Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

1er chapitre

Borj Erroumi

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Parmi ceux qui étaient assis à la terrasse du café 15 octobre, certains venaient de reconnaître Hakim, et avaient déjà remarqué son entrée un peu plus tôt au local de la Sûreté de l’Etat, encadré de deux inspecteurs. Hakim savait que cette nouvelle ne tarderait pas à faire le tour de la ville, c’est la loi des petites localités comme Bizerte où rien ne se cache. Au fond de l’escalier menant au premier étage se trouvaient deux bureaux, celui de gauche donnait sur la rue 20 mars. On conduisit Hakim à celui de droite, il s’agissait d’une anti-chambre où étaient disposés un bureau et deux chaises de « visiteurs ». Hares, le chef, était assis dans l’angle de la pièce. Il connaissait Hakim de longue date. Lui aussi était un ancien élève du lycée de garçons de Bizerte, et tout comme ses collègues, il ne connaissait guère Hakim, et encore moins ses convictions politiques. À l’instar de tous, il le prenait pour un jeune khobziste [ Le terme vient de khobz, pain, et ça qualifie celui qui n’est intéressé qu’à gagner son pain quotidien évitant les revendications économiques et politiques.].

Venant du bureau du fond, Hakim reconnut la voix de Hafedh un autre inspecteur de la section. Les hurlements, les gémissements qui provenaient d’un vieil homme attirèrent l’attention du pauvre Hakim qui commença à craindre pour sa personne. Il prêta plus d’attention pour entendre la conversation qui semblait mal tourner. L’inspecteur n’était pas satisfait des réponses que fournissait le vieil homme en pleurs. Il voulait savoir le lieu où se cachait son fils recherché, certainement islamiste. Contrairement à l’article 13 de la constitution, la peine en Tunisie n’est jamais personnelle. Personne n’a le droit d’avoir des opposants parmi les membres de sa famille et si par malheur un de ses proches se fait prendre pour une affaire politique, toute la famille subira les foudres de la police politique qui d’ailleurs n’a rien d’autre à faire.

Pendant ce temps Nadher remit le passeport à Hares qui pria gentiment Hakim de s’asseoir et commença aussitôt à examiner le document. Après quoi il lui demanda d’énumérer les pays qu’il avait visités tout en insistant sur ceux du Machrek arabe et quels étaient les objectifs de ses voyages. Puis, posant le passeport devant lui, sans y avoir trouver ce qu’il cherchait, il posa des yeux perçants sur Hakim et le plus poliment du monde lui demanda s’il ne s’était jamais rendu en Iran, « même clandestinement » lança-t-il désespérément. A cette question Hakim répondit négativement. De son côté aussi, Hares remarqua avec un sourire ironique déguisant une suspicion fortuite : « un type comme toi qu’est-ce qu’il a à foutre dans un pays pareil ! » Un silence empreint de suspicion régnait sur la pièce. Hakim profita de cette pause pour demander s’il pouvait fumer. Hares avec une politesse inquiétante lui offrit une cigarette, la lui alluma et ajouta d’un air aimable : « allez fume et rafraîchis bien ta mémoire. On a sûrement gâché ta matinée avec cette affaire ! »

Hakim, soudé à sa chaise, entouré par quatre inspecteurs qui attendaient le moindre signe douteux, la moindre gaffe pour sauter dessus. Les gémissements du vieil homme qui traversaient la cloison séparant les deux pièces parvenaient aux oreilles de Hakim et eurent raison de la porte de son cran. Il se sentit seul plus que jamais. Il sentit la peur assaillir sa volonté. Il avait peur qu’ils n’écoutassent le battement de son cœur ou qu’ils ne remarquassent le tremblement de ses membres qu’il ne pût maîtriser. Il eut envie de parler, de cracher la vérité, d’avouer ce qu’ils attendaient de lui, de dire « oui je suis ce que je cache. » Puis, il se résigna, pensa à Dieu, aux souffrances des damnés et à ces années passées à rêver de changer le monde. Il récupéra lentement son sang froid et s’accrocha à sa foi. « C’est mon combat, pensa-t-il, oui, aujourd’hui c’est ma bataille, et ils ne m’auront pas. J’ai choisi de résister à la tyrannie et c’est maintenant que je dois le faire. Non, je ne vais pas craquer devant eux. Jamais, se répéta-t-il pour rassembler ses forces. »

Hares à l’instar des autres inspecteurs fut pris dans un dilemme et ne sut comment procéder avec le jeune homme. Ils le connaissaient tous depuis des années. La vie avait fait d’eux des inspecteurs de police politique et voilà qu’un jeune qu’ils connaissaient et que rien ne prouvait qu’il était un islamiste se tenait en face d’eux comme s’il défiait leur amour-propre. Douter de lui revenait à douter de tout ce qu’ils savaient sur cette ville et de ses habitants. Il leur était pénible d’imaginer que ce jeune-là avait vécu une année en Iran, serait revenu à Bizerte le plus naturellement de monde et pis, il entretiendrait depuis un rapport courtois avec eux. Et le tout dans une atmosphère dominée par une répression sauvage et tout azimut contre des gens comme lui. Suspecter Hakim était devenu donc une question de dignité.

Enfin, Hares clarifia à Hakim les circonstances et les raisons de l’interrogatoire. Il l’informa aussi qu’une personne détenue au ministère de l’Intérieur prétendait l’avoir rencontré en Iran – « Mounir donc » se dit Hakim. Hares pensait d’ailleurs qu’il s’agissait d’une erreur. Il lui annonça ensuite qu’il serait sommé de se présenter au ministère pour une ample investigation, mais aussi pour être confronté à la-dite personne.

Il prit le téléphone et appela son chef au ministère de l’Intérieur. Il l’avisa avant tout de la présence de Hakim au poste. Puis il lui peignit une sommaire mais avantageuse image de la personnalité du jeune homme : « Il est ici … devant moi, …on le connaît bien, il n’a rien à voir ni avec la politique ni avec la religion…. je le connais personnellement, … les autres collègues aussi…, non, non… c’est un jeune qui ne quitte pas la bouteille,… je suis tout à fait certain … je le laisse partir…oui…, une convocation, pour le lundi matin…, bien, à vos ordres… soyez sûr ! »

Hares raccrocha le téléphone et rédigea une convocation pour le lundi suivant à neuf heures trente au ministère de l’Intérieur. Hakim profitant de cette surprenante bonté demanda alors s’il devait reprendre son passeport ; requête qu’il adressa à Dieu. Hares lui répondit froidement : « non, le passeport sera envoyé au ministère. » Soudain il changea d’avis. C’était comme s’il ne voulait pas avoir sur le cœur ce sentiment inconfortable de l’avoir déçu, de n’avoir pas eu confiance en lui et qu’il voulait à tout prix et au plus vite s’en débarrasser. Les traits de son visage exprimaient ce brusque revirement. Il tergiversa, tourna autour de lui-même, et lui demanda d’attendre un instant. Il se dirigea vers le téléphone et appela encore une fois son chef.

Jamais de sa vie Hakim n’oubliera cet instant. Un laps de temps si court mais tellement profond, si riche en sensations, en pensées, de désarrois, mais aussi d’espoir et d’une extraordinaire confiance en Allah. Hakim fut rasséréné par les versets de Coran qu’il récitait, par la paix que lui prodiguaient l’invocation et la supplication de Dieu, Lui le plus proche des cœurs brisés et des êtres en détresse, Lui qui a bien promis d’exaucer leurs implorations et prières. Alors qu’il attendait le retour de Hares, notre ami réalisa qu’une toute nouvelle étape de sa vie venait de s’amorcer. Un bouleversement accompli si rapidement et si radicalement qu’il eut beaucoup de difficulté à anticiper la suite des événements. Il fut le spectateur/acteur, le sujet/objet d’un processus qui le dépassait. Debout près de la porte du bureau, les mains croisées dans son dos, résigné à un verdict qui n’a pas encore était énoncé, à une fatalité à venir. Il était néanmoins bien déterminé à agir. Il entrevit deux alternatives : si Hares lui remettait le passeport, il quitterait le jour-même la Tunisie, peu importe comment et vers quelle destination. Au cas contraire, il se réfugierait en lieu sûr, le temps de planifier sa fuite.

Pendant que ses idées se bousculaient dans sa tête, il entendit Hares prononcer une phrase qui le stupéfia : « …il l’amènera avec lui le lundi….c’est mieux comme ça… oui,…, oui à neuf heures trente ! »

Voilà qu’Allah dans son immense générosité a voulu que son passeport lui revienne. C’était le plus beau cadeau de sa vie après celui de l’existence et de la foi. Hares lui remit le document en le regardant bien dans les yeux. C’était comme il fut à la fois conscient de commettre une erreur et obnubilé par une atmosphère qui l’avait rendu inattentif et qui le conduisait à exécuter un acte incontrôlé, qu’il ne pouvait ni dévier, ni arrêter. Hares et Hakim étaient tous les deux aliénés, semblables à des acteurs qui exécutent un rôle pré-écrit et suivaient inconsciemment les traces d’une destinée tracée d’avance. Dépouillés de leurs volontés propres, ils exécutaient celle d’un autre. Hakim en ce moment se rappela un Hadith Qudsi [ Tradition prophétique où c’est Dieu même qui parle par la bouche de Son prophéte.] qui l’a longtemps captivé : « Mon serviteur, toi tu veux, et moi je veux, et il n’y aura que ma volonté. Si tu m’offres ce que je veux, j’exaucerai tes souhaits et seule ma volonté sera accomplie. Mais si tu ne me cèdes pas ce que je veux, je t’éreinterai en ce que tu veux et il n’y aura que ma volonté. »

En lui remettant le passeport Hares tapa gentiment sur l’épaule de jeune homme en lançant aimablement : « Voilà Hakim, ne t’effraie pas, c’est une enquête de routine. Tout rentrera en ordre ! »

« Routine ! Ordre ! Quelle routine et quel ordre ! Votre routine est faite de torture, de détention illégale, d’irrespect et d’humiliation ; et votre ordre est celui d’un tyran mû par le désir féroce de se maintenir au pouvoir en écrasant la société, toute la société. Moi, je n’ai jamais eu confiance ni en votre routine ni en votre ordre. Et si j’ai quitté sain et sauf votre local aujourd’hui, je ne hasarderai pas ma vie volontairement demain, en me jetant dans un gouffre encore plus néfaste ; l’ex-porte d’entrée des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, la centrale des tortionnaires ! » pensa Hakim en prenant son document de voyage.

Heureusement pour lui, durant cet interrogatoire, qui ne dura en réalité qu’une demi-heure, aucun mot déplacé ne fut prononcé. Le respect et la courtoisie avaient été de mise, alors que dans le bureau d’en face le scénario fut tout à fait différent.

C’est que Hakim avait tout fait pour ne pas les provoquer. Il avait évité les sourires gratuits, les mots inutiles et une allure trop sûre de lui. Au contraire, il était même allé à manifester sa peur, avait tremblé, donnant ainsi l’image d’un être innocent et naïf pris dans les filets d’une affaire qui le dépassait. Il avait parfaitement mobilisé son habilité et sa ruse pour fuir leur irritation vulnérable et leur susceptibilité extrêmement impulsive. Ils n’aiment pas l’endurance, l’opiniâtreté et la résistance fière. A part leur haine de la fierté, les policier détestent aussi de voir le bien-être dans le comportement des citoyens.

Dans cette belle et étrange Tunisie, et à quelques rares exceptions, les fonctionnaires de la sécurité en général ont un complexe extravagant qui les incite à exhaler une agressivité violente contre le rire, le sourire et toute autre démonstration de joie. Si quelqu’un rit un peu trop fort sur le passage d’un policier, il se jette sur lui en tempêtant : « qu’est-ce qui te fait rire toi ? Tu es content de ta personne ? Allez viens, on va régler ça au poste ! » Et il risque d’être arrêté, amené au poste de la police, maltraité et insulté ; lui, sa mère, son père et ses aïeux les plus reculés. S’il est chanceux ils le laisseront partir. Sinon, il signerait malgré lui le procès verbal qui l’incrimine, passerait la nuit à la geôle avec une troublante compagnie et le lendemain, s’il est vraiment fortuné, on le fera comparaître devant le juge pour un ou plusieurs délits.

Les scènes de la haine, de l’irrespect, de la brutalité, et de l’abus de pouvoir sont malheureusement les composantes du rapport liant les agents de sécurité à l’homme de la rue faible et non pistonné. Ce constat n’est pas uniquement enregistré dans les rapports entre agents de sécurité et population. On le rencontre aussi dans presque tous les rapports opposants un dominant à un dominé, un chef à ses subordonnés, un maître à ses élèves. En Tunisie, le social est fait de nombreux aspects d’irrespect, de vexation, d’insolence. On se méprise et on est autoritaire dans les relations avec les subordonnés. Chose qui a généré une vénération de la puissance.

L’être humain qui n’a pas cultivé son amour de la justice et de la liberté a un penchant à vénérer la puissance. La puissance est désormais à ses yeux une qualité et une vertu en soi. Ce phénomène, bien que constaté partout dans le monde, revêt une toute autre ampleur en Tunisie et dans le reste des pays arabes et africains. On a hérité malheureusement de la mauvaise habitude de sacraliser l’être fort : le père, le frère aîné, l’imam, l’instituteur, le policier, le gouverneur, le riche, le valet du sultan, le Président, le chaouch du président…etc.; On transforme le plus fort en saint malgré lui. On cultive sa tyrannie cachée, voire, on prend part à sa formation. Même si quelqu’un venait à un poste politique, administratif ou autre, avec une bonne foi et une ferme intention de faire avancer les choses et combattre le chaos, il se retrouverait soudain confronté à une société qui n’utilise ses mains que pour l’applaudir et met le reste de ses affaires entre ses mains bénies, à commencer par son honneur, sa propre volonté et son destin. Et voilà que du jour au lendemain on devient, face à cette foule hébétée et démissionnaire, le raïs du salut et du changement, le sauveur indispensable, le marabout de la vie moderne, le père-dictateur d’une nation toujours puérile.

6

Jusqu’à ce jour Hakim comme tous ceux qui sont au courant de son affaire n’arrivent pas à comprendre pourquoi ces inspecteurs l’ont bien traité. Peut-être parce qu’il a toujours entretenu un bon contact avec eux ou, simplement parce qu’ils ont préféré, par amitié, que le dénouement de son affaire ait lieu à Tunis au ministère même et ne soit pas de leur ressort. Hakim pour sa part, ne cessait de répéter : « Allah par sa pitié a voulu m’épargner leurs horribles séances de torture, leur prison inique et leurs interminables traques. »

Loin de manifester une quelconque joie à la perspective de récupérer son passeport, ce qui aurait éveillé des suspicions, il remercia Hares ainsi que le reste de sa compagnie et les quitta. Pour toujours. Ce fut la dernière fois qu’ils le virent. Ils l’ont cherché ensuite, en vain. Trois jours après sa fuite, ils ont affiché sa photo dans tous les postes de police et de gendarmerie nationale. C’était trop tard. Il s’était dissous comme sel dans l’eau.

Il s’agissait d’un de ces instants uniques qui coupent la vie en un avant et un après. L’avant relève d’un passé révolu, et l’après, pourtant produit de l’avant, s’avère méconnaissable. Ces instants semblent suspendus dans le temps, au-dessus de nos têtes, dans les cieux de la destinée, comme des fardeaux, des épreuves ou des offrandes qui attendent leur tempo pour enclencher une transformation des époques de la vie. Tels les saisons, ils ont aussi leurs signes précurseurs. Leurs cieux nébuleux, les rayons lumineux de leur soleil prometteur ou leurs souffles frais, traversent le ciel des âmes. Comme des bêtes aveugles, souvent on les néglige et on ne les voit venir que rarement. On ne ressent les galops de leur marche résolue qu’à travers un filtre opaque qui rend difficile toute contemplation. On ne les percute qu’à l’instant de l’accomplissement, quand le glaive du temps s’abat sur la vie en la tranchant. Car pour les déchiffrer d’avance il faudrait être un illuminé, un docteur des deux mondes.

Passeport en main, Hakim quitta le bureau perplexe. Il sentit que ce samedi serait désormais son dernier jour en Tunisie et qu’un périple serait désormais indispensable pour sauver sa peau. Il ne savait pas encore où aller. Il n’avait dans sa poche que cinq dinars. Sa bourse était vide, sa tête encombrée et son cœur serré. Il se dirigea vers le café de Khmais Tarnan où il avait l’habitude de rencontrer ses amis. Il commanda un café-express et se réfugia dans un coin, seul avec ses peurs et ses espoirs, le temps de faire le point, de redonner sens à cette incroyable matinée, et de se préparer à un voyage sans destination. Le goût amer du café et de la nicotine des cigarettes dévorées amplifièrent le présage mordant de l’errance. Bien que son appétit de voyage et de découverte soit énorme et bien qu’il se sentît mieux dans ses vagabondages que dans la morne vie d’un fonctionnaire, il éprouva cette fois l’inconfortable sentiment d’être contraint à quitter le pays malgré lui. Contraint à abandonner son travail qu’il n’a jamais aimé, mais qui lui procure une certaine indépendance économique ; contraint à renoncer à sa propre maison inachevée et aux rêves de stabilité chimérique qu’il a souvent haïe et déniée ; contraint à laisser sa famille, ses amis, ses livres et tant d’autres projets et objets qui donnaient sens à sa vie. Il a suffi d’un moment pareil pour tout perdre. Tout larguer et ne laisser derrière soi qu’une anarchie d’intentions qui saccagent les vestiges d’un présent converti soudain en un passé lointain et irrévocable.

Les curieux ne tardèrent pas à venir le déranger. Comme des mouches, ils tournèrent un temps autour de lui. Hakim remarqua leurs murmures et leurs regards inquisiteurs. Lentement, ils l’abordèrent un à un alléguant vouloir savoir si tout allait bien avec lui. Ils le questionnèrent sur la véracité de la rumeur qui, comme il l’avait bien prévu, avait commencé à circuler. Sans mot dire et armé de son infatigable sourire et le hochement continuel de sa tête il put les persuader de le laisser tranquille.

Au bout d’une heure, Fadi et Seyfeddine, deux de ses plus anciens amis avec qui il a fait son voyage en Iran, n’avaient pas encore montré leur visage. Hakim ne pouvant plus passer le reste du temps à attendre sentit l’urgence de passer à l’action. Il quitta la café pour les appeler du plus proche téléphone publique. Après plusieurs tentatives il finit par les joindre et ils se fixèrent un rendez-vous immédiat dans un lieu à l’abri des regards.

Répondant à leur anxiété, Hakim exposa les faits de sa récente mésaventure. A eux aussi, cette affaire provoqua un choc en retour. Ils n’avaient pas du tout prévu de quitter le pays aussi vite. Seyfeddine, sous l’effet du choc, se retourna contre son ami : « Pourquoi à chaque fois que je vis une magnifique époque avec ma fiancée, tu viens avec tes histoires radicales, la première à l’occasion de notre voyage vers l’Iran et la seconde aujourd’hui, avec cette dangereuse situation ? »

Seyfeddine sortait tout juste du hammam. Son front et sa poitrine transpiraient encore. Il ne put avaler l’idée du voyage. Il refusait de partir, de s’exiler à jamais. Il tourna dans la pièce, puis s’assit, puis, de nouveau il reprit sa déambulation nerveuse autour de ses deux amis, sans prononcer mot. Quant à Fadi, qui se réfugia dans un long silence pensif et un peu hébété, et voulant couper court à la névrose de Seyfeddine, entama le sujet le plus compliqué de cette rencontre.

  • Bon, vers où, quand et comment allons-nous partir ? formula-t-il avec un calme surprenant.
  • Je ne sais pas, fit Hakim avec une tonalité désespérée en tenant sa tête entre les mains.
  • Je ne pense pas que nous ayons beaucoup de choix, ajouta désespérément Fadi.
  • Nous n’avons devant nous que le chemin de la Libye…et ce pays m’angoisse, nota Hakim. Il se tût un instant puis reprit avec ferveur : en Libye, ils finiront par nous avoir, ce Kadhafi envoie souvent des colis humains à la Tunisie. La coopération sécuritaire entre les deux pays connaît un succès. Mais je ne vois pas d’autre possibilité. Nous devons y aller et y rester au maximum deux semaines.
  • Non, pas question, je ne mettrai jamais les pieds dans ce piège. Mais vous êtes fous ou quoi, rétorqua énergiquement Seyfeddine. Tous ceux qui ont fuit vers ce pays ont été livrés, et puis il y a l’embargo aérien… non non non, c’est vers l’Europe qu’il faut partir mes frères, ce n’est que là que nous serons en sécurité, c’est notre Abyssinie [Allusion au refuge des premiers musulmans. Fuyant l’oppression à la Mecque, ils se sont dirigé vers ce pays chrétien hospitalier, la Habacha ou l’Abyssinie.] moderne.
  • Mais soyons réalistes ! Comment veux-tu arriver en Europe, sur ton tapis volant ? nota Fadi avec un ton amusé qui contrastait avec la situation, en ajoutant pour redonner un peu de sérieux à ses propos : et puis, je ne fais pas confiance aux Européens. Eux aussi expulsent les opposants islamistes, les emprisonnent et les assignent à résidence. Qui d’autre que ces Européens soutiennent nos régimes dictatoriaux et appuient la répression et la torture ? Ces soi-disant démocraties occidentales larguent des bombes qui tuent par milliers, assassinent au nom de leur droit international les enfants irakiens, soutiennent l’injustice israélienne, financent les dictatures qui nous oppressent, ils vendent les armes, les bombes lacrymogènes, les menottes, les matraques à nos régimes, puis, ils nous chantent la chanson des droits de l’homme et de la démocratie.
  • Je suis d’accord avec toi répondit Seyfeddine, mais parmi les Européens il y a ceux qui soutiennent la cause de la justice et du droit et leur voix s’élève haut et fort alors qu’en Libye tu n’entends que des gémissements sous la torture.
  • Oui, Seyfeddine a tout à fait raison. Nous avons besoin de ces Européens ce sont les nouveaux Moïse, dit Hakim en voyant l’étonnement poindre sur le visage de Fadi.
  • Des Moïses, qu’est ce que tu veux dire par là ?
  • Je veux dire des gens honnêtes qui, comme Moïse ont évolué au sein du palais de Pharaon, qui ont été gâtés par les bienfaits du système, mais qui ont la volonté de résister à la tentation autoritaire et d’afficher courageusement leur opposition au régime injuste et oppressif. Ces gens qui ont ce trait de Moïse sont nos alliés dans notre combat, répondu Hakim assez satisfait de sa trouvaille.
  • Oui mais dis-moi où penses-tu trouver ces hommes, ces semi-prophètes ? demanda Fadi en examinant sa montre.
  • Dans le palais de l’Ouest, déclara aussi net Seyfeddine.
  • Tu veux dire en Occident ? En Europe et en Amérique ? Là où la consommation et l’amour de ce bas-monde ont définitivement aveuglé l’homme, tu entends trouver des Moïse ? Je n’en crois pas mes oreilles, répondit Fadi en détournant son regard pour afficher mieux son désaccord avec son ami.
  • Pourquoi pas ? fit Hakim. Mais regarde les défenseurs des droits de l’Homme, les anti globalisation, les pacifistes, les écologistes. Ouvre au moins tes yeux, tu les verras se réveiller, organiser des séminaires, des colloques, des manifestations…!
  • Attend-là, interrompit avec emportement Fadi, tout d’abord on ne fait pas de lutte et de combat aux côtés de pacifistes. Concernant tes anti mondialisation, ils portent des espadrilles Nike fabriquées par des enfants prolétaires en Asie. Et après avoir hurlé des heures durant, ils apaisent leur soif avec du Coca-cola, fument des Marlboro, et pour protester contre Mc Donald ils déjeunent à Burger King, puis règlent la facture en American Express. Et toi tu viens me chanter que tu comptes changer la règle du jeu avec les enfants les plus gâtés du système. Ecoute-moi bien, Moïse, Joseph et le reste des prophètes, sur eux soit le Salut, sont des exceptions, des étoiles dans le ciel obscur de l’humanité. Des étoiles pareilles ne naîtront plus jamais, et surtout pas dans le palais de l’Occident, car c’est dans le désert de l’Orient que naît la lutte contre l’arrogance. Alors s’il te plait laisse les saints de côté lorsque tu parles des plus profanes des créatures.
  • Non, non, l’interrompit Hakim, ils ne sont pas les enfants du système, mais de leurs principes, de leurs idéaux et surtout de leurs actions. Ils sont libres, comme toi et moi. C’est facile de mettre tous les Occidentaux dans le même panier pour mieux s’en débarrasser, reprit encore plus vigoureusement Hakim. C’est une opération tellement aisée qu’elle ne demande aucun effort. Alors que l’acte de penser, de critiquer et d’extirper le vrai du faux est un acte pénible, qui requiert du courage, de l’intégrité et qui nous amène souvent à affronter nos propres maux que nous fuyons. C’est ça notre problème…
  • Notre problème est de quitter la Tunisie, fit énergiquement Seyfeddine en montrant sa montre. Maintenant ou jamais !
  • Pourquoi as-tu toujours raison toi ? lança Fadi en direction de Seyfeddine, un peu flatté par le compliment de son ami. Et tout en lui tapant sur le dos, il poursuivit : alors nous continuerons notre débat en Libye ?
  • J’ai peur que oui, répondit Seyfeddine avec un grincement des dents qui laissa deviner une grande contrariété.
  • Dis plutôt : Inchallah, lança Hakim, avec un sérieux presque fâché.

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