Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

1er chapitre

Borj Erroumi

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Loin de l’esprit d’équipe propre aux trois amis, chacun de son côté était occupé à évaluer les dangers qui les guettaient et à explorer d’autres possibilités qu’aurait voilé l’empressement de l’un ou de l’autre. La question cruciale était de savoir si le nom de Hakim faisait partie des personnes recherchées, fichées par l’ordinateur de la police, qui inquiétait le plus les trois amis. Mais ils convinrent qu’il lui était préférable de tenter sa chance que de se laisser délibérément prendre. La lutte pour la survie est un penchant si humain et naturel et pourquoi renoncer à cet instinct et se livrer à un geôlier ensanglanté.

Ils décidèrent donc de partir l’après-midi même. Et pour éviter de se montrer ensemble, ils se fixèrent rendez-vous à la station routière de Bâb ‘Alioua à Tunis. Là ils emprunteraient le premier autocar vers la frontière tuniso-libyenne. Le choix pour la Libye n’avait pas été facile et avait été déterminé pour une large part par la modestie de leur budget. Chacun fit de son mieux pour collecter l’argent nécessaire à leur déplacement et leur séjour, qu’ils espéraient très court, en Libye. Et pour éviter les pénibles adieux et les causeries inutiles, mais aussi dans un souci de sécurité, ils décidèrent de garder leur projet pour eux, et d’en informer personne, pas même leurs familles et leurs amis les plus proches. Chacun devrait trouver un motif pour justifier sa future absence, n’importe quoi, mais pas un mot à propos du voyage.

Ainsi, eurent-ils deux heures pour plier bagage ; pour raser leur barbe afin de ne pas convier les regards accusateurs des agents de sécurité qui voient derrière chaque barbu un ennemi potentiel et une sérieuse opportunité de promotion ; pour se laver et faire la prière du voyageur selon la tradition « mohammedienne » (sunna). Deux courtes heures pour porter leurs derniers regards sur les êtres, les lieux et les choses les plus intimes et les plus aimées. Deux heures pour caresser et pour la dernière fois tout ce qui a meublé jusqu’à lors leur vie.

Le choix de ces adieux discrets accrut en eux le sentiment déjà existant de frustration et d’incapacité. Leur mutisme produisit une tension torride sur leur gorge qui tenta d’étouffer les boules de sanglots insupportables. La pression contamina alors les yeux ; or, ces pauvres organes, sensés assumer la double responsabilité de l’adieu et l’atténuation de la peine, finirent par céder laissant échapper sobrement quelques larmes de colère, de révolte et de chagrin.

Rapidement, et sans attirer l’attention de sa mère et sa sœur, Hakim prépara un léger sac de voyage qu’il jeta par la fenêtre de sa chambre. Après avoir informé sa mère qu’il passerait le week-end à Tunis chez un ami, il partit, sans la serrer contre lui, ni même l’embrasser. Car il craignait par-dessus tout de craquer devant elle, et de provoquer un drame regrettable. C’est le genre de faiblesse qui donne aux hommes une allure inébranlable et distante. Avant de sortir et diriger ses foulées vers l’horizon anonyme qui l’attendait, il posa sur elle un regard doux et léger et par crainte de ses émotions il s’effaça, sans se laisser aller aux adieux arabes et à leur chaleur, sans implorer sa bénédiction et son pardon pour tous les ennuis et les douleurs passés et futurs ; sans présenter ses excuses pour les harcèlements incessants à venir et les visites nocturnes des chiens de garde enragés. Il partit tandis que « l’oiseau de son imagination », selon cette belle expression de l’Imam Ghazali, qui ne s’arrête de voltiger dans l’arbre interne de l’âme, se posait sur la branche de la poésie et psalmodiait ce spleen des candidats à l’exil :

Adieu mère puis le bouquet des êtres chers.

Je serai là, devant le seuil de vos cœurs

A récolter les flots fiévreux de nostalgie.

Les protéger contre l’éponge de l’oubli.

Adieu nos rires et nos chansons d’après-midi.

L’allure sincère du plus fidèle des amis.

Essuie mes pleurs et parle-moi de notre enfance.

Rappelle-moi tous les temps gais et les plaisances.

Adieu nos sorties des étés et des vacances.

Et nos cérémonies fêtées et nos bombances.

Voici mon ultime bougie pour toutes vos liesses,

Allumez-la par souvenir par gentillesse.

Adieu, ô rose de l’amour de ma jeunesse !

Adieu l’épine des passions, l’eau de l’ivresse.

Sous les arcades de tes yeux poison et vin.

J’les ai goûtés et à jamais mon verre est plein.

Adieu les bateaux du vieux-port et nos marins.

Animateurs du meilleur tableau bizertin.

Emportez loin mes souvenirs, mon encre et plume.

Mélangez-les avec nos vagues et nos écumes.

Adieu ô perles de rosées des aubes et brumes !

La longue plage des secrets qui me consument.

Aspergez mon âme assoiffée, puis arrosez,

La peau déserte du chemin des étrangers.

Adieu Bizerte chère ville et cité.

Embrasse pour moi ta vaste mer, ton bois sacré,

Et les mains folles et révoltées de ton hiver.

La boue féconde sous tes pieds, riche et prospère.

Adieu Bizerte, berceau de mer et lumière.

Emprunte-moi l’éclat luisant de ton bel air,

Pour éclairer le noir chemin de mon asile,

Sans ton matin, ton beau sourire juvénile !

Délicatement, ses yeux amadouèrent, avec un chagrin inédit qui venait d’empoigner son cœur, le paysage de sa maison parentale, puis la longue plage de Sidi Salem, le fort de Sidi El Heni et la muraille de la Médina dominant son chemin vers la plage. Là les palmiers qui paraient de leur élégance ce panorama de carte postale aggravèrent en lui le sentiment du bannissement. Il lui fut impossible de dévier son regard, de boucher ses oreilles ou de barrer le chemin aux exhalaisons qui choyaient son odorat. Ici, toute chose plongeait ses racines dans son cœur, chaque coin de ce lieu, chaque plante, la symphonie de l’ombre et de lumière qui anime quotidiennement ce lieu animait au même instant son être ; la résonance des barques rentrant au vieux-port ; les vagues percutant le pied de la plage ; l’agitation et le bruissement des oiseaux entre les feuillages, cet assortiment musical ranimait le feu ardent qui incendiait son cœur.

Tourner son dos comme si de rien n’était ; dédaigner ses rêves ; étouffer sa mémoire et arracher ses yeux qui, comme des petits-enfants refusant de quitter une kermesse, suppliaient de rester, fut une tâche à la fois désagréable et obligatoire. Sa situation fut pareille à celle de deux âmes enchaînées l’une à l’autre par les liens sacrés de la passion, qu’un coup dur de la vie pousse soudain à affronter la guillotine de la séparation et l’amère sentence. Pourtant, il fallait tourner le dos et poser bravement la tête sur le socle du destin. Le fatalisme est parfois l’ultime remède aidant à l’acceptation d’un sort indésirable. Ainsi fût-il. Et il poursuivit ainsi sa marche en direction de la gare routière.

Evitant de traverser les quartiers voisinant le vieux-port pour fuir la bonté trop fureteuse de ses amis et connaissances, il choisit de prendre la grande avenue Habib Bougatfa qui embrasse l’un des plus beaux lieux de Bizerte : la plage. Entre les palmiers aux troncs fraîchement passés à la chaux blanche et dont les cimes s’étaient soigneusement coiffées comme pour célébrer la venue du printemps, Hakim contempla avec émerveillement, comme il le faisait toujours, le miroitement, sur la surface bleuâtre du champ d’eau, les rayons d’un soleil tempéré. Le splendide horizon oriental est dominé par une digue que les Bizertins nommaient joliment la mezzaluna à cause de sa géométrie imitant la forme d’un croissant. Là, sur les blocs géants de rocs arrêtant la haute mer et assurant ainsi une relative sérénité au champ d’eau, se réunissaient quelques amateurs de la pêche sous-marine ; des collecteurs d’oursins, de crabes et de coquillages ; et des baigneurs qui, fuyant les plages encombrées d’estivants venus de toutes parts goûter aux charmes captivants des plages bizertines, venaient profiter de la profondeur glaciale d’une eau imperturbable.

Hakim poursuivit sa marche en effleurant avec un sourire nostalgique les froissures que provoque le passage des brises sur la surface ruisselante de cette mer, où autrefois il s’initia à la pêche, la nage, la voile et la planche à voile. Il se rappela avec ravissement ses sorties à bord d’un optimiste et les prémices de l’amitié qu’il contracta déjà enfant avec le vent, son élément naturel préféré ; surtout l’intransigeant, le puissant et l’imprévisible mistral qui s’abat régulièrement sur le littoral bizertin.

Hakim ne se laissa pas arrêter, sa mémoire non plus. Sur le quai de Tarek Ibn Zied qui investit le canal menant au lac de Bizerte, il revit ses baignades contre le courant d’eau puissant, ses longues soirées de pêche à la dorade à la canne et au moulinet ; et le spectacle quotidien des navires géants, entrant ou quittant le port, produisant un déferlement de vagues qui s’abattaient sur les rives et invitaient les jeunes baigneurs à une danse nautique.

Il était à peu près une heure et demi quand il prit l’autocar pour Tunis. Chaque kilomètre parcouru, qui, tout en l’éloignant d’une peur, le rapprochait d’une anxiété encore plus alarmante. Il était ravagé par la peur du franchissement de la frontière. Les souvenirs, qui tout à l’heure illuminaient son ciel comme un soleil, se sont vite cachés derrière les nuages sombres de l’effroi que déclencha en lui la seule idée de la police. Pourtant un certain pressentiment le rassurait. Ce fut comme si une voix intimement profonde et qui lui était familière, lui chuchotait qu’il n’avait rien à craindre et le sommait d’avancer. Ce mélange hétérogène de sentiments et d’idées les plus disparates qui se télescopaient en lui en cet instant le rassuraient et l’effrayaient la seconde suivante. Il se sentit brusquement projeté, sans aucune cérémonie d’initiation, au centre des pistes des derviches tourneurs, dansant avec eux sur le rythme fatal des tambours de la crainte et le souffle divin des flûtes du salut. Sa main droite, orientée vers les cieux de la grâce implorant son secours, le consolait ; alors que sa gauche, penchée vers la terre mondaine, lui inspirait la frayeur des hommes et de leur tyrannie. Dans l’arène de son âme, où l’argile et le céleste poursuivaient leur perpétuelle lutte acharnée, Hakim fut la victime, le bourreau, le sang, et l’épée !

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Dès que ses pieds foulèrent le sol de la capitale, ils suivirent par habitude les railles qui serpentaient sur la place de Bâb Sadoun et passaient devant le quartier populaire de Sidi Abdesselam. Il répondit inconsciemment à un désir qui le pressait de raviver pour la dernière fois les baumes de la nostalgie du bon vieux temps, quand il venait voir sa bien-aimée alors étudiante à l’école des Beaux-Arts. Des scènes les plus joyeuses ; des souvenirs les plus fâcheux ; des circonstances les plus désolantes ; et des déceptions les plus affligeantes ressurgirent ensemble dans sa misérable tête. Il ne savait plus à quoi devrait-il penser, à leurs balades main dans la main dans les banlieues nord de Tunis ; à l’ébahissement qui ensuivait leur découverte de cette passion qui les avait emportés dans un univers extravagant ; de son constat frustrant quant aux barrières qui séparent leurs deux sociétés respectives ; de leurs discussions fiévreuses au cours des quelles ils avaient confronté leurs univers si distincts.

Le monde de sa bien-aimée, nantie, et diplômée en art graphique ; et son propre monde, celui d’un modeste fonctionnaire d’une entreprise publique qui n’avait pas terminé ses études universitaires.

De la culture francophone totalement occidentalisée de son amie ; et sa culture à lui, le fervent arabisant qui voit dans le français le résidu colonial et l’outil attestant l’aliénation de son peuple.

Les vacances que faisait sa bien-aimée dans les capitales du Nord ; et ses propres voyages séduits par l’ambiance révolutionnaire qu’offraient Beyrouth, Damas et Téhéran.

Le quartier huppé où elle habitait durant l’hiver et la villa avec piscine que son père avait construite, à la côte ; et la maison de ses parents près du vieux quartier arabe, la Cité des Andalous de Bizerte.

Elle qui descendait de la nouvelle bourgeoisie, classe passée célèbre par son culte de l’argent et son allégeance outrancière au parti du pouvoir ; et lui le citadin de souche, le fils d’un père connu pour son combat pour l’indépendance, et d’une mère youssefiste [Partisan de Salah Ben Youssef, l’un des leaders les plus populaires de la lutte pour l’indépendance et l’opposant farouche au président Bourguiba. Il fut assassiné en Allemagne sous ordre de ce dernier.], qui avait inculqué à Hakim depuis son enfance l’esprit rebelle puisé dans ses origines algériennes.

Cette fracture de deux êtres issus de mondes fondamentalement distincts, contraints à la séparation au nom d’un impitoyable contrôle social, fut en réalité le brasier de cette passion aveugle qui finit par brûler leur liaison et calciner leurs âmes à jamais. Les fumées ininterrompues que le passé ardant ne cesse de dégager continuent d’empester leur conception de l’amour et de la passion.

« Suis-je condamné à l’aimer pour toujours ? se demanda le pauvre Hakim en scrutant la foule entassée à la station de Sidi Abdessalem. » et de poursuivre : « Cinq ans se sont écoulés, et me voici, toujours sur la même piste inespérée, celle d’un amoureux naïf dont la bonté empêche d’entrevoir la réalité cruelle de la passion » regretta-t-il en éprouvant une honte et une pitié pour son propre malheur. » Mais, par un réflexe, il continua à balader irrémédiablement son regard espérant toujours apercevoir la silhouette de sa bien-aimée. L’idée de l’exil, la réaction de sa famille, le franchissement de la frontière, la police politique qu’auraient dû le tourmenter furent incapables pourtant de concurrencer l’agitation qui venait de s’emparer de lui. Et c’était d’ailleurs ce qu’il adorait dans son amour pour elle : son propre état d’égarement.

« Elle est la seule personne au monde qui puisse me faire oublier qui je suis, ce que je fais, où je suis et pourquoi je suis, avait-il déclaré un jour à l’un de ses amis proches, en poursuivant : en sa présence, les pourquoi, quand, comment, combien et le où n’existent plus, et c’est ce qui à la fois m’inquiète et m’exciste. Je suis capable d’atteindre avec elle l’état…tu me comprends hein ! l’état de… et j’ai peur tu sais…, je crains la jalousie divine, avait-il chuchoté à son ami qui avait bien compris ce que cela signifiait. » Ce dernier, qui a entendu avec une attention particulière les propos de Hakim pour retenir ses paroles concernant son état, garda pour un bon moment le silence en hochant gravement la tête, puis tout d’un coup, comme sous l’effet d’une illumination, il se leva et pria Hakim d’attendre un moment. Une demi-heure après, il apparut tenant sous son bras un livre énorme qu’il posa présomptueusement entre les mains de Hakim en lui demandant de l’étudier. « Les Illuminations Mecquoises du Cheikh al-Akbar (Le grand maître) , le Pôle des pôles, Sidi (mon maître) Muhyi-ddine Ibn Arabi. Lis ce livre, lui demanda-t-il. Puis, surpris de sa capacité à s’ingérer dans l’intimité de son ami, il lui suggéra : il te sera désormais préférable de suspendre tes contacts avec elle, pour une semaine ! » Devinant la contestation qui envahissait son ami, il lâcha : « c’est certainement une longue période…, je comprends, mais…, je pense que pour bien comprendre la nature de ton amour tu devras te consacrer à toi-même. Il ne s’agit que d’une halte pour se reposer, et puis reprendre. » Et en souriant et ouvrant ses longs bras : « Tu sais mieux que moi que le chemin de l’amour renferme des stations où il faut s’arrêter ! Tu trouveras inchallah dans ce livre le bon chemin vers ton propre livre. Lis-le au nom de Dieu puis relis-le avec Dieu » lui conseilla-t-il avant de l’abandonner seul dans l’océan sans fond de l’amour.

Tout à ses souvenirs, Hakim avait emprunté un itinéraire qu’il connaissait par cœur, à travers les étroites ruelles résidentielles de la médina, vers la maison de ses grands-parents, à Bâb Laqwas. Là, devant la porte jaune ornée par d’énormes clous aux formes géométriques et florales, il se remémora son enfance quand avec ses cousins ils organisaient des parties de foot et des combats de karaté dans le patio marbré et spacieux de cette maison chargée de passé. Il ne s’arrêta pas et poursuivit sa route à travers Bâb Souika. Puis traversant le vieux souk de Sidi Mehrez et inhalant les odeurs des encens et des épices étalés à gauche et à droite, il ressentait la saveur orientale d’un passé menacé en son fief-même par un présent sinistre et cruel. Tout le long de cette rue, qu’il préférait parmi tant d’autres, il s’est rappelé mille et une histoires. Il lui semblait que sa vie défilait dans les vitrines et les étalages qui longeaient les artères. Parfois il riait et s’élançait, telle une plume légère valsant au rythme des brises printanières, il atteignait les cimes d’une colline imprégnée de mille parfums de roses ; puis, subitement il s’assombrit, comme si toutes les lanternes venaient de s’éteindre pour plonger sa demeure isolée dans une nuit ténébreuse et hostile.

Arrivant à Bâb Bhar, là où la médina s’efface et cède le reste de la capitale à l’architecture européenne, il prit un taxi qui l’amena à la gare routière sud de Bâb Alioua. Seyfeddine et Fadi n’étaient toujours pas arrivés à Tunis. Selon leur plan ils devaient laisser une heure d’intervalle entre leur mouvement et celui de Hakim.

L’autocar qui devait les transporter au poste frontalier de Ras Jdir, ne partait qu’à cinq heures. Les trois amis eurent trois heures devant eux pour préciser les étapes de leur voyage. Ils emprunteraient le même bus, mais éviteraient tout contact avec Hakim, condamné désormais à rester seul jusqu’au passage de la frontière. Là chacun devrait passer par un guichet différent. Pour qu’une arrestation éventuelle de Hakim n’ait de conséquences sur eux, Seyfeddine et Fadi franchiraient les frontières en premier.

Dans l’autocar, un bavard pourvu de batteries neuves, prit place aux côtés de Hakim. Il faisait partie de ces bavards impénitents. Il parlait de tout : de football, de commerce, de femmes, de météo, etc. Il encouragea le jeune Hakim à quitter son poste de fonctionnaire pour s’adonner au commerce, l’unique moyen, selon ses dires, de briser les fers de la pauvreté et de la misère. Il lui proposa même d’être son associé et confident de son projet d’import-export entre la Tunisie et la Libye. « L’embargo que vit la Libye, est une occasion en or, un cadeau que le Conseil de Sécurité nous [Tunisiens] a offert et qu’il faut saisir, lui murmurait-il avec un sourire malin qui laissa entrevoir une dentition abîmée par le tabac. » En temps normal, un tel voisinage aurait dérangé Hakim. Mais aujourd’hui, son intarissable compagnon contribua à lui faire paraître le trajet moins long, à chasser son angoisse – il parvint même à le faire rire.

Ce compagnon de route, hormis les premières questions qu’il posa à Hakim, se chargea ensuite de la causerie, faisant les questions et les réponses, et offrant au fugitif une bonne marge d’évasion. Hakim ne ressentit pas la gène que provoquent d’ordinaire les personnes trop volubiles. Ayant remarqué qu’il était un type taciturne, il ne l’harcela point, au contraire, il lui accorda le temps de fermer les yeux ou de contempler le paysage. Lui-même d’ailleurs s’assoupissait de temps à autre et ne se réveillait que pour exprimer une idée qui avait traversé son sommeil. Il offrait alors à Hakim, en insistant, un biscuit, une cigarette ou une gorgée d’eau puis amorçait sa nouvelle histoire.

Dans certaines situations, comme celle d’aujourd’hui, il arriva à Hakim d’envier les personnes qui communiquent si facilement et peuvent passer ainsi d’un sujet à l’autre. Il lui arriva de perdre complètement le fil des propos de ses interlocuteurs pour ne se concentrer que sur les endroits du discours où les changements de sujets de la conversation s’enregistrent. Il remarqua à sa grande surprise et déception qu’un simple mot ; un sourire ; un certaine grimace ; le passage d’une belle femme ou une furtive bassesse peuvent former des raisons suffisantes pour déclencher un bouleversement de la causerie et le prolongement de cet état décadent qu’on ne traite jamais : la consommation abusive des mots. Hakim n’avait rien contre les mots. Au contraire, il estimait que la boulimie de mots est le corollaire du déficit, voir de l’absence du sens et se remémorait le proverbe arabe « la sagesse est abréviation. »

Tôt dans sa jeunesse, il avait croisé, lors de ses lectures, une citation de l’Imam Ali au sujet de l’excès de parole, qui l’a infiniment marqué : « Celui qui parle trop commet beaucoup de fautes. Celui qui commet beaucoup de fautes perd peu à peu ses scrupules. Celui en qui le scrupule a disparu manquera de pudeur. Celui en qui la pudeur est absente verra la mort du cœur [ La mort du cœur dans ce texte et dans le reste de la littérature islamique signifie l’immoralité, la dépravation et l’insensibilité.] . Celui dont le cœur est mort sera parmi les damnés. » Depuis, il appartenait au monde des discrets. C’était une position inconfortable : d’une part il n’avait que le choix entre un être déplaisant ou un être timide, traits que les gens n’apprécient guère. Et pour se muer en un être silencieux, il dut s’armer de patience et de persévérance, et en ressentit de l’ennui. L’ennui donc paraît être le lot de ceux qui optent pour ce rude chemin. Un ennui extérieur, certes, car au fond, les sentiments de d’élévation et de béatitude que procurent la réflexion et la contemplation silencieuse forment le noyau d’une expérience intimement captivante pour les personnes de goût raffiné.

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