Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

6ème chapitre

Borj Erroumi XL

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Hakim avait travaillé au café du centre des asielloos comme serveur. Il en retirait dix euros par semaine, ce qui lui permettait d’acheter de temps en temps une revue ou un journal étranger. Il y avait maintenant cinq mois qu’il était arrivé aux Pays-Bas et il n’avait retenu qu’une dizaine de mots néerlandais. Bien qu’il ressente une certaine aversion à l’égard de la langue du pays, il avait tout de même décidé de suivre les cours au sein de l’école du centre. Entre le café, les locaux de l’école, la télévision, le centre ville et le vélo, Hakim passait ses journées. A la mi-mai, il avait reçu la première réponse à sa demande d’asile. Comme il l’avait prévu, elle était négative. C’était une règle quasi-générale. Chaque asielloos ou presque recevait une première puis une deuxième réponse négative. Il faut attendre de passer devant le tribunal ; ce n’est qu’à cette étape de la procédure que les asielloos espéraient voir leur dossier étudié objectivement par une partie indépendante et non par les services de l’immigration qui ne font que combattre les flux migratoires où les asielloos détiennent la part du lion.

La mauvaise nouvelle n’avait pas surpris notre ami, il s’attendait à cela. Cependant il avait accusé le coup et avait eu même envie de plier bagages et de partir, de nouveau, vers un autre pays. S’il avait eu vingt ans, il n’aurait certainement jamais hésité à décamper. C’était comme s’il était senti vieilli, alourdi par l’âge, le changement des lieux de résidence, de lits et des entourages. Cette fois, il avait décidé de rester, d’épuiser sa chance ou, selon l’adage tunisien, de « suivre le voleur jusqu’au seuil de sa maison. » Il ne sortirait des Pays-Bas qu’après avoir terminé la procédure. Trois, cinq, dix ans, peu importe. Il finirait par apprendre la langue, par se faire des amis et par trouver son coin à lui. Qui sait !

Un jour en sortant du bureau du job center où il avait eu un entretien avec le responsable sur son travail, il aperçut, suspendue au mur, une petite photo d’un petit bateau à voile à bord duquel était un groupe d’asielloos originaires du centre de Heerenveen. Comme il était un adorateur de bateaux, il questionna le responsable sur le genre du voilier.

  • C’est un BM’er [Abréviation de Bergummermeer. Appellation que donnent les Néerlandais de Friesland à un petit voilier en bois originaire de Bergum, au Friesland sud. ] lui avait lancé l’homme, lui-même marin, en ajoutant avec un ton étonné : c’est la première fois qu’un asielloos me pose cette question. As-tu une idée sur les bateaux à voile ?
  • Un peu, lança Hakim avec modestie, j’ai fait de la voile pendant plusieurs années, c’est mon sport préféré. Je viens aussi d’une ville de marins, j’étais moi-même un moniteur de voile.
  • Tu sais faire de la voile ! Sur quel genre de bateau ?
  • J’ai commencé comme presque tout le monde sur un Optimist, puis je me suis spécialisé dans le Vaurien. Mais je fais aussi de la planche à voile, du Laser, et toutes sortes de petits bateaux.
  • C’est bien, je n’ai jamais rencontré un asielloos qui fait de la voile. Es-tu encore intéressé par la navigation, ici en Friesland ?
  • Absolument, sans aucun doute et même sans gilet de sauvetage, sans vent, sans gouvernail, peu importent les conditions, tout plutôt que l’ambiance inhumaine dans laquelle je suis confiné.
  • Promis, j’ai un ami qui est directeur d’une auberge de jeunesse qui offre plusieurs activités nautiques. Il a toujours besoin de marins. Je te le ferai savoir. Mais à part le français, parles-tu allemand ou anglais, parce que la plupart du travail se fait avec des touristes Allemands, Belges et bien sur Néerlandais.
  • Je parle anglais mai pas allemand, fit Hakim avec zèle.
  • Tu l’apprendras à force de l‘entendre parler, je pense qu’avec ton français et ton anglais tu t’en sortiras.
  • J’espère, oui !
  • Ok , c’est promis, je réglerai cette affaire, compte sur moi, lança-t-il en souriant gracieusement à Hakim.
  • Merci d’avance, tu me feras vraiment plaisir. Car je crève ici, je commence à pourrir, lança Hakim désespérement, mais sur un ton satirique.

Hakim n’avait eu que deux jours pour rêver de cette nouvelle aventure qu’un simple regard fortuit, jeté sur une photo anodine, allait provoquer. Le troisième jour, l’homme en question était venu chercher Hakim pour le conduire personnellement vers un beau petit village au milieu de la province de Friesland, à une quinzaine de kilomètres de Heerenveen : Grou. Son charme marin, typiquement Fries en avait fait un village touristique envahi par les Allemands où ils possédaient leurs bateaux ou yachts. En dehors de la saison estivale, Grou était un coin pour les Grousters, où les mêmes visages se croisaient chaque jour, chaque semaine et à longueur d’année. En été, il y avait plus de mouvement. La saison touristique amenait au village des voiliers pleins de nouveaux visages, d’activités, de festivités, de manèges, de nouvelles formes d’ivresse et les passions du summer love. A Grou se déroulait aussi le départ de la célèbre régate annuelle Skûtjesilen opposant les Skûtjes de toute la province de Friesland. C’était l’un des plus importants événements sportifs de l’été. On venait de partout suivre cette régate et admirer les Skûtjes, ces voiliers d’un autre âge.

L’auberge de jeunesse était au centre du village, dans un endroit banal. De l’extérieur on n’apercevait rien, aucune activité. A l’intérieur, le couloir, le hall, le bar étaient bondés de jeunes garçons et de jeunes filles. La partie arrière de l’auberge donnait sur une terrasse et un quai au bord d’un canal menant au lac de Grou, le Pikmeer. Là, encore d’autres groupes qui attendaient de débarquer sur des voiliers de type valk et praam. Loin de l’ambiance du centre des asielloos, ici la vie avait une toute autre couleur. Les individus étaient plus à l’aise, leurs vêtements plus chers, leurs cheveux et leur peau plus clairs. Il y avait tous les ingrédients d’une ambiance de plaisance et de jouissance, malgré cela, les sourires n’étaient pas aussi lumineux que chez les peuples du sud, pourtant malmenés par la misère. Ici on n’entendait que rarement les éclats de rire torrides et le délire fou et indifférent des jeunes Africains ou Arabes. Les jeunes garçons avaient un tempérament froid. Ils ne s’intéressaient que peu aux jeunes filles, pourtant belles et séduisantes. Certains bâillaient encore sous l’influence de la bière de la veille, d’autres envisageaient d’aller rouler un joint de haschich avant l’arrivée de leurs professeurs, d’autres embêtaient les canes et les canards qui remplissaient déjà le canal adjacent.

L’embarquement prenait du temps, les marins devaient préparer leur voilier, hisser les voiles, expliquer aux jeunes les règlements élémentaires de sécurité et de navigation, les aider à mettre le gilet de sauvetage. Puis, ils roulaient leur dernière cigarette en écoutant au programme de la journée annoncé par le chef-marin. Pendant ce temps il y avait toujours parmi les jeunes ceux qui n’ont jamais fait de la voile, ceux qui hésitaient à embarquer, ceux qui faisaient la gueule ou fuyaient simplement les lieux. Avec leur départ, venait le tour de ceux qui allaient faire du canot. Il fallait leur expliquer comment faire aborder un canot, leur faire une petite démonstration sur la technique de la rame, de la stabilité et les mesures de sécurité en cas de retournement ou de passage de bateau. De l’autre côté de l’auberge c’était au tour de ceux qui allaient faire une journée de vélo et ceux qui devaient embarquer depuis le port de Anja où se trouvait le plus grand nombre de voiliers. Après le départ de tous les groupes un calme absolu s’abattait sur l’auberge. Le personnel en profitait alors pour prendre sa pause de dix heures.

Hakim, après avoir été présenté au responsable de l’auberge, avait été pris en charge par un marin, un Friese jonge (un jeune Fries) qui allait devenir un ami de notre Tunisien. Hakim débarqua avec lui à bord d’un Praam, un bateau autrefois destiné au transport des vaches entres les fermes de Friesland. A bord il y avait avec eux une douzaine de jeunes vacanciers allemands. Cet après-midi, Hakim devrait être soumis à une sorte de test pour savoir s’il était bien capable de naviguer. Il serait appelé à naviguer sur un petit voilier, un valk, en compagnie d’un autre skipper qui devrait statuer sur les capacités du jeune Tunisien. Ce dernier, qui n’avait pas navigué depuis quelques années, n’était pas stressé de cet examen. Bien qu’il savait que chaque bateau avait son caractère, ses astuces et ses détails, Hakim était sûr de lui, il savait tenir la barre. C’était l’une des choses qu’il maîtrisait depuis son enfance. De plus, il ne s’agissait que de lacs et des canaux. Le vent n’était pas violent comme le mistral méditerranéen ; quant aux vagues, elles étaient moins houleuses que celles du littoral bizertin.

Sur le chemin du retour vers le port d’Anja à Grou, Hakim avait pris la barre. Il se sentit projeté vers son enfance lorsqu’il jonglait sur le Vaurien de son club nautique bizertin. Il n’avait pas perdu le réflexe, ni même sa façon de déjouer les vagues avec son coup de barre succinct, ses remontées au vent constantes, ses empannages élégants. Il ne manquait au bateau que des sangles pour bien sortir au rappel. Et c’était sa première difficulté avec ce genre de bateau. Le valk n’avait pas de dérive, mais une quille et ne disposait d’aucune sangle pour le maintenir en aplomb. Il lui fallut un bon moment pour comprendre comment le maîtriser dans les allures du près et du travers. Il avait aussi beaucoup appris des autres marins, en les questionnant ou simplement en les observant pour arriver enfin à maîtriser relativement le valk et le BM’er. Le compagnon de Hakim et les autres marins étaient satisfaits de sa navigation. Ils avaient reconnu ses qualités de marin de mer et non d’eau douce. Ils apprécièrent aussi la rapidité de sa remise à niveau. Il ne lui fallut que quelque mois pour apprendre par cœur les termes indispensables de la navigation, les allures, les amures et les articles du bateau. C’était donc un nouvel apprentissage de la voile, lui qui avait fait ses premières classes en français, devrait recommencer en néerlandais, qui était indéniablement l’une des principales langues du monde de la navigation. Hakim avait eu beaucoup de difficultés à naviguer dans les canaux et les lacs qui devenaient parfois pleins à craquer de voiliers, de bateaux de plaisances et de bateaux de marchandises. Contrairement à la navigation en mer où on n’était gêné par personne, ici il fallait toujours être aux aguets, donner la place à autrui, apprendre les règlements, apprendre comment entrer et comment sortir d’un port, comment naviguer dans un canal à côté de gros chalutiers, comment faire abaisser le mât pour passer les divers ponts de Friesland. Tout était nouveau pour Hakim qui n’était habitué qu’à une navigation primitive en pleine mer sans canaux, ni ponts, ni ports. A Bizerte et dans les autres villes côtières de la Tunisie où Hakim avait navigué, il y avait un vent fort, une vaste mer houleuse, et une large plage. A Bizerte on peut devenir un bon marin, mais jamais un bon connaisseur du monde marin ; cette culture était malheureusement non entretenue, voire même agonisante.

Le travail consistait à naviguer jusqu’à une heure de l’après-midi avec un groupe de jeunes vers l’un des cafés-restaurants des environs, selon la direction du vent, mais généralement le choix était entre le beau café-restaurant Trye Hûs ou ceux de Ernewaarde et de Akkrum. Là, si le temps était ensoleillé les groupes se dispersaient sur les terrasses ou sur le gazon. Après le déjeuner, on prenait le chemin du retour par d’autres canaux. A cinq heures de l’après-midi les voiliers devraient être amarrés au port de Anja à Grou. Au bout d’une demi-heure, les marins retournaient au bar de l’auberge, chacun recevait cinq jetons pour une consommation gratuite au bar. Là ils se regroupaient pour se raconter les plus drôles histoires survenues durant la journée, buvaient généralement quelques tasses de café et si le temps était chaud, c’était les bières Grolsch qui se chargeaient de rafraîchir les gorges assoiffées. A six heures tout ce monde allait se retrouver dans les grandes salles à manger pour le dîner. Les marins eux avaient leurs tables. Le dîner commençait avec des prières, quelques instants de silence et plusieurs bâillements ici et là de jeunes impatients au ventre creux. Après le dîner, on se dispersait, chacun dans sa direction. Les jeunes envahissaient le village, d’autres se réfugiaient dans le parc et les coins discrets du village pour fumer quelques joints de cannabis. Quant aux marins, certains rentraient chez eux, d’autres qui logeaient dans la maison des marins située dans le complexe de l’auberge, se dispersaient pour revenir arroser leur soirée de bières.

A dix heures débutait la séance quotidienne du disco, de la danse, de la drague, et c’était le paradis des adolescents et des jeunes. Les jeunes filles descendaient de leur chambre maquillées comme des dames, les garçons faisaient tout pour détourner les règles strictes du bar interdisant la vente d’alcool aux moins de dix-huit ans. Pendant ce temps, les plus âgés, dont les marins, entamaient leur parcours vers l’ivresse. Ils se racontaient encore des histoires sensées, dispensant autant d’allégresse et de quiétude. On se racontait des blagues et on faisait semblant d’écouter son compagnon tout en jetant des yeux flirteurs sur les demoiselles des alentours. A midi on fermait les portes, et on envoyait les ados à leur chambre. Les plus paumés parmi les jeunes refusaient souvent d’aller se coucher. Des coups de gueule explosaient d’un temps à autre, des parties de cache-cache entre les responsables des groupes et les plus réticents des garçons et filles en quête de passion et d’aventure. Au bout de quelques temps on ne retrouvait autour du bar que les plus de dix-huit ans, les marins, le personnel et quelques responsables de groupes. C’était le temps de la vraie ivresse, des tournées gratuites, de la musique douce, et des histoires les plus drôles.

Généralement, comme partout au monde, les marins sont connus pour être des buveurs. De bouteille en bouteille, ils avalaient la bière comme s’ils buvaient de l’eau. D’une minute à l’autre ils consommaient autre chose, pour mieux s’intégrer dans l’ivresse. Un vin fort, un cocktail coloré à l’air innocent mais traître, un petit verre de Berenburg, cet apéritif fries qui coule comme la lave. Lorsqu’ils commençaient vraiment à se sentir ivres, ils entreprenaient le pèlerinage quotidien vers le bierhalle, un bar au centre de Grou. Comme la majorité des bars néerlandais (kroeg), c’est la couleur sombre du bois et du parquet, l’odeur de la bière et du tabac à rouler, les éclats de rires graves, les moustaches et les lèvres émoussées de bière, les tournées imprévues et les verres et les bouteilles qui arrivaient de tous les sens. Cette séance durait jusqu’à quatre heures du matin, quand, comme des oiseaux aux ailes brisées, les quelques marins survivants regagnaient le bar de l’auberge. Maîtrisant leur ivresse pour ne pas réveiller les résidents, ils s’accoudaient au point de dormir sur le bar, et, rebelote, bière après bière, cigarette après cigarette, bière après bière et comme cadeau de la maison une soucoupe de cacahuètes pour mieux altérer le goût de l’ivresse. Parfois, lorsqu’il faisait vraiment beau, ils prenaient le Praam, une caisse de bière et ils naviguaient vers le lac de Grou, le Pikmeer.

Là il s’agissait d’une toute autre dimension de l’ivresse, une étape entre le vertige, et le plaisir et tout près de l’extase. Lorsqu’en levant la tête pour boire à la bouteille, on n’apercevait que trois choses sublimes qui, comme les ornements d’une fable, donnaient à l’exaltation une saveur d’aventure : la lampe au bout du mât qui se balançait, les étoiles qui brillaient et les voiles qui vacillaient paisiblement. Il ne manquait pour avoir le vent de l’exaltation en poupe que quelques joints de marihuana. Et aux Pays-Bas, tant que les fumeurs existaient, leur petit sachet de cannabis et leur papier à rouler faisaient partie des affaires personnelles, à côté du porte-monnaie. Et chaque occasion avait sa variété de cannabis : afghan, libanais, marocain, thaïlandais, etc. Comme le veut la mondialisation, le cannabis arrive des quatre coins du monde. Dans ce fief de la drogue douce et autres, les produits affluent de tout part vers les coffee shop du pays pour en construire une exposition mondiale de cannabis, un fief du multiculturalisme narcotique, l’aile la plus réussie de la vie multiculturelle néerlandaise.

Ce n’est qu’à cinq heures du matin que les marins les plus alcoolisés allaient se coucher avec en tête le plan de se réveiller à huit heures, de prendre le petit déjeuner et de s’embarquer sur un voilier pour un nouveau jour de navigation, suivi d’une nouvelle nuit d’ivresse. Un rythme de fou, ensorcelant pour ceux qui cherchent l’évasion. On ne comptait plus le temps, ni les amours, ni les jours vécus, ni les bières consommées, ni les joints consumés. Un monde où le nombre n’existait plus et où il est aberrant de savoir où, quand et pourquoi il faut s’arrêter. Un monde de paradis artificiels comme l’avait décrit un jour Baudelaire. Une ivresse qui se transformait souvent en vomissement, en mal de tête et en gueule de bois. Seule la quête du bonheur et du plaisir était belle, mais le sens que donnaient le vin et la drogue au bonheur humain était très court, éphémère, et devenait avec l’âge destructeur. Un bonheur autophage qui finissait par se dévorer et avec lui la lucidité, la dignité et les capacités mentales et physiques, au point qu’on ne pouvait plus concevoir un vrai plaisir ni passer de bons moment sans utiliser les ingrédients des paradis artificiels.

Et c’était bien dans cette atmosphère que Hakim venait de pénétrer. Lui qui venait d’arriver de la république islamique, de la pitié et l’abstinence, s’était retrouvé seul au milieu d’un monde qui avait suscité sa curiosité. De la sorte, il avait entammé une nouvelle période de sa vie aux Pays-Bas comme un skipper à raison de douze euros par jour. Il pouvait gagner par semaine le double de l’allocation qu’il recevait de l’organe d’accueil des asielloos. C’était pour notre ami un argent de poche extra qui lui permettait de mieux vivre mais surtout de s’intégrer à ce nouvel environnement. Les marins ainsi que le personnel de l’auberge avaient accepté la présence de Hakim, l’asielloos, parmi eux. Il y avait toujours parmi les marins une sorte de solidarité qui dépassait les barrières des langues et des cultures. Ils lui ont appris beaucoup de trucs, l’ont considéré comme un ami à part entière, et, en dehors de la saison estivale ils l’ont aidé à trouver un boulot au noir. De la navigation à la boulangerie, de la restauration à la plonge, de la peinture à l’entretien des bateaux, Hakim avait travaillé partout en Friesland. Il s’était fait de bons amis, avait appris à parler la langue et surtout avait enrichi sa connaissance du monde de la voile, cet art qu’il adorait depuis sa jeune enfance. C’était le premier vrai contact de Hakim avec les Néerlandais en dehors des murs du centre des asielloos. Hakim avait passé deux saisons de navigation dans ce village. Il ne retournait au centre de Heerenveen que pour le pointage hebdomadaire ou s’il n’y avait rien à faire à l’auberge. Et c’était l’une des plus belles périodes qu’il avait vécue aux Pays-Bas, avec de bons amis et une histoire d’amour passionnante, commencée sur un bateau, avec une jeune fille qui était aussi marin.

Mais il y avait toujours et partout des gens dont l’attitude à l’égard des asielloos était empreinte de rejet et de racisme. L’auberge comptait ainsi ses éléments racistes composés exclusivement d’un groupe de jeunes instructeurs et membres du club de voile issus de la classe nantie de la Hollande. Ils ne s’habillaient qu’en Gaastra, ne buvaient que de la bière Grolsch et se considéraient comme les héritiers de la race des nobles marins bourgeois. S’efforçant de paraître spontanés et cool, ils se laissaient trahir par leur manière d’ordonner leurs cheveux, par leur parler délicat, et leur caractère infantile. Indéniablement, ils n’étaient pas tous racistes ou puérils, puisqu’il y avait parmi eux de superbes jeunes gentils et mûrs qui semblaient sincères. C’était avec eux que Hakim avait aussi noué et dès le début de son entrée à l’auberge une relation courtoise. Le reste du groupe des instructeurs avait une attitude arrogante même vis-à-vis des autres marins hollandais de l’auberge. Et c’était ce groupe qui avait tout fait pour chasser Hakim de l’auberge. Ils n’avaient pas accepté de le voir loger avec eux dans la maison, de le voir naviguer, de le voir fréquenter des filles et avoir des amis. Mais leurs combines s’étaient heurtées à la solidarité des autres marins, surtout ceux originaires de Friesland, qui étaient les plus spontanés et les plus amicaux avec Hakim. Et c’était grâce à ces derniers et aux personnels de l’auberge que le jeune asielloos avait réussi à résister à ce côté méchant et intolérant de ce groupe de filles et garçons dont le chanteur belge Jacques Brel avait décrit un jour le snobisme maladif dans sa belle chanson Nuttelozen van de nacht (les paumés du petit-matin) : «Elles elles ont de l’arrogance / des filles qui ont de la poitrine / Eux ils ont cette assurance / des hommes dont ont devine / que le papa a eu de la chance. »

La navigation en Friesland avait un tout autre charme, unique en son genre. C’était peut-être l’unique place au monde où on pouvait naviguer en traversant les canaux séparant les pâturages. Le panorama insolite d’une terre qui s’étend comme un tapis verdoyant contrastait joliment avec le brun des voiles des imposants bateaux Skûtjes. Sur ces eaux que les Néerlandais savaient gérer comme personne, on découvrait un autre art que ce peuple nordique maîtrisait, la construction esthétique des bateaux : la beauté captivante des Lemster Aak, l’aisance des Praams, la commodité et la simplicité du Jol ou les Zeeverkenner destiné aux scouts marins, l’élégance du Fries Jacht et du Boeier et plein d’autres sortes de voiliers originaires de cette province qu’est la Friesland. On ne demande pas à un Fries s’il sait naviguer, on lui demande d’enseigner la navigation, la confection des voiles, la fabrication et l’entretien des bateaux. C’était incroyable comment ils maîtrisaient l’art de la construction navale. Les siècles d’histoire de navigation où les bateaux à voile étaient l’unique moyen de transport avaient certes affiné ce talent.

Jadis, ils transportaient toutes sortes de marchandises sur les bateaux à voile, des denrées alimentaires jusqu’aux vaches. C’était pour cette raison qu’au cœur même de presque toutes les villes néerlandaises on creusait des canaux pour l’acheminement des marchandises à bord des bateaux. Pour Hakim c’était un plaisir d’admirer cette richesse en savoir marin. Tout était beau, parfait, à sa place, surtout les articles en bois, les mâts, les bômes, les cornes, les dérives, les poulies…etc. C’est vraiment un tableau magique que de voir un groupe de grands Skûtjes navigant entre les prairies au coucher du soleil, agitant et remuant l’eau tel un bulldozer qui remuait la terre, ou de passer tout près d’un Lemster Aak dont la blancheur de la coque et le vernis de ses articles faisaient une oeuvre d’art enivrante. Seule la couleur brunâtre de l’eau trouble des lacs de Friesland rompait le charme de l’environnement. Pour Hakim, habitué à nager en eau limpide et glaciale de la méditerranée, il n’était pas question d’envisager un seul plongeon. La profondeur non plus n’inspirait aucune confiance, surtout pour un étranger. Pourtant, lorsque la chaleur s’abattait sur la Friesland, on n’avait d’autre choix que de se jeter à l’eau.

Remarquant la passion qu’avaient les Néerlandais pour la navigation, leur milieu, l’entretien des bateaux, Hakim comparait ce qu’il voyait avec son pays. Faute de moyen et de créativité, mais surtout de volonté, autant publique que privée, en Tunisie on n’a pas su exploiter à merveille les centaines de kilomètres de côtes. D’ailleurs la nature tunisienne est abandonnée. Qui des Tunisiens, à l’exception des jeunes scouts, a profité des belles forêts du nord tunisien, du désert magnifique du sud, des hauteurs charmantes du nord-oust, de la belle île de la Galite, de Djerba ou de Kerkennah. En Tunisie, et cette remarque est aussi valable pour le reste du monde arabe, les populations ne vivent pas en harmonie avec leur milieu naturel, pourtant riche et magnifique. Seuls les touristes savent contre un prix bas profiter des richesses naturelles de la Tunisie. Quant au peuple, il préfère passer sa vie dans les cafés à respirer un nuage de fumée de cigarette que de se promener un après-midi dans les forêts des environs ou visiter une fois le désert. Cette mauvaise habitude ne peut pas s’expliquer par le seul manque de moyens, car la culture est aussi responsable du cloisonnement des femmes à la maison et des jeunes sur les trottoirs ou les terrasses des cafés. Savoir apprécier la nature, la rechercher et la protéger est aussi un moyen indispensable dans le processus de l’adoucissement des mœurs. L’éducation, la culture et la morale s’avèrent incapables à elles seules d’adoucir les mœurs d’un peuple s’il ne s’intègre pas dans son milieu naturel. Certes, les mentalités sont en train d’évoluer, mais, malheureusement, cela ne touche qu’une frange limitée de la société surtout au sein de la classe riche dotée de moyens.

6

Retournant un jour au centre des asielloos, Hakim tomba sur une lettre d’information de la direction du centre le sommant de quitter sa chambre le lendemain pour aller vivre dans un autre centre, celui de Delfzijl, une ville à l’extrême nord-est des Pays-Bas, tout près de la frontière allemande. Hakim n’en crut pas ses yeux, pourquoi lui, et, qu’avait-il fait de méchant ! A la réception où il s’était rendu pour s’informer et, à l’occasion, laissé exploser sa colère, on l’informa qu’il n’était pas le seul à être assujetti à cette mesure. Une centaine d’asielloos devrait laisser leur place à des mineurs qui auront dorénavant la priorité et toute l’attention du centre de Heerenveen. Ce qui irrita Hakim était le fait d’être le seul à se voir contraint de partir vers ce coin désertique des Pays-Bas. Cet ordre autoritaire, donné sans aucun préavis, chamboulait ses projets et la vie normale qu’il venait juste d’entamer en Friesland. On l’avait même menacé au niveau de sa demande d’asile : on arrêterait de lui verser son pécule s’il ne se pliait pas à cette mesure. Comme toute personne dans sa situation, où le droit était plus un instrument de dissuasion que de protection, il avait deux alternatives : ou bien choisir le chemin de la rébellion et encourir ses conséquences, ou bien se soumettre à la vindicte de cette vie servile et avaler ses humiliations jusqu’à l’amélioration de son sort. Hakim ne pouvait pas négliger sa situation d’asielloos. Il avait tellement envie de défier le système, de cracher sur le vilain visage de la gestion du malheur humain, de pisser comme un ivre mort sur le livre des lois et des législations qui voulaient l’aliéner. Mais il ne pouvait courir le risque d’être définitivement exclu de la procédure, de sombrer dans la clandestinité et de se voir un jour expulsé vers la Tunisie. C’était bien cette menace collée à sa pensée qui l’avait engrené et contraint à accepter ce nouveau transfert à Delfzijl.

Il lui fallut prendre trois trains et un bus pour se retrouver en face de deux bateaux transformés en dortoirs. Le centre des asielloos de Delfzijl était en fait deux grands bateaux, attachés au fond d’un canal qui traversait la zone industrielle de cette ville. Sa pièce, il devait la partager avec trois autres jeunes : un Chinois, un Soudanais et un Kurde ; un vrai cocktail exotique ! L’anti-chambre où quatre armoires, des toilettes et un lavabo étaient avarement aménagés, donnait sur une pièce où deux rangées de deux lits, l’une à droite et l’autre à gauche, une table à manger, quatre chaises et une télévision avaient l’air de souffrir plus que les résidents-même de cette étroitesse. Et, c’était l’espace que Hakim devait partager avec ces trois nouveaux compagnons. La fenêtre donnait sur un canal, où de l’autre rive, un chantier marin démarrait ses machines à sept heures du matin. Dans ce petit monde situé à l’ombre de la réalité, il n’y avait pas d’autres choix, il fallait bien se réveiller pour ne rien faire, c’est-à-dire se réveiller pour regarder la télévision. Les cloisons qui séparaient les pièces étaient du simple contreplaqué qui rapportaient ce qui se passait dans l’étage. Tout ce qui se passait à bord faisait échos sur l’oreiller. Les rires, les pleurs, les bagarres, les gémissements, les discussions, les foulées dans le couloir, les bruits des toilettes, des ustensiles de cuisine, le craquement des portes, le crissement des lits, le son des télévisions. A cela s’ajoutaient les bruits des bateaux qui passaient en affolant dans leur parcours les canards et les oiseaux du canal. Dans ce genre de lieu on ne savait plus si on est en état de réveil ou de somnolence, si les bruits qu’on entendait étaient le produit de l’imagination ou venaient vraiment de l’extérieur, s’il fallait attendre l’aboutissement de la demande d’asile ou attendre la folie.

Et puis où pouvait aller l’asielloos dans ce Delfzijl ? Les bateaux étaient à une demi-heure de marche du centre ville et dix minutes par bus. Mais certains chauffeurs de la compagnie brûlaient simplement la station du centre négligeant cette « poussière d’individus » indésirables. Quant à Groningen la belle ville nordique qui pourtant était à une heure de trajet, ce n’était pas à la portée des asielloos qui préféraient s’approvisionner en nourriture ou en marihuana que de s’offrir le luxe d’un billet aller-retour. Les asielloos étaient pourtant libres, ils pouvaient aller où ils voulaient. Ils pouvaient même planer, se jeter dans l’eau glaciale du canal, sombrer dans la folie ou dans la criminalité, abandonner la procédure, patienter, espérer, rêver. Ils avaient plein de choix, ils étaient des êtres libres, entièrement libres, comme les centaines de millions de misérables au sud, comme les enfants irakiens, comme les jeunes Palestiniens, comme les séropositifs, les affamés et les enfant-soldats de l’Afrique. Tous ces êtres ne sont-ils pas libres ? Les asielloos l’étaient, à leur manière.

Hakim aussi était libre. Dès son entrée dans la pièce, il n’a même pas sorti ses affaires de son sac à dos pour les ranger comme d’habitude dans cette armoire métallique de couleur grise. A part le bonjour, il n’avait pas dit un seul mot à ses trois nouveaux «codétenus». Eux non plus n’avaient manifesté aucune envie de lui adresser la parole, ils étaient occupés à ne rien faire, recroquevillés sur eux-même comme s’ils se défendaient contre ce monde extérieur et tout ce qu’il pouvait leur amener, dont ce nouveau surgissant. Ils étaient sûrs que cet asielloos qui venait d’entrer dans leur monde atomique pour l’atomiser d’avantage n’était qu’un malheureux qui n’avait rien d’autre à rajouter à leur quotidien que du malheur ; autant le négliger et avec lui sa peine. Hakim avait reçu amicalement cette froideur spontanée. Il savait qu’il ne s’agissait ni d’affront ni le signe qu’il était malvenu. Hakim n’avait prêté aucune attention à ce petit détail ; il avait la tête ailleurs. Il avait décidé de passer cette nuit et de répartir le lendemain, n’importe où, n’importe comment. Il ne resterait ni dans ce lit, ni dans cette pièce, ni au bord du bateau, ni dans cette ville. C’était la décision qu’il avait prise lorsqu’il était en train de gravir l’escalier du bateau vers le premier étage où il venait d’être affecté. Quand de la fenêtre de cette quasi cellule il aperçut le chantier d’en face plein de fer, de grues et d’une sérieuse promesse de vacarme, sans y penser, il récita deux vers de Charles Baudelaire qui affleurèrent à sa tête : «Emporte-moi wagon ! Enlève-moi frégate ! / Loin ! loin ! Ici la boue est faite de nos pleurs ! » Puis, avec un sourire confiant et sur un ton ironique, il ajouta, dans un anglais grave, à l’adresse des trois jeunes scotchés à la télévision : « Ne vous inquiétez pas ! Demain, demain matin, tôt avec la rosée du matin, je repartirai de cette porte-là, celle d’où je venais d’entrer ! je ne reviendrai plus ! Plus jamais ! Vous feriez mieux de partager l’air de cette chambre entre vous trois, il est à peine suffisant pour une personne, que dire pour quatre. Allez bonsoir. » Sans lui répondre, ils avaient tous l’air de vouloir comme lui quitter ce bateau sous embargo, cette pièce assiégée, ces lits devenus l’arène de leur vie, cette télévision infatigable et leur destin qui ne leur a jamais appartenu. Eux aussi avaient envie de rêver comme Hakim de ce beau demain matin qui éliminerait ce présent vide de sens et de vie.

Hakim avait programmé de se réveiller à neuf heures. Or, sur ce bateau on ne se réveillait pas, on est réveillé par une sorte de bruit qui grouille de toute part, comme si on était placé au milieu d’un chantier. Ainsi, Hakim fut réveillé à sept heures. Sans faire de bruit, qui d’ailleurs existait sans le sien, il ramassa son sac à dos et descendit à pied jusqu’à la gare où il prit le premier train à destination de Groningen. Delfzijl était derrière son dos. Elle faisait partie d’un passé qui n’avait duré qu’une nuit, pas plus, et, elle ne devrait plus ressurgir dans son futur. Notre ami avait épargné de son travail en Friesland une somme d’argent lui permettant de bouger, le temps de se bâtir une autre situation et de se procurer un autre travail au noir. Suite à la première réponse négative à sa demande d’asile, il avait le droit de quitter le centre pour résider ailleurs s’il parvenait à trouver un lieu de résidence. Il pourrait ainsi profiter des quarante euros extra, que versait hebdomadairement le COA à ceux qui choisissaient de vivre en dehors des centres, pour louer une chambre. Cette mesure exceptionnelle, le ZZA ou (Zelf Zorg Arrangement), qui visait à pallier le manque de place dans les centres n’était applicable qu’à ceux qui avaient reçu une première réponse négative avec la présentation d’une promesse de location et d’une prise en charge par un médecin. Toutefois, Hakim serait obligé de se présenter au pointage hebdomadaire à Delfzijl, peu importe le lieu de sa résidence, même s’il devait traverser tous les Pays-Bas d’un bout à l’autre.

Avant de descendre à La Haye, Hakim contacta l’amie hollandaise avec qui il avait travaillé à l’auberge de Grou. Il lui présenta la situation et lui demanda de l’accueillir temporairement, le temps de louer une chambre. Ladite fille, qui vivait seule à la Haye où elle étudiait, avait eu, durant les deux saisons estivales, de très intéressantes discussions avec Hakim. Les deux jeunes, malgré les différences culturelles et autres qui les séparaient, avaient plusieurs choses en commun : l’amour de la voile et de la révolte, un antiaméricanisme résolu, et surtout les prémices d’une histoire d’amour qui avait déjà commencé à chavirer leurs cœurs et qui avait débuté sur un voilier. Sans la moindre hésitation, elle accueillit la requête de Hakim avec plaisir. Ainsi, ils se fixèrent un rendez-vous l’après-midi même à la station centrale de La Haye.

Vivre ensemble avec une fille en dehors du cadre du mariage est selon l’islam illicite. Si on ajoutait à cela la petitesse du studio où ce couple comptait cohabiter, avec son unique chambre à coucher sa minuscule antichambre où Hakim était invité à s’installer, ils ne pouvaient échapper à la promiscuité. Hakim avait pensé au mariage de plaisir qui, selon la doctrine chiite, lui permettrait de résoudre ce problème et de vivre même une intimité avec la jeune fille. Il lui fallut deux heures pour lui expliquer l’histoire puis la convaincre d’acquiescer. De son côté, elle n’avait de compte à rendre à personne, ni à Dieu ni à ses parents, elle était libre de disposer de son corps. Seul le contrat de la passion et de l’amour faisait autorité sur elle, le reste, les obligations religieuses, le contrôle social, le poids des traditions et la pression familiale n’existaient pas dans son univers.

Pour Hakim, ce contrat de mariage temporaire qu’il venait de conclure avec elle n’était pas son premier. Il en avait déjà fait l’expérience avec de jeunes filles tunisiennes. Le sunnisme quant à lui, à l’exception de l’avis juridique d’un savant tunisien, Mohamed Tahar Ben Achour, qui avait consacré un passage au sujet du mariage de plaisir dans son livre At-Tahrir W-at-Tanwir où il l’autorisait sous certaines conditions, ne présente aucune solution au problème de la sexualité. Seule une recommandation de jeûne, destinée à refouler les pulsions sexuelles et une certaine tolérance très timide, par seulement un des quatre Imams, de la masturbation, étaient présentées comme remède provisoire. Le problème de la sexualité, particulièrement sous les jeunes, est l’un des échecs les plus cuisants de la version de l’islam présentée par les oulémas et les islamistes en général, qui hésitent encore à voir la gravité de la situation dans laquelle évoluent la majeure partie de la population musulmane. Pour Hakim, comme pour beaucoup d’autres islamistes qui n’avaient eu ni le temps ni les moyens de se marier officiellement, le mariage de plaisir restait l’issue la plus clémente aux frustrations quotidiennes imposées par le célibat.

Il lui a suffi d’une simple formule et d’une dot symbolique, comme le stipule le règlement du mariage du plaisir, pour résoudre le problème et s’adonner avec une passion à l’épanouissement de cette relation amoureuse, dont sa part importante de sexualité. Ainsi commença une nouvelle vie, une nouvelle histoire d’amour et une nouvelle escale de la vie de ce bédouin moderne qu’était Hakim. En deux semaines il avait réglé son dossier administratif et reçu l’autorisation officielle de quitter le bateau de Delfzijl. A la Haye, grâce aux notions de néerlandais, qu’il était en train d’améliorer grâce à ses discussions et ses contacts quotidiens, il avait réussi à se trouver un travail au noir dans différents lieux. Avec le revenu très modeste de Hakim et la bourse d’étude de son amie, le nouveau couple avait parvenu à se construire un petit bonheur. Seul leur amour, leur ouverture d’esprit, leur patience, leur inaltérable capacité à maintenir entre eux le dialogue, à s’écouter, et à pardonner, avaient sauvé leur relation de tant de crises et d’ingérence de certaines personnes qui n’étaient pas contentes de voir la jeune Hollandaise avec un asielloos, arabe, musulman et islamiste par-dessus le marché.

La jeune néerlandaise n’avait pas uniquement sauvé le jeune Tunisien de la misérable vie d’asielloos, elle lui avait aussi offert l’opportunité de connaître le pays et sa culture, de visiter des églises, d’assister à des concerts de musique classique qui lui était étrangère, de visiter la plupart des villes du pays, de faire des connaissances, d’entrer dans des foyers, de connaître la vie intérieure des Néerlandais, de discuter avec des chrétiens, de confronter ses idées islamistes à celles occidentales, de visiter d’autres pays européens en dépit de l’interdiction faite aux asielloos de quitter les Pays-Bas, bref : elle lui avait offert la chance de connaître une partie de l’Europe qu’il n’avait connue qu’à travers ses lectures et d’anciens voyages quand il avait vingt ans. En dehors de cette expérience qui lui avait permis de découvrir les beaux et les mauvais côtés des Pays-Bas et de ses habitants, la jeune fille avait permis à notre ami de se brancher sur le monde via son ordinateur personnel connecté sur Internet. Cet outil allait ouvrir davantage les yeux de notre ami sur la complexité du monde. La surabondance des informations touchant tous les domaines allaient lui enseigner encore une fois qu’il ne savait rien du tout, qu’il devrait encore et encore renouveler son savoir, questionner ses évidences acquises et rechercher de nouvelles pistes qu’il n’a jamais explorées.

En Tunisie, une telle liaison entre deux jeunes de situation extrêmement différentes était impossible à imaginer. Les familles avaient toujours leur mot à dire pour imposer, pas seulement aux filles, la volonté du père, de la mère ou des frères et des sœurs. En terre tunisienne, malgré la situation plus clémente à l’égard des femmes par rapport au reste des pays du monde arabe, on oblige encore la fille d’abandonner son bien-aimé pour se marier avec un inconnu, s’il satisfait aux conditions matérielles de sa famille, et tant pis pour le bonheur et l’amour. Un bonheur basé sur l’aspect matériel est préférable aux yeux des ménages tunisiens à un bonheur basé sur la passion. L’image d’un mari aisé qui promet or et argent à sa future femme demeure le fantasme des familles tunisiennes même les plus éduquées et modernisées. Toutes sortes de pressions sont souvent exercées pour influencer le choix de la femme, et, de l’homme. En terre tunisienne on rêve de mille et une nuits d’amour et de tendresse, puis on réalise que ce monde qu’on a entretenu et soigneusement construit et garni d’affection, de spontanéité, de simplicité et de romantisme était un conte de fées qu’il vaut mieux oublier pour n’accepter que la réalité, nue et rigide. Ni les femmes, ni d’ailleurs les hommes, ne sont heureux de ce tourbillon de traditions et de coutumes poussiéreuses et inutiles alourdies par les articles ménager de « la modernité », devenus plus importants que l’amour. Les jeunes hommes doivent crever, se priver de tout, s’endetter même, pour rassembler une montagne d’articles, d’étoffes, de lanternes, de bijoux, plus les dépenses du voyage de noces et de cette nuit dont le miel s’avère presque toujours amer, pour satisfaire une belle-mère inculte ou acculturée, obsédée par un honneur trompeur et toujours insatisfaite. Quant à la femme, elle doit se résigner à la volonté de sa mère et de toute une série de personnes qui tous prétendent l’aimer et connaître son bonheur mieux qu’elle. Elle est souvent l’ambassadrice de sa mère ou de ses sœurs aînées auprès de son futur mari, elle lui transmet les conditions que sa mère dicte, hausse, révise et ajuste selon son humeur, ses convoitises, ses cupidités et surtout les ouï-dires de son voisinage. Puis, à l’aune des jours, les pauvres couples se laissent entraîner par cette tempête d’ingérences, au grand dam de leurs sentiments, de leur propres désirs et volonté. Ils finissent par s’abandonner à la froideur d’une vie conjugale que le contrôle social arrive toujours à imposer au nom de l’illicite religieux de l’ordre social ou de l’honneur familial.

Quant à l’amour, les histoires d’amour, les tendres et les beaux moments d’amour, on se contente de les voir dans les scènes de cinéma, de les entendre dans les couplets des chansons arabes enflammées, et, si les conditions sont propices, l’aventure se termine entre les bras d’un amant ou les jambes d’une maîtresse, avant qu’un des très nombreux juges ne soit saisi pour qu’un autre drame de divorce ne s’ajoute à cette société déjà dramatisée. Puis, on s’en prend aux jeunes qui tentent d’émigrer en risquant leur vie sur l’immense cimetière méditerranéen. On tourmente les femmes qui se révoltent contre cette injustice qui les humilie et qui refusent de se marier comme ça, parce l’honneur familial le veut, parce qu’il est honteux de devenir vielle fille, parce que peut-être elle n’est pas vierge. Et l’histoire de celles qui avaient perdu leur virginité est d’une toute autre nature. C’est comme si elles avaient commis le crime le plus ignoble. Et bien que rien dans la religion ne soutient tel acharnement contre celle qui avait perdu la virginité c’est toujours au nom de Dieu qu’une guerre, toujours sainte, se déclenche contre les femmes. Pourtant, Dieu est infiniment plus clément que ces hommes qui soudain deviennent saints comme les compagnons du prophète et parfois plus. Le crime d’honneur est avant tout un crime que la société commet contre la femme. C’est l’expression la plus aboutie de l’injustice qui les frappe ; une injustice quadruplée par ce long silence dégoûtant de l’autorité religieuse et de ses Imams impitoyables et incultes qui font tout pour faire perdurer cet état de fait en propageant une lecture machiste et rétrograde de l’islam.

Et que font ces oulémas de la honte pour protéger les plus faibles que sont les femmes et les pauvres ? Où sont passés discernement, miséricorde et raisonnement ? Où est passée l’une des dernières phrases du prophète exhortant sa nation à bien agir avec les femmes ? Pourquoi impose-t-on encore à la femme la moitié de la part que reçoit son frère de l’héritage alors qu’elle ne reçoit pratiquement plus de son mari la dot ni un salaire pour le travail ménager qu’elle exécute toute sa vie et qui lui est imposé injustement ? N’est-il pas temps pour que nos oulémas repensent les textes à la lumière de la réalité qui a radicalement changé ? Pourquoi ces oulémas de la paresse jurisprudentielle n’informent-ils pas la femme qu’elle a le plein droit religieux de ne rien faire à la maison et qu’elle a le droit de demander un prix au travail ménager qu’elle exécute ? Pourquoi a-t-on transformé la femme en bonne à tout faire, prisonnière de sa soumission au père, au frère et au mari sans lui donner son droit ni l’informer de son droit ? C’est parce que l’interprétation de l’islam héritée est une interprétation machiste qui considère encore la femme comme la moitié de l’homme ou simplement comme la source de tout scandale, l’incitatrice à l’adultère, le souffle du diable, la cause de la dépravation. Aujourd’hui sur les lèvres des plus rigides parmi les islamistes, la femme est devenue la cause du chômage et de l’aliénation alors qu’elle est encore l’être le plus faible au sein des sociétés arabo-musulmanes – La femme tunisienne nécessite une étude à part entière puisque sa situation est totalement différente de celle dans les autres pays arabo-musulmans.

Elle se perpétue, cette mauvaise habitude arabe et musulmane qui consiste à tourner le dos à la réalité, à fermer les yeux sur les problèmes qui pourtant font des ravages au sein de nos sociétés et à s’accrocher à des solutions qui, bien que vertueuses et pieuses, n’apportent aucun remède aux maux dont souffre la grande partie de la jeunesse. Parmi toutes les crises, c’est l’épineux sujet de la sexualité qui n’a pas encore été étudié sous l’angle miséricordieux et humaniste de l’islam. C’est toujours l’absence de souplesse qui accompagne la morale : l’ordre de l’abstinence, du détournement du regard, du jeûne, de l’éviction de la mixité …etc. Mais, franchement, ces solutions proposées jadis par une morale et un modèle de société idéalisé par des lectures puritaines, sont-elles applicables aujourd’hui pour une jeunesse condamnée à la mixité, à une culture de nudité, à des films, des clips et des spots publicitaires excitants ? Que propose-t-on à cette grande partie de la jeunesse qui n’arrive pas à se marier et qui accumule une frustration obsessionnelle l’envahissant de toute part ? Le prophète n’avait-il pas dit que « les mauvais de ma nation sont ses célibataires. », que fait-on pour les rendre de bons musulmans ? Les pousser d’avantage à une abstinence qui finira par les transformer en des être vains et malades, leur conseiller de se masturber, de mener une vie ascétique loin des tentations, leurs promettre plaisirs du paradis ? Le problème est un problème actuel, quotidien qui appartient à cette terre, à ce bas-monde, un problème qui s’aggrave à mesure qu’on refuse d’en parler et de se contenter des moitiés de solutions qui si elles sont efficaces pour un nombre limité d’êtres pieux ne le sont pour autant pas pour l’écrasante majorité.

Il n’y a pas d’autres choix, ou bien il faut résoudre le problème par un débat ouvert et libre sur la base des nobles valeurs de l’islam et des constats lamentables de la réalité ou bien de continuer ainsi à clamer cette innocence violée par la réalité quotidienne et faire semblant que ce malheur n’existait pas et s’il existe c’est bien la faute de cette jeunesse délinquante ou des produits pervers importés de l’Occident. S’il y a problème c’est qu’on n’a pas su y remédier et il est inutile de persévérer dans la même lignée qui ne propose que de bonnes intentions et de mauvaises gestions de la réalité. Oui, il faut l’avouer : une bonne partie de ceux qui acceptent de fuir les pays du Maghreb vers l’Europe, sur des canaux de fortune le font, entre autres, parce que dans leur pays d’origine ils n’auront ni la chance de se marier, ni de vivre l’amour dignement, ni de se libérer de leur ancienne frustration sexuelle. L’Europe et l’Occident en général entretient tyranniquement le rêve de la liberté dont la liberté sexuelle et relationnelle. Qui des jeunes arabes ne rêve pas d’une relation épanouie au sein d’une morale musulmane clémente ! Que pensent ces oulémas à la solde des régimes en place, ces Imams aveugles qui bénissent chaque vendredi leur gouverneur illicite, l’épargnant et ignorant les vrais maux qui déchirent la société et le pays pour ne s’attaquer qu’aux faux problèmes ? Que pensent-ils de leur savoir religieux mis aux enchères de l’illicite ? Imposer un mariage à une fille n’est-il pas illicite ? Se taire sur la politique de dépravation culturelle notamment par l’importation, tolérée par le régime, de films corrompus n’est-il pas illicite ? Se laisser manipuler par un pouvoir dictatorial n’est-il pas illicite ? Bénir le nom d’un président à la mosquée où seul le nom de Dieu doit être béni, n’est-il pas illicite ? Manger les miettes que leur jettent les gouverneurs en échange d’une morale docile et anesthésique n’est-il pas illicite ? S’il y a de l’illicite dan les pays musulmans, c’est ce que ces oulémas propagent pour satisfaire les régimes en place et l’édifice de cette tradition qui est en train de ronger une pauvre jeunesse prise en otage entre une version libertine de la modernité et une version rigide de la religion et de la morale.

La morale islamique n’a jamais voulu réprimer les pulsions sexuelles. Au contraire, l’islam a voulu donner un cadre à l’épanouissement de la vie sexuelle en libérant cette pratique sur le plan individuel tout en oeuvrant à la contenir sur le pan social – et non à l’étouffer- dans une enveloppe morale et éthique. Il est vrai que le grand souci de l’islam était de faire en sorte d’empêcher l’intime de descendre sur la place publique. Le mâle est mâle dans son rapport intime avec la femelle, et celle-ci est femelle dans son rapport intime avec le mâle. En dehors de ce cadre, c’est-à-dire dans la place publique, ils sont tous les deux des êtres humains respectant le pacte social de la communauté musulmane basé sur la vertu et la pudeur, comme tout autre ordre religieux et moraliste.

Le problème, pour l’idéal islamique, commence lorsque l’homme et la femme descendent à la rue en tant qu’expression du sexe et non en tant qu’expression de l’être humain. Ce n’est qu’ici qu’entre en œuvre la condamnation. Or, et comme on le sait, la répression en islam est extrêmement prudente et réfléchie – et ce en dépit des incidents hyper médiatisés des peines prononcées par les tribunaux appliquant la charia. C’est pour cela que quatre personnes sont requises pour témoigner d’un acte d’adultère. Les témoins sont appelés tous à attester qu’ils ont bien vu la pénétration-même, ce qui est quasi-impossible. Au cas où ils ne pourraient attester les faits, ils seront eux-même réprimer pour diffamation, car l’honneur (‘Ardh) est un fondement de la personnalité en islam, à côté des biens, et du sang. C’est une aile de l’islamisme moderne qui a le plus contribuer à donner une image inclémente et hautaine de l’islam. L’incapacité de l’aile sunnite de l’islam à proposer ses solutions à une jeunesse prise entre le marteau de l’incitation aux plaisirs par les moyens de communications modernes et entre l’enclume de l’instinct sexuel excité continuellement par les produits de la modernité constitue le plus grand défi lancé à l’islam même car c’est lui qui paraît incapable d’assurer une vie épanouie pour la jeunesse. La satisfaction de la pulsion sexuelle est une nécessité humaine. Ceux qui appellent à l’abstinence même ascétique font du mal à la nature humaine, qui ne supporte pas la frustration.

Reste le problème des solutions qu’il faut apporter à une jeunesse qui n’a pas les moyens de se lier par le lien du mariage. Le chômage, la baisse du pouvoir d’achat, les traditions archaïques qui demandent une dot d’or et d’argent, toutes ces charges concordent pour retarder le mariage, pour refouler l’instinct sexuel et pour maintenir un état de schizophrénie entre l’envie de satisfaire l’appel de la nature et les réprimandes de la morale, de la religion et des mœurs sociales. La solution proposée par l’aile chiite de l’islam en tant que culture universelle reste à étudier et à mettre ne pratique car elle représente une solution cadrée par la religion islamique. Ceux qui rejettent cette solution simplement parce qu’ils détestent le chiisme et sont intolérants vis-à-vis d’eux doivent avancer leur solutions et ne pas se contenter d’un appel à la patience, au jeûne et une certaine tolérance de la masturbation afin d’éviter l’adultère.

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