Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

6ème chapitre

Borj Erroumi XL

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Ce souffle qui anime l’esprit de Fortuyn et qui consiste à vouloir ressusciter coûte que coûte un Nederland pur, blanc (Wit) et homogène, à vouloir fermer les frontières, armer la culture d’une agressivité qu’elle a perdue et qui devrait être utilisée dans son rapport avec les autres cultures, l’Islam en particulier, à condamner l’activisme écologique, à boycotter l’aide au développement, n’est-il pas une simple version néerlandaise de cette même crispation culturelle ou ce « retour aux sources » qu’on retrouve chez certains islamistes ? Cet attachement à un passé « glorieux » qu’il voulait renouveler n’est-il pas une phobie des conséquences de la mondialisation qu’il soutenait pourtant dans son volet économique néo-libéral ? Pourquoi condamner l’islamisme lorsqu’il dénonce ou s’oppose à certaines formes de la modernité alors qu’on tolère le conservatisme des néo-libéraux qui s’opposent, de leur part, à d’autres formes de la modernité ? Si on veut par exemple imposer aux musulmans de tolérer que des Européennes ou des européanisées puissent se balader du côté des pays musulmans dans des bikinis ou des minijupes, on doit également imposer aux Européens de tolérer, même au sein des administrations et des écoles, des musulmanes qui portent le hijab et même le niqab. On ne peut pas appeler les autres cultures à s’intégrer de plein pied dans l’espace européen en respectant les valeurs européennes alors que les Européens ne respectent pas les valeurs des pays musulmans lors de leurs voyages touristiques ou autres.

Quant aux adeptes du néolibéralisme, ils forment le noyau dur qui refuse de mener le monde à un stade de globalisation humanitaire qui profite à tous les peuples, à toutes les cultures et toutes les civilisations. Il est totalement erroné de penser que ceux qui détiennent les commandes de l’ordre mondial croient aux bienfaits du progrès et de l’évolution. Le modernisme et le progrès que les libéraux vénèrent et auxquels ils exhortent à adhérer le reste des nations du monde ne sont qu’illusions mensongères. Ils sont contre tout changement qui menace leur hégémonie, pour le statu quo qui éternise leur mainmise cruelle sur les richesses et le destin du monde. Ne sont-ils pas en train de tout faire pour adapter les lois, les conventions internationales, les Etats, les ONG, les sociétés civiles et les peuples pauvres de la planète à leur diabolique stratégie visant à monopoliser le confort pour le Nord et les valets du Nord ? Lorsque Bush avait lancé sa formule barbare « avec nous ou contre nous » il voulait en fait dire « sous nos ordres ou sous nos bombes ! » « Ce qu’exige tôt ou tard le plus fort, ce n’est pas qu’on soit à ses côtés mais dessous. » disait le dramaturge français Georges Bernanos.

Force est de constater que depuis les événements du 11 septembre, les médias des Pays-Bas, à l’exception notoire de certains programmes sérieux ou de quelques magazines progressistes, ont adopté la célèbre formule de Voltaire : « diffamez, diffamez, il en restera toujours quelque chose » comme stratégie médiatique envers l’Islam, le monde musulman et les immigrés d’origine musulmane, en particulier les Marocains. Ces derniers sont devenus la bête noire des médias. Sur les lèvres d’un politicien néerlandais, qui s’était excusé afin de faire oublier cette bévue caractéristique, les Marocains sont devenus des Kut Marokkanen ou des « sales marocains » – traduction qui ne rend pas compte de la vulgarité du terme employé. Ce qualificatif a été aussitôt repris par Raymzter, un chanteur d’origine marocaine dans sa chanson intitulée Kut Marokkanen qui a occupé la tête des hit-parades néerlandais, et dans laquelle il répondait selon le style hip-hop aux accusations pêle-mêle stigmatisant les Marocains. Aux Pays-Bas, on ne parlait pas des Marocains qui ont combattu aux côtés des Néerlandais contre l’occupation nazie et qui ont perdu plusieurs des leurs dont certains sont enterrés aux Pays-Bas. Non, on préférait parler chaque jour des jonge criminelen ( jeunes criminels), les jeunes des banlieues dites difficiles, puisqu’ils collaient bien avec l’étiquette les présentant comme un groupe ethnique source d’insécurité où les terroristes d’Al-Qaida avaient des suppôts. Ainsi une simple revue de la presse néerlandaise[Les extraits de la presse néerlandaise sont disponible sur le site belge Suffrage Universel http://www.suffrage-universel.be qui cite la revue de presse quotidienne de l’ambassade de France à La Haye] suffit pour se faire une idée sur l’atmosphère qui a dominé l’après 11 septembre :

Selon un sondage d’opinion de l’hebdomadaire multiculturel Contrast du 19 septembre 2001, il est avéré que presque la moitié (47,7 %) de la communauté musulmane des Pays-Bas « comprenait » les attentats terroristes commis à New York et Washington. Plus de 5 % les approuvait.

« La municipalité, la justice et la police d’Amsterdam ont “expressément demandé” au ministre de la Justice, Korthals, des formes d’assistance telles que l’armée et la maréchaussée, au moment où l’offensive des Etats-Unis allait commencer », a annoncé le Volkskrant à la une du 20 septembre 2001. « Il s’agirait alors d’explosions de violences, de prises d’otages, tout est possible. » a-t-on ajouté !

«Le BVD (Service de Sécurité du territoire) ne serait pas étonné si des terroristes étaient présents ici », avait remarqué le même Volkskrant dans un deuxième article. «Les Pays-Bas jouent un rôle-clé dans l’organisation terroriste d’Oussama ben Laden, Al-Qaida », « Ben Laden blanchit son argent chez nous. ‘Les fonds avec lesquels les attentats américains ont été financés venaient des Pays-Bas’. » a affirmé un universitaire écossais R. Gunaratna, chercheur à l’Université St. Andrews dans un article au journal Trouw du 24 septembre 2001.

«Plus de 60 % des Néerlandais estime qu’il faut expulser les musulmans qui approuvent les attentats terroristes contre les Etats-Unis » avait révélé le Volkskrant sur sa une du 26 septembre 2001 sur la base d’un sondage d’opinion effectué par le bureau NIPO pour le compte du journal. «Ainsi, la conscience du fait que les Pays-Bas sont devenus moins sûrs s’est fortement accrue. Des attentats extrémistes peuvent aussi arriver chez nous. », remarquait l’éditorialiste du même Volkskrant.

L’hebdomadaire HP/De Tijd avait découvert, soudainement, dans son numéro du début d’octobre 2001, qu’« Il y a quelque chose qui ne va pas avec l’Islam. » Et d’ajouter que «Après les attentats aux Etats-Unis, nous avons le droit de demander si les idées que l’Islam propagent sont acceptables. »

Dans une interview accordée à Elsevier du 19 octobre 2001, un hebdomadaire conservateur où Pim Fortuyn s’était construit une certaine audience, Samuel Huntington, le prophète du « Choc des civilisations » critiqua de la sorte le modèle européen d’intégration : « L’idéal multiculturel s’érode, parce que l’immigration est allée trop vite dans beaucoup de sociétés occidentales. Les immigrants s’isolent et restent une minorité qui a sa propre culture, sa langue et son enseignement. »

«Il s’avère que des ramifications du réseau de Ben Laden existent aux Pays-Bas », a remarqué le Volkskrant du 21 octobre 2001. « Il y aurait aussi un lien entre la cellule de Rotterdam et le 20e pirate d’avion. » Citant une source du BVD, « Le bureau néerlandais de l’organisation caritative saoudienne Mawafaq auraient des liens avec un Imam d’Utrecht, qui travaillerait pour les services secrets libyens. »…etc.

Si on ajoute à cela la nature des commentateurs choisis par les médias depuis pour commenter les événements du 11 septembre ou pour donner leur avis sur le problème de l’immigration ou du monde musulman, il est devenu évident que l’objectif n’est pas d’éclairer le spectateur, de lui expliquer la réalité du monde, de l’aider à se poser des questions sur les raisons socio-économiques, historiques et conflictuelles qui ont mené à de tels attentats. « C’est le problème d’étiquettes aussi peu éclairantes qu’Islam et Occident : elles égarent et embrouillent l’esprit qui tente de trouver un sens à une réalité disparate qui ne se laissera pas cataloguer et s’enfermer aussi facilement. »[Edward W. Saïd, « Le choc de l’ignorance », op. Cit.] Les médias néerlandais ont simplement rayé de la scène la complexité des crises du monde, celle qui pousse par exemple, les asielloos à fuir leur pays, les terroristes à user d’une telle atrocité, les Palestiniens à poursuivre leur Intifada et leurs opérations martyres. Elles consomment l’arrière-plan des tragédies humaines, les mâchant puis les livrent aux spectateurs sous une forme attisant sa peur, sa xénophobie et le rejet de l’autre. La société de consommation dont les médias forment le laboratoire où se fabrique l’imaginaire collectif moderne, ne peut survivre en faisant état de la misère qui sévit ailleurs. Elle se doit de consommer les réalités complexes du monde pour les offrir à leur tour déformées ou atténuées à la consommation générale, de celle qu’on a tendance à appeler l’opinion publique ; le sentiment d’insécurité est dans ce contexte le produit de cette consommation, les actes xénophobes en sont les produits retournés.

Après le 11 septembre on a assisté aux Pays-Bas à un débat de sourds sur les normes et les valeurs néerlandaises. Les uns s’étonnaient de voir des Marocains comprendre les attentats du 11 septembre, les autres s’indignaient du soutien qu’affichaient les jeunes issus de l’immigration musulmane au peuple palestinien, d’autres encore n’acceptaient pas d’entendre sur leur sol des voix anti-occidentales. Le débat en soi ne pouvait être que positif, surtout pour les musulmans qui doivent repenser leur religiosité vers une vision européenne plus tolérante et plus démocratique de l’Islam. Trouver les bonnes réponses aux défis que pose la modernité, en conciliant les valeurs tolérantes de l’Islam et le milieu libre et ouvert d’un pays comme la Hollande, aiderait certainement le monde musulman à réformer l’interprétation rigide de l’Islam et à se débarrasser du fardeau d’un passé qu’on a sacralisé à tort. Cette version rétrograde de l’Islam que représentent, malheureusement, souvent, des Imams ignares, bruts et imprudents qui au lieu d’appeler la jeunesse musulmane à s’ouvrir sur leur environnement, à puiser dans la culture et le savoir occidental, à apprendre des Juifs la longue leçon de l’intégration, s’acharnent selon leur mentalité sexiste, machiste, et parfois antisémite, sur les femmes, les jeunes et cet imaginaire «complot juif » qui ne démontre que l’adynamie de l’Islam officiel. La communauté musulmane, les jeunes en particulier, n’a pas besoin de tels Imams qui ne maîtrisent ni la langue du pays d’accueil, ni même une suffisante culture islamique et l’indispensable culture universelle à la base de l’avènement du musulman moderne. A part quelques sourates du Coran, quelques hadiths, une tradition rigide et des formules canons formulées depuis belles lurettes, ils n’ont aucune idée du mal qu’ils sont en train de faire subir à l’esprit islamique de fraternité et de tolérance. La jeunesse musulmane a besoin d’un souffle nouveau, frais, ouvert à la culture universelle dans laquelle la culture occidentale occuperait une place importante à côté des cultures asiatiques, africaines, latinos, etc.

C’est avec une jeunesse instruite, curieuse, toujours à la recherche de la sagesse qu’elle soit dans la riche culture musulmane ou dans la culture chrétienne, juive ou laïque, qu’une réforme de l’Islam serait possible. Des millions de jeunes musulmans à travers le monde musulman, soumis à des régimes dictatoriaux, rêvent d’avoir un accès libre à l’outil informatique, à Internet, aux magazines et journaux libres sans être obligés de passer par les filtres des régimes policiers. La liberté de pensée, d’expression et de recherche qu’offre l’Europe, à laquelle une partie de la jeunesse musulmane européenne tourne le dos, est la cause pour laquelle des milliers, à l’autre bout du monde, luttent quotidiennement en affrontant l’emprisonnement, la torture et parfois la mort. Cette opportunité qu’offre le contexte européen représente une responsabilité que la jeunesse doit valoriser, aimer et assumer au lieu de passer son temps dans des coffee shop à se droguer ou à traîner sa frustration et son incapacité à longueur de la journée dans les rues et les magasins. Tant que cette jeunesse issue de l’immigration ne s’est pas mise à relire l’histoire de l’Islam et les côtés sombres de cette histoire trop longtemps occultés, tant qu’elle n’a pas découvert les philosophes musulmans classiques, goûté la beauté du message mystique et soufi, suivie le long cheminement de la pensée occidentale, et lier tout cela avec les temps modernes, l’Islam et avec lui les musulmans ne verront pas cette renaissance tant espérée et resteront toujours sur les bancs des accusés, dans les bouches des calomnieux et entre les mains de manipulateurs.

Des Imams qui ne maîtrisent pas la langue du pays d’accueil et qui tombent facilement dans les pièges des médias en déclarant aux Pays-Bas, où on a enregistré le premier mariage entre homosexuels, que l’homosexualité est une maladie qu’il faut combattre, non seulement manquent de diplomatie mais de cette perspicacité et cette finesse d’esprit qui doit accompagner le savoir religieux. Des Imams, certainement pleins de bonnes intentions, qui lors d’une conférence à l’université affirment que : « Dans la main d’un tueur le scalpel est une arme. Dans la main d’un chirurgien le scalpel sauve des vies humaines. L’Islam est un scalpel. Aidons donc les musulmans à utiliser convenablement le scalpel »[Imam Haselhoef discussieert in Groningen: “De Islam is een scalpel�?, de Hanze du 29 novembre 2001.], doivent aller approfondir leur culture sur l’Islam et sur le monde de la communication avant de faire des déclarations hasardeuses. Des Imams qui conseillent les fidèles dans les mosquées de frapper « légèrement » leurs épouses si elles ne leur obéissent pas feraient mieux de descendre de leur tribune pour aller réviser et leur savoir religieux et leur humanisme. Ce genre d’Imams qui arrivent en Europe non pour faciliter l’émancipation de la femme, de la jeunesse et de la raison musulmane en général et contribuent à la crispation de la communauté musulmane doivent savoir dans quel milieu ils évoluent avant d’oser prêcher la morale. Ils doivent ensuite choisir entre une morale émancipatrice ou une morale rétrograde. Une religion qui respire l’esprit du temps ou une religion attachée à un cadavre qu’on croit pouvoir ressusciter. Comme l’a rappelé le penseur musulman Sud-Africain Farid Esack, les musulmans ne sont pas condamnés à vivre entre la dichotomie de Dar al-Islam (terre d’Islam) et Dar al-harb ( terre de guerre) ou du milieu autoritaire de la Mecque et celui libre de Médine. Ils doivent ressusciter le paradigme abyssinien (Abyssinian paradigm) quand les musulmans, sous les ordres du Prophète, avaient fui la persécution des Mecquois pour vivre sous la protection d’un pays chrétien et où ils ont coexisté pacifiquement avec la population en respectant les lois du pays d’accueil et même en restant là, refusant, après, de rejoindre Médine ou la Mecque tout en gardant et leur Islam et leur cohabitation avec les populations locales chrétiennes. Mais pour ce faire, il faut relire l’histoire musulmane sous un angle qui échappe à la conception orthodoxe encore défendue par la majorité des oulémas.

Mohammed Arkoun qui avait eu connaissance de l’Islam néerlandais avait confié un jour à un journaliste que «L’ignorance parmi les musulmans néerlandais est énorme (…) Je les invite à me fournir quelque chose d’historiquement acceptable sur la constitution de la charia dans les siècles qui ont précédé la révélation du Coran. Comment ce processus s’est-il déroulé ? Je posais ces questions parce que j’étais conscient qu’ils étaient en train de revendiquer la charia sans la connaître, c’est leur identité. Il n’y avait personne ici qui connaît la réponse, je veux donc, dans la pratique, prouver que ce qu’ils croient connaître, que ce qu’ils croient être et que ce qu’ils croient être leur identité n’étaient pas vrais. Ils ont une appréciation dogmatique de l’Islam : Je suis musulman, donc je suis pour la charia. »[« In islamitisch Nederland ontbreekt elke intellectuele ontwikkeling», propos recueillis par Ahmet Olgun, NCR Handelsblad.] Ajoutant : « On ne peut constater aucun essor intellectuel dans l’Islam néerlandais (…) Les discussions sont dominées par les musulmans radicaux qui se donnent le nom de vrais musulmans. Ils croient à la relance de la charia, qui doit être valable partout et pour tous. La charia surpassera toutes les constitutions, car elle a été offerte par Dieu ; C’est ainsi qu’ils pensent. » Mohamed Arkoun qui avait enseigné à l’université d’Amsterdam avant que la chaire d’Islam ne soit supprimée par « manque de moyen » ( une excuse qui irrita nombre de commentateurs), avait voulu instaurer aux Pays-Bas un institut d’études islamiques pour faire évoluer la manière dont la jeunesse aborde cet Islam qu’elle ignore. Mais, il n’avait pas pu convaincre les autorités locales qui n’étaient pas intéressées par les cris d’alarme lancés par un académicien de sa taille : « Ces jeunes se donnent le titre de musulmans radicaux sans savoir ce que l’Islam comporte, sans avoir une connaissance de la théologie. Sans théologie la religion se transforme en idéologie et c’est dangereux. » Plus tard les autorités néerlandaises ont été confrontées à un Islam accaparé et propagé par les partisans du wahhabisme et du salafisme. Lorsqu’on n’entend pas les connaisseurs musulmans de l’Islam on laisse le champ libre aux fanatiques qui le dévisagent et l’offrent en cadeau à leurs pires ennemis pour qu’ils continuent leur travail de calomnie et d’islamophobie.

Le monde musulman et avec lui l’Islam historique vivent une crise. Nier cela pour se réfugier dans l’angle habituel de l’ignorance et de l’oisiveté intellectuelle en mettant la raison de toute une nation entre des Imams qui devraient penser à sa place est un crime qui coûtera à la nation musulmane et à toute l’humanité un grand prix de guerres et de conflits. « Si les musulmans ouverts, instruits et intelligents qui aiment leur religion n’occupent pas la première place dans le domaine de l’autocritique, de la réforme et ne participent pas dans les débats qui s’ouvrent, c’est les ignorants et les venimeux qui le feront à leur place »[« Une compagnie de démons », Salman Rushdi, Libération, 29 novembre 2002.] avait dit celui qui a ouvert la porte à une race de provocateurs qui, usant de l’insulte et de la calomnie, avaient pourtant cru pouvoir apporter une contribution à la critique de la raison musulmane. Ceci dit, la remarque de Salman Rushdie est vraie, s’il y a autocritique elle devrait naître de l’intérieur, de l’Islam même, de ses fidèles qui le portent dans leurs cœurs et leurs têtes et qui oseront affronter le visage de l’ignorance par un discours hardi et réformateur. Comme l’avait bien exprimé Mohamed Talbi : « La réforme ne viendra jamais du dehors mais de l’intérieur de la mosquée. Et là, tout est possible, si l’on est musulman de conviction, par le libre jeu de la réflexion critique, du doute, de la mise en interrogation, car il n’y a pas de conviction sans interrogation. (…) Je ne conteste pas le Coran, moi, je conteste à l’intérieur même de l’Islam. Seul le Coran m’oblige, je suis pour sa lecture vectorielle. Le réformateur doit rechercher la direction la plus rectiligne, dans son sillage (…) Il faut que les musulmans se réforment de l’intérieur, dans leur conscience musulmane, et arrivent à la conviction intime qu’ils sont en harmonie avec eux-mêmes tout en rejetant ce qui est contre la modernité, la justice, l’humanisme et qui n’est que le produit d’une époque révolue. Le réformisme consiste à lire le Coran et subsidiairement la sunna avec les yeux des vivants et non avec ceux des morts, en se posant toujours cette question: «Dieu, qu’est-ce que Vous me dites, à l’instant, à moi? »[«Seul le Coran oblige » entretien avec Mohamed Talbi, par Catherine Farhi, Le Nouvel Observateur n°1965. 4 juillet 2002.]

Le malheur est que le ton du débat qui avait dominé le pays ainsi que les intervenants qui à l’aune des jours étaient devenus les chouchous et mascottes de la télévision néerlandaise, avaient convergé pour isoler d’avantage la communauté musulmane au lieu de l’appeler à s’ouvrir. Pourquoi les médias ignoraient-elles l’avis d’académiciens tels Hans Jansen, Remke Kruk, Sjoerd de Jong, de Geert Jan van Gelder et d’autres spécialistes du monde arabo-musulman ? Lorsqu’on faisait appel à des gens comme Ayaan Hirsi Ali ou Afshin Elian, deux réfugiés traumatisés par leur expérience personnelle dans leur pays d’origine respectivement la Somalie et l’Iran, pour donner leurs appréciations, réactionnaires et démagogiques, sur l’Islam ou l’islamisme, tout en écartant du débat les spécialistes du monde arabe que sont les universitaires et les chercheurs issus de hauts lieux à l’instar l’Université de Leyde, d’Amsterdam ou de Groningen, le débat perd tout son sens et devient tromperie. Pourquoi n’a-t-on pas appelé Nasr Abou Zayd dont la vision révolutionnaire de l’interprétation du Coran l’avait contraint à l’exil ? N’a-t-il pas fui le même monde qu’eux et subi plus d’atrocités de la part des intégralistes égyptiens que Ayaan ou Afshin ? Ce qui était en fait recherché par les médias n’était pas d’expliquer aux téléspectateurs par une analyse rationnelle, objective et émérite le monde turbulent de l’Islam mais de créer l’événement médiatique, de gagner de l’audimat en mettant en scène des « psychopathes de la raison », des « prophètes de l’islamophobie », des pseudo-intellectuels, guidés par leur subjectivité enfoncée, voulant faire de leur vision une vérité scientifique et de leur expérience individuelle une réalité commune au monde musulman.

Lorsque Afshin Elyan, spécialiste de droit pénal, se prononçait comme un procureur sur l’islamisme en se basant sur son expérience personnelle ou parce que son père « détestait les mosquées » où selon lui « on enseigne le fanatisme », déclarait, après avoir catalogué l’Islam politique comme idéologie totalitaire et l’avais mis dans le même sac que le fascisme et le communisme des Khmers rouges et des Maoïstes chinois, : « ils [ ‘fondamentalistes’ musulmans] sont tous opposés à tout ce qui est intellectuel et occidental, contre tous ceux qui portent une cravate. » Cela démontre la structure de son raisonnement qui a fait définitivement placé l’Occident comme centre des valeurs universelles. Mohammed Arkoun, l’un des esprits les plus critiques de la pensée musulmane, s’interrogeait sur cette attitude même qu’adoptent certains esprits appliquant une vision occidentale sur un objet non occidental en disant : « Comment s’étonner, dès lors, que nous ne nous intéressions au destin des valeurs que dans le contexte historique de la pensée philosophique et morale de l’Occident ? Est-ce admissible intellectuellement ? Est-ce permis scientifiquement ? »[ « Islam et Europe : mortelle amnésie », op. Cit.] Mais lorsque Afshin Elian avait prétendu que l’Iran était la source des mouvements ‘fondamentalistes’ comme les Talibans, là non seulement il a prouvé qu’il était à la plaque de l’évolution de l’islamisme mais il s’est hissé en falsificateur de l’histoire. Tous les spécialistes occidentaux de l’islamisme ont précisé qu’il s’agit bien de deux phénomènes hétérogènes à tous les niveaux, voire même hostiles et dont les affrontements se sont traduits en batailles sanglantes. Les attentas anti-chiites de Karachi opposant Sepah-é sahaba (islamisme sunnite) au Sepah-é Mohammad (islamisme chiite), les assassinats des diplomates iraniens à Mazâr Charif, la persécution des chiites saoudiens par les wahhabites sont les exemples les plus éclatants qui réfutent ces allégations. Sa haine du Khomeynisme qui l’aurait chassé de son pays était peut-être compréhensible, mais aller à confondre khomeynisme et Talibans était le comble qu’un esprit qui se veut rationnel puisse pondre.

Il est aberrant de comparer la révolution islamique d’Iran avec les Talibans ou le puritanisme sunnite version wahhabite. Les mesures des Talibans qui déniaient aux femmes le droit à l’éducation ou au travail ne viennent pas de l’Iran comme voulait le faire croire Afschin Elian mais d’une toute autre école de l’islamisme. « Suprême ironie, l’instauration du port obligatoire du tchador ou du foulard « islamique » a donné une impulsion à l’émancipation de la femme : le couvre-chef « islamique » a, en effet, permis l’entrée en masse dans les écoles et les universités de filles que de nombreuses familles traditionnelles refusaient de scolariser à l’époque de la monarchie, quand le port de voile était, à l’inverse, interdit. Les étudiantes constituent plus de 50% des effectifs universitaires contre 25% à l’époque du chah. Vêtues « pudiquement » sous la République, les femmes envahissent aussi le marché de travail… »[« En Iran, Islam contre Islam », Eric Rouleau, Le Monde diplomatique, juin 1999.] Mieux encore : « le succès d’un aggiornamento islamique aurait un tel retentissement que l’Iran deviendrait une référence, voire peut-être un modèle, pour les communautés musulmanes à travers le monde. » notait Eric rouleau à la fin de sa remarquable étude.

Il est commode quand on est l’invité en boucle des émissions télévisées dans un pays comme la Hollande, de lancer n’importe quoi sur l’Islam, le monde musulman ou l’islamisme et prétendre que l’Iran, où l’on a été persécuté, était la racine du ‘l’extrémisme musulman’. Un autre penseur et connaisseur de l’islamisme iranien, Olivier Roy, coauteur de Comment sortir d’une révolution religieuse, avec le penseur iranien Farhad Khosrokhavar, a pour sa part réfuté les thèses simplistes, comme celle avancées par Afshin, affirmant que : « Ce qui frappe dans cette nouvelle mouvance, [fondamentalisme sunnite] c’est le décalage entre son radicalisme politique et son conservatisme idéologique, ce qui le distingue des grands mouvements islamistes, comme le Khomeynisme. »[« Un fondamentalisme sunnite en panne de projet politique », Olivier Roy, Le Monde diplomatique, octobre 1998.] Ajoutant dans la note numéro 6 du même article que « l’obsession contemporaine qui voit dans l’Iran le maître de tout le terrorisme islamique occulte la dimension violemment antichiite du sunnisme radical. »

L’autre figure emblématique que le 11 septembre avait propulsée au-devant de la scène grâce à ses déclarations extrêmes et ses « bonnes intentions courageuses » très mal formulées, était aussi une réfugiée. Une somalienne qui prétendait tout savoir sur la culture arabo-musulmane ! Ayaan Hirsi Ali, devenue en un temps record la chouchoute des médias, une héroïne selon certains fan du parti libéral dont elle était devenue la protégée. Son domaine, dit-on, était celui de l’intégration des femmes musulmanes dont elle venait tout juste d’insulter la religion et le prophète. A la manière Fortuyn, elle avait jugé l’Islam « une culture arriérée ! » Comment peut-on aider l’intégration des musulmans lorsqu’on vient d’offenser leur sentiment religieux ? Cela s’appelait la technique Ayaan, à la mode dans plusieurs coins de l’Occident. Plus que Afshin, elle était traumatisée par la mort de sa petite sœur victime de la tradition de la circoncision, habitude que notre « savante » ramenait à l’Islam alors qu’on sait qu’il s’agit d’une tradition africaine non islamique. Selon cette «politologue» que certains qualifient de « Rushdie néerlandaise », l’Islam était aussi à la base du sous-développement que vit le monde musulman. Et l’Afrique non musulmane ? Et une partie de l’Asie et de l’Europe de l’Est ? Elle n’avait pas de réponse ! Puis, soudain, elle l’avait trouvée, celle qui a échappé à des millions d’individus : les valeurs libérales de l’Occident qui honorent l’individu. Par « libérale » elle entendait le néolibéralisme économique le plus cruel. Et c’était pour cette raison qu’elle avait quitté le parti social-démocrate, le PvdA, subitement et de la façon la plus malvenue, vers le parti libéral, le VVD, où elle aurait tout pour épanouir ses dons et accomplir sa mission libérale d’intégration et d’émancipation des femmes musulmanes. Les émanciper de quoi et comment ? De l’Islam qui les étouffait. En l’insultant. Or, les femmes musulmanes lui ont répondu en précisant que c’est bien dans les hommes, leur interprétation machiste de l’Islam et les traditions bédouines et archaïques des sociétés d’origines que se trouvait le problème et non pas dans l’Islam. Ayaan ne voulait pas y croire. Elle était savante. Elle venait de la Somalie où elle aurait tout appris sur l’Islam. Tout !

l’Islam, mais c’est quoi l’Islam ? « Quand on parle de l’Islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps. Le terme Islam définit une relativement petite proportion de ce qui se passe dans le monde musulman, qui couvre 1 milliard d’individus, et comprend des dizaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et, bien sûr, un nombre infini d’expériences distinctes, C’est tout simplement faux de tenter de réduire tout cela à quelque chose appelé “Islam�?.» [Edward W. Said, Covering Islam, Vintage, Londres, 1997, p.41, cité in «Islamophobie», Alain Gresh, Manière de Voir numéro 64 : Islam contre Islam.] L’Islam pour « la fille aux cheveux noirs », comme on l’appelait, est une culture étrangère à la Somalie qui s’était imposée au peuple. Et la colonisation occidentale en Somalie, ne s’était-elle pas imposée ? N’était-elle pas étrangère ? Avait-elle laissé quelque chose à part une acculturation et un pays ravagé ? Elle ne voulait pas regarder de ce côté, cela lui faisait du mal. La conception libérale de l’individu était son nouveau Dieu, son salvateur, son tabou. Elle ne voulait pas en douter, le doute, selon sa conception de l’Islam, n’était pas compatible avec la foi, il dérange. Elle s’agrippait à la bouée du néolibéralisme qui sauvera peut-être son pays qu’il a lui-même ravagé. Elle croyait encore aux slogans libertaires des âges de lumières, ceux qui formaient le noyau de la citoyenneté et de l’affirmation de l’individu comme centre du pacte social. Elle avait oublié que la liberté n’est pas le néolibéralisme et que le VVD est l’expression néerlandaise de cette mondialisation qui étouffe son ex-continent, l’Afrique, et ses populations, qui d’ailleurs n’existent aux yeux du néolibéralisme ni en tant que producteurs ni même en tant que consommateurs. Elle ne s’était pas rendu compte, elle qui venait d’un pays victime et d’un peuple fier, jetés à la poubelle de l’histoire par le néolibéralisme assassin, que « Le vocabulaire néolibéral fait grand usage des mots ‘libre’ et ‘liberté’. Si l’on y regarde de plus près, cette liberté ne vaut pas pour tout le monde. Plus précisément, elle dépend de la nationalité et de la situation de ceux qui la revendiquent. Elle est subordonnée aux relations économiques et aux intérêts. De ce point de vue, le cas de l’immigration est loin d’être unique. » [Jelle Van Buuren, « Quand l’Union européenne s’entoure d’un cordon sanitaire. », op. cit.] Elle avait oublié que ce même VVD était l’un des partis les plus intolérants à l’égard des asielloos. Elle qui était une réfugiée économique ou humanitaire, selon les différentes définitions, feignait d’ignorer que le VVD auquel elle était si fière d’adhérer à l’idéologie, était contre l’accueil des réfugiés économiques. Mais que lui importaient les réfugiés économiques, ses concitoyens, ses ex frères et ex sœurs africains ! Ceux qui sont en train d’escalader le chemin de l’opportunisme ne regardent jamais en arrière. Et, dès qu’ils arrivent à la salle des nantis, sous les lumières et les caméras et où la finesse du confort bourgeois finit de leur laver la cervelle, ils rejoignent le camp de ceux qui croient en la destruction de l’escalier. En des termes plus clairs : Une ex demandeur d’asile qui s’érige contre les nouveaux demandeurs d’asile. Dans la philosophie de notre émancipatrice cela s’appelait la valorisation de l’individu ou l’individualisme acerbe auquel elle était si attachée.

Ayaan Hirsi Ali, lors de la campagne électorale pour le compte de son nouveau parti, manifesta son bonheur – à la limite de la débilité – de confier au commentateur de la télévision qui l’accompagnait, que parmi les valeurs qu’elle avait apprises en Hollande, c’était de manger à table avec un couteau et une fourchette. Elle, la Somalienne, aurait dû lire le fameux roman de son voisin soudanais Tayeb Saleh, La Saison de l’immigration vers le Nord , au travers duquel il se livrait: mais il s’agissait d’une toute autre confidence, celle de quelqu’un qui était fier de son origine, de sa culture et de son continent : « La culture dans le monde blanc t’apprend, à toi qui viens des couleurs du couchant, comment manger ta personne avec une fourchette et d’ utiliser le couteau si cela te parait nécessaire. » Quant à Sartre dans sa même introduction au livre des noirs pour les noirs, Les Damnés de la terre, il avait décrit d’une plume maîtresse et mû par son intégrité intellectuelle comment on fabriquait en Europe une race d’Africains dénaturés prêts à prendre la place de leur maître, l’ex-colonisateur : « L’élite européenne entreprit de fabriquer un indigénat d’élite; on sélectionnait des adolescents, on leur marquait sur le front, au fer rouge, les principes de la culture occidentale, on leur fourrait dans la bouche des bâillons sonores, grands mots pâteux qui collaient aux dents; après un bref séjour en métropole, on les renvoyait chez eux, truqués. Ces mensonges vivants n’avaient plus rien à dire à leurs frères; ils résonnaient; de Paris, de Londres, d’Amsterdam nous lancions des mots «Parthénon! Fraternité!» et, quelque part en Afrique, en Asie, des lèvres s’ouvraient: «…thénon! …nité!» C’était l’âge d’or. »

Et oui, l’âge d’or n’a jamais cessé de nous pondre des œufs truqués ayant tellement honte de leur propre monde lorsqu’ils l’observent avec des lunettes « civilisées ». Mais, malheur à celui qui au for de sa subjectivité et de son traumatisme souffrant, tente d’extirper les lois qui gèrent son monde. Ayaan aurait dû visiter la Malaisie, la Tunisie, l’Indonésie, la Turquie, le Liban et même l’Iran, pour voir les visages multiples de l’émancipation de la femme musulmane et arabe avant de plaquer sa situation, familiale ou nationale, sur un monde musulman et arabe riche de cultures et de littératures dont elle ignorait tout d’elles. Ayaan, avant de se lancer comme une marionnette dans ce show médiatique, aurait dû lire Nawal Sadaoui, celle qui avait ouvert le sentier de l’émancipation des femmes arabes depuis des décennies sans pour autant renier ses origines ou avoir honte de sa culture et de son pays.

Il y avait aussi un autre Somalien, réfugié lui aussi comme Ayaan, il avait connu la misère du parcours de l’exil. C’était un écrivain attaché au malheur de son peuple bien qu’il ait douté de tout. Il avait aussi eu honte de sa situation, de ce monde qui fermait toutes ses portes devant sa souffrance. Il avait sûrement honte d’autres choses plus intimes, mais, il avait préféré, par pudeur, les taire et ne pas les étaler sur table pour les manger, sous les rires moqueurs des autres, avec un couteau et une fourchette « civilisés ». Nuruddin Farah, le Somalien, dans son roman Hier, Demain, disait avec un ton de franchise qui pointait du doigt un mal, peut-être, commun aux compatriotes de Ayaan : « De nombreux doutes m’ont assailli (…), tant j’étais accablé par la douleur d’être somalien (!) »

12

Les débats que Fortuyn avait suscités au sein de la société néerlandaise, l’intérêt qu’il avait redonné pour la politique à la population, les tabous qu’il avait foulés, avaient été les points positifs de l’entrée et de la sortie toutes deux violentes de cet homme. Or, en se permettant de briser les tabous qui avaient longtemps empêché une dérive raciste grâce à l’une des principales approches du modèle néerlandais qu’était le gedogen[Tolérance des petits écarts par rapport à la loi.] Fortuyn s’était lui-même hissé en un nouveau tabou. C’était comme si sa mort tragique avait cousu les lèvres et rendu blasphématoire toute critique de ses idées. Pour ne pas heurter les fans de Fortuyn, qui étaient nombreux, affligés par sa mort, on s’était permis d’assassiner jusqu’à la culture de tolérance. Le monde politique des Pays-Bas, croyant en avoir fini grâce à Fortuyn, avec le politiquement correct, avait créé un autre, celui de l’adoption du langage raciste et haineux. Il était devenu politiquement correct de lancer de temps à autre des propos racistes ou d’étaler sa capacité à émettre les idées les plus intolérantes. C’était l’un des legs les plus dangereux laissés par Fortuyn. L’autre héritage grave était le fait qu’il avait transformé la politique en un show et la démocratie en une « médiacratie ». La conséquence de cette situation inédite lourde de conséquences sur la vie politique de ce pays était cet amateurisme distinguant les nouveaux «politiciens» venus de toutes parts, du monde du business et de la publicité, voulant, chacun à sa manière, prendre place sur la scène de ce spectacle attrayant, et montant de toutes pièces des formations politiques. Et, comme l’avait prévu Marcel Van Dam « Pour un extrémiste comme Fortuyn, il n’y a aucune chance, dans un Nederland modéré, pour qu’un succès écrasant lui soit réservé. Toutefois, sur le chemin de son déclin, Fortuyn pourrait causer des dégâts innombrables. »[ « Voorbestemd », Marcel van Dam, op. cit.]

Ainsi il était devenu normal de voir des politiciens faire des déclarations autrefois intolérables, réservées aux partis d’extrême droite et à des personnes comme Janmaat et Fortuyn. La fermeture des seules écoles islamiques, parmi tant d’autres écoles religieuses telles les juives ou les chrétiennes, était devenue une revendication de certains partis politiques comme le VVD. Déclarer que les Pays-Bas étaient pleins « Nederland is vol ! Vol is vol ! » et annoncer qu’il fallait désormais faire le ménage et ne plus accueillir de réfugiés ni d’immigrants, était aussi devenu un thème électoral de plusieurs partis de droite et un slogan lancé pour séduire le maximum d’électeurs possibles. Rien n’a été épargné pour arriver au pouvoir, même sur le dos des plus misérables de la planète. Dans la foulée de ce virage à droite, les asielloos étaient devenus à l’instar des Marocains et des musulmans en général un corps indésirable. Des magasins de la localité de Wapenveld avaient affiché sur la porte d’entrée un avertissement interdisant l’entrée aux asielloos en groupes. Ils n’acceptaient l’entrée que d’une seule personne. Comment reconnaît-on un asielloos ? C’était toute la question du racisme et de la ségrégation raciale, que les Néerlandais autrefois avaient contribué à parfaire en Afrique du Sud ! L’apartheid, n’était-t-il pas à ce sujet une trouvaille néerlandaise ? C’était comme si une certaine nostalgie d’une époque où la « supériorité » de la race blanche ou des autochtones comme disaient les Hollandais, avait attisé le besoin des signes extérieurs. Dans ce contexte, les asielloos de Leyde, une ville aux environs de La Haye, étaient obligés de placer un autocollant rectangulaire rouge sur la barre ou la selle de leur vélo pour prouver que celui-ci n’était pas volé. Ironie néerlandaise : le vol des vélos était un sport national hollandais et ce avant l’apparition du phénomène asielloos ! L’autocollant sur lequel était inscrite la mention (OC Leiden [Leyde]) était délivré par l’organe de l’accueil des réfugiés après un accord conclu avec la police de la ville. Un autre pas vers la ségrégation et l’incrimination générale de tout un groupe. Il ne manquait que de leur faire coller une étoile de David ou un tatouage pour les reconnaître. Cependant, toutes ces mesures avaient le vent en poupe.

De Séville, où s’était tenu le Eu-top sous le signe de la lutte contre l’immigration et l’asile, tout était en faveur de cette politique de « fermetures des écluses » que les Pays-Bas avait appliquée avec une brutalité scandaleuse. Les asielloos n’osaient plus opter pour le Nederland comme pays d’asile. Ceux qui étaient déjà sur place pensaient à quitter un pays de plus en plus intolérant. Mais, heureusement, comme toujours et partout, il y avait ceux qui résistent contre vents et marées à cet esprit d’un temps hypocrite. L’esprit du temps aux Pays-Bas voulait que les épineux dossiers des minorités et de l’intégration soient confiés au ministère de la Justice et non à celui des affaires sociales ou économiques. Il voulait aussi que le dossier de la « réforme » des écoles islamiques soit la tâche des services des renseignements et de sécurité et non celle des spécialistes de l’éducation. L’esprit du temps voulait aussi que la haine de l’enseignement islamique dicte la politique de la Secrétaire d’Etat à l’Education, Karin Adelmund, qui n’a pas hésité à affirmer à propos des écoles islamiques : « je déteste ce genre d’éducation. » L’esprit du temps voulait que seuls les criminels néerlandais d’origine marocaine soient renvoyés au Maroc, et se voient déchus de leur nationalité. Il voulait aussi criminaliser la résidence illégale. L’esprit du temps voulait complaire à la majorité en s’attaquant à la minorité. Il voulait restaurer la peine de mort, les arrestations extrajudiciaires, les tribunaux secrets, l’espionnage des mosquées, l’adulation des criminels de guerre comme Sharon et Poutine. L’esprit du temps voulait présenter la démagogie sous le masque de la démocratie. Il voulait donner à la « médiacratie » le dernier mot pour formuler les thèmes électoraux, pour fabriquer le sentiment d’insécurité, personnifier l’ennemi, légitimer la guerre, embellir les mensonges et déparer les vérités.

Or dans ces Pays-Bas, comme ailleurs dans ce merveilleux Occident des sociétés civiles, des intellectuels, des défenseurs de droits de l’homme, des organisations chrétiennes, des personnalités chrétiennes et parfois juives, des municipalités, des magazines progressistes osaient encore élever la voix pour combattre cette dérive sécuritaire qui était en train de balayer les valeurs humanitaires. Grosso Modo, la politique de durcissement avait contribué, en ce qui concerne le cas des réfugiés, à faire chuter le taux des asielloos. Les centres d’Aljou’ se vidaient de leurs habitants ; il n’était plus permis de quitter le centre pour résider chez un ami ou louer une chambre ; des fonctionnaires de l’organe d’accueil osaient afficher une attitude raciste ; dans les rues il était devenu normal de se faire insulter. Tous les ingrédients étaient là pour pousser Hakim, qui avait été submergé par cette accélération d’événements tragiques à reconsidérer son séjour dans ce Pays.

Hakim avait reçu la deuxième réponse négative pour sa demande d’asile. Il était clair qu’il était indésirable. On l’avait ainsi privé de bénéficier d’une loi lui permettant de régulariser sa situation. Chaque asielloos ayant passé trois ans aux Pays-Bas avec une seule réponse négative avait le droit de profiter d’une mesure de régularisation. Or une semaine avant la date butoir, la seconde réponse négative lui était parvenue. Une façon de démoraliser les asielloos. Voilà qu’une seule semaine avait bouleversé tous ses plans. Ce genre de cas n’était pas accidentel, c’était bien programmé. Le service de l’immigration surprenait souvent ceux qui allaient profiter de cette mesure afin de les priver d’une potentielle régularisation de leur situation. Hakim s’attendait à une telle action, mais lorsqu’il a eu la lettre entre les mains et après en avoir lu le continu une dizaine de fois, il avait décidé de partir.

Il avait même rompu avec ses contacts néerlandais. Au travail où il côtoyait des Néerlandais, les discussions ignorantes portant sur la guerre contre le terrorisme, l’Islam, les asielloos et le conflit israélo-palestinien l’ont isolé puis contraint à l’abandon. Il n’avait plus aucun goût à garder ses amitiés ou à faire de nouvelles connaissances. Il s’était emprisonné quelques mois au studio, limitant ses contacts à son amie. Entre les quatre murs du logement, suivant les informations à la télé, navigant sur Internet, bouquinant, Hakim s’était totalement isolé du monde. Durant toute cette période, il veillait la nuit pour dormir le jour, espérant ainsi fuir une réalité qui avait fait de lui un prisonnier. Un prisonnier d’une prison vaste, d’une prison monde, d’un Borj Erroumi[Littéralement : la forteresse du Romain.] XL, où des milliers de jeunes comme lui fuyant les régimes dictatoriaux de leur pays, sans passeport, sans carte d’identité, sans résidence fixe, et sans citoyenneté étaient devenus les premières cibles d’un monde dont la police et l’armée ont pris le contrôle. Borj Erroumi XL ou la forteresse planétaire du Romain. Tel était le monde en construction sur les seuls cadavres des peuples non romains. Et les prisons du monde, de Guantanamo à Borj Erroumi, n’étaient que les cellules d’une même prison globale, celle de Borj Erroumi XL.

N’ayant reçu aucune nouvelle de ses deux amis, Fadi et Seyfeddine, comme eux, Hakim avait décidé de disparaître, sans laisser de nouvelles. Un matin, dans cet hiver grisâtre et accablé qui s’abattait sur ce plat pays, il prit son sac à dos, laissa une lettre à son amie et prit le chemin de la gare centrale. Hakim avait un moment hésité à sortir des Pays-Bas, craignant d’être capturé quelque part dans ce Borj Erroumi XL et d’être rapatrié au Borj Erroumi tunisien après ces années d’exil et d’errance. Mais il était convaincu que le fait de profiter de son temps ailleurs lui était plus positif que de passer de longues années à attendre comme un mendiant humilié les miettes d’un espoir de régularisation de sa situation.

Les trois amis se croiseront, peut-être, un jour dans une Tunisie meilleure s’ils n’étaient pas pris dans les multiples filets du Borj Erroumi XL. Une Tunisie où le simple fait d’être islamiste ou opposant ou journaliste libre ou défenseur des droits de l’homme ou juge rebelle ou avocat honnête ou cyberdissident ne serait plus, comme c’est aujourd’hui le cas, le plus court chemin menant au ministère de l’Intérieur puis à Borj Erroumi, puis au ministère de l’Intérieur, puis, de nouveau à Borj Erroumi.

Trois amis, trois chemins différents pour se libérer des trois maux menaçant le siècle qui venait de naître : l’arrogance, le vice et l’ignorance. Fadi avait disparu dans le monde de la résistance au Liban qui venait de gagner sa première bataille face à l’occupation israélienne en appliquant la formule de Ahmed Ben Bella, figure emblématique de la lutte de la libération algérienne, : « Le colonialisme est La violence. Colonialisme et violence. Et il ne se combat pas sans l’utilisation de la violence. »[Ahmed Ben Bella, Témoin d’un siècle, programme diffusé par la chaîne Qatari Al-Jazeera le 9 octobre 2002.] Seyfeddine, en quête d’une illumination mystique pour la libération de son âme, avait disparu dans une Asie Centrale enflammée par la guerre et la traque des islamistes, les Arabes en particulier. Hakim, dans un combat pour la libération de sa raison des fiefs de l’ignorance et du nihilisme, avait disparu dans un train à la recherche d’un nouveau port. Lorsqu’il s’arrêta dans la gare en face du tableau des départs, il hésita : Bruxelles, Paris, Rome, Barcelone, Genève…etc. Rien n’était sûr à part une chose : il était un voyageur sans passeport, n’ayant plus envie de vivre dans un pays où l’horizon était si écrasé sur le sol. Il avait besoin de voir l’azur de la Méditerranée, les reliefs des vallées, des montagnes et des sourires sincères, francs et vierges comme la franchise du premier baiser, comme les premières lumières d’un matin printanier. Sur son siège, Hakim, ne voulant pas penser ni au départ, ni à l’arrivée, voulut échapper aux étapes du trajet, se livra au sommeil. Mais, son cœur était, comme toujours, en état de veille.

Tu m’as promis joli moqueur,

De visiter enfin mon champ.

J’ai des couleurs et tant de fleurs,

À te donner lointain printemps.

  • * *

J’ai la jeunesse de l’aurore,

Les beaux sourires des matins,

Et des siestes sous la fraîcheur,

D’ombre enivrée de jasmin.

  • * *

Puis j’ai l’intimité des soirs.

Des étoiles pour tes visions.

Des rêves gais sur balançoire.

Et cent portes pour l’évasion.

  • * *

Sur les pistes de mes contours,

Il y a course et rires d’enfants,

Il y a scènes chastes d’amour,

Entre mes fleurs et papillons.

  • * *

Sous la voûte de mon azur,

Sous l’éclatante mer du toit,

J’ai la verdure du velours,

Et l’épi doré de la joie.

  • * *

Côté levant j’arrête la terre,

Le bleu là-bas est dominant,

Je l’ai taché de gris, de vert,

Et de lignes d’un blanc moussant.

  • * *

Côté couchant, j’ai des hauteurs,

Grimpe les monts, vois mon génie :

Quand je définis les couleurs,

Quand je colore l’infini !

  • * *

Ouvre l’oreille de ta douceur.

Écoute les chants de mes oiseaux,

L’hymne fidèle de mes rivières,

La percussion de mes ruisseaux.

  • * *

Viens comme tu es, défie l’hiver.

Défie le temps et ses décrets.

Car le trajet qui nous sépare

N’est qu’un néant de tes foulées.

Fin.

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