Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

1er chapitre

Borj Erroumi

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Le 17 février dernier, trois jours avant ce samedi tragique, dans l’avion qui le ramenait en Tunisie, Hakim avait rencontré l’homme en question : Mounir, le surnom d’un Tunisien avec qui il avait étudié une courte période en Iran avant son départ. Hakim avait appris par la suite qu’il avait été embauché comme convoyeur dans les autocars qui desservent la ligne Antalaya-Damas. Lors de cette courte rencontre à bord de l’avion, Mounir lui avait confié qu’il venait d’être refoulé de la France suite à son séjour illégal. Ils se sont brièvement échangé quelques nouvelles et avant de le quitter Hakim insista pour rencontrer le jeune homme et fixa avec lui un rendez-vous le dimanche suivant à Tunis.

Pendant toute la durée du vol, Hakim essaya de comprendre la signification de cette mystérieuse et imprévisible rencontre. Ses tentations d’en saisir la cause l’amenèrent à des interprétations d’ordre mystique. Le temps ainsi que le lieu de ces retrouvailles lui paraissaient très singuliers, et même angoissants.

« Est-ce le signe d’un tournant radical dans ma destinée et qui devait avoir lieu ici, entre ciel et terre et via une personne que je n’ai pas rencontrée depuis presque deux ans ? » « Tous mes efforts de garder mon séjour en Iran secret tomberaient-ils à l’eau à cause d’une telle mésaventure ? » s’est lamenté alors Hakim. Il a eu vraiment peur qu’un aveu arraché de la bouche de Mounir sous la torture ne révélât l’affaire de leur séjour en Iran. Pourtant, il a fini par admettre l’idée que tout se passait bien tant que le refoulement de Mounir n’était pas basé sur des raisons politiques ou sécuritaires d’autant plus que « Mounir ne connaît ni mon vrai nom ni mon adresse ! » s’est répété sans cesse Hakim en misant son espoir sur cette seule pensée.

Après son atterrissage à l’aéroport de Tunis, l’agent de sécurité qui venait d’escorter Mounir l’a conduit à un poste de police. Hakim a pensé qu’il s’était agi d’une procédure de routine et que Mounir serait relâché aussitôt comme cela se passe à l’arrivée des personnes refoulées.

Dès qu’il a quitté l’aéroport, notre ami s’est hâté de prendre le premier taxi qui l’amena à la station routière de Bâb Saadoun. Il a aussitôt pris le bus à destination de Bizerte. À son arrivée, il a informé deux de ses amis qui étaient aussi mêlés dans cette affaire. Et à la suite d’une discussion agitée qu’ils ont tenue la même nuit, ils ont décidé de patienter jusqu’à dimanche, de contrôler bien le lieu du rendez-vous. Si Mounir apparaissait, ils devraient alors le suivre sans attirer sans attention, au cas où ils seraient convaincus que personne ne le suivait, ils l’attireraient vers un lieu sûr. Dans le cas contraire, en d’autres termes si Mounir ne venait pas, cela signifierait que l’affaire avait pris une tournure grave. Dans ce cas, Hakim et ces deux amis, considérés dores et déjà comme brûlés, devraient disparaître le jour même.

Mais voilà qu’avant l’exécution de leur plan, Hakim se trouva dans une voiture de la sûreté de l’Etat. Elle venait de passer devant le jardin du martyr Habib Bougatfa, l’un des visages bizertins de la lutte anti coloniale. Ce jardin qu’on appelle aussi le jardin des martyrs était devenu pendant la première moitié des années quatre-vingt-dix un lieu de rencontre des jeunes consommateurs de zatla (cannabis). Chaque soir, ils venaient ici s’approvisionner de chez les petits lahhama [Littéralement le terme désigne « les soudeurs », en tant que sobriquet il désigne les revendeurs de petites quantités de stupéfiant.] pour se disperser ensuite dans les divers ‘clubs des hachischins’ qu’abritent généralement les quartiers arabes de Bizerte ou les villas coquettement élevées sur la colline du quartier résidentiel de la corniche.

Indéniablement, depuis l’ère Ben Ali, et durant la cruelle persécution des islamistes, le régime qui a bien remarqué que la religion n’était plus l’opium du peuple mais sa dynamique la plus contestataire, a alors fermé les yeux et encouragé l’expansion de l’opium même. La consommation et le trafic de drogues, douces et lourdes, ont grimpé pour atteindre des dimensions inégalées. Elles ne sont plus limitées, comme sous Bourguiba, aux cercles clos des bandits ou comme on dit des « rats des prisons »[ Expression populaire pour désigner les criminels récidivistes.] Malheureusement elles ont dépassé ce stade pour toucher toutes les couches de la société : parmi la jeune génération éduquée des lycées et des universités ; les diplômés chômeurs ; les fonctionnaires harassés par un rythme d’endettement vicieux ; et bien sûr le monde de la police et les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, dont certains sont convertis entre autres au trafic de drogues, à la vente illégale d’alcool, au proxénétisme et plusieurs autres branches d’un business mafieux florissant sous l’ombre protectrice de l’État.

Certes, une minorité des gens en Tunisie s’adonnait depuis belle lurette déjà à la consommation du kif. Le takrouri, plante de la famille de cannabis plantée discrètement surtout dans la région de Bizerte-sud à Metline, Ghar El Melh, Rafraf et Ras Djebal s’avère incapable de satisfaire une clientèle croissante et complexe. Pour combler cette demande on a eu recours à l’importation de zatla dont la contra (la contrebande) assure l’acheminement de l’Algérie et de la Libye puis l’écouler dans le marché intérieur.

Le marché de la drogue en Tunisie a recours surtout aux vétérans et aux bras-cassés du marché européen qui reviennent au pays rejoindre les réseaux locaux du trafic, après leur refoulement ou leur échec dans la rive Nord. Ces jeunes, que la crise économique a plongés dans le chômage, sont pour la majorité issus des bourgs et des cités ouvrières des banlieues de la capitale, des grandes villes et même des villages de plus en plus reculés. Attirés par les lueurs impitoyables du rêve européen, ils se sont lancés dans le monde de la drogue en Europe et spécialement au talyan[Mot utilisé dans le milieu pour désigner l’Italie.] où se concentre le plus grand nombre des ghabbara[ En arabe le mot ghabra veut dire « poudre ». Le ghabbar est le dealer. ]tunisiens. Là, ces jeunes qui pour la plus part débarquent illégalement sur les côtes siciliennes, sont reçus par des amis aguerris qui les affectent ensuite vers les divers coins de l’Italie, surtout en Lombardie, en Romagne et en Toscane où se centralise les réseaux tunisiens du trafic. D’autres s’aventurent un peu plus vers le nord, en France, en Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas, suivant des circuits clandestins de plus en plus efficaces et flexibles.

Le monde des trafiquants tunisiens est structuré sur la base du clan. Le clan est généralement recruté auprès des jeunes issus du même quartier, de la même banlieue ou ville. Pour s’initier au travail du dealer, les jeunes sont obligés de passer par la phase des drogues douces : la zatla, la marijuana, et les pilules tels l’ecstasy (X.T.C). Ils apprennent la terminologie utilisée dans ce monde, les lieux fréquentés par les utilisateurs, les techniques de la cache, les réponses qu’ils doivent donner à la police lors des interrogatoires, etc. Puis après avoir formé un capital et une expérience indispensables ils gravitent l’échelle pour accéder à la phase dure du trafic : l’héroïne et la cocaïne et devenir dignement un ghabbar.

Malgré les risques engendrés par ce trafic (incarcération ; accoutumance ; décès) et en dépit des difficultés quotidiennes du ghabbar (traque quotidienne de la police ; hébergement dans les lieux désertés des gares et des usines qu’on appelle la fadj’a (l’épouvante) où règne l’angoisse des descentes répétées des carabiniers employant tous les moyens violents et dissuasifs), ce trafic fascine de plus en plus de jeunes tunisiens qui y voient l’ultime chance de briser le cycle de la misère et du chômage et accomplir le rêve d’une réussite sociale impossible à réaliser honnêtement. Ce n’est pas sans raison qu’on appelle ce trafic : le TGV de la richesse qui permet aux jeunes de revenir en Tunisie étaler leur fortune : voitures luxueuses, colliers et bracelets en or, vêtements de marque et autres gadgets de frime. Bien sûr ces rares retours « triomphants » attiseront toutes les convoitises et finiront par inciter des nouveaux candidats à prendre part à ce cycle infernal d’un trafic qui ne se nourrit que des diverses frustrations sociales et du fiasco des politiques gouvernementaux.

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A quelques pas du jardin des martyres où durant des années un trafic de drogue s’était ouvertement installé se trouve la section régionale de la sûreté de l’Etat. Logée au premier étage du poste de police sis rue 20 mars 1956, elle fait face au nouveau siège régional de la gendarmerie nationale et n’est éloignée que de deux cents mètres de la centrale de la police de Bizerte ; de trois cents mètres du bureau de la police judiciaire ; et de cent cinquante mètres de l’ancien bureau de la gendarmerie nationale. Ce petit fragment de la grande toile d’araignée policière n’enclave que le centre de cette ville jugée attentive au discours islamiste. Alors que partout dans le reste de ce grand gouvernorat les postes de police et de gendarmerie nationale assistés par les comités de quartiers et les veilleurs du RCD[Rassemblement Constitutionnel Démocratique, le parti du pouvoir.] continuent de resserrer l’étau sur la population.

L’aménagement et l’achat des meubles des bureaux du siège de la sécurité de l’Etat et du reste de ces entreprises politiquement rentables puisqu’elles éliminent les adversaires politiques avant même qu’ils ne font une base populaire, ont été pris en charge, en tout ou partie, par une des sociétés de la région de Bizerte du temps de son phénoménal président directeur général Travolta (les gens de cette localité l’appellent comme ça vu la coiffure de ses cheveux avec sa mèche frontale un peu exagérée qui évoque le célèbre acteur américain John Travolta.)

Hakim était un fonctionnaire au sein de la-dite société, au service des approvisionnements puis à l’audit et contrôle des dépenses. De son poste, il a pu suivre avec attention le parcours inqualifiable de cet ancien cadre d’une société nationale devenu simultanément grâce à son appartenance au parti du pouvoir : PDG d’une entreprise publique ; responsable régional de la caisse de solidarité nationale connue sous son code postal 26-26 ; chef d’une cellule du parti au pouvoir ; responsable au sein de la mairie de Bizerte ; et bien sûr – selon la mode italienne – le président du Club Athlétique Bizertin (CAB). Durant toute l’époque que ce Travolta a passée à la tête de la-dite société, une occasion s’était présentée à Hakim pour se pencher sur les maux internes qui frappent les articulations de la vie active, loin des livres et des théories qui ont occupé pour longtemps l’esprit du jeune-homme.

Travolta était selon la langue de bois un exemplaire par excellence de la classe politique et des hauts cadres des administrations publiques touchés par les vertigineux fléaux de la corruption, du favoritisme et de l’abus de pouvoir. Selon la morale, il s’agissait d’un homme malade qui a su combiner prodigieusement une bonne partie des vices de ce bas-monde : la jalousie, la cupidité, l’autoritarisme, le sadisme, la concupiscence, le mensonge, la vulgarité, l’ingratitude, l’arrogance, l’ostentation et la servilité. Un des collègues de Hakim a chuchoté un jour à l’oreille de ce dernier que les universités spécialisées dans l’étude et le traitement des maladies morales – ce qui manque au monde moderne – ont un besoin urgent de connaître l’existence de Travolta, car il représentait à ses yeux, et aux ceux de Hakim, une espèce rare qui contrairement aux autres espèces en voie d’extinction, prolifère et procrée chaque jour une descendance vive et pleine de santé au grand dam de la pauvre Tunisie.

Avant de poursuivre, il faut dire un tout petit mot à propos du chuchotement, ce phénomène très répondu en Tunisie. Là, les citoyens de ce havre de paix et de stabilité agissent comme les détenus de cette obscure et cruelle prison qui domine la magnifique et paisible colline de Bizerte-nord. Sur les hauteurs qui surplombent la méditerranée, entre la forêt du Nador et le bois sacré, là-haut sur le point le plus nordique du continent africain, se lève, fière et taciturne, la célèbre prison de Bordj Erroumi. Là, à l’intérieur, comme ici à l’extérieur, les Tunisiens ne parlent pas à haute voix. Ils chuchotent. Pareils à des détenus, ils ont peur des murs humides, des couloirs étouffés, des projecteurs furieux, des vêtements qu’ils portent, des oiseaux qui malencontreusement se posent sur les fils barbelés de la honte et surtout ils ont peur des chiens de garde enragés qui détestent les êtres libres. Même dans l’espace familial le plus clos, les Tunisiens préfèrent parler à voix basse de peur d’être entendus par cet être absent/présent partout et nulle part, qui les guette dans les recoins les plus éloignés de leur mémoire, de leurs rêves et de leurs espoirs . Lorsqu’ils parlent politique, religion ou des hommes protégés du régime, ils chuchotent et ils éprouvent la peur qui donne au battement des cœurs un rythme techno. Ils commencent alors à regarder hystériquement à droite et à gauche, puis ils se hâtent de changer de place et d’effacer la mémoire fraîche de ce qu’ils viennent d’énoncer. Ils courent, fuyant leurs propres paroles avant qu’elles ne parviennent aux multiples oreilles de sa majesté, le général de la république ou le directeur de cette prison de haute sécurité aux environs paisibles et verdoyants : Bordj Erroumi.

Ainsi, en sus de la restauration de l’antenne régionale de la police politique, la générosité de Travolta l’a amené aussi à aménager le bureau du Gouverneur de Bizerte, du responsable régional de la police, du délégué de Bizerte-nord, de Bizerte-sud et de bien d’autres responsables des autorités locales. Les factures, libellées « subvention », de ces dépenses qui ne transitaient pas par les services concernés brûlaient le circuit régulier de la procédure du contrôle interne d’une société déficitaire ayant de la peine à payer même les mensualités du personnel.

Vu que les chantiers étaient et sont en Tunisie l’un des moyens le plus subtils pour le détournement des fonds publics, Travolta était passé maître dans l’art de la création des chantiers et de la rénovation des anciens locaux de la société. Il a renouvelé la construction et l’embellissement de tous les bâtiments de la sociétés plusieurs fois. Le nouveau siège social avait désormais l’allure d’un hôtel de luxe où les salons d’attente, les fresques et les décorations florales, de la mezzanine au deuxième étage, étalaient avec insolence la décadence d’un système en pleine fuite en avant. Sortant d’un chantier il en entamait un autre avec la même rengaine officielle répétée ici et là sur la nécessité de la rénovation, l’obligation de la qualité, l’ajustement structurel et le redressement, ce blablabla cher au régime de Ben Ali au plan international. Son souci de l’informatisation avait poussé Travolta à renouveler les ordinateurs et les logiciels à chaque innovation dans ce domaine. Il a aussi construit et équipé un centre censé abriter des stages de formation pour le personnel et initier leurs enfants à l’outil informatique. Suréquipée en matériel informatique, en jeux vidéos, bibliothèque et une luxueuse salle de réunion – la société disposait déjà de trois salles de réunion -, le centre a été occupé par les représentants syndicaux corrompus où ils passaient des soirées à jouer au rami et à la belote, à fumer le narguilé en tricotant leurs diaboliques combines et intrigues.

On identifie les êtres corrompus par les symptômes qui affectent rapidement leurs silhouettes potelées, leurs cous et joues gonflées. Dans la pauvre Tunisie les corrompus ainsi que les agents de police prenaient facilement du poids et devenaient du jour au lendemain ronds et graisseux. L’un des amis de Hakim, qui a quitté tôt les bancs de l’école, mais qui ne manquait pas d’intelligence sociale, lui a chuchoté un jour en regardant à droite et à gauche : « Hé, t’as pas remarqué que Ben Ali est devenu un peu obèse !… Mais bien sûr que tu as remarqué cela, ça saute aux yeux. Il s’est tu un instant, a réexaminé les lieux et a ajouté d’un ton interrogateur : et tu sais pourquoi… eh bien, tous les hommes du régime, les policiers et la longue caravane des corrompus ont des cœurs morts parce qu’ils ne mangent que du pain froid[ Le pain froid signifie en dialecte tunisien ce qui n’a pas était gagné par le travail personnel et par l’effort.]. Leur plat favori est la sueur des pauvres.»

Cet ami ne faisait pas partie de l’élite des intellectuels, il ignorait même son existence. Aux yeux de gens de la rue l’élite n’existait pas car elle ne s’est jamais adressée au peuple. Elle l’a toujours examiné avec un dédain propre aux colons, dont la peau blanche faisait d’eux les ultimes civilisés, à l’égard des indigènes bruns, noirs, rouges et jaunes ; tous ces êtres que la couleur rendait « barbares ». L’élite tunisienne a aussi hérité malheureusement cette habitude « civilisatrice » qui considère le peuple comme inapte à concevoir la haute culture des salons et des théâtres où les artistes et hommes de culture les plus recherchés s’adonnent au klam Ellil (verbiage de nuit) qui charme la très douce société des banlieues huppées de la capitale et de quelques intellectuels et artistes et autres carriéristes.

Monsieur le PDG était aussi un cabotin distingué, un dandy doté d’une touche mafieuse de Calabrais qu’un concours de circonstances aurait amené au milieu de la haute société milanaise qu’il a toujours convoitée. Sa parade, son costume branché et sa toilette la plus recherchée ne seraient alors qu’une entorse vulgairement soignée d’un impardonnable intrus. Ainsi était notre homme, ainsi on le voyait et ainsi il se considérait lui-même. Chaque nouvelle construction ou rénovation d’un de ces innombrables projets était le prétexte pour inviter le ministre de tutelle, le gouverneur de Bizerte ou toute autre personnalité publique à une cérémonie d’inauguration où des milliers de dinars seraient dépensés. Un jour, il ordonna de transformer un bus en le rendant adaptable aux handicapés moteurs. Au terme d’une longue compagne médiatique dans les journaux, la radio et la TV sous le slogan « la société X offre un cadeau aux handicapés de la région », ce bus disparut de la scène, laissant les pauvres handicapés épinglés à leur béquille et fauteuils roulants. Il a aussi installé un système minitel à destination des usagers pour qu’ils puissent s’informer sur les services de la société. Un matraquage publicitaire a bien sûr accompagné cet heureux événement bien que le minitel n’ait jamais fonctionné.

Travolta était aussi un coureur de jupons notoire. Pendant les vacances estivales, il faisait appel à des saisonniers, majoritairement de sexe féminin, et agrémentait sa morne vie de fonctionnaires par de belles étudiantes : modernes, maquillées et parfumées à la Parisienne, elles animaient les longues heures estivales et égayaient l’atmosphère étouffant des bureaux. Certaines d’entre elles avaient des rendez-vous purement « professionnels » avec monsieur le Directeur. Naturellement, les rumeurs qui circulaient d’un bureau à l’autre rendaient l’ambiance encore plus érotique. Les regards, de normaux et innocents, se chargeaient de lubricité. Les vieux, connus, pour leur respect et leur distance, devenaient enclins à aborder la sexualité. Ce tabou ghoule [ Ogre qui anime les contes de fées arabes.] dévore ce qui reste de la timidité et de la décence. Des fantasmes si enfouis resurgissaient dans les adjectifs qu’ils utilisaient pour qualifier ces êtres au sex-appeal exagéré ou pour décrire les scènes survenues dans le spacieux bureau de Travolta. L’un prétendait qu’il venait de voir la blonde sortir du bureau du PDG « elle était rouge comme une tomate…, elle suait bien que le bureau de Monsieur le Directeur soit climatisé. En ajoutant avec emportement : je ne comprends pas comment on peut transpirer dans un bureau équipé d’un climatiseur de quatre mille dinars ! » Un autre assurait avoir vu « l’olive » (fille très brune) quitter l’administration à quatre heures alors que le reste du personnel rentre à deux heures et que tous les bureaux étaient fermés à clé. « C’est une occasionnelle et elle n’avait pas droit aux heures supplémentaires et puis elle devait avoir faim car tout le monde a faim à cette heure de la journée ! » « Peut-être préférait-elle manger la banane, lança Si (monsieur) Salah le chef direct de Hakim en ajoutant d’un air gai mais très timide : Combien de bananes faudrait-il pour rassasier une « olive » et la banane est chère de nos jours ! »

Comme tout autre homme de son rang, Travolta avait sa propre milice, ses espions et ses hommes de main. Notons qu’il n’avait pas d’ami. Il était un lion solitaire. Tous les « grands » de Bizerte évitaient sa compagnie car il était un homme déloyal. Ses plus fidèles compagnons étaient les deux responsables syndicaux de la société, son propre chaouch et un certain fonctionnaire à la SORIEB (Société Régionale d’Import et d’Export de Bizerte) qui n’était jamais à son poste car il était attaché de mission auprès de Travolta. Cet homme qui ne faisait pas partie du personnel de la société était le démarcheur préféré de Monsieur le Directeur. Il était aussi un « représentant » des sociétés spécialisées dans la fourniture des cadeaux de fin d’année, l’une des passions de Travolta. Cet obscur individu proposait des calendriers, des stylos, des porte-clés, des semainiers et de dizaines d’autres articles et son offre était automatiquement acceptés, fût-elle la moins attrayante – Travolta ne voulait pas consulter d’autres fournisseurs en dépit des décrets gouvernementaux instituant la consultation de trois fournisseurs à fin de sauvegarder la transparence des procédures d’achats et d’encourager la concurrence libre. Ces achats qui ne dépassaient généralement pas l’enveloppe de deux ou trois mille dinars étaient insignifiants par rapport au budget des pièces de rechange, du matériel informatique ou de l’habillement.

Dans cette société, on avait l’habitude de confectionner les costumes du personnel de chez un couturier originaire de Bizerte dont l’offre était toujours la plus intéressante en terme de qualité, paiement, délai et modalités de livraison. Ce tailleur réunissait donc tous les critères prescrits pour que son offre soit retenue. Un jour Travolta décida, en violation des clauses du marché, de résilier purement et simplement le contrat établi entre les deux parties. Il s’avéra plus tard que l’affaire avait une dimension politique. Le dit tailleur était un islamiste et il fallait l’affamer conformément aux directives de Ben Ali : la logique politique l’emporterait-elle sur celle du marché ? L’embargo n’était donc pas le propre des relations internationales ? Il fallut trouver quelqu’un d’autre, une personne qui ne fût pas un « ennemi » de la Tunisie – Il faut remarquer ici que dans le lexique officiel, la Tunisie signifie le régime, le régime signifie le parti au pouvoir et ce dernier n’est rien d’autre que le Président de la Tunisie.

Hakim était encore occupé des marchés et devait alors consulter d’autres fournisseurs, établir les tableaux comparatifs et éliminer les offres non valables. Mais Travolta, en manipulant les représentants syndicaux, imposa de conclure un marché avec un tailleur proche du RCD dont l’offre était non favorable. Comme la mésaventure de l’ex-tailleur lui paraissait injuste, Hakim tenta de convaincre en vain le PDG par des rapports prouvant l’incapacité du nouveau à respecter les clauses du contrat et que la mauvaise qualité de ses produits était attestée par la totalité du personnel ! Travolta ne voulut rien savoir : le tailleur élu fut toujours payé d’avance malgré tous les vices de fabrication. Quant au premier, boycotté, il écopa de quatre années de prison ferme tout près de Borj Erroumi, au cachot du Nador.

Comme dans le reste des pays de « l’exception arabe », pour se maintenir à un poste de travail, voire pour l’acquérir ou simplement pour accéder à une promotion, il faut régulièrement graisser les pistons et remplir bouches et porte-monnaies. Pour maintenir une relation d’intérêts et de profits, le chaouch de Travolta assurait la livraison de différents cadeaux destinés aux hauts cadres du ministère de tutelle et du parti au pouvoir : fruits, poissons de luxe, tapis. Parfois les largesses prenaient la forme de dîners arrosés de whisky, dans les restaurants chics de Bizerte : à l’Eden, au Petit-mousse ou au Sport Nautique. Les commerçants et les restaurateurs impayés venaient souvent au siège de la société et s’entassaient dans la salle d’attente ou dans le hall rallongeant la file des agents de recouvrement. Ces derniers espérant recouvrer au plus vite les factures non honorées, menaçaient de temps à autre d’arrêter les livraisons ; les premiers, fatigués par ce va et vient usant, juraient par Allah et Mohammed son Prophète de ne plus vendre quoi que ce soit et pas même une pomme de terre pourrie à Travolta. Parfois, au vu des hurlements et du tapage ainsi créé, et compte-tenu de l’incapacité des cinq chaouchs à maîtriser une situation qui devenait de temps à autre explosive, Travolta parvenait à prendre la fuite par la porte arrière. Vite avisée par cette technique, cette foule a mis en place un guetteur pour bien contrôler ses entrées, sorties et surtout le déplacement de sa voiture. Sympathie, coopération, et échange d’informations liaient désormais ces individus à visées disparates mais qui cherchaient tous Travolta. Ce cache-cache quotidien était devenu à la longue un rituel qui lui procurait le plaisir de se sentir sollicité, important et indispensable. Etre craint, convoité et flatté ont poussé son arrogance et sa présomption à l’extrême.

Il lui arrivait de visiter parfois des points de vente et de demander aux vendeurs de lui donner la recette de la journée. Ces malheureux hésitaient car ils ne pouvaient le faire sans l’autorisation de leurs chefs directs ou sans la signature d’un quelconque accusé de réception. Mais face au PDG, ils n’osaient refuser de peur d’une sanction. Travolta encaissait alors la somme qu’il dépensait dans les luxueux restaurants de la ville. Le plus drôle est que pour régulariser cette situation au niveau de la caisse centrale, il accordait après quelques jours, contre un remboursement s’étirant sur des dizaines de mois, un prêt social du même montant au pauvre guichetier qui devait ensuite rembourser. Il avait aussi une autre combine qui consistait à octroyer des prêts pour les personnes ayant un grand besoin de liquidités contre la perception d’un pourcentage atteignant la moitié. Parfois Travolta accaparait la totalité du montant car il devait lui aussi payer les ouvriers qui bâtissaient sa résidence secondaire sur la corniche de Bizerte.

Naturellement, ces pratiques, les rumeurs et les troubles qu’elles provoquaient, poussèrent le ministère à procéder à de nombreuses enquêtes, conduites dans un premier temps par son inspection générale et puis par la Cour des comptes. Mais il s’agissait plus d’une manœuvre destinée à jeter la poudre aux yeux et à instaurer le silence, que d’une volonté de punir l’un des tenants d’un système corrompu jusqu’à la moelle.

En Tunisie, les « grands » hommes, les vrais « combattants » comme le Président, les ministres, les hauts cadres des administrations, les officiers de l’armée et de la police sont quasi cleptomanes. Cette impulsion maladive – que Dieu les guérisse tous – qui les pousse à détourner les biens publics et à institutionnaliser la corruption, les infecte pendant leur quête de la chaise. Tout au long de cette trajectoire sujette à contamination, ils seront initiés et soutenus par les éclaireurs que sont les banquiers, les avocats et les seniors de la comptabilité qui leur enseignent dans un premier temps à voler l’argent, et dans un second à voler la justice, puis le pouvoir et enfin à accaparer le pays tout entier. Et pour ce, il leur faut procéder intelligemment en utilisant l’artifice de la politique, cet art qui consiste à guider le troupeau au bord de l’abîme en l’empêchant de bêler. C’est pourquoi il est rare de trouver un politicien intègre, ce n’est ni leur faute, ni celle de leur bâton, mais celle du chemin qui mène à la politique.

Quand les scandales provoqués par un tel pot de vin ou un tel détournement des fonds publics enflamment la société, alors le pouvoir intervient pour soi-disant ramener l’ordre, tel est du moins l’objectif affiché ; en d’autres termes pour le précipiter dans le vide et honorer la vieille déesse trahie, la « justice ». Malheureusement comme partout ailleurs, que ce soit dans le monde supposé développé où la mise est astronomique ou dans le monde assigné au sous-développement, les grands criminels, ceux qui sont bien-placés dans la hiérarchie administrative, politique et sociale restent impunis et à l’abri du châtiment qui ne touche que les démunis, ces quarante ignobles petits voleurs qui font honte à l’Ali Baba de la corruption.

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