Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

6ème chapitre

Borj Erroumi XL

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« Le renforcement d’une mentalité très protectrice, très « forteresse » à l’intérieur de l’Europe est également l’une des grandes préoccupations de l’après-11 septembre. Au fur et à mesure que les contrôles deviennent plus stricts et se renforcent, une espèce d’indécence se fait jour dans le langage utilisé pour parler des demandeurs d’asile et des immigrés sur le Vieux Continent. Ce phénomène, associé à un regain d’antisémitisme et à une montée du sentiment anti-islamique, est une épreuve à laquelle les leaders et les citoyens européens doivent faire face et qu’ils doivent combattre ensemble. »[« L’horizon assombri des droits de l’homme », Mary Robinson, Le Monde du 15 juin 2002.] Tel était le constat du haut-commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme sur l’une des multiples conséquences de la guerre contre le terrorisme. Lorsque l’onde de choc du 11 septembre et de sa jumelle la guerre contre le terrorisme se sont abattues sur les Pays-Bas, elles ont emporté avec elles l’innocence de la démocratie néerlandaise et propulsé au devant de la scène, Pim Fortuyn, un leader d’extrême-droit porté par un ras de marée populiste que seul un assassinat politique a stoppé. Les Pays-Bas, derrière l’Amérique, ont perdu cette auréole d’innocence qui a été associée, parfois abusivement, à leur nom.

Le directeur du Centre d’Information et de Documentation Israélite (CIDI) basé aux Pays-Bas avait écrit, après avoir condamné quelques incidents et tendances racistes visant les demandeurs d’asile, que « Le racisme et la xénophobie doivent être combattus d’une façon effective et prompte. Car, si le fantôme parvient à quitter sa bouteille et réussit à agripper l’arène politique, il sera déjà trop tard. Cela a été le cas en Autriche, en Suisse et en Belgique, avec le ‘Vlaams Blok’. Nous avons en Hollande le luxe relatif du fait que l’extrême droite ne dispose d’aucun leader charismatique. »[« Xenofoben aan de macht», Ronny Naftaniel, le 3 novembre 1999. Article paru sur le site du CIDI (Centrum Informatie en Documentatie Israel), http://www.cidi.nl] Et pour terminer cette sincère homélie antiraciste, l’auteur cite une phrase lucide d’un politicien néerlandais, Ed Van Thijn : « ce qui est plus dangereux que le racisme, c’est le déni du racisme. » Pourtant, lorsque apparut Pim Fortuyn, un leader charismatique décrit par les médias du monde, dont les médias occidentaux, comme xénophobe et anti-musulman, donc raciste, le même commentateur qui s’est félicité du fait que les Pays-Bas n’avaient pas de leader raciste avait pris la défense de Pim Fortuyn et a dénié le racisme de ce dernier à l’encontre de groupes sociaux bien déterminés que sont les musulmans et les demandeurs d’asiles. « Cependant, Fortuyn n’était pas un raciste. On n’est pas forcé d’être d’accord avec lui ; il forçait toute de même le respect par sa droiture non néerlandaise. Il s’indignait farouchement lorsqu’on le comparait à Haider et à Le Pen ; des comparaisons qui clochaient presque à tous les niveaux. Contrairement à l’Autrichien et au Français, Fortuyn était un ami d’Israël. »[« In Pims schaduw », Ronny Naftaniel, du 10 mai 2002, paru sur le site du CIDI (Centrum Informatie en Documentatie Israel), op. cit.] La dernière phrase contenait l’une des raisons pour laquelle l’auteur s’était abstenu d’accuser Pim Fortuyn de raciste. L’autre raison est l’aversion de ce dernier envers les musulmans. Une aversion qui constituerait la base d’une sorte d’alliance entre des adeptes du sionisme et les figures emblématiques de l’extrême droite qui ont profité des attentats du 11 septembre pour réactiver leur potentiel de préjugés xénophobes. Les musulmans sont les ennemis de cette nouvelle croisade ou guerre froide. De l’Italie à Washington en passant par les Pays-Bas, des propos incendiaires et hasardeux semant la xénophobie antimusulmane ont été lancés par des politiciens en quête de popularité et relatés par des médias en quête d’audimat. Le résultat ne s’était pas fait attendre : « Dans aucun autre pays d’Europe, les musulmans n’ont été la cible d’autant d’actes d’agression qu’aux Pays-Bas »[« Les attaques contre des mosquées se multiplient aux Pays-Bas » AFP, 25 septembre 2001] , remarque l’AFP citant un des principaux quotidiens du pays, le Volkskrant. Et le communiqué d’ajouter : « Tentatives de mise à feu, jets de pierre ou de cocktails molotov, lettres de menace ou graffitis racistes, les agressions contre les mosquées sont devenus quasi-quotidiennes dans un pays qui compte 750.000 personnes de confession musulmane, soit 4,7% de la population totale. »

Les Pays-Bas ont-ils définitivement tourné le dos à la tolérance et la société multiculturelle dont ils étaient si fiers ? Ont-ils perdu à jamais leur « virginité » et leur « innocence » ? Pour H. Entzinger, spécialiste des questions d’immigration et d’intégration à l’Université Erasme de Rotterdam, : « Cette réputation reflète-t-elle la réalité ? A mon avis, elle n’est pas vraiment correcte… Si les Pays-Bas apparaissent comme un des pays les moins racistes de l’Union européenne, cela vient peut-être du fait qu’ils sont moins honnêtes dans leurs réponses que les Belges ou les Français. »[Ibid.] Quant à l’essayiste britannique Ian Buruma, d’origine néerlandaise, il avait affiché, sur les pages du Guardian londonien, repris par Courrier International, le même scepticisme à propos de la supposée innocence de la démocratie néerlandaise : « Quand cette démocratie a-t-elle été innocente ? Quand elle envoyait l’armée mater les velléités d’indépendance en Indonésie ? »[« Pim, Silvio et Lady Di », Courrier International du 23 mai 2002.]

Marcel Van Dam, l’un des figures emblématiques de la tolérance des Pays-Bas rappelait sur les pages du Volkskrant ce qu’il avait écrit à propos de Pim Fortuyn cinq ans avant sa spectaculaire entrée en scène, lorsqu’il déambulait, dans ‘randonnée’ au sein de l’échiquier politique néerlandais – l’ex marxiste Fortuyn était passé par les principaux partis politiques jusqu’à son tragique assassinat alors qu’il était tête de liste – : « Pour qu’il puisse jouer un rôle remarquable aux Pays-Bas, il ne lui reste, ensuite, qu’une seule possibilité : il doit créer son propre parti. Avec le slogan ‘Contre l’islamisation de notre culture’, il pourra faire campagne dans le marché électoral et ramasser ce que Janmaat [figure néerlandaise d’extrême droite] avait perdu par sa déficience. De Winter en Belgique et Le Pen en France ont prouvé qu’il existait bel et bien un potentiel électoral de 10 à 15 pour cent d’électeurs qui sont intéressés à de tels programmes. Fortuyn serait dangereux s’il allait se jeter sur cela : il est xénophobe, intelligent, disert, branché, n’est pas incommodé par les principes et il n’est pas crevé dès ses premiers mensonges. »[« Voorbestemd », Marcel Van Dam, Volkskrant du 14 février 2002.] Etonnante prévision que Marcel van Dam avait détaillée les contours.

Personne, même ses adversaires les plus farouches, n’a nié les capacités brillantes et la posture charismatique de Pim Fortuyn. On reconnaît le souffle nouveau qu’il a apporté à l’ennuyeuse vie politique de La Haye. Son franc-parler, ses opinions escarpées, ses idées non-conformistes et son cran critique ont imposé le rythme des débats télévisés qui ont fini par toucher tous les Néerlandais, même ceux qui n’étaient jamais intéressés à la politique. C’était un médiagénique qui avait su se positionner à l’opposé de tout le monde pour s’approprier à lui seul la contestation et le malaise qui grondaient déjà dans la société hollandaise et que les anciens partis politiques étaient incapables de par leur élitisme ou leur arrogance à saisir. Mais aller à ne pas se positionner sur les dangereuses déclarations qu’il avait faites cache une toute autre stratégie. Une stratégie d’alliance contre l’Islam que les événements du 11 septembre, le sentiment d’insécurité créé par le matraquage médiatique et les tensions importées du conflit du Machrek avaient propulsée au devant de la scène sans que personne ne puisse intervenir pour alerter une opinion publique ensorcelée et hypnotisée par la peur de l’Autre. Une alliance qui a rapproché les chrétiens et les juifs extrémistes, et certaines figures de la gauche occidentale de l’extrême droite, qui n’était plus considérée comme ennemie mais comme le support essentiel de cette campagne d’islamophobie. « Cette union sacrée s’enracine dans l’angoisse suscitée par les insupportables attentats suicides en Israël et les non moins odieuses agressions antijuives en France – comme, en arrière-plan, par la crise d’identité du judaïsme. Ces périls, certains prétendent les combattre en forgeant une étrange alliance entre des intellectuels d’extrême droite et d’autres originaires de la gauche – un concubinage contre-nature fondé sur le ralliement des seconds aux premiers. Au nom de la lutte contre l’islamisme, assimilé à l’Islam et au terrorisme, contre lequel le président George W. Bush a déclenché sa folle croisade. »[8« Au nom du combat contre l’antisémitisme », Dominique Vidal, le Monde diplomatique, décembre 2002.]

« Pas un juif de plus ! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l’Est ! »[Citée par F. Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal, Le Livre de Poche, 1991, p.262.] C’était l’une des revendications d’une pétition qui a circulé en Allemagne en 1880 et qui faisait partie d’une longue propagande haineuse antisémite qui a fini par mener l’Europe, soixante ans plus tard, à l’un des crimes les plus odieux de l’histoire humaine aux côtés du colonialisme et de la déportation des noirs africains vers le « nouveau-monde». Nietzsche qualifiait cette requête « européenne » formulée dans ladite pétition d’« instinct » d’un peuple faible. Pourtant, plus d’un siècle plus tard les musulmans ont pris la place des juifs sur la bouche de plusieurs esprits racistes, dont Pim Fortuyn : « Pas un musulman de plus ! »[« Fortuyn : grens dicht voor islamiet », Volkskrant du 9 février 2002.], avait lancé ce dernier dans un entretien qui a fait la une du Volkskrant et l’ouverture officielle de l’ère Fortuyn sur la scène néerlandaise. Les mots ressemblaient énormément à la requête antisémite surtout lorsque Fortuyn avait accentué la ressemblance en présentant dans son livre/programme une interprétation des plus étranges du désormais très prisé précepte de « l’accueil régional ». Ecoutons-le : « Pour les Pays-Bas cela veut dire de n’accueillir que les réfugiés venus de la France, du Royaume Uni, de l’Allemagne et du Danemark, au cas où un incident grave se serait produit. »[« De puinhopen van acht jaar Paars », Pim Fortuyn maart 2002, p. 166.] Donc, une fermeture hermétique des frontières du côté de l’est, du côté de l’Islam qui menace, selon ce professeur, d’islamiser la culture des Pays-Bas. L’analogie n’est cependant pas de mise. Faut-il attendre un demi-siècle pour assister peut-être à un nouvel holocauste contre les musulmans, surtout que les Pays-Bas avaient enregistré le plus haut score d’incendies contre des mosquées dans toute l’Europe post-11 septembre ?

La comparaison de l’ambiance qui a précédé la persécution des juifs et cette propagande anti-musulmane qui frappe les Pays-Bas aiderait à sensibiliser ceux qui ne se sont jamais posé la question : « Pourquoi les crimes du passé sont-ils plus à la mode que les crimes du présent ? »[« Questionnaire », par Dominique Eddé et Danièle Sallenave, Le Monde du 28 septembre 2001.] Les plus lucides des Néerlandais avaient tracé le parallèle entre la persécution des juifs et celle des musulmans et avaient tiré la sonnette d’alarme : « Il est pénétrant de comparer l’actuel climat anti-islamique avec l’antisémitisme d’avant guerre. Remplacez les mots que renferme l’entretien qu’avait accordé Fortuyn au Volkskrant, comme Marocains, musulmans, Islam, Imam et mosquée avec juif, judaïsme, rabbin, et synagogue et vous allez sentir l’oppression antisémite des années trente. Jadis, les juifs étaient le bouc-émissaire de la crise économique, aujourd’hui les musulmans sont ceux de la crise sécuritaire. »[« Voorbestemd », Marcel Van Dam, op. cit.]

L’une des rares figures de l’establishment néerlandais qui avait osé affronter avec rigueur cet esprit xénophobe – quoique avec un ton arrogant et paternaliste qui avait exaspéré l’électorat – était Ad Melkert le candidat du PvdA, le parti du travail. Le courage de son acte principiel et antifasciste lui avait coûté son éviction des élections législatives et son avenir à la tête de son parti. Mais, il restera celui qui avait osé traiter Pim Fortuyn de raciste et de populiste en le comparant avec Le Pen alors que le reste des politiciens avaient affiché un profil bas acceptant de tolérer ce « signal » provenant de la population que Pim avait su transmettre à la classe politique néerlandaise. Le racisme au nom de la démocratie, c’est le comble de l’hypocrisie politique que cette Europe post 11 septembre est en train de légitimer. Si en France le peuple – particulièrement les jeunes lycéens et lycéennes – était descendu dans la rue pour faire barrage à Le Pen, aux Pays-Bas, on était content de voir naître celui qui a libéré la rage raciste ensommeillée sous le masque de la tolérance néerlandaise. L’échec de Melkert aux élections était la conséquence de l’état d’esprit d’un « peuple déboussolé », selon le qualificatif choisi alors par Courrier International. Les Pays-Bas étaient alors à la recherche d’un héros qu’ils avaient trouvé en Pim. Comment se fait-il que la raison occidentale ait oublié le cri de Galilée, dans la pièce de Bertholt Brecht répondant à « Malheur au pays qui n’a pas de héros ! » par un « Non, malheur au pays qui a besoin de héros ! » La quête des héros n’avait-elle pas amené Staline, Hitler, Mussolini, Franco et leurs pairs qui ont usé de l’artifice de la propagande pour passionner jusqu’à l’aveuglement le sentiment nationaliste et raciste à l’encontre d’un establishment impopulaire ou d’un groupe ethnique, social ou religieux particulier. Le but de ces manœuvres était toujours et partout le même : donner à la masse l’illusion d’un sentiment d’appartenance et cueillir, facilement, les fruits du pouvoir. Pim Fortuyn n’avait-il pas révélé avec auto-satisfaction ses vraies visées politiques : « Je serai Ministre/Président de ce pays! »

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Au-delà de sa haine avouée de l’Islam (haine qu’il a lui-même niée dans sa fameuse interview pour des raisons plus juridiques qu’éthiques) qui était ce « héros » néerlandais ? Que voulait-il ? Contre qui s’était-il prononcé et pourquoi ? Lui qui n’avait honte de rien et qui osait déclarer à la télévision, sans rougir, qu’il avait le don de déceler d’après le goût du sperme de son compagnon ce qu’il avait bu la veille ! [« Opgeruid staat netjes», Theo van Gogh, PIM (politiek Incorrect Magazine) september 2002.]

Sur le plan écologique Fortuyn avait déclaré à propos des milieux activistes, sur les pages du magazine Elsevier, du 20 novembre 1999, dont il était l’éditorialiste : « Il est consternant de voir comment la loi de la vie économique se laisse dicter par ces terroristes de la pensée. (denkterroristen) » Quant à l’aide au développement destinée aux pays pauvres dont ceux qui avaient été colonisés, pillés et avachis par les Pays-Bas durant des siècles, le professeur de sociologie, qui n’a jamais pris en compte dans son discours la complexité des phénomènes sociaux ni les contextes historiques, économiques, politiques, culturels et autres régissant les sociétés humaines, avait aussi sa propre vision « révolutionnaire » de ce dossier sensible, une vision qui venait aussi de cette Amérique isolationniste semant l’injustice : « Un petit pays, comme les Pays-Bas, non seulement fournit un montant extra proportionnel à l’aide au développement, mais il n’exige que rarement une contrepartie. L’aide au développement doit être accouplée aux intérêts vitaux de notre pays. Toute autre aide est non effective. »[Elsevier, 2 juli 1994.] Voilà, qu’au nom des mêmes sacro-saints intérêts d’un « petit » Nederland « menacé » on théorise à la continuation de la politique de l’abandon des victimes perpétuelles de l’Occident mercantile.

Pour ce qui est de son appréciation sur le colonialisme, et tandis que des intellectuels progressistes en France et en Belgique entamaient une autocritique objective sur le rôle de leur pays durant les siècles du colonialisme, ouvrant des dossiers encore brûlants et appelant à une sorte de compensation par le biais de l’annulation de la dette ou l’accroissement de l’aide au développement, notre professeur avait un regard nostalgique sur cette période barbare de la civilisation occidentale : « Nos conquêtes coloniales ont été inspirées et guidées par un christianisme agressif qui, au besoin, marchait littéralement sur les cadavres. Une culture vitale et agressive, à laquelle les autres cultures avaient intérêt à ne pas résister. Pourtant, il faut remarquer que la modernité a perdu cette forme d’agressivité, voire elle va jusqu’à la rejeter. Cela rend cette culture vulnérable devant des cultures qui, à défaut d’une culture vitale, n’ont aucun message – par exemple la grande partie de la culture et de la religion musulmane. »[Elsevier, du 5 septembre 1998.] Pim paraît vouloir encore une fois marcher sur les cadavres ! Comme l’avait remarqué, du côté de la France, Alexander Adler : « Barbare, Pim Fortuyn l’était, mais à la néerlandaise. »[« Les Pays-Bas tombent de haut », Alexandre Adler, Bloc Note, Courrier International, jeudi 23 mai 2002. ]

Comment ne le serait-il pas alors que la classe politique néerlandaise, famille royale comprise, avaient célébré l’anniversaire de la VOC ( Verenigde Oost-Indische Compagnie) qui durant deux siècles avait construit la richesse néerlandaise sur le dos des peuples colonisés. « Après l’Espagne et le Portugal, trois autres puissances maritimes, la France, l’Angleterre et les Pays-Bas, se lancent à la conquête de colonies, en Amérique du Nord, en Inde et dans les ‘îles aux épices’ (actuelle Indonésie). Ils le font au nom de la théorie mercantiliste, qui pendant trois siècles sera la doctrine coloniale dominante. Le mercantilisme fait des colonies des dépendances économiques de la métropole, gérées le plus souvent par des Compagnies. Il s’agit de soumettre les possessions coloniales à trois contraintes : empêcher leur production de concurrencer celle de la métropole, écarter toute intervention d’un tiers entre la colonie et sa métropole, et enfin contraindre la colonie à ne commercer qu’avec la métropole. »[«Cinq siècles de colonialisme », Ignacio Ramonet, Manière de voir nº 58 : « Polémiques sur l’histoire coloniale. »] On connaît comment l’esprit des conquêtes coloniales, que Fortuyn avait rêvé de voir ressurgir, avaient piétiné « au nom des même très grandes, très saintes et éternelles valeurs occidentales de Liberté, d’Amour et de Charité »[« Ben Laden : par lui-même, il n’est rien ! », Mohamed Talbi, op.cit.] les peuples colonisés.

« Lors des affrontements récents à Aceh, en Indonésie, […] la ‘ pacification’ de cette île par les Pays-Bas, au début du XXe siècle, avait coûté 70 000 morts. »[« Inventer une mémoire commune », Alain Gresh, Manière de Voir nº 58, op.cit.] Jan Pietersz Coen, décrit comme le fondateur de la VOC, dans une lettre envoyée à ses troupes de «commerçants » pour élever leur moral, les conseilla, religieusement : « Ne vous désespérez pas. N’épargnez pas vos ennemis. Car Dieu est à notre côté ! »[Cité in « Alles voor de nootmuskaat », Maaike Ruepert, Metro, 20 mars 2002.] Ses ennemis, furent chassés de leur village, leurs habitations furent incendiées et ils furent contraints à se réfugier dans les montagnes jusqu’à ce qu’ils moururent de faim et de froid. Quant aux chefs des tribus, il les confia à ses mercenaires auxquels il ordonna de « leur couper les corps en deux, de les décapiter et de diviser leur poitrine en quatre. »[Ibid.] Le tout, au nom d’un Dieu qui se tient aux côtés de ses hommes toujours «civilisés», massacrant au nom de Dieu des créatures pour un commerce de noix de muscade.

Pourtant on continue de glorifier ce passé colonial sous son couvert mercantile pilleur. Prétendant que ce genre de compagnies était bénéfique aux peuples colonisés, « inférieurs », au commerce mondial et à la culture des musées garnis d’objets volés aux autres peuples, on continue de falsifier les vérités historiques, de se moquer des mémoires collectives des peuples colonisés.

Ce genre de compagnies qu’on se targue de décrire comme les mères des multinationales étaient les outils par lesquels les économies informelles mais efficaces des peuples colonisés ont été à jamais détruites, préparant ainsi le terrain à l’actuelle domination économique, financière, politique, et militaire de l’Occident. La destruction de la très vitale industrie textile villageoise en Inde par les Anglais, celle des implantations de noix de muscade dans les îles du sud-est asiatique pour garantir leur monopole sur le commerce de ce produit par les Hollandais, celle des traditions agricoles d’implantation de céréales dans les champs fertiles de l’Algérie et de la Tunisie et l’imposition de la viticulture par les Français, la taxation criminelle des produits manufacturés ou artisanaux du monde arabe et de Afrique qui échappaient au contrôle de la métropole…etc. Comment ne pas se construire ainsi une puissance économique et une civilisation, dont la science, l’industrie et même la pensée philosophique ont été recrutés et militarisés pour légitimer et alimenter l’esprit colonialiste, si l’Occident n’avait pas asservi 84,4 % des « terres émergées »[« Seconde jeunesse pour les comptoirs coloniaux », Edward Goldsmith, op. cit.] du globe où le pillage, l’extermination, l’esclavage et la destruction ont été monnaie courante au nom de la supériorité de la race blanche ?

Seuls certains intellectuels et citoyens européens intègres et épris de justice, les meilleurs des Européens et les meilleurs des tiers-mondistes, si on se permet de paraphraser Ahmed Ben Bella[« Cela nous a prémunis contre la haine », Ahmed Ben Bella, Le monde diplomatique, septembre 2000.] , ont eu le courage de dévisager cette farce qu’est l’humanisme occidental importé au reste de la planète. Les mots de Sartre, l’un d’entre eux, sont, heureusement, encore-là, toujours présents, chauds, nus comme la réalité des colonisés qu’on veut voiler au nom de quelques valeurs universelles qu’on trahit dès qu’on quitte l’Europe. Ces mots dénoncent cette psychopathie occidentale qui veut assujettir les autres cultures du monde. Dans sa préface à l’un des livres qui constituent la conscience martyrisée des colonisés ou ce « retour » de la violence occidentale, Sartre disait : « La violence coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche à les déshumaniser. Rien ne sera ménagé pour liquider leurs traditions, pour substituer nos langues aux leurs, pour détruire leur culture sans leur donner la nôtre; on les abrutira de fatigue. Dénourris, malades, s’ils résistent encore, la peur terminera le job : on braque sur le paysan des fusils ; viennent des civils qui s’installent sur sa terre et le contraignent par la cravache à la cultiver pour eux. S’il résiste, les soldats tirent, c’est un homme mort ; s’il cède, il se dégrade, ce n’est plus un homme ; la honte et la crainte vont fissurer son caractère, désintégrer sa personne (…)Vous savez bien que nous sommes des exploiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l’or et les métaux puis le pétrole des «continents neufs» et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles. Non sans d’excellents résultats: des palais, des cathédrales, des capitales industrielles; et puis quand la crise menaçait, les marchés coloniaux étaient là pour l’amortir ou la détourner. L’Europe, gavée de richesses, accorde de jure l’humanité à tous ses habitants : un homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous profité de l’exploitation coloniale. »[Jean-Paul Sartre, Préface au Damnés de la terre, de Frantz Fanon.] Pourtant on continue de passer le même vieux disque de la chanson de l’humanisme occidental, de l’esprit des lumières, de l’égalité, de la fraternité, et de liberté. Des mots, rien que des mots qui se vident de leur sens dès qu’ils entrent en contact avec les non européens.

L’appel courageux et intrépide de Sartre à décoloniser le colonisateur de sa propre mentalité colonisatrice – à l’exception notoire d’Israël que Sartre épargne -, n’a malheureusement pas atteint les oreilles de certains « éclairés » en l’Europe et en l’Amérique. Pourtant, ils le lisent, s’enorgueillissent de citer son nom, celui de son amie Simone, de leur amour, de leur lutte, de mai 68 et de leurs livres. Des mots, rien que des mots vides qu’ils répètent et des «mains sales » applaudissant le crime et la culture du crime. Répétons-le cet appel historique de Sartre peut-être parviendra-t-il à libérer cette élite de pacotille de son colon ensommeillé qui de temps en temps relève la tête : « qu’on extirpe par une opération sanglante le colon qui est en chacun de nous. Regardons-nous, si nous en avons le courage, et voyons ce qu’il advient de nous. Il faut affronter d’abord ce spectacle inattendu : le strip-tease de notre humanisme. Le voici tout nu, pas beau: ce n’était qu’une idéologie menteuse, l’exquise justification du pillage; ses tendresses et sa préciosité cautionnaient nos agressions. »[Ibid.]

Mais, franchement, Fortuyn lorsqu’il a qualifié l’Islam de culture arriérée ou débile avait-il raison ? Y-a-t-il quelque chose de vrai là-dedans ou s’agit-il d’une diffamation que la bouche de l’ignorance avait lâchée à l’instar de tant d’autres figures d’une nouvelle race d’intellectuels et de politiciens faisant de l’attaque contre l’Islam, les musulmans et le peuple palestinien un cheval de Troie dans leur discours ? Ses propos étaient-ils ceux d’un connaisseur de l’Islam, de son histoire, de sa culture, de son influence sur l’Occident et sur la civilisation mondiale ou s’agissait-il de simples propos traduisant de jugements infondés que les attentats du 11 septembre avaient rendus recevables par des foules en quête d’une exaltation identitaire contre cet ennemi diffus ? Le professeur de sociologie, Fortuyn, lors d’une interview à NMO (Nederlandse Moslim Omroep), un programme dominical réservé aux musulmans des Pays-Bas, malgré son allure suffisante, ses manières aristocratiques et son orgueil colonial, ne savait pourtant pas qualifier l’Islam : est-il religion, foi, tradition, culture ? Il a tourné en rond puis a choisi le terme le plus vague, le mot qui peut dire la chose et son contraire, qui contient en lui les stratifications et les ramifications les plus disparates : culture ! Selon lui « L’Islam est une culture arriérée » et non pas l’Islam détient une culture arriérée. La nuance est de taille pour un professeur de sociologie. Cette hésitation à définir l’Islam est le propre de ceux qui n’ont qu’une idée reçue, otage de brèves qui ici et là décrivent le monde musulman comme un champ de bataille où depuis la nuit des temps, des Philippines à l’Algérie, les bruits des canons et les cris des « barbares » résonnent quotidiennement dans les oreilles humaines à satiété des innocents citoyens de l’Occident. Un monde où une foi rigide, inhumaine, étranglait tous ceux qui rêvaient de liberté et de progrès.

Fortuyn, comme ses semblables, ne connaissait de l’Islam qu’une dizaine de mots qu’il a retenus, peut-être, à force de les croiser quotidiennement à la télévision ou sur les pages des journaux. Comme la majorité des occidentaux, il n’avait sur le monde de l’Islam que des scènes de lapidation en Afghanistan, des barbes mal entretenues et plus « répugnantes » que celles des juifs orthodoxes bien qu’identiques, des turbans et un désordre bédouin qui selon ces clichés date de toujours. Avec un certain effort de mémoire, Fortuyn pouvait se rappeler de quelques termes flous comme fatwa, jihad, tchador, borqa, ramadan, Imam, Kaaba, Hamas, Hezbollah, Khomeyni, Ben Laden, Arafat, Nasser, Saddam, Rushdie et une poignée d’autres mots ou noms que rapportaient les médias avec un arrière-plan de feu et de sang. A côté de ce puzzle sémantique, il y avait ces quelques milliers de réfugiés dont la majorité était originaire de la terre d’Islam, avec leurs habits, leur hidjab et leur difficulté à assimiler les mœurs du pays d’accueil ; des mœurs qui, chez Fortuyn et ses semblables, étaient synonymes de modernité, de progrès et de liberté. Avec ces mots, ces images et quelques préjugés hérités des temps des croisades ou collectés de magazines médiocres ou de livres à forte charge idéologique, on construit un monde sur l’Islam selon la technique du collage. Une fois ce monde achevé, on lui enlève les ingrédients qui en font un monde en gesticulation, on lui arrache sa dialectique interne, on dissimule ses mouvements qui ont déterminé son acheminement, les courants et les contre-courants qui le travaillent encore, les rêves et les projets qui l’activent, son art, son architecture, sa musique, sa littérature, ses luttes internes entre passé et futur, tradition et modernité, religion et superstition, pensée et idéologie, pour faire de lui un cadavre, pétrifié, immobile et empesté. Puis on l’observe du haut de sa tour avec la satisfaction du vivant et l’arrogance du vainqueur. On ne voit qu’un monde mort, de morts et de ténèbres, qui ne se réveille que pour exécuter un obscur dessein et semer la mort et la destruction. De la sorte « on donne des détails sur l’inspiration satanique de l’Islam. »[Maxime Rodinson, La fascination de l’Islam, étapes du regard occidental sur le monde musulman, M.O.I-publicatie 2, Nijmegen, 1978, p. 80.] Pourtant, l’autre monde, l’Islam, qu’on a cru mort, n’a pourtant pas cessé de bouger. Il respire, certes avec difficulté, mais, il est là, partout, dans la tour même du vainqueur, il parle ses langues, inspecte ses bibliothèques, voyage dans sa culture, creuse l’histoire de sa pensée, se ressource dans l’héritage culturel universel tel un archéologue qu’on ne voit pas, car il est souterrain tout entier recouvert par la poussière du passé qu’il est en train de questionner d’agiter et de remodeler. Mais, on feint de le croire mort, on persiste à faire croire qu’il est mort et avec lui ses valeurs et les germes de sa civilisation et de sa culture. L’imaginaire occidental n’avait-il pas toujours entretenu l’idée chimérique de la mort ou de l’agonie des civilisations et des cultures non occidentales !

Pourquoi la violence provoquée par une infime branche de l’islamisme occupe-t-elle l’actualité de tous les jours ? Pourquoi vouloir réduire la résistance musulmane aux plans hégémoniques américains à sa seule composante «terroriste» ? Le monde musulman n’a jamais été aussi vivant, aussi actif et explosif qu’aujourd’hui. Son terrorisme n’est le reflet que de la frustration énorme, une frustration à la taille de sa démographique, de sa géographique, de son passé opulent et de son présent houleux. Et c’est pourquoi son terrorisme est si explosif. Or, les livres, les magazines, la culture, l’art, le cinéma, les débats qui animent le vaste monde musulman n’ont jamais été pris en compte. L’Occident ne parle que de lui-même ou de l’autre en terme de lieu de tourisme, de cuisine exotique ou de musées de civilisations disparues agenouillées à sa table, à son service et à sa récréation. Le meilleur acteur du monde, le meilleur cinéaste du monde, le meilleur sculpteur du monde, le meilleur dessinateur du monde, le meilleur styliste du monde, le meilleur chanteur du monde, le meilleur musicien, architecte…etc., tous sont les produits de l’Occident, la seule machine à produire le meilleur. Quant aux autres cultures, parfois millénaires comme la chinoise, l’indienne ou l’africaine, c’est comme si elles ne baignaient que dans un océan de laideur et ce depuis l’aube des temps. Et par ce même mépris, non seulement on impose aux autres peuples et le goût et le jugement des goûts que dicte l’Occident mais on prive en même instant les Occidentaux eux-même, la jeune génération, condamnée à vivre dans un monde interdépendant, de voir le monde selon les yeux du monde et non selon les yeux des décideurs, des régimes, des industriels de l’armement, du pétrole et des médias.

Prenons le cas du cinéma pour mesurer la crise de la spécificité culturelle européenne en général et néerlandaise en particulier. Comment se fait-il, dans ce contexte, qu’en Tunisie ou dans les pays du bassin méditerranéen, les jeunes étudiants ou lycéens ont une idée plus vaste sur le cinéma mondial que la jeunesse néerlandaise ! A part une poignée de cinéphiles qui se recrute parmi les intellos et qui fréquent les ciné-clubs minuscules (Filmhuis), le reste de la jeunesse est absorbé par le Twister de la production hollywoodienne qui domine la quasi-totalité des salles de cinéma. Dans ce pays européen qu’est le Nederland, il est rare de tomber sur un jeune qui connaît des cinéastes européens. Même des noms de cinéastes aussi célèbres que Almodovar, Fellini, Costa Gavras, pour ne pas citer Chahin, Khalifi, Makhmalbaf ou Majidi, paraissent venir d’une toute autre planète. Dans une telle atmosphère où l’écrasante domination américaine mate même la culture européenne, il ne faut pas s’étonner de voir des gens qui soutiennent la destruction des autres nations puisqu’elles n’ont jamais existé ou représenté quoi que ce soit dans la conception de la culture universelle.

Dans une interview accordée au journal Le Monde, le cinéaste égyptien Youssef Chahine dénonce le protectionnisme qu’adopte le gouvernement américain à l’égard de l’industrie cinématographique. Cette politique prive le public américain et européen, sous tutelle culturelle américaine, de se former une idée sur ce qui se passe ailleurs. Les deux films, Le Destin et L’Autre, dudit cinéaste, qui traitent le sujet du phénomène terroriste n’ont été projetés, ni dans les salles américaines, ni dans la quasi-totalité des salles européennes puisque l’Amérique et ses six firmes (majors) qui monopolisent le marché mondial de la distribution font barrage aux films qui menacent de concurrencer les produits hollywoodiens. « Sans légitimer cette violence, [ du 11 septembre] je pense savoir d’où elle vient, mais pas les Américains, puisque leur gouvernement a décidé pour eux qu’ils ne sauront rien de ce qui se passe dans le monde »[« Youssef Chahin et Robert Redford : deux regards sur l’Amérique en guerre », Le Monde du 14 décembre 2001.] , lança sur un ton de colère le cinéaste égyptien.

« Toute tentative de cinéma différent, proposant un autre regard sur le monde avec un souci d’écriture cinématographique originale, ne supporte pas la concurrence avec les mastodontes hollywoodiens… »[« Grande détresse pour le film européen », Carlos Pardo, Le Monde diplomatique, mai 1997.] L’hégémonie américaine dans le seul domaine cinématographique qu’assurent sa stratégie médiatique « guerrière » et ses budgets colossaux de productions menace en réalité l’éclosion d’une culture universelle abritant toutes les couleurs et les variétés de l’humanité. En empêchant les autres de montrer le meilleur d’eux même par le biais de l’art on les pousse à montrer le pire, c’est-à-dire à exceller dans la dénonciation du système qui les exclut : « Aujourd’hui, c’est le reste du monde, que l’on n’appelle même plus le tiers-monde, qui est réduit à l’état de résidu. C’est pourquoi nous risquons, en continuant de ne parler de valeurs que dans le seul cadre du parcours occidental, de perpétuer la réaction de ces peuples à la culture résiduelle. L’Islam qui s’exprime aujourd’hui sous la forme de terrorisme est un Islam révolté contre le sort que l’histoire lui a réservé. Il dénonce l’attitude systématique de l’occident vis-à-vis de son compagnon de route et d’une culture qui ne peut plus être exclue du bénéfice de la civilisation et des valeurs. »[ « Islam et Europe : mortelle amnésie », Mohammed Arkoun, Le Monde du 14 décembre 2001.]

Déjà dans son livre qui sert encore de base à l’étude de l’Islam et du monde musulman, Maxime Rodinson analyse les conditionnements qui ont accompagné la vision de l’occident sur l’Islam et le monde musulman. Certaines constatations de cet orientaliste peuvent être appliquées sur le cas de Fortuyn bien que ce dernier n’a ni la taille, ni les outils lui permettant de se hisser en connaisseur de l’Islam et de lancer comme il l’a fait ses jugements théologocentriques. « L’européocentrisme est évident (…) non seulement, la société et la civilisation européennes sont posées en modèles universellement valables, non seulement leur supériorité absolue sur tous les plans est présupposée (elle est réelle sur un certain plan limité), mais encore les facteurs à l’œuvre dans cette civilisation et cette société sont mécaniquement transposés toujours et partout. Si certains sont bien en effet des facteurs universels, il n’en est pourtant pas de même de tous et cette transposition mécanique a été néfaste en général. »[Maxime Rodinson, La fascination de l’Islam, op.Cit, p.8.] ou encore lorsqu’il analyse l’approche des missionnaires chrétiens encore utilisée par les élites séculières modernes à l’instar de Fortuyn « (…) ils associent le succès des nations européennes à la religion chrétienne, les revers du monde musulman à l’Islam. Le christianisme serait par nature favorable au progrès et par conséquent l’Islam à la stagnation et aux retards culturels. L’attaque contre l’Islam se fait aussi agressive qu’il est possible et l’argumentation médiévale est reprise avec des enjolivements modernisateurs (…) Le panislamisme est un épouvantail à la mode dans le même sens, à la même époque que le péril jaune. L’Europe victorieuse voit dans toutes les tentatives de résistance à sa domination une activité perverse [terroriste] à l’œuvre, un complot sinistre auquel, par un mécanisme constant dans l’histoire des idéologies, elle attribue une illusoire unité de direction, une application méticuleuse à l’exécution de ses noirs desseins, des méthodes traîtresses, cruelles, machiavéliques. Toute manifestation anti-impérialiste, même surgie de réactions purement locales, était attribuée au panislamisme. Le mot lui-même évoquait une entreprise de domination, une idéologie agressive, une conspiration à l’échelle mondiale. »[Ibid , p.80-81.]

Et pour compléter le tableau, presque actuel, de ce qui est du rôle des mass-médias dans la manipulation des opinions publiques M. Rodinson ajoute : « Si cette vision pénétrait la masse des esprits européens grâce à la presse et à la littérature populaire ou aux livres d’enfants, elle n’était pas sans influencer les savants eux-même, surtout s’ils se mêlaient de donner des conseils apparemment compétents aux inspirateurs de la politique coloniale de leurs gouvernements. »[Ibid, p.81.] Ce genre de regard jeté par Fortuyn sur l’Islam, qui n’est pas celui d’un savant ni d’un compétent, est tout sauf nouveau. Il ne sera jamais ancien ou dépassé. Il restera toujours de mise tant qu’il sera dicté par les nécessités sociales, les « idéologies diffuses », les situations régnantes dans le pays, l’Occident et le monde. Il ne faut pas s’étonner de le voir surgir à chaque événement ou crise de la taille de la guerre du Golfe, du 11 septembre ou du conflit palestinien. Fortuyn faisait partie de ceux, au sein de l’occident qui croyaient qu’une guerre froide contre l’Islam est inévitable puisque selon lui les musulmans constituent une menace pour la paix mondiale. Evidement, le concept de la paix mondiale dans la bouche des partisans du « choc de civilisations » ou précisément du « choc de l’ignorance » comme l’a ppelait Edward Saïd, signifiait de régner même en semant la guerre, partout en dehors de l’Occident, si cela paraissait nécessaire afin « de garantir la suprématie de l’Occident et de la défendre contre tout le reste, l’Islam en particulier. »[« Le choc de l’ignorance », Edward W. Saïd, Le Monde du 27 octobre 2001.]

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