècle, un fantasme d’eux-mêmes, un monde que George Orwell aurait peut-être aimé décrire.

Ceux qui, parmi les demandeurs d’asile, avaient quelques notions de néerlandais ont fait du terme asielzoekers (demandeurs d’asile) un autre terme signifiant ‘sans asile’ : asielloos. On retiendra ce terme pour le reste du récit car il colle mieux avec leur situation que le terme officiel. Les Algériens appelaient le monde des demandeurs d’asile Aljou’ (la faim), il s’agissait d’un détournement satirique du mot arabe dialectisé Aljou signifiant l’asile. On utilisera aussi ce terme pour désigner le monde des asielloos.

Les asielloos vivaient donc à aljou’. Et cela était bien une réalité, car il n’existait pas de demandeur d’asile qui n’avait pas vécu la faim dans ces centres. La somme d’argent que les asielloos recevaient hebdomadairement ne suffisait pas à assurer une bonne alimentation. Si l’on y ajoute les dépenses de cigarettes, de cannabis, de boissons ou qui avaient pour habitude de lire journaux et livres, l’argent de poche s’évaporait dès les deux premiers jours. Le reste de la semaine, les asielloos étaient contraints de compter sur l’esprit de solidarité tiers-mondiste qui dominait les lieux. Pourtant la faim existait, avec elle le stress, le sentiment de culpabilité, la volonté de s’éclater ou de devenir un paumé. Ici on oubliait la culture, les livres intéressants, les poèmes qui réinventaient le monde et les amis qui apaisaient le quotidien. Ici on regrettait vraiment d’exister et les plus délicats sombraient dans l’alcool, la drogue, les bagarres inutiles, la musique foudroyante qui servait d’échappatoire à la frustration quotidienne. Ici on devenait facilement un hébété scotché à la longueur de la journée devant le petit écran. On devenait sans le vouloir un asielloos. Cette qualification se transformait à la longue en une profession, une spécialité, une nationalité, une classe ni sociale ni asociale, ni réelle et ni irréelle, au bord du droit, elle lui échappait. Lorsqu’on disait qu’on est asielloos, c’était comme si on disait qu’on est médecin, footballeur, étudiant, cuisinier, fonctionnaire ou citoyen de tel ou tel pays. Aljou’ était une occupation et une oisiveté, un destin et une fatalité, une présence et une absence, une virtualité et une réalité, une appartenance et une exclusion. L’asielloos vivait dans une zone hors la loi, un no man’s land juridique où il n’est pas encore reconnu en tant que réfugié ni en tant que clandestin. L’asielloos était un être inédit, un citoyen en sursis. Il n’était plus un sujet juridique de son pays d’origine et il n’était pas devenu une personne physique à part entière aux yeux de la loi du pays d’accueil. L’asielloos était un être en otage qui n’avait pas le droit au travail, ni à la liberté de mouvement, ni à la liberté d’expression puisqu’il n’y a pas d’instances qui veillent à l’application de ce droit, il n’avait pas le droit de quitter le pays d’accueil pour un autre, il n’avait pas le droit à la propriété puisqu’il n’est pas encore reconnu comme être juridique, les soins médicaux dont il pouvait bénéficier dépendaient d’une longue procédure bureaucratique qui généralement ne lui permettait que de se procurer du Paracétamol. Selon les services médicaux d’AlJou’, le Paracétamol soignait le mal de tête, de dents, de ventre, de foie, du cœur, de l’âme, de la dépression et de la faim ! En réalité dans l’univers d’Aljou’ on découvrait avec surprise que le Paracétamol était un médicament fait sur mesure pour maintenir la race des asielloos en vie. Parfois la mort était plus rapide que l’intervention du service médical qui ne répondaient pas toujours aux appels désespérés des asielloos. Un bébé de cinq mois était décédé dans un centre des asielloos à la localité de Leusden parce que, selon ses parents, le service médical du centre n’avait pas pris au sérieux la gravité de son état. Selon les asielloos de ce centre, la mort du bébé aurait pu être évitée si les services médicaux avait écouté les parents qui les avaient suppliés durant des heures d’examiner leur enfant. Le très bon marché Paracétamol n’est malheureusement pas en mesure de sauver les vies des asielloos, particulièrement les bébés innocents qui ne pouvaient exprimer leur mal qu’on pleurant. C’était donc à prendre ou à laisser, ainsi était la vie d’un asielloos dans cette nouvelle planète d’Aljou’ !

Les asielloos conservaient, généralement, et à la mesure du possible, leurs habitudes culinaires. Ils mangeaient de ce fait beaucoup de pain, de pâtes, de riz, de pommes de terre et de tout aliment ayant la vertu de donner une grande sensation de satiété. Remplir son estomac était la principale préoccupation, le souci de la nutrition passait après. Lorsqu’on se promenait entre les constructions de la planète d’Aljou’, on reniflait l’odeur épicée de la cuisine orientale, l’arôme du café arabe ou turc. Des fenêtres on entendait les échos de tous genres de musique : la voix de Chab Hasni attestait de la présence des Algériens, Afshin de celle des jeunes iraniens, Youssef N’Dour ou Salif Keita de celle des Africains, Kadhem As-Saher ou Om Kalthoum de celle des Arabes en général, et le hip hop de celle d’une jeunesse standard avec les même pantalons XXXL et cette barbe entretenue comme le gazon d’un terrain de golf. Contrairement aux rues de Heerenveen et de presque toutes les villes et les villages de cette province quasi-vide d’enfants, dans la planète d’Aljou’ les enfants couraient dans tous les sens rappelant l’atmosphère des quartiers arabes ou africains. Un attroupement de jeunes jouant au basket-ball ou faisant la cour à quelques jeunes filles du centre, des femmes regroupées au seuil de leur pavillon, encore fidèles à l’habitude des pays du Sud, des Kurdes drapés dans leur habit presque uniforme et égrenant leur chapelet comme s’ils évoluaient encore dans les rues d’Iskenderun ou de Diar Bekr. Des Iraniennes sans tchador, des Afghans sans kalachnikovs ni barbes, des vieux de soixante ans jouant sur une balançoire destinée aux enfants, mais que tout le monde utilisait, y compris les gardiens néerlandais harassés. L’AZC était la synthèse d’un monde laissé derrière soi et que chacun tentait de reconstituer.

Hakim avait été très bien reçu par les habitants de la chambre et de l’appartement. Sa liaison avec l’Algérien était la plus intime car au delà du fait que Tunisiens et Algériens sont presque un seul et unique peuple séparé par une cloison imaginaire, mais imposée, la mère de Hakim était de nationalité algérienne. La famille de cette dernière était éparpillée entre l’Algérie et la Tunisie. L’Algérie était pour Hakim et pour sa famille maternelle le deuxième pays, et parfois, surtout en période de crise, le premier. Une forte liaison émotionnelle le liait depuis son enfance avec le pays de ses ancêtres qu’il avait traversé, de Annaba à Meghnia, pendant sa première fugue à l’age de seize ans. C’était le premier et le meilleur voyage de sa vie qui, depuis, avait ensemencé en lui le germe de l’errance. « Le voyage t’a désormais contaminé, c’est comme la drogue, la bouteille et l’amour des femmes, c’est ta destinée maintenant ! » lui avait lancé alors sa mère qui ne savait comment le convaincre de se stabiliser. Néanmoins, au fond, elle était fière que son fils ait choisi l’Algérie comme le pays de sa fugue. L’Algérie, la belle, la ravagée et la martyre Algérie. Qui en Tunisie ne connaissait pas la symphonie de l’hymne national algérien, qui n’avait pas pleuré sur le drame algérien qu’un pacte maléfique de généraux et d’intégristes avait entretenu, qui ne portait pas en son cœur les prouesses et la grandeur de la révolution algérienne, qui parmi les vieux ne se souvenait pas de la visite historique du héros de la révolution Ben Bella et du héros du panarabisme Abdel Nasser venu célébrer l’évacuation des armées françaises de Bizerte ? Hakim, à l’instar de tant de Tunisiens, vivait une parenté intime avec l’Algérie, et c’était du calvaire de son compagnon de chambre, cet Oranais de souche, que la blessure algérienne s’était rouverte.

Un matin, il trouva son très discret ami algérien, attablé devant une bouteille de vin rouge, fumant un joint et répétant derrière la voix de Chab Khaled, la nostalgique chanson de Wahrane Wahrane (Oran Oran). Hakim commença par lui sourire, puis s’assit auprès de lui. Le spectacle n’était pas surprenant, Hakim avait déjà vu ses propres amis, des ex islamistes, poussés par l’oppression aveugle et la frustration sociale, errer entre les bars et les clubs secrets des haschischins de Bizerte et de Tunis. Hakim était lui-même passé par les étapes de l’ivresse, des joints, de la débauche et des veillées quotidiennes. C’était un épisode rare de l’islamisme tunisien. Une bonne partie de la jeunesse islamiste avait alors boycotté volontairement les mosquées juste après les vagues d’arrestations du début des années quatre-vingt. D’autres avaient désavoué la dérive politique et idéologique d’Annahdha et avaient anticipé, déjà avant l’avènement de Ben Ali, une inévitable répression. D’autres étaient devenus hostiles à la version officielle fataliste et servile de l’islam que les Imams nommés par le régime, propageaient dans leurs prêches. D’autres encore ne voulaient plus se montrer à la mosquée, fuyant ainsi l’arbitraire d’un Etat policier, aveuglé par une rage hystérique de briser l’islamisme, qui voyait en chaque jeune pratiquant un islamiste potentiel. De la sorte, la majorité des islamistes tunisiens avaient choisi de cacher leur islamisme et de se noyer ainsi dans la vie de leurs concitoyens apolitiques ou irréligieux.

C’était le premier vrai contact entre les islamistes qui avaient longtemps évolué dans ou autour des mosquées avec la réalité. Quittant l’ambiance pieuse et saine des mosquées, ils avaient dans une première phase fait leur prière individuellement, chez eux, entre quatre murs. Au bout de quelque temps, cet isolement avait fini par venir à bout de la résistance de plusieurs d’entre eux. De la sorte il y avait eu ceux qui ne pouvaient plus vivre cette atomisation du culte religieux que le régime avait imposée. Fréquenter des amis qui buvaient, qui fumaient du haschich, qui tissaient des liaisons amoureuses, qui organisaient des fêtes dansantes avec de belles filles séduisantes, n’étaient pas évident pour des esprits habitués à la rigueur de l’engagement religieux. C’était le choc, puis le vin, puis les comprimés de valium, puis le cannabis, les amours, l’errance, l’exclusion, les remords, la déprime, le repentir. C’était l’une des plus tragiques phases de l’islamisme tunisien, surtout lorsqu’ils étaient les témoins les plus proches de la répression qui s’abattait sur leur ex frères sans pouvoir leur venir en aide. Personne en Tunisie n’avait alors vécu l’horreur comme ces islamistes qui ont quitté tôt le bateau mais ont assisté à son naufrage. Pourtant, l’islam politique était toujours présent en eux, fort, mûri, déguisé et qui remontait à chaque ivresse ou à chaque état extatique que provoquaient les stupéfiants. Il y en avait eu de toutes les couleurs et ils ont vu de toutes les couleurs.

Notre ami algérien vivait alors cette chute dans la débâcle dans les conditions pitoyables d’un centre d’asielloos à Heerenveen. Cela faisait plus de cinq longues années qu’il traînait sa misère d’un centre à l’autre, du Nord au Sud, en attendant la réponse à sa demande d’asile. Cinq longues années sans la moindre occasion d’avoir une journée d’intimité dans une chambre à lui seul, de revoir sa femme bloquée en Algérie et son enfant de quatre ans qu’il ne connaissait que par une photo qu’il contemplait toutes les trente minutes. Notre ami était un parmi des milliers d’Algériens que l’une des plus incompréhensibles guerres de l’histoire avait condamnés à l’exil. Dans cet exil, les souvenirs de ses deux frères tués l’un par le GIA l’autre par les militaires ainsi que les souvenirs de sa bonne situation en Algérie ne s’étaient pas effacés de sa mémoire.

Il tapa amicalement l’épaule de Hakim, l’embrassa sur le front et lui lança :

  • Al-hogra (l’humiliation), frère, j’ai fui Al-hogra des militaires algériens, depuis, je ne vis qu’avec elle. Je te dis la vérité, ici ils ne nous aiment pas, là-bas ils ne nous respectent pas, nous sommes détestés, voilà, tu me comprends, détestés, partout. Surtout les Algériens, ils n’aiment pas les Algériens en Europe, et tu sais pourquoi ?
  • Je sais toute l’histoire, rétorqua Hakim, sers-toi un verre et raconte-moi ton histoire. Je te raconterai la mienne demain ou après demain. Ici on a tout le temps pour se raconter les histoires du monde, de confectionner d’autres mille et une nuits d’exil et de détresse.
  • Non, il ne faut pas s’asseoir avec quelqu’un qui est en train de boire !
  • « Qui n’a jamais transgressé Ta loi, dis ?

Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis ?

Si Tu punis le mal que j’ai fait par le mal,

Quelle différence existe-t-elle entre Toi et moi, dis ? »

Sais-tu qui a dit ce quatrain ? lui demanda Hakim.

  • Tu mémorises aussi la poésie de Omar Khayyam ! En Algérie ce genre de poésie inspire la grande défiance des frères. Oh ya tounsi ![Hé le Tunisien !] Ils m’ont fatigué, ces esprits campés sur le licite et l’illicite. Moi aussi j’aime la piété ; quand je commets un grand péché comme celui de boire du vin ou de fumer un joint, les remords me déchirent, mais, parfois on craque, et lorsqu’on a besoin d’une consolation, on ne reçoit d’eux qu’une rafale d’insultes : sale hypocrite, mécréant, kafer…ils ne te tendent jamais leur oreille, jamais de la vie. Ce sont des brutes qui se prennent pour les derniers musulmans… ils ne me font pas peur, ils me dégoûtent …souvent j’ai pitié d’eux parce qu’ils ne lisent qu’une littérature abrutissante et n’entendent que les paroles pleines de haine… et voilà, tu vois comment ils ont fini par leur enlever la douceur et le discernement pourtant indispensables pour la pratique de la foi. Ils sont devenus des bêtes bonnes pour les combats, rien d’autre… c’est vrai je les connais, ils sont un capital de bravoure et de courage, mais cela nous a menés droit à une guerre impitoyable alors que nous avions plutôt besoin de fraternité et de bon sens que de témérité et de prouesse. C’est tout un espoir de notre peuple qu’ils ont égorgé, eux et les généraux ivres de rente pétrolière. Regarde-moi, égaré depuis cinq ans dans une fausse chambre au milieu d’une terre plate et sans reliefs. Regarde-moi bien, ne vois-tu pas que je n’ai plus d’espoir, que je ne peux plus produire de rêves. Je suis épuisé, comme l’Algérie…comme le monde arabe. Je bois parce qu’ils m’ont vidé de ma soif en un jour meilleur et je rebois parce qu’ils m’ont rempli de déceptions et de dédains… tu veux boire, comme moi, vas-y bois, regorge-toi, prends part à l’ivresse, c’est le dernier refuge des asielloos quand on ferme devant eux la porte de la vie.
  • Mais pourquoi attendras-tu qu’on t’offre la vie ! il faut la chercher et l’arracher. Tu aurais dû quitter le centre vers une grande ville, tu aurais dû chercher un travail au noir, louer une chambre, bâtir une vie sociale, faire des amis, collecter un peu d’argent, faire venir ta famille même illégalement. Il faut être conscient du système et du monde dans lequel nous vivons, mais il ne faut pas donner beaucoup d’importance aux règles qu’ils nous imposent. Il faut négliger les obstacles, fermer les yeux sur les lois qui nous empêchent de vivre, faire comme si le monde nous appartenait, et il nous appartient… c’est quoi les lois, les interdits, les papiers, rien ! c’est un univers virtuel, il faut le dépasser pour vivre. Oui, il ne faut pas faire du mal aux autres, mais il faut ne pas se faire du mal à soi-même. Il faut écraser le système au lieu d’être écrasé par lui, l’exclure avant qu’il ne t’exclue, le marginaliser avant qu’il ne te condamne à passer le reste de ta vie à la marge. Transgresser les lois est parfois plus humain que de les respecter, surtout lorsqu’elles t’avilissent, et font de toi une victime perpétuelle, un chiffre, un papier…qu’est-ce que cela veut dire d’être clandestin ou de travailler au noir ou sombrer dans l’illégalité ? ce sont des jugements bureaucratiques qui visent à rendre impossible la vie des plus démunis. Il n’y a pas une vie clandestine, il n’y a pas un travail clandestin, il y a simplement une vie et du travail. Si tu respectes la vie humaine et la dignité de chacun, si tu ne voles pas l’argent et les biens des autres, si tu n’agresses personne, c’est le plus important, les lois, les règlements, les interdits, les permissions qu’il;s aillent se faire foutre… moi je crois aux êtres humains et à la vie des êtres humains et non aux Etats, aux lois et aux règles des plus forts.
  • Il se peut que tu aies raison. J’ai passé les cinq dernières années de ma vie à attendre en respectant la loi, je n’ai fait que cela, ils ont changé les lois pour les rendre encore plus difficiles, et j’ai attendu, encore et encore, puis voilà, cela fait plus de quatre mois que je me soûle et me sature l’esprit avec le haschich, et j’attends sans espérer. Attendre sans espérer, cet illogisme je l’ai appris ici aux Pays-Bas, bas ya Tounsi !
  • Tu n’es pas aux Pays-Bas. Tu sors, tu bouges et tu te déplaces mais en réalité tu es dehors, depuis ton entrée, depuis cinq ans, tu n’as jamais été aux Pays-Bas. Puis, jusqu’à quand vas-tu attendre et respecter la loi ? dis-moi, est-ce que les lois te respectent ? Est-ce qu’elles te donnent la chance d’être heureux ? Non, alors, qu’est-ce que tu attends pour être rebelle et cracher sur le visage des lois ? Les législateurs ne connaissent pas notre souffrance, ils logent dans le luxe, se transportent dans le luxe, travaillent dans le luxe et rêvent de luxe. Tu as raison d’attendre sans espérer puisqu’il est idiot d’espérer qu’ils comprennent ton malheur. Ton malheur et celui de tes semblables, ils le lisent dans les journaux en dégustant un café bon-marché qui cause le malheur des millions de paysans comme toi et moi. Ils mangent ce qui rend ta vie et la mienne impossible. Ils profitent d’un confort qui ne se pérennise qu’en soutenant les dictateurs qui nous ont chassés de nos chers et beaux pays. Les faiseurs des lois sont pires que les rois puisque c’est eux qui légitiment la misère, ta misère, ma misère et celle de centaines de millions de nos semblables écrasés par la religion de l’économie qui n’a jamais cru aux droits des pauvres.
  • Ça suffit, je t’en supplie, arrête, arrête, laisse la musique parler un peu, un tout petit peu… Wahrane Wahrane rohti khsara

4

Les premiers jours d’un asielloos étaient consacrés à la reconnaissance des lieux, des habitants du centre, de la ville, de ses environs, des magasins bon marché et ceux offrant des denrées orientales ou de la viande halal. Pour ce faire, il était plus pratique d’avoir à sa disposition un vélo, fût-ce de dixième main. Dans la rue il n’était pas difficile de reconnaître un asielloos. Il suffisait de voir si les hommes montaient une vieille bicyclette de dame transportant des sacs du magasin Aldi bourrés de pain, rien que du pain. Ils avaient aussi la couleur des cheveux et de la peau, « différentes ». Ils s’habillaient parfois d’une façon « étrange », parlaient une langue étrange et faisaient le vélo d’une manière étrange.

Il était toujours agréable de faire du vélo aux Pays-Bas. Surtout que le pays disposait de l’une des plus pratiques infrastructures réservées exclusivement aux cyclistes. Les Néerlandais aimaient le vélo. C’était l’un des moyens de transport les plus populaires au sein de la jeunesse et même parmi les femmes de soixante-dix ans et même plus, chose impensable dans les rues arabes. Et il était tout à fait normal de rencontrer dans les rues de La Haye le ministre président des Pays-Bas ou d’autres personnalités politiques se rendant à leur travail sur un vélo. C’était l’une des belles facette de l’ouverture du système néerlandais que les politiciens des pays du Sud devraient méditer, eux qui préféraient l’ostentation dans des voitures dernier cri qui usaient le contribuable et les séparaient de mille lieues du peuple. Faut-il rappeler ici que le simple passage de Zaba[La première utilisation de cet acronyme le fut par le cyberdissident Zouhair Yahyaoui ou Ettounsi (le Tunisien) de Tunezine dans le numéro 20 du e-mag du site , Oligarchie : « Il y’a une seule personne qui commande ici en Tunisie, nous on a choisit de l’appeler ZABA, c’est vrai que c’est insolent mais ce sont ses vraies initiales et ce n’est pas de notre faute, en plus son nom est tout un programme et notre espace d’hébergement est assez limité donc on ne peut pas se permettre de répéter à chaque fois, comme la presse : Son excellence Monsieur le Président de la république chef d’Etat major des forces armées et président du conseil supérieur de la magistrature … Monsieur Zine el Abidine Ben Ali, avouez que c’est un peu long, deux lignes pour dire ZABA, quel gâchis !!! » Visiter http://www.Tunezine.com] avec le long convoi de son sérail qui dilapide la richesse du pays, bloque la circulation de toute une cité tunisoise alors que sa simple visite annuelle de deux heures qu’il effectue à Bizerte lors des festivités du 15 octobre prend toute la ville en otage, exigeant la fermeture des commerces, des fenêtres et s’il fallait des yeux des citoyens.

Hakim avait acquis dès la première semaine un vélo qui ne lui avait coûté que quelques euros, et il s’était mis à parcourir la ville de Heerenveen et ses environs. Au début il était à la recherche d’un travail, puis c’était simplement pour fuir la routine qui sévissait dans le centre des asielloos. Heerenveen était une ville de quarante mille habitants, entourée par des fermes spécialisées dans l’élevage. Le panorama de ses environs était dominé partout par le pâturage, offrant quelques zones boisées, un petit lac et une minuscule plage dont les asielloos occupaient la moitié durant les quelques journées chaudes de l’été. L’accueil des habitants de Heerenveen et généralement de la province Friesland semblait plus chaleureux que celui des autres provinces néerlandaises. Les gens saluaient presque tout le monde, les filles souriaient plus facilement que celles des grandes villes et sortaient même avec des jeunes asielloos et les accompagnaient dans les deux discothèques de la ville.

Mais cette cohabitation relativement paisible n’avait pas pu résister aux diverses épreuves de la vie, surtout lorsque les abus d’une poignée très minime de jeunes asielloos délinquants qui s’adonnaient aux vols dans les magasins, aux cambriolages des vélos des habitants et à d’autres délits, étaient orchestrés pour incriminer tous les asielloos. Il ne passait pas une semaine sans que la police ne vienne au centre à la recherche d’une bicyclette volée ou d’un jeune délictueux en fuite. La situation s’était aggravée lorsque au début du mois de mai les médias du pays avaient rapporté la nouvelle de l’assassinat d’une jeune fille de seize ans originaire de Zwaagwesteinde, un village située au nord de la province de Friesland.

Toujours selon les médias, qui deviennent dans ce genre de situations une source systématique de désinformation et d’intox, rapportant les rumeurs les plus invraisemblables, l’accusé, un asielloos Kurde irakien qui habitait le centre De Poelplaets aux environs de Kollum, avait pris la fuite juste après avoir commis son crime abominable. L’affaire de cette jeune fille, Marianne Vaatstra, cruellement violée, assassinée puis délaissé quasi-nue dans une prairie de la localité de Veenklooster, était devenue celle de tous les Néerlandais. Surtout lorsque l’accusé potentiel, Ali Hussein Hassan, était, toujours selon les rumeurs, un convive qui avait trahi ses hôtes pour abuser d’une jeune innocente qui avait quitté la discothèque Paradiso de Kollum pour tomber dans l’enfer de la cruauté humaine. Tous les regards des Néerlandais s’étaient dirigés vers cette localité. Quinze mille personnes avaient organisé alors à Zwaagwesteinde un cortège silencieux pour dénoncer cette violence inepte (zinlosgeweld) qui frappait de temps à autre la vie des Néerlandais. Une autre fille de treize ans cette fois, selon une version rapportée par le journal NCR[« Opgekropte frustratie barst los. », Karin De Mik, NCR du 8 octobre 1999.], aurait été violée par un asielloos résidant dans le même centre, celui de Kollum ‘De Poelplaets’ , mais qui a était transféré au centre de la localité de Helmond. D’autres filles âgées entre treize et quatorze ans, toujours selon le même journal, auraient été importunées ou menacées par des jeunes asielloos dudit centre.

Il était donc normal et prévisible qu’une réaction négative à l’égard des asielloos se développât dans ce village des Pays-Bas, le plus pauvre et pourtant le plus généreux dans le domaine caritatif[Selon Reinoud Roscam Abbing : « Geest uit de fles in verdeeld Kollum. », NCR du 14 octobre 1999.] . Il avait suffit d’une paire d’articles imprudents, de quelques rumeurs sensibles et d’un discours populiste semant amalgames et généralisation pour que le démon de la xénophobie et du racisme se réveille. La goutte qui allait faire déborder le verre a suivi la décision du conseil municipal de cette localité le 11 juillet de la même année de déplacer le centre, qui se trouvait alors en dehors du village de Kollum, pour le rapprocher encore dudit village. Chose qui allait permettre d’accueillir quatre cent asielloos. Le timing hasardeux de cette décision, l’indifférence à l’égard des sentiments réticents qui habitaient la population suite à l’horrible meurtre ainsi que la façon dont la décision avait été prise et qui a été jugée par certains non démocratique avait tout bousculé. La réunion d’information tenue dans le village pour informer la population sur la construction du nouveau centre dégénéra en bagarre. Le maire et le représentant de l’organe d’accueil des demandeurs d’asile (COA), avaient été reçus par des jets d’œufs, de tomates, d’eau et de pots de fleur par les opposants de cette initiative regroupés dans le comité ‘AZC Nee’ (Centre de demandeurs d’asile, Non !)

Enivrés par la courbe de l’audimat engendrée par de tels incidents extrêmement chargés d’émotions et d’amalgames, les télévisions et les journaux néerlandais ont couvert l’accrochage entre des jeunes originaires de la même localité de la jeune victime et les agents de l’ordre. Le démon, comme avait alors affirmé le pasteur de Kollum, Ernst-Jan Hefting, avait désormais quitté la bouteille. Ainsi, selon un membre du comité ‘AZC Nee’, l’implantation d’un centre de demandeurs d’asile voulait dire : « trouble, intimidation, insouciance, vol, viol et meurtre. » Et d’ajouter que les centres de demandeurs d’asile sont des : « nids pour les trafiquants d’être humains, de drogue et d’autres activités criminelles. »[« Vechtpartij in Kollum om centrum voor asielzoekers.», Karin De Mik, NCR, 8 octobre 1999.]

Un originaire du village de la jeune victime avait déclaré dans un article cité par le journal Het Parool que : «elle [la victime] avait été égorgée de l’oreille à l’oreille ; une chose pareille ne peut pas être commise par un Hollandais. C’est une méthode qui vient des centres des demandeurs d’asile, cela a une origine dans leur culture. Les Néerlandais eux, peuvent, à la rigueur, poignarder ou étrangler. »[« Stop geruchten na moord. », Het Parool, du 14 mai 1999.]

Kollum, ce petit village, avait développé une peur des asielloos et une colère à l’égard des autorités publiques qui ont, selon la population locale, mal géré ce dossier sensible. Le ministère de la Justice était accusé de couvrir la criminalité qui rongeait le monde des asielloos pour ne pas ternir leur image. On aurait même refusé, pour faute de preuves, de poursuivre un jeune asielloos qui aurait selon les dires des parents d’une jeune victime, violé leur fille. Un groupe de jeunes avait alors décidé d’organiser une équipe de choc (knokploeg) pour molester ce jeune asielloos Kollum stelt bouw asielcentrum uit. », Bart Olmer , De Telegraaf du 9 octobre 1999.]et venger la victime. D’autres jeunes avaient menacé de s’attaquer aux asielloos habitants le centre De Poelplaets. Lors d’une conférence de presse le 12 mai de la même année, le procureur général adjoint de Friesland M. H. Severein ainsi que le maire de Kollumerland P. Visser avaient nié l’existence de motifs concrets permettant d’aller chercher le suspect dans ledit centre d’asielloos. Pourtant aussitôt après le crime, la majorité des habitants de ladite localité étaient convaincus que l’accusé ne pouvait être qu’un des quatre cents asielloos : « Tout le monde, à l’exception des autorités locales, de la police et de la justice, qui n’arrivèrent aux même soupçons qu’après des semaines d’un pénible déroulement de l’enquête. » avait déploré dans un ton accusateur le rédacteur du NCR.[« Geest uit de fles in verdeeld Kollum.» Reinoud Roscam Abbing, op. cit.]

Toute cette agitation, ces menaces, cette frustration, ce malaise et cette criminalisation des asielloos n’étaient basés que sur une accusation non fondée, sur des rumeurs qui avaient couru d’une bouche venimeuse et mal intentionnée à une oreille désorientée et légitimement touchée par la cruauté du crime commis contre la jeune innocente. Un avis de recherche international lancé à la hâte à l’encontre du jeune inculpé irakien avait alors permis de l’arrêter durant le mois d’octobre de cette année à Istanbul alors qu’il assistait à la cérémonie de mariage de son frère. L’analyse DNA et l’existence d’un alibi imparable – il n’était pas présent à Friesland au moment du crime – l’avaient innocenté. Un scandale avait alors frappé la vie politique et judiciaire du système néerlandais, mais les asielloos ont été définitivement stigmatisés. Personne ne s’était excusé auprès des asielloos qui ont été pris en otage et accusés en vrac d’êtres des criminels potentiels. On ne s’excuse jamais auprès de la ‘race inférieure’. Pire, l’accusé, en dépit de son innocence a été maintenu sous les écrous, enfreignant ainsi la constitution et la liberté de mouvement, et ce parce que selon les déclarations même du procureur R. de Graaf : « Je n’avais d’autres choix que d’arrêter l’homme. La pression était si forte. Dans une affaire normale je ne l’aurais jamais arrêté. » Cette déclaration digne d’une république bananière et non d’un royaume d’Etat de droit lui avait valu des critiques virulentes de tous les bords. Ainsi Niederer le porte-parole du parti libéral, le VVD, avait répondu que : « quelque soit la contrainte de la pression populaire, cela ne devra pas conduire à une arrestation illégitime. » Le député Dittrich du parti D66 avait affirmé quant à lui que : « le ministère Public doit toujours avoir sa propre appréciation et ne devrait pas se laisser emporter par de tels sentiments. » Femka Halsema, alors députée de GroenLinks, la coalition des verts et de la gauche, craignait pour sa part que des innocents ne soient déclarés hors la loi quand cela pouvait faire le petit bonheur du ministère Public, alors qu’il était évident qu’ils n’ont rien fait.[« Aanhouding Irakees voor moord onterecht. » Cité dans le journal en ligne du Reformatorisch dagblad, du 21 juin 2001.] Le ministre de la Justice Korthals qui avait ordonné une enquête pour déterminer le caractère légal ou non de la détention de l’Irakien avait affirmé que : «si cela [ une détention sous la pression de l’opinion publique] est vrai, cela veut dire qu’il s’agit bien d’une affaire grave. »

Grave ou pas, le processus de la criminalisation des asielloos n’en était qu’à son début. Cet incident n’était qu’un précédent qui allait inaugurer l’adoption par une partie de la classe politique néerlandaise de « l’asielloosphobie » – si on nous autorise ce néologisme – comme stratégie pour des fins politiques. Le processus allait être entretenu, développé et accentué par des procédés racistes ici et là, par des déclarations qui allaient préparer l’opinion publique à la montée galopante d’un populisme osant de plus en plus afficher haut et fort sa couleur xénophobe. De la sorte, et malgré le blanchiment du jeune Irakien qui avait soulagé tous les asielloos de la localité et du pays, cette propagande diffamatoire avait laissé ses traces sur l’opinion publique. Comme le veut la vielle technique médiatique, le premier mot lancé déterminera à lui seul la nature de l’opinion à fabriquer, et qu’importent les rectifications et les excuses ultérieures. Car elles ne viennent que tardivement dans un coin marginal et inaperçu des journaux ou dans une dépêche des commentateurs de l’audiovisuel. Et ça sera trop tard. L’Aide aux Réfugiés Nederland (VWN) avait réagi avec fureur à cette arrestation illégitime puisque selon l’organisation «non seulement le demandeur d’asile irakien avait été lésé en tant qu’être humain, mais cette arrestation avait eu un effet négatif sur l’image de tous les demandeurs d’asile. Avec cela, le mouvement en faveur de l’accueil des demandeurs d’asile avait été absolument et inutilement endommagé. »[«VluchtelingenWerk Nederland verbijsterd over arrestatie asielzoeker. » dépêche d’Aide Aux Réfugiés Néderland du 22 janvier 2001.]

C’est dans cette ambiance que le conseil municipal de Elst un village de la province d’Utrecht, avait proposé, pour apaiser le malaise de la population locale, d’imposer un « couvre feu » à la liberté de mouvement des six cents asielloos résidant dans les tentes du centre de cette localité. Ainsi il a été suggéré de fermer le centre à onze heures du soir afin de permettre aux élèves néerlandais de traverser en toute sécurité les bois proches du centre. Des enfants dans les bois, et seuls ! On ne les voit jamais, même pas en plein jour aux Pays-Bas ! On se demande qui va envoyer ses petits enfants tard dans la nuit pour traverser une forêt ? On avait l’impression que les asielloos avaient pris la place du loup dans l’imaginaire populaire néerlandais alors que les élèves et les jeunes étaient devenu du coup des « chaperons rouges », menacés partout dans les prairies et les forêts hantées par les dangers venus de très loin, de la « Barbarie » d’autrefois. Est-il manière plus efficace pour créer une atmosphère de phobie et d’angoisse ? Bien sûr que oui ! Les esprits inventifs n’ont jamais manqué pour créer et pousser l’événement vers plus d’amalgame, de diffamation, de désinformation et de manipulation d’une opinion publique désorientée entre peur, malaise et méfiance.

«Un ‘Heerenveen’ [en terme de nombre d’individus] de plus dans les centres de demandeurs d’asile, c’est le résultat en 1999 du drame humanitaire avec les réfugiés politiques et les chasseurs de fortune comme pions. Est-ce beaucoup ou peu ? En 1999 il y avait eu moins de demandeurs d’asile qu’en 1998 et 1994, mais plus qu’en 1995, 1996 et 1997. Seulement on y prête peu d’attention », avait noté pour sa part un journaliste sur les pages du NRC [«Het vluchtelingencomplex.» NCR, du 17 février 2000.] pour décrire le poids des trente-neuf mille asielloos accueillis durant l’année 1999 par les Pays-Bas. Une comparaison trompeuse qui en se basant sur l’aspect démographique du phénomène participait à véhiculer une représentation apocalyptique d’une invasion menaçant la toute fragile vie multiculturelle néerlandaise, déjà agonisante par la soi-disant réticence des Marocains et des Turcs à s’intégrer de plein pied. Et d’ajouter, pour compléter le sombre tableau aggravé par la crise des politiques d’intégration des anciens immigrants, particulièrement musulmans, : «chaque année s’ajoute un nouveau Heerenveen, Lelystad, Eindhoven ou pire encore, car ces chiffres ne contiennent pas le nombre d’immigrants qui formeront une famille et qui bénéficieront du regroupement familial ; il faut ajouter à cela le taux élevé de natalité chez les immigrants. »[Ibid.]

La sonnette d’alarme démographique, dans ce petit pays de très haute densité, avait été sonnée. La culture de l’écluse que les Néerlandais maîtrisaient afin de contrôler le niveau des eaux, allait être appliquée sur les flux migratoires qui risqueraient, selon les sirènes xénophobes, de noyer le pays. Les ponts cesseront de se lever devant n’importe quel bateau et le compte-gouttes sera adopté même sur le dossier humanitaire, les pompes géantes du ministère de la Justice, des services de l’immigration et de la maréchaussée devront être dégraissées pour évacuer le maximum d’eaux stagnantes qui risquent de noyer le pays. On espérait se débarrasser des quatre-vingt pour cent de la nouvelle race d’asielloos, qui devront quitter le bateau et au plus vite, même sans gilet de sauvetage, qu’importe leurs vies, leurs drames et leur rêve de lendemain meilleur. Ne sont-ils pas habitués à la misère, c’est leur sort naturel, alors pourquoi vouloir faire d’eux des êtres humains à part entière ! Que les « droit-de-l’hommistes » cessent d’aboyer eux, qui voulaient importer les malheurs du monde ! Les Néerlandais veulent vivre en paix, même sourds et aveugles. Fermer les portes, briser les ponts, boucher les oreilles, mentir, diffamer, stigmatiser, écoper, noyer, qu’importent les moyens, les bons sentiments et la naïveté humaniste.

«Les demandeurs d’asile sont cinq fois plus criminels que les Néerlandais. » Une belle phrase, courte, claire, explicite et qui a une allure de vérité. Presque une évidence qui venait confirmer l’idée déjà en vogue sur les asielloos. Le pire était qu’elle ne provenait pas de n’importe qui, mais de la police de Groningen, la plus importante province du nord néerlandais. Reprise par tous les journaux du royaume, elle avait eu l’effet d’une bombe, puisqu’il s’agissait en fait d’une conclusion d’un rapport « scientifique » que la police de ladite province avait élaboré pour le compte du maire de Groningen, Wallage. Déjà, le rapport avait un titre hypothétique : «Asielzoekers crimineler? (Demandeurs d’asile, plus criminels ? ) » La réponse, comme il fallait s’y attendre, était affirmative. Oui, les demandeurs d’asile étaient plus criminels que les Néerlandais. Ils étaient même 5,1 fois plus criminels que le Néerlandais moyen ! Peut-on ne pas croire les mathématiques et les taux exacts donnés au millimètre près ? Non ! Même les plus innocents des asielloos avaient alors tenté de se rappeler le dernier crime qu’ils avaient commis et que leur mémoire, courte et non scientifique, avait effacé. Ils devaient avoir commis un crime, même s’ils ne s’en souvenaient pas. Ils devaient à leur tour répondre oui à cette question hypothétique qui frise le racisme. Quand les statistiques, les recherches scientifiques et les autorités parlent, il faut les croire, surtout dans un système démocratique qui, selon l’idée qu’on se faisait de lui, est un ange, un demi-dieu grec qui ne ment pas, qui ne triche pas et qui dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Le système est juste, vrai et correct comme la science, comme la technologie, comme les médias, les marchés, l’économie, les finances, et, comme la police.

C’était le journal Nieuwsblad van het Noorden du 10 janvier 2001 le premier qui avait révélé l’existence d’un rapport confidentiel de la police régionale de Groningen intitulé asielzoekers crimineler ? Comment se fait-il qu’un rapport confidentiel soit tombé entre les mains d’un journaliste ? C’était la question qui avait intrigué tout le monde, non seulement les plus sceptiques. Ledit journal par lequel le scandale avait arrivé, ne paraissait pas avoir eu connaissance de la totalité du rapport, mais uniquement d’une lettre contenant la conclusion. Pourquoi uniquement la conclusion ? Simplement parce qu’elle affirmait explicitement sans aucune preuve que les demandeurs d’asile sont 5,1 fois plus criminels que les Néerlandais et cela dans toutes les branches de la criminalité ! Selon le magazine progressiste De Groene Amsterdammer Groningse intriges.», Joeri Boom et Jasper Dik, De Groene Amsterdammer du 27 janvier 2002.] qui pour sa part cite une source anonyme, c’était bien la police qui avait informé le journal Nieuwsblad van het Noorden de la conclusion du rapport. Parce que le rapport avait était négligé, depuis 1999, année de son élaboration. L’autre question qui avait était justement posée par nombre de critiques était sur le tempo de l’affaire, puisque ledit rapport n‘était pas récent mais qu’il a été élaboré durant l’année 1999. Les presque deux ans de confidentialité ne faisaient que remettre en cause l’impartialité et la crédibilité d’un rapport qui pourtant se veut sérieux et savant.

Le rapport avait été élaboré sous la requête du maire Wallage qui voulait en savoir plus sur la réalité de la situation des demandeurs d’asile que ce que lui rapportait la police. Cette dernière réclamait déjà une augmentation du budget afin de pouvoir assurer l’ordre et maîtriser le phénomène criminel causé par les quarante-sept mille asielloos de la région de Groningen. Or, au lieu de faire appel à une instance indépendante pour la réalisation d’une telle enquête, délicate, le maire avait chargé la police-même. Le résultat de l’enquête avait été connu d’avance puisqu’il provenait de cette même institution qui avait intérêt à confirmer l’idée qu’elle se faisait sur les asielloos. Certains disaient que le rapport avait été rédigé avec le dessein de prouver que les asielloos commettaient plus de délits que les non asielloos. Pourtant, et malgré les chiffres inquiétants qu’il citait, comment se faisait-il qu’on ait attendu presque deux ans pour révéler son existence ? «Wallage [ le maire de Groningen] n’a pas publié le rapport en 1999 parce qu’il l’avait jugé peu fiable. S’il avait gardé confidentiel un rapport solidement basé, cela aurait été pour lui un suicide politique. Si le rapport était bon, les causes d’un taux élevé de criminalité auraient été étudiées et une politique aurait été élaborée.»[Ibid.]

L’issue électorale de l’affaire des asielloos était claire. Le maire de Groningen appartenant au parti PVDA – social démocrate – qui pour concurrencer les autres partis du pays, surtout le VVD – droite -, voulait diminuer le nombre des asielloos. Ainsi et dans une tentative désespérée de contenir les réactions hostiles à l’égard des asielloos suscitées par la révélation dans la presse, et pour ne pas être accusé d’avoir été trop indulgent vis-à-vis des criminels d’entre eux, Wallage déclarait dans une interview au journal NCR qu’il était personnellement «pour le renvoi des demandeurs d’asile qui perpètrent des délits criminels. Toutefois, [ il ] pense que cela n’était pas autorisé aux yeux du droit international. Mais il vaut mieux que les procédures d’asiles soient raccourcies. »[«Criminelen AZC’s bestraffen.», NCR du 18 janvier 2001.] Entretenant le secret et insistant pour ne pas publier le rapport, pourtant, le maire confirmait la conclusion de l’enquête : «Les chiffres de Groningen posent un problème sérieux. »[Ibid.] Et tout en négligeant la situation dans laquelle se trouvent les asielloos, surtout ceux qui se retrouvent après des années d’attente à la rue, souvent avec leur famille dont des nourrissons, le maire ajoutait en jetant toute la responsabilité sur eux : «C’est inacceptable. Vous devez attendre de quelqu’un qui a fui son pays vers un autre qui l’a généreusement accueilli de ne pas se rendre coupable de criminalité. Quelqu’un qui vient ici, qui reçoit de quoi manger, qui est servi et protégé n’a donc aucune raison de sortir pour aller voler. »[Ibid.]

Dans la même logique consistant à jeter de l’huile sur le feu de la xénophobie et du rejet des asielloos, et «sans avoir vu l’enquête, et négligeant pour la commodité le point d’interrogation que contenait pourtant le titre du rapport, des parlementaires du VVD [ parti libéral], du PvdA [Parti Du Travail, social-démocrate] et du CDA [chrétien démocrate] ont fait de sévères déclarations : ‘Celui qui profite de notre hospitalité ne doit pas sortir pour aller voler’. ‘Les demandeurs d’asile criminels devront être écartés de la procédure d’asile.’ »[«Groningse intriges.», op, cit.] Prenant le contre-pied de cet acharnement injustifié et presque indigne d’hommes politiques, la parlementaire de la coalition Gauche Verte (GroenLinks), Femke Halsema avait répondu avec rigueur aux déclarations hasardeuses de ses collègues des autres partis : « il est offensant que des parlementaires tirent des jugements politiques sur la base d’un rapport qu’ils ne connaissent pas. Malgré cela, il y avait eu d’étranges déclarations tendancieuses…Vous ne pouvez pas mélanger le droit pénal avec le droit des réfugiés. Si un demandeur d’asile avait été condamné à une peine d’emprisonnement, il devrait durant le temps de sa peine poursuivre sa procédure d’asile. »[Ibid.] Ajoutant : «les données de la recherche sont de toute façon partiales et non scientifiques. C’est l’une des raisons pour laquelle le rapport devrait être publié. Ainsi des scientifiques pourront juger s’il s’agit oui ou non d’un rapport plausible. On ne sait pas quels sont les chiffres qui ont été manipulés. S’agit-il de soupçons ou de condamnations ? La police prend ces deux formes en considération. C’est parce que les demandeurs d’asile vivent dans un milieu contrôlé qu’ils sont souvent pris pour des suspects. »[Ibid.]

Tout en appelant dans son interview avec le journal NCR à entamer un débat national sur le problème de la criminalité sous les asielloos, Wallage, le maire de Groningen, insistait pour garder le rapport secret car, selon lui, sa diffusion endommagerait le déroulement « franc et indépendant » de la recherche. Le rapport même suggérait que «ce fâcheux développement [la stigmatisation des demandeurs d’asile sur la base du rapport] serait renforcé par sa [l’enquête] publication dans les médias. Cela n’est dans l’intérêt de personne. Ce rapport n’était pas non plus destiné à la diffusion, mais exclusivement à l’usage interne. »[D’après les passages cités par Eduard den Hollander in «Criminaliteit onder asielzoekers » Heemland n. 20. Voir http://www.heemland.nl] Or, remarque le magazine De Groene Amsterdammer : «par son scrupuleux attachement à la confidentialité, le débat national qu’il veut entamer ne serait mené que sur la base de racontars. »[«Groningse intriges.», op, cit.] Car, s’indignaient les sceptiques, même au sein de la mairie de Groningen : Comment osait-il faire de graves déclarations sur la base d’un rapport que la confidentialité rendait incontrôlable ?

Une partie de la droite néerlandaise avait accueilli avec soulagement cette opportunité exceptionnelle pour entamer, conclusion du rapport à l’appui, une campagne de désinformation et de diffamation visant à exploiter le sentiment provoqué par le tapage médiatique créé autour de ce rapport ambigu. Ainsi un magazine en ligne aux tendances racistes à peine déguisées, suivant la méthode du pourcentage utilisée dans le rapport, avait même avancé des chiffres extravagants démontrant que les demandeurs d’asile n‘étaient pas comme le suggérait le rapport 5,1 plus criminels que les Hollandais de souche – blancs-, mais 8,98%. L’auteur de l’article démontrait d’une manière ignare que les criminels néerlandais étaient principalement constitués d’allochtones dont une bonne partie était formée de demandeurs d’asiles régularisés. Et pour terminer sa savante analyse il concluait que : « nous pouvons bien tirer une conclusion provisoire, à savoir que les taux de la criminalité chez les demandeurs d’asile (…) est vraisemblablement encore plus élevés que ne le présentent actuellement les chiffres. »[«Criminaliteit onder asielzoekers », Eduard den Hollander, op. Cit.]

Le secret entretenu autour d’un tel rapport avait, dès la publication de sa conclusion, alimenté une fois de plus les soupçons déjà de mise envers les asielloos. La présence de passages inquiétants annonçant l’augmentation des tensions entre les habitants des centres d’asielloos et la population locale avait aggravé l’appréhension et la stigmatisation de ce groupe humain pris en otage entre une législation épuisante, des médias haineux et une opinion publique apeurée. Ainsi le rapport prévenait que : « La croissance de la criminalité commise par les demandeurs d’asile provoque des troubles au sein du voisinage direct des centres de demandeurs d’asile. Ce qui est inquiétant est qu’on a révélé que cela va simplement empirer encore. »[Ibid.] Il était tout à fait normal que le simple citoyen néerlandais soit effrayé s’il entendait le maire de Groningen en personne dire dans son interview que « En général, le nombre de demandeurs d’asile en Groningen qui commettent des délits punissables est fort.»[« Criminelen AZC’s bestraffen », NCR, Op.Cit.] Ceci dit, les hommes politiques, les journalistes et les parlementaires auraient dû être plus vigilants et se poser des questions sur le but de telles déclarations.

Quoi qu’il en soit, la gravité de l’incident et les tensions qu’il a suscitées avaient poussé le ministère de la Justice à publier le rapport. Sa publication qui avait été mal accueillie par le maire, le procureur de Justice et le commissaire général de la police de Groningen, a permis de révéler, entre autres, que la méthode utilisée par l’enquête consistait à comparer un groupe de demandeurs d’asile avec la totalité de la population de Groningen, y compris les bébés et les vieillards. Il n’était pas surprenant que le tableau brossé au terme d’une comparaison absurde ce soit en faveur des habitants de Groningen et au détriment des asielloos. «L’enquête ne se prêtait pas à de telles comparaisons », avait alors remarqué la Secrétaire d’Etat à la Justice Mme Kalsbeek. Selon elle la conclusion que les asielloos étaient cinq fois plus criminels que les Néerlandais ne pouvait pas être tirée d’une telle enquête, non scientifique. Pourtant le parti libéral, le VVD, par la bouche d’un de ses parlementaires, Kamp, insistait pour que le rapport soit pris au sérieux et considéré comme un avertissement quant à la gravité de la situation. Quant au parti démocrate-chrétien, selon l’un de ses élus au Parlement, Wijn, il avait affirmé après la publication du rapport que : « Les chiffres ne mentent pas. Les demandeurs d’asile paraissent être coupables de sérieuses formes de criminalité. Braquages, vol de voiture, cambriolage, et le tout dans une proportion organisée. »[« Conclusie dat asielzoekers crimineler zijn niet te trekken », article paru sur le site du Petit Chateau : http://www.petitchateau.bl]

Une partie indépendante avait été sommée par l’organisation Aide Aux Réfugiés Nederland de donner son avis sur la justesse des conclusions avancées par le rapport et d’enquêter sur la réalité de la criminalité des asielloos à Groningen. Et comme prévu, le résultat de l’enquête indépendante menée par un professeur de criminologie et de droit pénal à l’université de Groningen (Rijksuniversiteit Groningen-RUG) Willem De Haan, avait contesté le résultat de l’enquête de la police. « Présenter la criminalité des demandeurs d’asile dans le cadre du débat public sur l’asile et la politique vis-à-vis des étrangers, comme un problème national à propos duquel nous devons être sérieusement inquiets, semble terriblement exagéré », affirmait le rapport du spécialiste. Contrairement à plusieurs racontars lancés à la légère ici et là par certains politiciens, l’enquête du criminologue n’a pas pu confirmer l’existence d’une certaine forme de criminalité organisée chez les asielloos et ce en dépit des indications non soutenues délivrées par divers commentateurs ou politiciens.

Le rapport avait mis en lumière les conséquences néfastes d’un long séjour au sein d’un centre d’asielloos. Stress et pression psychique pesaient énormément sur le comportement de ces derniers. La difficulté de leur situation socio-économique ne faisait qu’aggraver les épreuves d’une longue oisiveté et d’un sentiment permanent d’insécurité quant à l‘issue de leur demande d’asile. Le rapport estimait que la promiscuité imposée aux asielloos ne pouvait que déboucher sur des querelles et des bagarres inévitablement violentes. D’ailleurs l’enquête avait rapporté un large témoignage sur l’importance de tels incidents sur le phénomène de la violence à l’intérieur des centres. Pour terminer, l’enquête ne pouvait donner aucune réponse à la question si les asielloos étaient plus criminels que les Néerlandais, car la comparaison entre deux groupes vivant dans des situations infiniment distinctes était simplement imprudente.

Plusieurs instances avaient positivement réagi au résultat de cette enquête indépendante et scientifique. L’Aide Aux Réfugiés Nederland en la personne de Nazarski son directeur avait espéré que l’enquête allait mettre un terme à la présentation absurde des asielloos. Aide Aux Réfugiés Nederland « croit que pour résoudre le problème, on devrait désormais tenir compte du trop faible montant du pécule hebdomadaire versé aux demandeurs d’asile pour subvenir à leurs besoins en nourriture. Pour un adulte le montant est aux environs de 23 euros, ce qui constitue selon le NIBUD [Nationaal Instituut voor Budgetvoorlichting] les trois quarts de ce qui est indispensable pour l’approvisionnement en une alimentation consistante. En ce qui concerne les enfants, ils ne reçoivent que le quart du budget minimum prescrit par le NIBUD. »[« Asielzoekers niet crimineler », réaction d’Aide Aux Réfugiés Nederland au rapport De Haan, du 17 octobre 2002.]

Au bout de compte, ces incidents répétés et largement médiatisés avaient banalisé la stigmatisation des asielloos. Tel qui se présentant comme attentif à la sécurité de la population locale, assurait une audience auprès du public au point de se permettre des propos racistes et infondés. Le concept de sécurité l’emportait sur tout autre considérant humanitaire. Cette sécurité ne concernerait que les populations locales et les nantis, non les plus faibles, ceux qui se situent en dehors des lois. Ce fut la première leçon assénée par ce début de siècle qu’il faut retenir car elle va dominer presque tous les débats.

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