Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

1er chapitre

Borj Erroumi

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« Et maintenant que le geôlier arrive, que les policiers s’attroupent et que le dénonciateur leur a donné mon nom / j’en viens à désirer que mon âme soit dispensée de Ton amour ; comme si je pouvais réussir à me dispenser de Toi, ô mon ouïe, et ma vue. »

Hossein Mansûr Hallâj (Dîwân.)

1

-Hakim, réveille-toi ! Il y a un certain Nadher qui te demande ! lança une aimable femme en direction de son fils encore pelotonné dans son lit.

  • Nadher ?! se redressa le jeune homme.
  • Oui, dépêche-toi et ne le fais pas attendre ! insista la femme en écartant les rideaux et ouvrant la fenêtre de cette chambre donnant sur un jardin, où de ce côté, un citronnier et un jasmin parfumaient de couleurs et d’odeurs le charmant paysage.
  • S’il te plaît maman, dis-lui qu’il faut que je m’habille et que j’arrive tout de suite, ajouta le jeune en se levant et se dirigeant lentement vers la fenêtre. Aussitôt, il fut ébloui par un soleil chaud et gracieux, par le gazouillement des petits oiseaux voletant entre les arbres du jardin et les palmiers qui dominaient le côté Est de la maison. Le spectacle, l’odeur et les résonances chassèrent pour un instant la pensée de l’indésirable visiteur.

En fait, Hakim ne connaissait qu’une seule personne portant le nom de Nadher. L’homme en question était un inspecteur de la police politique, la fameuse Sûreté de l’Etat, au bureau régional de la belle et paisible ville côtière du nord tunisien : Bizerte. Ce matin, Hakim, fut réveillé à deux reprises par cette étrange et choquante visite : la première en se réveillant de son réel état de somnolence ; la seconde, en écartant le drap d’une vie paisible et ordinaire qui l’écœurait déjà, mais qu’il n’avait pas réussi à secouer en dépit de ses tentatives constantes qu’un échec, parfois cuisant, a constamment couronnées.

Hakim et Nadher se connaissaient depuis leur scolarité au lycée des garçons de Bizerte. Leur relation était superficielle, froide et semblable à celles des gens des villes où presque tout le monde se connaît : Ils se saluaient gentiment s’ils se croisaient ; lorsqu’ils se rencontraient dans une cafétéria, ils buvaient un café ensemble ; mais très rares étaient les fois où ils parlaient d’un sujet important ou personnel.

L’image que Nadher avait de Hakim, d’ailleurs comme la plupart des gens de Bizerte ville, était une image rassurante, d’un jeune homme issu d’une bonne famille bizertine ; un jeune au tempérament inoffensif et plaisant ; et, plus important encore, quelqu’un qui n’affichait pas un intérêt ouvert à la politique, chose qu’il réservait au cercle restreint de ses anciens amis formé de partisans de la mouvance islamiste et de quelques marxistes intègres. Bref, Hakim avait tout pour décrocher le qualificatif de “beau-matin�? que donne l’humour des bizertins aux jeunes qui aiment s’habiller de façon singulière ; qui avaient aussi l’air d’aimer écouter la musique occidentale ; et qui fréquentaient les jeunes filles. Ainsi, notre ami était politiquement insoupçonnable en dépit de sa barbe qu’il ne rasait presque jamais.

Derrière ce masque qui était nécessaire dans une Tunisie où chacun en porte au minimum un, se cachait donc un fervent partisan de la cause islamique. Durant sa scolarisation – la première moitié des années quatre-vingts – il participait à ‘l’action lycéenne’ le bras du MTI (le Mouvement de la Tendance Islamique, rebaptisé après Annahdha ) dans les lycées et les collèges techniques. Plus tard l‘action lycéenne a fourni, dans les campus, au mouvement islamiste le bataillon de membres et de sympathisants qui ont permis de bouleverser la donne en faveur des islamistes et au détriment de la gauche anciennement enracinée.

Parmi les islamistes de Bizerte, et plus tardivement durant son bref passage par la faculté des Lettres de Tunis, il était connu comme un islamiste aux contours idéologiques flous. Le plus drôle est le fait que personne, à part ses amis les plus fidèles, ne savait vraiment s’il était pratiquant ou pas. Ses idées et ses approches de la politique, du religieux et du culturel se sont nourries au travers de son dialogue et de son ouverture à toutes les tendances et la diversité du champ islamiste en particulier, révolutionnaire et tiers-mondiste en général. Ainsi son engagement politique dépassait les partis qui occupaient alors la scène. D’Annahdha au parti de la libération ; des islamistes progressistes, regroupés autour du magazine 15×21 (quinzième siècle de l’hégire et vingtième siècle chrétien) aux soufis ; des nouveaux chiites Les convertis au chiisme duodécimain lors de la période de la politique d’exportation de la révolution qu’a suivie l’Iran durant le régime de l’imam Khomeyni. aux marxistes et aux nationalistes arabes, ses contacts et liaisons ont touché la presque totalité des sensibilités qui occupaient à des niveaux différents l’échiquier politico-culturel. Comme beaucoup d’autres, il était partout et nulle part, ouvert à l’islam pluriel s’efforçant, avant tout, de le comprendre et de le questionner ; fasciné par le tiers-mondisme et les expériences révolutionnaires gauchistes et nationalistes.

A l’origine de son ouverture culturelle et idéologique se trouve l’amitié qu’il avait contractée avec un étudiant de l’école normale supérieure de Bizerte. L’étudiant en question, a formé une cellule de jeunes lycéens qui ont donné à leur groupe le nom Intifadha (le soulèvement). Hakim qui avait alors seize ans était l’un des acteurs de ce petit groupe rêvant d’ébaucher les fondements d’une révolution culturelle au sein d’une culture islamique jugée trop archaïque. L’histoire de ce groupe se passait au début des années quatre-vingts, lorsque l’ambiance culturelle en Tunisie était à son âge d’or, et où émergeaient partout des cercles de discussions entre islamistes, gauchistes et nationalistes arabes. Dans les ciné-clubs, les clubs de philosophie, les maisons de jeunes et de culture, les cours des lycées et des collèges, les tribunes des campus et les terrasses des cafés, les salles de prières et les coins nocturnes des quartiers populaires, partout les jeunes ne discutaient que de politique, de religion, de la cause palestinienne, de la guerre libanaise, du colonialisme et du tiers-mondisme. Cette activité impressionnante qui a entraîné une bonne partie de la société tunisienne a permis aux librairies de devenir l’un des commerces les plus lucratifs et faire de la foire internationale du livre l’une des plus importantes manifestations du pays. La rivalité entre la gauche, l’islamisme et le nationalisme arabe dans ces cercles de discussion a suscité une sorte de soif de savoir. Chacun a senti la nécessité de connaître l’autre et de saisir ses carences théoriques ou ses faux-pas politiques. Ainsi les islamistes se sont mis à étudier le marxisme, le nationalisme arabe. Des noms d’intellectuels et de philosophes occidentaux comme A.Gramsci, M.Foucault, M.Weber, H.Marcuse, S. Latouche … et arabes comme T.Tizini, A.Aroui, M.’Aflaq, M.Chafiq…etc., longtemps inconnus des islamistes, sont devenus des littératures obligatoires pour endiguer la gauche et surtout pour comprendre le monde moderne.

C’est dans cet esprit que le groupe de l’Intifadha s’est constitué. Appelés par le précepteur à maîtriser les fondements et le développement du marxisme et du nationalisme arabe, à étudier les diverses expériences révolutionnaires : algérienne, iranienne, russe, chinoise, cubaine, à comprendre la logique des luttes révolutionnaires et les mouvements d’insurrection, le jeune Hakim et ses compagnons de route ont peu à peu fait connaissance avec les figures importantes du phénomène révolutionnaire : Mao, Che, Lumumba, Hô Che Minh, Chari’ati, Fanon, César, Mandela, Bico, Khomeyni. Ils ont admiré à travers leurs écrits ou biographies la variation et l’unité de l’état d’esprit rebelle dont le trait commun était la recherche de la justice sociale et le combat contre l’hégémonie d’une race, d’une classe ou d’une civilisation.

Bien que chaque jour Hakim prît d’avantages de distance vis-à-vis des islamistes, cela n’affecta jamais son amour pour l’Islam politique. Il le considérait comme le seul mouvement capable de réunir les masses de l’Oumma (nation islamique) dans un projet civilisationnel qui balaie l’humiliation subie par des siècles de colonialisme et de supériorité économique, technologique et militaire de l’Occident. Il adorait la revalorisation de l’Oumma, la prise de conscience de ses propres potentialités naturelles, humaines, culturelles et stratégiques. Le mot d’ordre Khomeyniste qui traversa les frontières : « Ma mi tawanim » : ( Nous sommes capables) galvanisait sa foi en l’idée de la renaissance musulmane. Il appréciait surtout l’esprit de proximité qui distingue les islamistes des autres, leur travail de terrain et leur attachement au contact direct avec l’homme de la rue : le menuisier, le plombier, l’instituteur, le docteur et le chômeur étaient unis dans l’action sociale, associative, caritative qui englobait le religieux et lui redonnait une vivacité et une force attrayante menaçant un système corrompu et élitiste.

En sa qualité d’islamiste résolu mais très critique, il avait commencé pendant la deuxième moitié des années quatre-vingt, comme la plupart des islamistes tunisiens, à reconnaître et à percevoir les limites du discours islamiste dominant, celui d’Annahdha, qui à ses yeux, devenait trop politisant et contractait de plus en plus les maladies des autres partis laïques tel l’opportunisme, l’arrivisme et la recherche pure du pouvoir. L’étiquette de « l’obscurantisme » collée par les « progressistes » sur le front des islamistes devenait à ses yeux plausible suite à son expérience personnelle d’avec certains parmi ses propres amis et frères qui voyaient en tout esprit critique un péché et ne concevaient le salut que dans l’application pure et simple de la charia (loi canonique). Déçu et désenchanté, son sentiment d’insatisfaction grandissait chaque fois qu’il confrontait l’esprit autoritaire, non critique et cerné de cette branche de l’islamisme convertie en simple parti politique abandonnant le projet civilisationnel et l’éthique qu’elle est censée défendre. Vu la montée galopante du salafisme et du wahhabisme, il a anticipé un coup dur à l’islam politique tunisien et sunnite en général, et s’est adonné à l’étude des secrets de la réussite de l’autre islamisme, celui qui est parvenu à accomplir une révolution, à instaurer un Etat et à enfanter une nouvelle génération de militants. Le chiisme était devenu ainsi son nouveau domaine fascinant d’étude et de sympathie.

En effet, c’est dans l’atmosphère orientale dominée par les événements de la première guerre du Golfe (Iran-Irak), la naissance du Hezbollah libanais et la montée en puissance d’une nouvelle équation politique instaurée par la résistance libanaise, que Hakim venait de découvrir dans la littérature révolutionnaire chiite, venue d’Iran, d’Irak et du Liban, la notion de taquia ou de dissimulation mentale. L’une des traditions imamites qui veut que celui qui est privé de taquia est privé au même titre de religion a fait en sorte que la jurisprudence chiite hisse cette technique au rang des préceptes religieux face à une tyrannie. Cette notion qui consiste à camoufler en temps de faiblesse face à un pouvoir despotique, la réalité de l’engagement religieux/politique en affichant une façade trompeuse variant selon les circonstances et les potentialités individuelles était la grande découverte pour Hakim et pour les milliers d’islamistes qui, grâce à l’application de cette technique, ont pu échapper à la machine répressive du Général Ben Ali et déjouer sa stratégie du tout sécuritaire.

2

Notre ami s’est vite habillé en prenant soin de laisser grande ouverte sa chemise, de façon que Nadher puisse apercevoir le collier en or qu’il portait. Pour Hakim c’était une manière de plus d’étaler sa non-observance des préceptes islamiques qui prohibent à cet effet aux hommes le port des bijoux en or. Bien qu’il soupçonna la raison de cette visite, il était agité et impatient de connaître la tournure que prendraient les événements.

Dehors, les brises fraîches que répand la méditerranée sur cette partie de littoral bizertin en caressant la peau de Hakim adoucirent le sentiment de peur que venait d’allumer en lui la vue de la voiture bloquant la porte du jardin. Le charme du beau temps ensoleillé et l’azur printanier qui ornait le ciel de ce samedi 21 février 1998 lui firent oublier qu’il faisait face à une situation susceptible de bouleverser radicalement le cours de sa vie.

En se dirigeant vers la voiture stationnée en face de la porte de la maison, et traversant l’allée du jardin, Hakim traversa une éternité. Non pas dans le sens qu’il marchait démesurément lentement, mais en ceci qu’en un instant mystique il venait de dépasser le jeu de la mort et de la vie ; le jeu qui nous emprisonne dans les limites de l’identification au corps ; le jeu qui résume notre existence aux seuls signaux de l’extérieur éveillant en nous le sentiment de peur et de sécurité, de bonheur et de malheur, de cette éternelle dualité qui viole le seuil de notre conscience de soi, la seule vérité (haquiquat) qui nous habite. Cette Haquiquat, le bijou profondément enfoui au fond de notre existence fût pour Hakim, en ce moment tragique de sa vie, l’ultime principe qui puisse générer le sentiment inviolable de Salut. Pendant qu’il avançait vers la voiture, il chercha à atteindre ce stade et à se retrancher derrière son immunité spirituelle, là où personne ne peut accéder. Il était transporté loin du présent mais près de la source, son temps intérieur et la mélodie de son tréfonds ont pris le dessus, l’extérieur ne signifiait plus rien.

Nadher était au volant de la voiture avec un autre inspecteur, lui aussi originaire de Bizerte. Après les salutations Nadher demanda à Hakim d’aller chercher son passeport. Ce dernier, prenant soin de ne pas attirer l’attention de sa mère qui ignorait qu’il s’agissait de la police, prit le passeport à son retour il le donna à Nadher qui lui demanda de monter en voiture. L’inspecteur s’est mis à feuilleter le document et à examiner les cachets des entrées et sorties. Après quoi, il s’est mis à arracher minutieusement les timbres dans l’espoir d’y découvrir ce qu’il cherchait. Mais sa tentative s’avéra vaine : Hakim avait déjà pris le soin de ne laisser aucune trace qui aurait pu le compromettre aux yeux des autorités.

Hakim fut certain qu’une information sur son affaire venait récemment de parvenir aux oreilles de la police. Il savait aussi comment et qui l’avait transmise. Mais, à ce moment, il était occupé à évaluer le degré et la gravité des soupçons portés par la police à son encontre. Il demanda alors à Nadher de lui expliquer ce qui se passait. Sans lui répondre, Nadher, tout en démarrant la voiture, entama en cours de route un pré-interrogatoire servant à comparer les différentes versions et à noter ainsi les éventuels mensonges :

  • La semaine dernière tu étais en France, lança subitement Nadher en examinant sur le rétroviseur de la voiture le visage perturbé et sombre de Hakim
  • Oui, tout à fait, répondit Hakim sur un ton apparemment confiant.
  • Et pourquoi ? Interrompit l’autre inspecteur d’une voix irritée et sèche comme pour prouver sa présence.
  • Comme ça, un peu de vacances et l’occasion de faire des achats. Vous savez bien qu’à Marseille il y a plus de choix et les prix sont nettement inférieurs à ceux d’ici, ajouta notre ami.
  • As-tu rencontré des Tunisiens là-bas ? Demanda Nadher d’un ton rusé.
  • Absolument, fit Hakim. Puis il ajouta d’un air gai comme pour atténuer l’ambiance : Ils sont partout nos concitoyens, on les rencontre là où on va !
  • Je voulais dire quelqu’un que tu connaisses ? Rétorqua l’autre inspecteur en tournant vers Hakim des yeux déguisés par des lunettes Ray Ban branchées.
  • Oui, … j’ai rencontré par hasard dans l’avion un Tunisien dont j’ai fait la connaissance en Turquie il y a de cela deux ans, lança Hakim avec ruse, précisément ce que ses interlocuteurs attendaient.
  • Comment s’appelle-t-il ? Demanda impatiemment Nadher sans cesser de fixer Hakim.
  • Je ne sais pas exactement, j’ai oublié… j’ai jamais pensé à garder son nom.
  • Mais comment as-tu fait sa connaissance ?
  • En 1996…oui c’est ça en 1996 j’ai fait un voyage vers la Turquie et de là j’ai pris un autocar en direction de Damas. J’ai rencontré cet homme dans ce bus dont il était le convoyeur. Comme le font deux compatriotes qui se rencontrent soudainement à l’étranger, nous avons bavardé le long du voyage et nous nous sommes séparés dès notre arrivée à Damas. Puis, je l’ai revu le mardi dernier dans l’avion. C’est tout, fit Hakim d’un ton désespéré.
  • Ok ça va…, on va continuer au poste, ajouta Nadher en clôturant l’interrogatoire.

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