Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

6ème chapitre

Borj Erroumi XL

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« Que les grandes puissances, qui […] commettent tant d’atrocités au Liban, sachent que le peuple ne restera pas passif à regarder ce qui se passe. Finalement, ce qui est advenu en Iran surviendra ailleurs. Ils doivent réfléchir à cela dès maintenant. Il se peut que 1’Amérique voie sa Maison Blanche sauter en air. Ces choses-là, malgré les répressions, arrivent. Les peuples sont à bout, le peuple libanais est à bout, le peuple palestinien est à bout ; ils sont donc prêts aux opérations martyres. »[Imam Khomeyni, Sahifeh-ye Nour (Le livre de lumière), vol XVIII, p. 176. Voir extraits du livre traduit en français sur le site de Hassan Nasrollah, le sécrétaire général du Hezbollah : http://www.nasrollah.org/francais/khomeini/book/book001.htm]

La Maison Blanche a survécu par miracle à ce genre d’attentat le plus meurtrier, le Worl Trade Center a cédé. Quant au Pentagone, il a perdu une aile. Cet avertissement avait été lancé par l’Imam Khomeyni au début des années quatre-vingts, dans la foulée de l’inauguration, le 18 avril 1983, puis le 23 octobre 1983, des opérations martyres ou suicides par des jeunes libanais appartenant à un groupuscule islamiste[Le groupuscule du Jihad islamique avait alors revendiqué le double attentat ayant visé des forces étrangères stationnées au Liban. Plusieurs autres groupes fantômes avaient organisé des prises d’otages, des détournements d’avion…etc. Les plus célèbres étaient : « l’Organisation de la justice révolutionnaire », « Le Jihad Islamique », « les Forces des déshérités dans le monde », « Commandos kamikazes de l’Imam Hussein ». Certains affirment, sans donner de preuves, qu’il s’agissait de prête-noms aux activités du Hezbollah ; ce que ce dernier a toujours nié.], qui ont visé respectivement l’ambassade des Etats-Unis et le bâtiment des marins américains. Bien qu’il s’agissait de la seconde opération du genre – la première étant celle de l’enfant iranien Behman Fahmideh-, c’était la première fois que cette technique était utilisée dans un conflit soumis à une forte logique internationale. Les opérations martyres ou suicide, selon l’acceptation des uns et des autres, avaient visé ensuite le contingent français des Bérets Verts avant de se concentrer sur des cibles de l’armée de l’occupation israélienne.

La guerre du Liban, l’invasion israélienne, l’ingérence étrangères sous couvert de forces de maintien de la paix qui n’avaient pourtant pas hésité à bombarder ce qui restait d’un Beyrouth ravagé par tant d’années de guerre, et la naissance du Hezbollah étaient alors les ingrédients qui ont préparé ce changement radical dans la logique de la guerre, des attentats et de la résistance. L’avertissement de L’Imam Khomeyni, comme d’autres émanant de connaisseurs appartenant à la mouvance islamique ou simplement des spécialistes du terrorisme et des relations internationales, n’ont jamais été pris au sérieux par les puissances mondiales. Lorsque la branche chiite de l’islamisme durant les années quatre-vingts entrait en confrontation avec l’impérialisme américain, des spécialistes de la CIA avaient alors averti Washington sur le danger que représenterait l’antiaméricanisme musulman, limité encore à la partie minoritaire chiite, s’il parvenait un jour à affecter la majorité sunnite. Aujourd’hui, au bout de deux décennies, depuis le premier affrontement entre le chiisme khomeyniste et l’Amérique, voici qu’une branche de l’islamisme sunnite ex allié de l’Amérique contre l’athéisme rouge avait décidé de changer de bord pour combattre son ancien partenaire.

Il ne s’agit pas ici de condamner ces attentats ni de les vanter. Il ne s’agit non plus de réfuter ceux qui veulent faire de nous malgré nous des yankees en lançant l’affreux slogan « nous sommes tous Américains » ni de rappeler que pour certainement deux milliards d’individus il aurait était tout aussi plausible d’entendre dire une fois : Nous sommes tous Palestiniens, Congolais, Bosniaques, Afghans ou Tchétchènes. Il s’agit simplement d’essayer de pénétrer la logique interne des deux protagonistes et du monde dans lequel ils évoluent.

Nul n’ignore que plusieurs traits unissent les durs de tous bords, surtout ceux qui sont en train de tisser les trames du conflit actuel. Ainsi, entre le ‘fondamentalisme’ chrétien, juif et musulman, existe une sorte de travail en concert implicite, renforcée quotidiennement par la logique propre de chacune des parties pour mener le monde au bord d’un conflit teinté de religion. Curieusement, le néolibéralisme cruel et l’altermondialisme radical interfèrent pour donner à ce conflit une dimension plus complexe et moins civilisationnelle, et ce, contrairement au vœux des parrains de la théorie du « Choc des civilisations ».

Les opérations suicides ou martyres ne sont pas une invention musulmane. Leur origine se situe dans une tradition asiatique, japonaise mais surtout tamil. Elles ont aussi une racine biblique d’un Samson affaibli mais motivé d’emporter ses ennemis dans sa mort : «Que je meure donc avec les Philistins ! » En ce qui concerne le monde musulman elles ont été utilisées pour la première fois par une enfant iranien, elles ont été développées ensuite par la résistance libanaise, puis adoptées par les fractions palestiniennes après de longs débats sur leur légitimité religieuse. L’avis des oulémas musulmans n’a jamais était homogène quoiqu’une certaine tolérance ait été prononcée timidement pour le seul contexte de la résistance à l’occupation. La conférence des oulémas tenue à Beyrouth au début de l’année 2002 a légitimé dans sa cinquième recommandation du compte-rendu final l’utilisation des opérations martyres, qui selon le texte, resteront «une arme stratégique de la résistance qui lui a permis de vaincre la bataille psychologique et l’imposition d’une nouvelle équation dans un rapport de forces inégal. »

Décrite comme l’arme des faibles, mais surtout comme la plus intelligente et la plus sophistiquée des armes, puisqu’elle est capable de choisir la cible, le lieu et le temps de l’opération, elle est vite devenue l’arme stratégique non seulement des mouvements religieux, chiites (Hezbollah) puis sunnites (Hamas et Jihad) mais aussi pour les plus séculiers des formations palestiniennes. Cependant, vouloir donner une dimension religieuse à ces opérations pour mettre comme d’habitude l’Islam sur le ban des accusés, n’est qu’une vile manœuvre travaillant à ignorer les vraies crises socio-économiques, les humiliations quotidiennes et l’ingérence arrogante de l’Amérique et de l’Occident officiel en général dans les affaires des populations arabo-musulmanes. Si on ajoute à cela les tensions provoquées par l’occupation israélienne, le soutien occidental et le silence officiel arabe, sans compter l’historique du colonialisme et du soutien aux dictateurs arabes, l’Islam politique paraît non pas le moteur de la violence mais un stimulant moral indispensable cimentant la volonté d’une résistance populaire à cet « Empire du Mal et du Chaos »[Le leadership américain du monde ou vers l’Empire du Mal et du Chaos, Borhan Ghalyoun, Points de vue, Site d’Al-jazeera : http://www.aljazeera.net/point_views/2002/7/7-6-1.htm], selon l’expression de Borhan Ghalyoun, oeuvrant à anéantir l’identité arabo-musulmane et hypothéquer définitivement les ressources naturelles de la région.

En plus de cette influence du chiisme sur les salafistes/jihadistes, qu’on peut considérer comme les éléments les plus rigides de l’islamisme sunnite, il y a aussi un autre emprunt très important et très significatif : celui de l’adoption de la dissimulation mentale (At-Taquiyya). Si on croit les informations recueillies sur les pirates de l’air du 11 septembre ainsi que le principe les présentant comme des membres du réseau Al-Qaida, il est évident de constater qu’ils ont pratiqué la dissimulation mentale durant quelques années. Ils buvaient de l’alcool la veille même du 11 septembre, l’un d’eux avait une petite-amie, l’autre dansait dans les fêtes familiales…etc. Il est surprenant de voir un courant islamiste conservateur et autosuffisant comme le salafisme adopter une technique typiquement chiite, dénoncée par les oulémas sunnites et assimilée par ces derniers à l’hypocrisie ! Tout cela renforce l’idée que l’aile militante et active de l’islamisme salafiste est en pleine évolution, ce qui contredit l’image qu’on s’est faite d’elle. Car, une adoption de la dissimulation mentale ne peut pas être digérée par le salafisme sans l’avis juridique de plusieurs oulémas, ce qui implique une révision complète de la méthode de l’interprétation des textes ainsi que des outils de l’interprétation. Ce constat nécessiterait à lui seul un plus ample développement. Ce qui dépasse l’objectif de ce livre.

Les attentats du 11 septembre ont projeté au devant de la scène un autre phénomène très présent dans la littérature islamiste mais qui n’a guère été étudié ni mentionné par les spécialistes de l’Islam politique qui se sont concentrés sur l’aspect socio-politique, négligeant la charge symbolique de certains textes classiques assimilés par les salafistes/jihadistes. Comme le reste des religions monothéistes, la culture musulmane a développé une vision apocalyptique propre à elle, basée essentiellement sur certains hadiths du prophète Mohamed, dont l’authenticité reste à prouver, et une interprétation « numérologique » du Coran, en pleine expansion parmi certains cercles islamiques. Et, curieusement, malgré la nature autosuffisante de la structure théologique salafiste, on tombe aussi sur des textes empruntés au chiisme voire même extraits de la Bible et des prophéties de Nostradamus.

L’esprit apocalyptique est un esprit moderne développé et utilisé par tous les courants islamistes, essentiellement par les salafistes, pour donner une interprétation mystique au temps moderne. Selon cette vision, l’époque actuelle appartient au dernier cycle de la vie mondaine qui s’ouvrira sur le dernier temps par des signes qualifiés de mineurs par opposition aux signes majeurs qui attesteront définitivement la fin de la vie terrestre. Comme l’esprit apocalyptique chrétien et juif, Israël occupe aussi une place centrale dans la vision apocalyptique en Islam. Le retour de Jésus qui combattrait l’Antéchrist, l’apparition du Mahdi selon les sunnites ou son retour selon les chiites, la construction de l’Etat[Dans la prière dite de « l’ouverture », (Do’a Al-Iftitâh) que les chiites duodécimains rapportent à l’Imam Mahdi, et récitent chaque nuit du mois de ramadan, on retrouve cette attente : « Ô mon Dieu ! Nous T’implorons de nous donner un Etat plein d’honneur, [un Etat] par lequel Tu donneras puissance à l’Islam et à ses adeptes, par lequel Tu humilieras l’hypocrisie et ses adeptes, dans lequel Tu feras de nous des gens appelant à T’obéir et qui conduisent vers Ta voie, par lequel Tu nous pourvoiras de l’honneur en ce monde et puis dans l’autre monde ! »] universel de justice par cet Imam, son assassinat et enfin l’apocalypse qui achèverait la vie terrestre ou la troisième phase de l’existence cosmique vers la quatrième celle du Barzakh (l’interterre) puis la cinquième, celle du Jugement dernier.

Tous les événements cataclysmiques et majeurs que le monde arabo-musulman a connus ont eu leur dose d’interprétation apocalyptique, équivoque et hypothétique, sur la base de certains textes. La fondation de l’Etat d’Israël, la guerre de 1967, la perte du contrôle sur Jérusalem et le Dôme du Rocher, la deuxième guerre du Golfe entre Saddam et la coalition (on a assisté aussi à une circulation de textes apocalyptiques), les enfants palestiniens et l’Intifadha des pierres (la première Intifadha) et bien sûr le 11 septembre.

Dans la foulée du tumulte qu’a provoqué le 11 septembre, un texte émanant d’une source anonyme a circulé dans le milieu islamiste présentant une interprétation apocalyptique par le truchement de la science numérique du Coran, l’une des sciences les plus curieuses et intéressantes et qui est en train de requérir une attention particulière par nombre de spécialistes musulmans. Cette interprétation qui étonne par la justesse des chiffres avancés présente le verset suivant : «Lequel est plus méritant ? Est-ce celui qui a fondé son édifice sur la piété et l’agrément d’Allah, ou bien celui qui a placé les assises de sa construction sur le bord d’une falaise croulante et qui croula avec lui dans le feu de l’Enfer? Et Allah ne guide pas les gens injustes. » Ce verset est extrait de la sourate du Repentir ou chapitre numéro 9 qui correspond, selon cette interprétation, au mois de septembre, mois de l’écroulement de l’édifice. La sourate du Repentir est située dans la onzième fraction (Joz’) du Coran qui correspond à la date du 11, le jour de l’écroulement. Le nombre de mots existants à partir du début de cette sourate jusqu’au verset sus-cité est 2001 mots ; chiffre qui correspond à l’année de l’événement. Le numéro du parti (Hizb) où se trouve le verset est le Hizb numéro 21 qui correspond au siècle de l’événement. Le numéro du verset est 109 et correspond quant à lui au nombre d’étages du Worl Trade Center.

Si on pousse cette logique à son extrême en appliquant les même outils de lecture, le but de l’action paraît donc de faire écrouler l’édifice dans le feu de l’enfer. Un enfer qui, selon le Coran, est géré par des anges au nombre de dix-neuf « Ils sont dix-neuf à y veiller / Nous n’avons assigné comme gardiens du Feu que les Anges. Cependant, Nous n’en avons fixé le nombre que pour éprouver les mécréants, et aussi afin que ceux à qui le Livre a été apporté soient convaincus, et que croisse la foi de ceux qui croient, et que ceux à qui le Livre a été apporté et les croyants n’aient point de doute; et pour que ceux qui ont au cœur quelque maladie ainsi que les mécréants disent : ‹Qu’a donc voulu Allah par cette parabole?› C’est ainsi qu’Allah égare qui Il veut et guide qui Il veut. Nul ne connaît les armées de ton Seigneur, à part Lui. Et ce n’est là qu’un rappel pour les humains. »[Coran chapitre 74, verset 30-31.] Ainsi, et suivant la même logique de lecture numérique/coranique de l’événement on pouvait imaginer qu’il n’y avait pas eu de vingtième pirate, ni Zaccaria Moussaoui ni aucun autre.

La raison occidentale tend souvent à arrondir les chiffres et les montants, à simplifier le complexe qui échappe à sa raison unique ou à son chauvinisme scientifique. Symétrique, cette optique n’aime pas l’impair car elle ne comprend pas pourquoi dix-neuf au lieu de vingt, un nombre qui selon elle est meilleur, complet et supérieur. « La réussite prodigieuse d’un tel attentat fait problème, et pour y comprendre quelque chose il faut s’arracher à notre optique occidentale pour voir ce qui se passe dans leur organisation et dans la tête des terroristes »[«L’esprit du terrorisme», Jean Baudrillard, Le Monde du 3 novembre 2001.], disait le philosophe Jean Baudrillard dans son brillant article. Effectivement, les terroristes ont voulu reproduire par les attentats du 11 septembre l’imaginaire de l’enfer religieux avec ses dix-neuf Anges. Le choix de la date est symbolique, le nombre de terroristes est symbolique, l’attentat est symbolique, l’arme désarmée qu’ils ont utilisée est symbolique, les cibles de l’attentat sont symboliques. « Ne jamais attaquer le système en termes de rapports de forces. Ça c’est l’imaginaire (révolutionnaire) qu’impose le système lui-même qui ne survit que d’amener sans cesse ceux qui l’attaquent à se battre sur le terrain de la réalité, qui est pour toujours le sien. Mais déplacer la lutte dans la sphère symbolique, où la règle est celle du défi, de la réversion, de la surenchère. Telle qu’à la mort il ne puisse être répondu que par une mort égale ou supérieure. Défier le système par un don auquel il ne peut pas répondre sinon par sa propre mort et son propre effondrement. »[Ibid.] Et c’est bien le symbolisme de l’effondrement selon une vision apocalyptique qui a radicalisé non pas le choc des civilisations mais le choc interne d’un monde globalisé, riche et complexe qu’on veut domestiquer selon les vœux de l’économie du marché, de la stratégie militaire du Pentagone et d’une « absence de politique » propre à la Maison Blanche.

Tout ceci démontre que celui qui a planifié l’attentat, est non seulement un stratège perfectionniste, mais, et plus important, un connaisseur parfait des sciences numériques du Coran qu’il est en train de manipuler dans une guerre symbolique, invitant le système à entrer en guerre contre lui-même, contre ses spéculations financières, contre ses avions et ses citoyens, contre ses édifices symboliques, contre son propre mode de vie libre, contre son imagination apocalyptique hollywoodienne, contre l’Etat de droit, la démocratie, la presse libre et toutes les idoles qu’il a créées. La destruction des idoles est le propre de la logique monothéiste. Des deux Bouddhas géants de Bamiyan en Afghanistan aux temples de l’argent, des armes et de la domination américaine, le but était le même : dynamiter les symboles de toute divinité autre que celle du Dieu l’Unique.

Les Etats-Unis qu’on peut considérer comme l’architecte principal du nouvel ordre mondial où ils interviennent partout pour imposer l’ouverture des marchés aux seules marchandises et capitaux tout en défendant une version meurtrière de la propriété intellectuelle au nom de laquelle on prive des millions d’Africains de médicament, affichent un isolationnisme scandaleux à l’égard des crises d’un monde interdépendant qu’ils ont contribué à construire. De Rio à Kyoto en passant par Durban, les Etats-Unis ont boycotté, saboté ou affiché un désengagement abject à l’égard des maux et des injustices qui frappent une planète dont ils dévorent plus que la moitié des richesses et dont ils polluent une grande part de l’environnement. Leurs positions à l’égard du problème des mines antipersonnelles, de l’environnement, du tribunal pénal international, du financement des Nations-Unies, du bouclier anti-missile etc., déçoivent même leurs amis les plus proches. Cette remarque est aussi valable pour le monde arabe et musulman où une bonne partie de l’élite et de la population est encore fascinée par la facette de liberté à l’américaine, de ses films et ses stars hollywoodiens, de sa musique, et de ses produits de consommations les plus yankees. Pourtant, encore sous le choc de ces attentats, qui ne sont que le début d’un conflit interne (au sein de la mondialisation), multidimensionnel, asymétrique complexe et éclaté, l’Amérique, par la bouche de son président, s’interrogeait sur les raisons d’une telle haine à son égard. Comme l’avait bien formulé un an plus tard une historienne sur les pages du Monde : « A chercher des pourquoi du côté des victimes, on trahit l’humanité, on tue l’essentiel de ce que nous sommes. Souvenons-nous de l’inscription qui attendait les déportés des camps : Hier ist kein Warum. Ici, il n’y a pas de pourquoi » [«Il n’y a pas de “pourquoi” au 11 septembre», Nicole Bacharan, Le Monde du 7 septembre 2002.] , il ne faut pas chercher des excuses à l’horreur des attentats du 11 septembre, mais il s’agit de trouver une logique non violente pour empêcher d’autres explosions de violences. Or, G. Bush, qui aurait dû suivre l’actualité quotidienne pour y puiser des centaines de réponses à sa question débile, ose lancer avec une naïveté extrême qui charme les dictateurs et les riches de la planète ; « Je suis impressionné qu’il y ait une telle incompréhension de ce qu’est notre pays et que des gens puissent nous détester. …Je suis comme la plupart des Américains, je ne peux pas le croire, car je sais combien nous sommes bons . »[Conférence de presse tenue à la Maison Blanche le 11 octobre 2001.]

S’il y incompréhension, elle vient de cette Amérique ivre de sa puissance mais aveugle sur les crises qui travaillent le souterrain d’un monde transformé en une bombe à retardement et qu’elle veut pourtant empoigner. Un monde où elle fait trop peu de cas des préoccupations économiques, sociales, écologiques et culturelles. Un monde qu’elle a planifié de coloniser par des moyens subtils : « Le colonialisme n’est pas mort de l’abandon par les puissances européennes des bénéfices qu’il procurait ; mais bien parce qu’elles pouvaient, à ce stade, les obtenir par des méthodes plus acceptables. Et plus efficaces. C’est ce que pensaient les diplomates et les dirigeant économiques qui se réunirent à Washington, à partir de 1939, sous l’égide de l’US Concil on Foreign relations. Ils cherchaient les moyens de plier l’économie mondiale post-coloniale aux intérêts du commerce américain, quand la guerre serait finie. Ces discussions devaient aboutir à la fameuse conférence de 1944 à Brtton Woods où furent fondés la banques mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). »[«Seconde jeunesse pour les comptoirs coloniaux », Edward Goldsmith, Manière de Voir n.58 : Polémiques sur l’histoire coloniale.]

Ici il faut se féliciter de l’existence d’un l’Islam affermi occupant une place importante sur les plans culturel, géographique et démographique, car sans lui, et malgré toutes les ambiguïtés, les excès et les intégrismes des mouvements qui se réclament parfois abusivement de sa bannière et lui font plus de mal que du bien, l’humanité signerait la fin de son histoire comme l’a théorisé Fukuyama. Sans l’Islam et sans les autres cultures vivantes du monde non européen, la domination et l’hégémonie de la seule superpuissance néo-libérale représentée et défendue particulièrement par l’Occident officiel serait un fait irrémédiable et final de l’espèce humaine. Comme lors du moyen-âge occidental – terme qui ne s’applique que sur l’histoire occidentale -, l’Islam, avec ses sept siècles de gérance humaniste et constructive de l’une des plus brillantes civilisations humaines qu’on veut pourtant engloutir sous l’oubli et l’ignorance, a été celui qui a stimulé l’Occident à construire sa renaissance, aujourd’hui encore, il résiste à nouveau, défendant ainsi le droit à la renaissance de toutes les autres cultures universelles et cela selon leur version et non selon celle imposée par l’Occident officiel. Si l’un des moyens utilisés par ses composantes à l’encontre de l’Occident officiel est parfois violent et tenace, ce n’est que parce que la politique de ce dernier vis-à-vis de l’Islam n’a jamais été celle du dialogue et de la paix mais celle de la domination, de la violence et de la guerre. « L’occident a vaincu le monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa religion étaient supérieures (rares ont été les membres d’autres civilisations à se convertir) mais plutôt par sa supériorité à utiliser la violence organisée. Les Occidentaux l’oublient souvent, mais les non-Occidentaux jamais. » [Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisation, Éditions Odile Jacob, 1997, p.50.] reconnaît pour sa part le théoricien du Choc des Civilisations, Huntington.

La politique de la préservation des intérêts d’une société de consommation ravageuse est une politique violente, non démocratique et autoritaire. La résistance à une telle violence, en l’absence d’une réelle volonté de dialogue et d’un respect mutuel, peut parfois user de la violence comme arme. Et c’est l’histoire même de l’Occident, surtout celle de sa deuxième guerre, qui a démontré que le pacifisme naïf et l’humanisme lâche sont néfastes pour une humanité confrontée à un ennemi qui ne croit qu’à la supériorité de sa race et à la primauté de ses intérêts. Le « monde libre » d’aujourd’hui n’est pas celui qui a combattu le nazisme et le fascisme, il est celui qui, au nom d’un autoritarisme économique et financier, est en train de cloîtrer des millions d’être humains dans des camps de famine et de maladie à la taille de l’Afrique. La nécessité de combattre un tel autoritarisme mercantile est autant impérieuse que par le passé car le danger du néolibéralisme est plus funeste que le nazisme puisque l’enjeu n’est plus Paris, Londres ou Berlin, mais la terre toute entière avec ses cultures, ses peuples, ses richesses, et son environnement.

Mais lorsque Ben Laden entre en jeu contre l’Empire du Mal et du Chaos avec un partenaire comme les Talibans et une vision comme le wahhabisme c’est toute l’aile modérée, pacifiste et progressiste de l’Islam et de l’islamisme qui est mise en difficulté. Tous les musulmans et les bons connaisseurs du monde musulman, à l’exception des fanatiques de Ben Laden, savent que ce dernier n’est qu’un réactionnaire qui a été longtemps manipulé par les services secrets de son pays, de l’Amérique et ceux du Pakistan où il installa son bureau de service pour le Jihad afghan. Tout le monde sait qu’il n’a rien fait ni pour soutenir la cause palestinienne ni la cause libanaise et que le genre de son discours islamiste est incapable, de par sa médiocrité, à rivaliser le discours achevé du chiisme libanais ou du sunnisme égyptien ou maghrébin issu de la très modérée confrérie des frères musulmans. Ben Laden lorsqu’il était occupé par son travail au compte de son Oncle Sam était complètement indifférent aux souffrances des peuples du Machrek arabe. Non seulement la lutte du peuple palestinien et libanais contre le colonisateur de la troisième terre sainte de l’Islam lui était étrangère, il a même travaillé à l’affaiblir en absorbant les candidats au Jihad vers une cause lointaine, certes islamique, mais stratégiquement secondaire par rapport à celle du Machrek. Ses principaux lieutenants sont originaires même de la Palestine où ils n’ont tiré aucune cartouche contre Israël.

Malgré cela, à l’instar de l’autre fauteur de trouble, Saddam, qui s’est hissé en héros de l’arabité et de l’Islam en ajoutant sur le drapeau de son pays la mention d’Allahou Akbar (Allah est Grand) et en bombardant Israël, Ben Laden avait lui aussi besoin de cette carte palestinienne pour s’attirer le soutien du trop émotionnel peuple arabo-musulman. Saddam et Ben Laden, deux hommes qui ont causé autant de mal direct à la nation musulmane, mais qui parviennent et sans le vouloir à susciter des phénomènes qui, à un rythme vertigineux, sont en train d’accélérer le processus de la disposition à la confrontation anti-américaine de la population musulmane, surtout parmi la jeunesse. Saddam comme le produit direct de sa « Mère de toutes les batailles » [(Om al-Ma’ârik), terme qu’utilise la propagande irakienne officielle pour désigner la guerre de 1991 opposant leur pays à la coalition menée alors par l’Amérique.] Ben Laden, ont tous les deux réussi à engendrer une génération de militants tenaces qui ne reculent devant rien et qui combinent un savoir-faire logistique et une bêtise stratégique porteuse de désastres. Ils ont aussi réussi parce que leur adversaire, l’Amérique, est aussi sot qu’eux au point de risquer ses intérêts les plus stratégiques avec un monde musulman dont il sous-estime la capacité de résistance. Par leurs deux actes suicidaires, Saddam Hussein en envahissant l’Iran puis le Koweit et Ben Laden en attaquant l’Amérique et en provoquant la guerre d’Afghanistan, tous les deux ont placé le monde musulman devant un dilemme et une discorde des plus complexes : Faut-il être partisan de Saddam le dictateur ou de l’Amérique l’arrogante ? faut-il se positionner aux côtés de ces Talibans qui ont dévisagé l’Islam ou soutenir l’intervention américaine ? Faut-il désavouer l’attentat du onze septembre ou le considérer comme une réplique légitime à la taille de l’humiliation subie par l’Amérique ? faut-il adosser les rangs de l’Amérique et ses alliés dans leur guerre contre le terrorisme ou céder à l’appel de Jihad qu’avait lancé Ben Laden et ses partisans ? autant ces crises houleuses apportent des malheurs au monde musulman autant elles incitent les musulmans à repenser leur époque afin de résister intelligemment à l’hégémonie américaine et à juger cette version de l’Islam qui est en train de faire le lit d’un credo dangereux semant la haine et l’intolérance vis-à-vis des autres, non musulmans et musulmans libéraux.

Croire ou faire croire aux autres que les maux du monde musulman sont la conséquence directe de la politique de l’Occident officiel et de la non-observance des lois canoniques fixées par notre vielle charia est la plus fausse des explications jamais données pour analyser la panne des sociétés arabo-musulmanes. Certes l’Occident a un rôle infâme qu’il joue encore en soutenant les régimes dictatoriaux des pays musulmans, mais ce sont les populations musulmanes, les élites dites « progressistes », les oulémas et les intellectuels, et surtout les régimes dictatoriaux qui assument la grande part de cette crise transformée en fabrique d’intolérance, de suicide et de brutalité. Continuer ainsi à fermer les portes devant une révision moderne de l’Islam, continuer à saboter l’émergence d’une nouvelle version de la charia en abandonnant carrément l’ancienne, continuer à priver les peuples et surtout la jeunesse de leur droit à la liberté, continuer à nier les droits des peuples palestinien, tchétchène, cachemiri, kurde, kabyle, touareg, sahraoui et tous les opprimés des populations vivant sur la terre d’Islam à une vie digne et humaine revient à donner des gages de bouleversements globaux qui, comme les marchandises et les capitaux, franchiront les frontières.

Comme l’avait dit le penseur tunisien Mohamed Talbi : « les musulmans ont une mémoire d’éléphant. Ils n’ont pas oublié »[« Ben Laden: par lui-même, il n’est rien ! », Mohamed Talbi, Jeune Afrique l’Intelligent, numéro 2136, du 18 au 24 décembre 2001.], et ils n’oublient rien de l’injustice qui s’est abattue sur les peuples palestinien, libanais, irakien, tchétchène et autres. Les musulmans sont des bédouins, des montagnards, des citadins, des « barbares », des civilisés, des cultivés, des incultes, des modérés et des rigides, mais ils ont une chose qui majoritairement les unit : ils aiment leur religion et s’ils sentent qu’elle est en danger, on a vu de quoi ils sont capables. Et c’est là que l’arrogance de l’Amérique par son refus de quitter le terre d’Arabie, participe à ajourner encore et encore la venue d’une lecture modérée de l’Islam en encourageant l’aile la plus fanatique à opter pour la seule lutte armée. L’Amérique en tant qu’empire aspirant à un rôle divin sur terre, c’est-à-dire décidant de tout ce qui est bon ou mauvais pour le monde, n’a pas la force morale ni matérielle suffisante pour éradiquer la volonté de résistance profondément ancrée dans une personnalité musulmane monothéiste qui voit en la soumission au non-musulman une impiété. Si on ajoute à cela la maturité et le niveau de conscience qui marque la jeunesse musulmane actuelle, sa volonté de renaissance et surtout la géographie de son action et le poids de sa démographie, la mission américaine d’assujettir le souffle islamique a un effet inverse. Une chose est sûre, l’Amérique est devenue un Satan, et un Satan à abattre, non pas uniquement aux yeux de la branche chiite de l’Islam qui a instauré cette vision, mais aux yeux d’une majorité de la jeunesse islamique. Ce constat est à trouver partout dans le vaste monde musulman, des Philippines, à la Tchéchènie en passant par le Cachemire, la Palestine et le Maghreb. Il est totalement déraisonnable et surtout suicidaire de vouloir combattre les malheurs des peuples arabo-musulmans par en rajouter d’autres malheurs ; l’explosion devient inévitable, elle grouille, on la sent dans chaque coin. La « rue arabe », cette nouvelle notion politique souvent sous-estimée par les politiciens de tous bords, fait néanmoins peur à tout esprit perspicace qui connaît la limite de l’accumulation des frustrations chez les peuples longtemps opprimés. Les spécialistes se sont toujours attendus à une explosion brusque et énorme, un genre d’effet de domino qui balaiera les régimes corrompus du monde arabe. Quand elle n’est pas venue lors des événements majeurs comme celui de la guerre contre l’Irak ou les divers massacres des Palestiniens, ils se sont dit : voilà, l’éternel mythe de la rue arabe, il n’y aura pas d’explosion, elle ne viendra jamais [Voir par exemple : L’éternel mythe de la « rue arabe », Courrier international, du 19 septembre 2002.] . Or, l’explosion prendra généralement la forme de petits incidents ici et là, d’attentats de moyenne et de grande envergure, de radicalisation du discours, d’une explosion répartie en des termes qui s’accumulent, se ramifient et se sophistiquent. On a vu comment les attentats suicides ou martyres ont touché des contrées jadis épargnées : la Tunisie, le Pakistan, la Russie, la Tchétchènie, le Koweït, le Maroc, l’indonésie, l’Arabie…etc. Ceux qui ne voient pas en cela une explosion partielle de la rue arabe et bien ils doivent réviser l’histoire arabo-musulmane des deux dernières décennies car il s’agit bien d’un changement substantiel de taille qui laisse prévoir une forme nouvelle d’affrontement. Une forme qui selon les connaisseurs musulmans qui agissent de l’intérieur, dépasserait tous les pronostics.

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« Par lui- même [Ben Laden], il n’est rien. Il n’a aucune connaissance de l’Islam et ne le représente pas. Il est l’expression d’un ras-le-bol des peuples arabo-musulmans, opprimés à l’intérieur et méprisés à l’extérieur par une sorte de conjuration des dictatures internes et de la myopie arrogante et cynique d’un Occident mené par les Etats-Unis, dont le département d’Etat, mal informé des réalités modernes, vit dans la nostalgie des années vingt, dont il rêve de reconstituer, sous un nouveau maquillage, la carte. »[« Ben Laden : par lui-même, il n’est rien ! », Mohamed Talbi, op. cit.] Voici en quelques mots, selon un bon connaisseur, la situation d’un monde musulman et celle d’un monde que l’Amérique s’efforce de remodeler, un monde où la seule puissance américaine guiderait l’Occident dans un projet hégémonique et néo-colonisateur. Ni sur le plan politique, ni sur le plan militaire ou économique le monde n’est capable de redevenir comme il était au début du vingtième siècle pour s’agenouiller devant la volonté américaine. Mais c’est sur le plan culturel que ce projet sera sapé, car à travers la culture c’est le religieux, l’émotionnel, l’existentiel et l’identitaire qui ravitailleront la volonté de résistance. Et c’est vers les autres domaines, politiques, militaires et économiques que le combat promet d’être mené lentement, très lentement, jusqu’à l’épuisement de l’empire. Les spécialistes ont appelé ce genre de conflit asymétrique. Les islamistes après de longues hésitations et tractations l’ont définitivement déclaré Jihad. Ici, on préfère retenir le terme de guérilla planétaire car ce genre de conflit n’est ni guerre, ni Jihad. Il n’est pas une guerre puisque la bataille anti-américaine n’est pas limitée à des actions militaires ou à des attentats terroristes mais comporte aussi un volet économique de boycott de produits américains, phénomène en rapide progression, un volet culturel symbolisé par le puissant retour à l’identité musulmane et un volet politique visant à gagner les musulmans libéraux, démocrates et laïcs pour la constitution d’un front avec les islamistes modérés contre les dangers du projet américain. Ce conflit n’est pas autant Jihad puisque des non musulmans luttent sur leur propre terrain contre cette tendance impériale de l’Amérique. Des anti-mondialistes, des pacifistes, des défenseurs des droits de l’homme, des défenseurs de la liberté de la presse et des centaines de milliers de personnes à travers le monde non musulman, dont des chrétiens, des juifs, des bouddhistes et des athées essaient de trouver une solution pacifiste et équitable aux problèmes qui menacent la planète si elle était condamnée à un futur sous un parapluie américain. Et c’est bien là que réside à la fois la complexité et la subtilité de cette barricade planétaire au projet néo-libéral voire néo-colonialiste que l’administration américaine, les multinationales, les institutions financières, les richards planétaires, les dictatures du Sud et les partis néo-libéralistes de l’Occident veulent tous réaliser.

Il ne s’agit pas ici d’une volonté de récupération du mouvement alter-mondialiste par les musulmans, puisque ces derniers sont considérablement en retard par rapport à leurs homologues Occidentaux évoluant dans un milieu ouvert où la liberté de rassemblement, de manifestation et d’expression est garantie en dépit des mesures liberticides et des dérives répressives comme celle de Gênes. Il s’agit d’appeler les musulmans à endosser les rangs de cette lutte civique, pacifiste, consciente, respectueuse des droits de l’homme, de tous les hommes, bafoués par le processus de la privatisation du monde. Certes le monde musulman est un monde asphyxié par des régimes corrompus dressant un rideau de fer à l’information, à la liberté d’expression, de mouvement et de rassemblement. Mais il est aussi un monde profondément influencé par le sectarisme, l’autosatisfaction, le sexisme, l’intolérance, l’autoglorification et une surestimation de l’Islam historique hérité sans questionnement et que l’on présente comme la vérité absolue au nom de laquelle il est religieusement permis de stigmatiser l’autre, et surtout de haïr les Juifs parce qu’il sont juifs ou parce qu’une grande partie d’entre eux dénigrent le droit des Palestiniens à l’existence.

En chaque musulman il y a une parcelle de judaïsme et de christianisme qui devra être revivifiée dans l’âme musulmane pour que le monothéisme abrahimique puisse refléter la lumière divine et donner l’exemple de sa capacité à la tolérance, à l’amour et au don de soi au nom du droit de l’autre à l’existence. On aurait tant aimé inviter les Juifs persécutés en Europe et éparpillés à travers un monde qui leur était souvent hostiles à vivre encore une fois en terre d’Islam, sur la terre sainte ou partout ailleurs du Maroc à l’Irak, si le monde n’avait pas l’expression de l’arrogance, si le contact n’était pas celui de la colonisation et si le rapport n’était pas celui de dominant à dominés. On aurait voulu prier côte à côte, manger le même pain, semer le même blé, cultiver les même olives et chanter les mêmes chansons dans une terre de paix et d’amour. On aurait souhaité honorer les prophètes de ce même Dieu dont on tarit actuellement le message. Tout comme on aurait voulu aider les Juifs par nos gestes et nos sourires à reconstruire tout près d’Al-Aqsa leur temple pour qu’ils aient aussi leur droit à la terre sainte que l’arrogance du passé avait détruit et assécher les larmes de l’exode sur les murs des cœurs. Mais, 1948 était une tragédie créée par la logique de la puissance, dont les trois parties que sont les Arabes, les juifs et les occidentaux chrétiens, étaient prisonniers, chacun dans sa logique de force, ses calculs de pertes et de gains, ses peurs et ses rêves, ses plans sectaires, et ses mythes religieux qui assassinent l’humain dans le cœur des croyants. Peut-il y avoir une croyance religieuse monothéiste qui ne passe pas par l’étape de l’humanisme ou précisément par l’état de l’adamisme qui enseigna les anges la leçon du divin ? Non et mille fois non. Et ces Ben Laden, Sharon et Bush sont peut-être l’expression d’une fatalité qui a jusqu’à présent accompagné l’histoire humaine vers l’énigme de l’arrogance et de l’égoïsme qui ont souvent accaparé la religion pour en faire un fond de commerce.

Les Arabes, au commencement de cette tragédie, étaient la case faible, colonisés, stériles, sectaires, égoïstes, sots aux confins de la débilité mais résistants tant motivés par la flamme de l’appartenance religieuse et raciale et par cette humiliation du fait que leur apport gigantesque dans la civilisation universelle a été dénigré par l’arrogance et l’égocentrisme européen. Les Juifs, rescapés de l’holocauste impitoyable, portaient encore en eux la rage de l’humiliation de Europe, dont ils avaient pourtant considérablement contribué à construire la pensée, étaient animés par une dangereuse et inhumaine idéologie sioniste et une légitime recherche d’une patrie où ils pourraient vivre leur identité et leur religion comme le reste des peuples du monde. Les Occidentaux quant à eux étaient les businessmen de la tragédie humaine, des agents immobiliers de la misère qui en voulant remédier au malheur qu’ils ont causé aux Juifs en créèrent un autre sur le dos d’un peuple déjà travaillé par l’humiliation. Le résultat on l’a tous vu durant ce dernier demi-siècle : la haine, c’est-à-dire la défaite de l’imagination, selon la belle formule de Graham Greene. C’est l’incapacité de se mettre à la place de l’autre et de croire que la défaite est de ne pas faire la guerre. Et c’est sur cette définition que les durs des trois camps tentent de mener à bien leur projet pour mener encore plus de guerres. L’instrument utilisé pour parvenir à une solution de cette crise aiguë est en soi une défaite.

Lorsque Béguin via l’Irgoun, avait déclaré, suite à l’inauguration de l’ère du terrorisme international par son attentat à la bombe du 22 juillet 1946 contre le King David Hôtel à Jérusalem, vouloir transformer la Palestine en maison de verre pour que tout le monde puisse y voir, il n’a pas réalisé que cette maison de verre ne cessera de se briser en envoyant ses éclats dans toutes les directions. Lorsque le ministre israélien de la Sécurité intérieure Ouzi Landau déclare sur les pages du Monde « Ici, ce sera une lutte à mort entre nous et les Palestiniens. Car tant que les Palestiniens auront de l’espoir, la terreur ne cessera pas. »[Entretien avec Ouzi landau, ministre israélien de la Sécurité Intérieure, Le Monde, 14 décembre 2001.] Il feint d’oublier que c’est bien le désespoir qui alimente la terreur et que vouloir assassiner l’espoir du peuple palestinien aura des répercussions partout puisque ce pays est dès le début une « maison de verre ». Lui, qui prétend connaître cette région du monde lorsqu’il ajouta sur un ton savant « Nous sommes au Moyen-Orient. Celui qui l’emporte n’est pas le meilleur, mais c’est le plus obstiné. », n’a pas encore réalisé que « le problème n’est pas seulement moyen-oriental. Le Moyen-Orient est une zone sismique de la planète où s’affrontent Est et Ouest, Nord et Sud, riches et pauvres, laïcité et religion, religions entre elles. »[Israèl-Palestine : le cancer, par Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave, Le Monde, 4 juin 2002.] Il ne faut donc pas s’étonner que la seule option restante, en l’absence d’une justice qui restitue les droits des victimes du présent que sont les Palestiniens et non ceux du passé, soit l’apocalypse dont les textes religieux des trois monothéismes annoncent l’avènement sur cette terre sainte. S’agit-il d’un plan divin ? D’une autre sortie de l’Eden terrestre ? Ou peut-être sommes-nous en train de reproduire le même scénario, voire d’accomplir le scénario-même, l’initial, celui que nous connaissons par les livres sacrés! Un flash-back divin ! Qui sait ! « Nous ignorons tous deux les secrets absolus / Ces problèmes jamais ne seront résolus / Il est bien question de nous derrière un voile / Mais quand il tombera, nous n’existerons plus. »[Omar Khayyam, Quatrins, op. cit.]

Malgré ses bévues stratégiques et sa médiocrité intellectuelle, Ben Laden, qui n’a pas su profiter de cette occasion qu’il a lui-même provoquée pour améliorer son langage en le libérant des moules du sectarisme, du racisme et de l’antisémitisme primaire et scandaleux, a cependant réussi à provoquer le clivage entre le monde musulman et l’Occident officiel. Ce n’est pas Bush qui a divisé le monde en deux avec sa polémique formule « avec nous ou contre nous ». Mais c’est bien Ben Laden depuis qu’il a adopté dans sa stratégie militaire la géographie qu’il a hérité de la conception sunnite du monde : Dâr-al-Islam (terre d’Islam) et Dâr-Al-harb (terre de la guerre). Au lieu de se concentrer sur les cibles militaires et non civiles et au lieu de s’ouvrir sur les non musulmans, il s’est encore plus enfoncé dans sa rhétorique rétrograde opposant les musulmans aux chrétiens et aux juifs oubliant que ceux qui allaient soutenir le peuple palestinien et manifester dans les capitales du Nord contre la guerre en Afghanistan et en Irak ne seront pas seulement des musulmans, mais surtout des chrétiens, des juifs, des athées et en Israël, une poignée d’Israéliens courageux par leur défi au chauvinisme qu’impose généralement une situation de guerre.

C’est aussi là que réside la grande réussite de Ben Laden au sein des milieux les plus incultes, réactionnaires et impulsifs. C’est la simplicité de son discours et la netteté de son objectif. C’est le « demi-savoir »[ «Le demi-savoir triomphe plus facilement que le savoir complet : il conçoit les choses plus simples qu’elles ne sont, et en forme par suite une idée plus saisissable et plus convaincante.» Nietzsche, Humain, trop humain, tome I, Folio essais, p. 367.], comme l’appelait Nietzsche, qui empêche ses adeptes de toucher la profondeur de la cause qui les enrôle afin de ne pas en déceler la difformité. Que dit Ben Laden : « Nous croyons que Dieu s’est servi de notre guerre sainte en Afghanistan pour détruire l’armée russe et l’Union soviétique. Maintenant, nous demandons à Dieu de se servir de nous pour faire la même chose à l’Amérique, pour en faire l’ombre d’elle-même. Nous croyons aussi que notre combat contre l’Amérique est beaucoup plus simple que la guerre contre l’Union soviétique parce que certains de nos moujahidins qui ont combattu ici en Afghanistan ont aussi participé à des opérations contre les Américains en Somalie et ils ont été étonnés par l’effondrement du moral américain. Cela nous a convaincus que l’Amérique est un tigre de papier.« Oussama Ben Laden par Robert Fisk », Le Monde du 19 septembre 2001.] Y a-t-il un discours plus simple que celui-là pour fasciner et convaincre une jeunesse qui est née et a grandi frustrée ! Non. L’ennemi est personnifié, l’objectif est clair, tous les moyens sont bons et le moujahid est « mort » avant la mort et vivant après la mort. Une équation succincte mais efficace surtout dans un temps de guérilla planétaire où il ne faut pas compliquer le discours pour ne pas semer le doute parmi des partisans éclatés aux quatre coins du monde. Voilà le point fort du discours de ce représentant charismatique de la tendance salafiste/jihadiste. L’autre point fort de Ben Laden est sa célèbre modestie, son courage guerrier, sa gentillesse, son dévouement pour sa cause et sa richesse colossale vouée à ses idéaux. C’est ce qui attire tous ceux qui l’ont rencontré, surtout aux yeux d’une jeunesse confrontée à des régimes arrogants, à des élites corrompues avides de fortune, d’arrogance et de pouvoir.

Un jour le chef spirituel du chiisme libanais, Mohammed Hossein Fadhlallah avait dit dans l’un de ses prêches au milieu des années quatre-vingts : « nous remercions Israël pour une seule chose : il a su mobiliser le peuple contre lui au point que si nous avions dépensé des sommes colossales nous n’aurions jamais réussi à atteindre un tel but en si peu de temps. » La même remarque peut être appliquée aux Etats-Unis. Il suffit de parcourir le monde musulman, de parler avec les jeunes et les vieux, des plus libéraux aux plus religieux, tous, à part une élite occidentalisée, ont étaient acquis à l’idéologie islamiste dans sa partie conflictuelle anti-américaine. En effet, Ben Laden a réussi à démasquer l’Amérique. Les conséquences de ce changement qui avait débuté avec le onze septembre ont commencé déjà à se manifester ; elles sont en train de se radicaliser à l’aune des succès et des coups portés contre l’Amérique mais surtout à l’aune des défaites, des crises et des guerres que cet empire promet de mener.

L’état du monde et des relations internationales, si on admet le terme employé ici et là pour évoquer la révolution des moyens de communication et l’ouverture des économies, est un village, mais un village dictatorial où la caste des nantis, minoritaire, détient la richesse et sa chance, la santé et sa chance, le droit et sa chance, la liberté et sa chance et la puissance et son privilège. Ceux que le destin a rejetés dans l’autre côté du village doivent travailler pour ravitailler le confort de la caste en recevant en contre-partie, pour survivre et garder leur force de travail, les miettes qui tombent du buffet des nantis. Pour ce groupe, né « esclave » et condamné à passer le reste de la vie « esclave » ou à passer clandestinement ( puisque la circulation dans le village est le privilège de la caste supérieure ) vers l’autre bord, n’a droit ni à la liberté, ni à la justice, ni à la démocratie, ni à la santé. L’un des théoriciens de la démocratie, un admirateur de l’Amérique du bon vieux temps, Alexis de Tocqueville avait dit de la façon la plus claire qui rime encore aux oreilles et dans la bouche de Berlusconi, Oriana Fallacci, Sharon, Pim Fortuyn…etc. : « Il doit donc y avoir deux législations très distinctes en Afrique parce qu’il s’y trouve deux sociétés très séparées. Rien n’empêche absolument, quand il s’agit des Européens, de les traiter comme s’ils étaient seuls, les règles qu’on fait pour eux ne devant jamais s’appliquer qu’à eux. » [Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie. In Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p 752 cité in « Quand Tocqueville légitimait les boucheries », Par Olivier Le Cour Grandmaison, Le Monde diplomatique, juin 2001.] Ainsi est le village monde ou pour être plus précis le double village monde où ce qui prévaut pour la caste des nantis ne l’est pas pour la masse des déshérités. La supériorité supposée de la civilisation occidentale et l’infériorité des autres est la base raciale et culturelle de ce système politique, judiciaire, économique et militaire propageant injustice, guerres, misère, famines, épidémies et régimes dictatoriaux. Les citoyens de cet Occident, ce « fief du Bien et de la lumière », ont droit à tout avoir et à tout faire comme bon leur semble, quant aux autres, l’incarnation du « Mal », l’épiphanie de la « Barbarie », ils ne sauraient profiter de l’état de droit et de justice.

Ce qui était autrefois bon pour analyser un pays ou une société particulière est aujourd’hui valable pour comprendre ce village autoritaire qu’on est en train de construire et qu’on nomme le village monde. Rappelons l’avertissement éternel d’Aimé Césaire : « Prends garde à toi, architecte, car si meurt le Rebelle, ce ne sera pas sans avoir fait clair pour tous que tu es le bâtisseur d’un monde de pestilence. » Dans ce village monde, deux groupes ne manifestent pas de modération dans le traitement de leurs affaires. Ceux qui, humiliés, dont la culture, l’économie et la politique sont radicalement déterminées par un système où ils n’exercent aucun rôle à part celui de subir l’exclusion qui les enferme par le simple fait de leur appartenance à une race, un pays ou une classe sociale dominée. Et, ceux qui grisés par les délices de cet Eden construit sur le cadavre des premiers, font tout leur possible pour maintenir le statu quo socio-économique de l’hyperconsommation que leur offre la simple appartenance au groupe des dominants. La coexistence de ces deux pôles au sein des frontières d’une même nation pose deux choix : ou bien la résolution du conflit par des moyens pacifiques en restaurant la justice et le droit ou l’aggravation des hostilités par tous les moyens disponibles allant du verbe aux armes. La torture, la propagande, l’oppression et la persécution sont dans ce contexte les armes non conventionnelles des puissants oppresseurs. La lutte, le soulèvement, la désobéissance, les émeutes, la guérilla et le terrorisme sont désormais celles des impuissants opprimés. Mais au cas où cet ordre se répand au reste de la planète en imposant la culture, l’économie et la logique d’une partie minoritaire de la population mondiale sur l’Autre, cela aussi suppose les deux même choix, mais sur une échelle plus vaste et beaucoup plus complexe. Le conflit devient alors, vu sa complication, multidimensionnelle, non conventionnel et, plus grave, suicidaire.

Le conflit a toujours une tendance à s’adapter à la mesure de la cruauté du réel. Les attentats du onze septembre sont l’expression sublime de la réalité quotidienne, de tous les jours, celle qui subissent la frénésie de la richesse et de la misère. « Toutes les singularités (les espèces, les individus, les cultures) qui ont payé de leur mort l’installation d’une circulation mondiale régie par une seule puissance se vengent aujourd’hui par ce transfert terroriste de situation. »[«L’esprit du terrorisme», op. cit.], disait le philosophe Jean Baudrillard dans un texte qu’on peut considérer comme l’un des meilleurs regards occidentaux jeté sur la tragédie du onze septembre.

Les vœux de domination qui avaient tant hanté l’esprit occidental depuis déjà des siècles est en train de se heurter, après avoir réussi à éliminer la version officielle du communisme – et non pas l’esprit communiste -, à un monde qui ne serait jamais mûri comme l’avait souhaité, entres autres théoriciens de ‘la volonté de puissance’, Nietzsche : « …enfin, préparer, tout lointain qu’il est encore, cet état de chose où les bons Européens recevront, mûres à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre tout entière. »[F. Nietzsche, Humain, trop humain, op. Cit. p. 278-279.] Peut-il y avoir une garde de la civilisation terrestre si l’Occident résume la terre à sa vision de civilisation où seuls les « bons Européens » décideront de la destinée humaine en ne satisfaisant que leur avidité consumériste ? N’est-ce pas là le même plaidoyer que celui de Bush déclarant guider « le monde civilisé » dans sa guerre pour défendre la « liberté immuable » contre ce résidu résistant des anciens « barbares » de toujours, alors que le vrai objectif réside dans l’élargissement de l’empire américain ? Peut-il y avoir préservation de la civilisation terrestre si le berceau de la civilisation qu’est l’Irak a reçu sur sa tête des dizaines de milliers de bombes et une dizaine d’années d’embargo assassin provoquant le massacre le plus horrible de cette fin du vingtième siècle planifié par la communauté internationale, celle des nantis, au nom d’un supposé droit international violé par le plus fort ? L’ennemi était, et demeure, tout phénomène humain qu’il soit groupe d’Etats (Axe du Mal) ou gouvernement (Etat-voyou) ou idéologie (conspiration communiste et ‘fondamentalisme’ musulman) ou religion (Islam) ou mouvement (anti-mondialisation) ou individu (terroriste) qui résiste ou possède la propension à développer ou à engendrer une résistance à l’expansion de l’empire américain et à la maximalisation du consumérisme occidental. « L’ennemi commence à devenir dangereux lorsqu’il commence à avoir raison », avait dit un auteur espagnol. Et ce danger, pour les puissances mondiales, que représentent actuellement les altermondialistes d’un côté et les islamistes de l’autre résident dans la justesse de leurs visions critiques, pourtant hétérogènes, d’un système mondial injuste. Tous les deux ont raison de vouloir saboter l’accomplissement du plan américain revendiquant une mainmise sur la planète. Les premiers développent un discours humaniste sur la base du concept progressiste du « citoyen du monde ». Les seconds le font sur la base du concept musulman de témoignage monothéiste ou de lutte contre l’arrogance (Tâghout).

Or, est-il possible de vaincre non seulement des guérilleros planétaires mais aussi des cultures millénaires, des systèmes de pensée différents, des variations de l’humain qui refusent, par un processus naturel de survie, d’être absorbés par cette globalisation occidentalisante offrant d’un côté un consumérisme radical et de l’autre une misère radicale. La radicalisation est d’ores et déjà fondue dans ce nouvel ordre mondial, dont il lui sert de moule. L’hypocrisie radicale, l’injustice radicale, le mensonge radical, l’égoïsme et l’arrogance radicaux sont la chaudière au feu de laquelle se préparent les terreaux d’un radicalisme en retour. A une radicalisation de la vie, du plaisir et de la réalisation de l’avoir s’oppose une radicalisation de la mort, du sacrifice et de l’affirmation de l’être. Et c’est ce qui échappe à la raison occidentale construite pour savoir, inventer et produire afin de dominer, de méconnaître -l’Autre- et de consommer. Elle n’a rien à dire, rien à faire devant une raison construite pour résister et se consommer. Ainsi, faisant encore appel à Nietzsche, le penseur toujours actuel de la raison occidentale : « Nous sommes d’un temps dont la civilisation est en danger d’être ruinée par ses moyens de civilisation. »[Ibid. p 355.] N’a-t-il pas prétendu tuer Dieu pour prendre sa place, c’est-à-dire se donner la mort. « L’Occident en position de Dieu ( de toute puissance divine et de légitimité morale absolue) devient suicidaire et se déclare la guerre à lui-même. »[« L’esprit du terrorisme », op. Cit.] Les terroristes du onze septembre l’ont prouvé, mais ont ajouté une seule chose, une graine orientale, voire islamique : l’amour du martyre contre l’amour de la vie mondaine. Toute la civilisation occidentale était le complice majeur des attentats, de ces médias à son attachement nihiliste à la vie. Ne l’avait-il pas dit clairement, ce Ben Laden, sans pathos aucun – et l’Occident lui rétorqua par son langage nuancé, fourbe, médiatique et publicitaire – : « Nos hommes ont autant envie de mourir que les Américains de vivre ! » C’est l’explosion de la vérité, la franchise du destin et la touche fataliste qui font le plus peur à un monde où l’idée de la mort avait été définitivement assassinée. C’est aussi une célébration de la mort, c’est-à-dire de la vie, car pour les terroristes la mort extatique n’est qu’un passage à la vie, une vie dionysiaque qu’on ne peut pas se permettre ici-bas puisque la vie est, selon la vision musulmane, la prison du fidèle et le paradis de l’infidèle. Et c’est tout le symbolisme du onze septembre : une célébration de la mort par la mort, une déclaration de guerre à la vie mondaine, la prison, que le système capitaliste célèbre dans chaque seconde, dans chaque spot publicitaire, dans chaque cellule de sa logique du gain et du profit, dans chaque marchandisage du bonheur et shopping du plaisir. Le 11 septembre était une tragédie shakespearienne usant des moyens les plus modernes contre la modernité, un carnaval que les médias du monde avaient transmis en direct, puis répété, puis transformé en un rituel religieux. Le 11 septembre a surpris bien qu’il était prévu, on le sentait venir comme on sent le prochain coup. C’était une promesse accomplie qui ne surprend que par sa réalisation. Encore et toujours Nietzsche : «Qui a donné cette couleur au monde, l’a plongé dans ces lueurs d’incendies ? Ce furent les hommes de convulsions spirituelles, des paroxysmes de terreur et de ravissement, des plus profonds abattement : hommes-médecine, tragiques, saints, etc. ; on avait peur d’eux ; on les croyait quand ils le voulaient, car ils étaient effrayants. »[F. Nietzsche, L’Ombra di Venezia, fragments posthumes (printemps 1880), Œuvres philosophiques complètes, t. IV, p. 353.]

L’innocence américaine a été mise à échec par une poignée de jeunes qui lui ont donné le premier coup chez elle, pour la faire sortir de ses retranchements, et lui ôter le masque blanc qui dissimulait son vrai visage sombre. Comme l’avait dit le cheikh invité de Ben Laden dans la fameuse cassette : « Grâce à Allah l’Amérique est sortie de ses grottes. »[«La cassette d’Oussama Ben Laden. » Le Monde du 15 décembre 2001.] Un mot plein de sens dont tous les spécialistes de la guerre révolutionnaire mesurent l’importance surtout lorsque le champ de la bataille est sorti des maquis vietnamiens et des rues mogadishiennes pour s’étendre à toute la planète. Encore une fois ce n’est pas Bush qui allait faire sortir les terroristes de leurs grottes où ils se cachaient mais c’est Ben Laden qui a invité la machine américaine à aborder la complexité, la disparité et l’abondance de la résistance dont regorge le monde. L’Amérique ivre de sa puissance et à l’écoute des industriels de l’armement et du pétrole, après une retenue, marquée autant par son égarement et incertitude plus que par sa patience, s’était laissé engouffrer brusquement dans la boue inextricable d’un monde complexe aux ramifications et stratifications multiples, disparates et perverses. Jamais une opposition à la politique guerrière américaine et étrangère ne s’était manifestée de telle façon, en Occident même. Dans le lexique simpliste qui se couvre les yeux et coud les lèvres des adversaires cela s’appellerait de l’anti-américanisme. Or, ce mot à lui seul est incapable de traduire la diversité de résistance à l’hégémonie américaine. Il ne contient pas les vérités quotidiennes, les pourquoi, les critiques et les alternatives. Il tend à ridiculiser les méfiances qu’affichent certains amis de l’Amérique à l’égard de son penchant au « surrégime unilatéral »[Cité in : « L’Amérique n’est pas une île », Paul Kennedy, Le Monde du 5 mars 2002.], selon les termes du commissaire européen pour les relations extérieurs, Chris Patten.

L’Amérique n’est pas confrontée au terrorisme mondial qui n’est d’ailleurs que l’expression violente de la violence du système global mais elle a été amenée par le cerveau du 11 septembre à sortir de sa grotte pour affronter la diversité du monde. Ceci dit, la guerre contre le terrorisme comme une forme globalisée de la « tolérance zéro » est vouée d’avance à l’échec, même si on parvient à éliminer quelques terroristes, à détruire leurs infrastructures et à découvrir quelques taupes ou cellules en veilleuse. La « tolérance zéro » n’a pas encore réussi à résoudre définitivement les problèmes d’un simple quartier «difficile » ou à éradiquer cette insécurité urbaine qui secrète ces jeunes paumés, les backstreet boys des banlieues exclus des sociétés modernes. Il est imprudent d’espérer que cette politique recopiée à l’échelle mondiale parviendra à éradiquer la contestation violente de l’hégémonie américaine sur le monde, surtout parmi les jeunes du monde musulman car c’est à travers le piège de la terreur même que l’Amérique et ses alliés devront passer pour donner l’impression qu’ils sont capables de vaincre le terrorisme. « La tactique de modèle terroriste est de provoquer un excès de réalités et de faire s’effondrer le système sous cet excès de réalités. Toute la dérision de la situation en même temps que la violence mobilisée du pouvoir se retournent contre lui, car les actes terroristes sont à la fois le miroir exorbitant de sa propre violence et le modèle d’une violence symbolique qui lui est interdite, de la seule violence qu’il ne puisse exercer : celle de sa propre mort. »[« L’esprit du terrorisme », ibid.] D’un autre côté, s’il est aisé de gagner une guerre contre un ennemi qui porte un nom propre, comme Irak, Japon ou Allemagne, il est impossible de la gagner contre un ennemi qui porte un nom d’espèce : drogue, pauvreté, immigration «clandestine », prostitution ou terrorisme[« Meer politiek dan Islam », par Paul Aarts, De groene Amsterdammer, numero 38 du 21 septembre 2002.]. Ce genre de problème ne se résout pas au moyen de la guerre comme le veulent ceux qui prônent la médecine guerrière pour tous les maux de la planète.

Les symptômes de l’agonie du système sont manifestes dans les mesures liberticides, la dérive sécuritaire, le silence complice des intellectuels convertis en défenseurs de l’ordre mondial, les atteintes aux libertés privées, le patriotisme idéalisé, les entraves à la liberté de la presse et d’expression, le déni du droit du mouvement, l’extraterritorialité, les procès militaires, la vulgarisation du racisme, la mainmise des médias sur l’opinion publique, l’érection du sentiment d’insécurité, l’apologie de la mort, les assassinats ciblés, les mesures extrajudiciaires, le troc de la Tchéchénie contre l’Irak, de la Palestine contre l’Afghanistan, du Cachemire et du Xiang Yang contre les bases américaines en Asie Centrale, les punitions collectives, la menace de transfert du peuple palestinien sans que cela ne suscite une indignation à la taille de la menace, l’intimidation par des frappes nucléaires, les guerres préventives, la militarisation des relations internationales, la sous-traitance du problème des immigrés et des politiques de l’intégration à la police, le haro sur l’asile, la criminalisation des demandeurs d’asile, l’errance du navire Tampa, le centre de détention de Woomera et la cruauté des anciens immigrants ‘allochtones’, ces Australiens, contre les nouveaux – afghans et pakistanais-, la massacre de Kunduz et Qila-i-Jangui, le bagne de Guantanamo, la marchandisation de Sangatte, l’escalade verbale, les « fatwas » texanes…etc. Tous les ingrédients sont là pour menacer l’esprit de la civilisation occidentale de démocratie, de liberté et de respect des droits de l’homme. D’ailleurs la démocratie que certains intellectuels présentent comme un système innocent par nature et sublime par essence a débouché du temps des Grecs sur l’esclavage et à l’époque moderne sur le colonialisme et le pillage des non occidentaux. Parfois, lorsqu’on veut parler de démocratie occidentale on oublie l’autre face de ce système qu’est la démocratie coloniale, dont Israël, Pretoria et les idéologues du néocolonialisme étaient et sont les représentants les plus actuels. Qu’importe de qualifier Israël, les pays occidentaux ou autre régime de démocratie si l’état d’injustice, et le non-respect des droits des autres peuples y sont monnaie courante. Le régime mondial actuel ne fait-il pas de l’exclusion des populations du Sud l’un de ses fondements sacrés ! Tolérer des dictateurs comme ceux de la Tunisie, de l’Algérie, de l’Arabie Saoudite et certains pays africains et asiatiques pour la simple raison qu’ils protégent les intérêts à court terme des démocraties occidentales ou coloniales est le comble de l’hypocrisie que l’Occident officiel n’a jamais cessé d’entretenir afin de maintenir le statu quo global qui lui profite. Pour clore cette parenthèse, posons une autre question adroite : « Peut-on faire la guerre au terrorisme sans faire la paix avec le monde musulman ? »[« Questionnaire », par Dominique Eddé et Danièle Sallenave, Le Monde du 28 septembre 2001.]

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