Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

1er chapitre

Borj Erroumi

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A partir de Gabès (ville du sud tunisien) les points de contrôles de la police et de la gendarmerie nationale deviennent plus nombreux. Contrôle d’identité, examen des passeports, fouille de bagages, interrogatoire sur les raisons du voyage…etc., et gare à celui qui fait l’objet d’un avis de recherche. Généralement les recherchés qui veulent rejoindre la frontière libyenne ou algérienne, empruntent une route discrète évitant les transports en commun. Les réseaux des passeurs de frontière, qui sont parfois infiltrés ou manipulés par les services de sécurité, sont les ultimes solutions pour les personnes recherchées ou ceux dont le document de voyage a été confisqué par les autorités. Le recours à ce type de réseau suppose des contacts préalables sûrs. Pour le pauvre Hakim qui avait opté pour la voie légale, les maudits barrages entravaient autant son moral que la route. « Mais si je suis recherché, ils ne m’auraient pas laissé partir et ne m’auraient pas rendu mon passeport. » se consola-t-il. Puis il envisagea l’idée d’un piège : « en me lâchant et en me rendant le passeport, ils épieront mes mouvements, mes contacts et sauront si je tente de fuir. » s’alarma-t-il de nouveau. Puis il abandonna cette éventualité : « La police, chez-nous, n’est pas du genre à faire le boulot intelligent ou à monter une investigation perspicace pour dénouer une affaire obscure ou pour démanteler un réseau de « malfaiteurs ». Notre police est simplement brutale n’utilisant que la technique de la torture. » jugea-t-il et d’ajouter en ressentant ce même mélange de sentiments qui depuis le commencement de cette affaire le torturait : « C’est vrai que leur barbarie m’inquiète, mais leur ânerie et leur manque de fantaisie me rassurent ! » Le tandem atrocité-stupidité, et son corollaire, la peur et l’assurance qu’elles suscitaient en lui, infléchissaient sans cesse le bulletin météo de son moral. Il se rappela alors une blague confinant à la caricature :

Les Etats-Unis, la Russie et la Tunisie prirent part à un concours organisé pour consacrer le meilleur des services de police. L’objet de cet exceptionnel événement consistait à capturer dans un temps record, un des trois lapins blancs, qu’on venait de lâcher dans une vaste forêt. Dès le premier jour, les services des deux premiers États ramenèrent leur proie. L’équipe de la Tunisie fut portée disparue. Des recherches ont été lancées partout ; soutenues par des chiens épieurs, par les grandes oreilles Orion, même les marabouts et les grigri-men de l’Afrique ont été priés de prendre part à ces recherches. Rien ? !…Trois jours plus tard, on entendit les gémissements d’une bête provenant d’une cave des environs. Les jurys, les marabouts, les paparazzis, les participants, et les chiens… tout ce monde paniqua et courut en tous sens. Les chiens qui reniflèrent une odeur familière furent les premiers à pénétrer dans la cave. Et là, à la surprise générale, la police tunisienne était en train d’arracher les aveux d’un chat noir, suspendu entre deux chaises selon la technique dite du poulet rôti : « allez, parle avoue que tu es un lapin blanc ! »

L’autocar s’arrêta au premier barrage des seigneurs de la route. Dotés d’une carte-blanche par le régime, les agents de la police sont devenus à la fois les protecteurs et les protégés d’un Etat couvrant les brimades les plus abominables. Cette nuit, lorsqu’ils arrêtèrent l’autocar, leur arrogance s’afficha à travers la gesticulation de leur corps, leur façon macho de marcher, leurs regards offensants et dédaigneux, leur propos vulgaire. Tous les ingrédients d’une recette despotique étaient réunis dans ce point de contrôle qui permit à Hakim de savoir si son nom figurait vraiment sur la liste des personnes recherchées et interdites de circulation. Fadi et Seyfeddine, qui durant tout le trajet avaient évité de poser les yeux sur leur ami, lui jetèrent un bref regard qui, de souriant devint vite impuissant. Deux agents de la gendarmerie nationale montèrent dans le car, l’un examina les passeports, les collecta et les ramena à la fourgonnette garée dans le bas-côté pour transmettre les noms par téléphone au ministère de l’Intérieur pour vérification informatique minutieuse, l’autre inspectait les passagers somnolents et exaspérés à l’aide d’une lampe-torche.

Hakim pendant tout ce temps récitait des passages du Coran et des oraisons prescrites pour ce type de danger. Il finit par vaincre la frayeur suscitée en lui par le barrage. Mais, lorsque le gendarme remarqua en feuilletant le passeport qu’il était en France trois jours auparavant, Hakim ne put s’empêcher de tressaillir et faillit trahir son sang-froid. Le gendarme, encore surpris par les navettes du jeune, lança avec l’arrogance et l’outrecuidance de mise dans sa corporation : « Tu ne te reposes pas ? De la France à la Libye, qu’est-ce que tu es en train de faire toi ? ! » Hakim ne sachant quoi dire, laissa échapper une de ses phrases spontanées et très subtiles qui tombent comme des pluies de grâce : « Des courses pour mon mariage, je vais me marier inchallah le mois prochain, et vous connaissez… les femmes, les belles-mères, et leurs exigences incessantes. Elles veulent les étoffes de l’Est et les lanternes de l’ouest ! » le gendarme feignit une complicité masculine avec Hakim : « Tu n’as encore rien vu des femmes ! » Et retrouva son visage sombre, ce qui effraya à nouveau Hakim.

Après une demi-heure d’attente, on ramena les passeports, on les remit au convoyeur et on ordonna de poursuivre le voyage. « Je ne suis pas recherché, pensa Hakim, ayant du mal à cacher sa joie ! Je suis sauvé grâce à Toi, ô mon Dieu ! » Et tout à sa joie, il entama de lui-même la conversation avec son voisin, ravi par un nouveau sujet de réflexion : Pourquoi les femmes détestent-elles le football ? Hakim, qui laissa son compagnon donner libre court à son esprit footbalistique et misogyne, fut emprunt d’une gaieté qui illumina tout son être. Son visage reprit sa couleur saine et rayonnante. Fadi et Seyfeddine lui lancèrent un regard brillant plein d’espoir et de crédit emprunt d’un message codé : « tiens bon nous serons bientôt en Libye, le premier filtre franchi, la suite des points de contrôles, quoiqu’ils inquiètent, ne seront qu’une question d’habitude ! »

De loin on commençait à apercevoir les faisceaux des projecteurs du poste frontalier de Ras Jdir. Leur impatience de gagner la Libye était à son comble, leurs craintes aussi. Pour Hakim, ce fut comme s’il devait franchir un oued sur un pont invisible, auquel il devait fanatiquement croire pour ne pas tomber. Et, à mesure que l’autocar avançait, et s’approchait du gouffre, Hakim combattait les derniers bastions de la peur qui lui susurrait que le pont n’existait pas et qu’il ne s’agissait que d’une création de son illusionnisme religieux. La foi de Hakim fut inébranlable, et les démons du pessimisme, ne pouvant grimper le fort de son dogme, abandonnèrent le jeune qui s’est soumis à Dieu !

De tous les postes frontaliers tunisiens, celui de Ras Jdir est le plus fréquenté. L’embargo aérien imposé à la Libye l’a transformé en un passage obligatoire : de ce côté de la frontière, les sociétés tunisiennes ainsi que les « Tajer Chantah » ou commerçants de valise, qui ont installé à travers toute la Tunisie des souks libyens, forment la clientèle assidue de ce portail, ce qui a permis à la Tunisie de récolter les dividendes de cette situation en arrachant le première place du partenariat commercial tuniso-libyen ; de l’autre côté, les Libyens ainsi que les étrangers travaillant en Libye souhaitant se rendre à l’étranger, sont contraints de franchir ce point pour rejoindre l’aéroport de Djerba à environ deux cents kilomètres de Tripoli ou plus au nord celui de Monastir et de Tunis.

Contrairement à l’habitude, cette nuit la situation était calme. A part quelques dizaines de passagers que l’autocar venait de déverser, un nombre limité de taxis et de voitures privées faisaient la file. A trois heures du matin, nos trois amis, joignirent la queue devant les passages de la police des frontières. Comme ils l’avaient programmé, et, afin de ne pas attirer la suspicion ô combien maligne des gardiens de la forteresse tunisienne, chacun choisit un guichet différent pour éviter d’avoir affaire au même policier. Et pendant que Seyfeddine et Fadi faisaient la queue, Hakim se rendit aux toilettes pour leur laisser le temps de sortir les premiers.

Lorsqu’il revint et ne vit pas ses amis, il pressentit le pire. Ses yeux affolés fouillèrent les quatre coins des lieux et finirent par repérer deux silhouettes familières, cheminant dans le noir vers le point frontalier libyen. Le pauvre bonhomme soupira, et fut si heureux qu’il en oublia qu’il se trouvait encore sur le territoire tunisien. Lorsqu’il en eut conscience, il se sentit très seul et éprouva une peur inédite. Heureusement, les formalités de sortie furent rapides, fait rarissime ici. En moins d’une demi-heure, Hakim, à l’instar de ses amis, était en train de faire ses premières foulées vers le territoire libyen, s’éloignant du précédent, tunisien, baptisé par son geôlier et ses maîtres: « Un havre de paix et de stabilité [pour les touristes et les rapaces étrangers] ».

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Avançant dans l’obscur no man’s land, Hakim, réjoui par sa fuite de la tortiocratie tunisienne, était totalement conscient qu’il venait d’entrer dans un autre pavillon d’une seule et indivisible prison arabe. Une prison aux cellules au nombre des pays qui, du Maroc à l’Irak, sont en pleine guerre contre leurs propres peuples. Son réalisme et sa lucidité l’empêchaient de ressentir pleinement le bonheur de se voir s’éloigner de la Tunisie. Il n’éprouva pas les plaisirs procurés de l’escapade et avança, déterminé, vers le désert de la destinée épineuse et aride qu’il avait délibérément choisi. Il pensait à son pays qui avait radicalement changé durant les années Ben Ali. La Tunisie, selon le projet de son homme fort, n’avait plus besoin de jeunes patriotes, clairvoyants, politisés et rebelles, elle a plutôt besoin de jeunes abrutis, totalement soumis au parti du pouvoir ou apolitiques passant le temps dans les galas et les pelouses des stades de football laissant le pays à une élite honteusement médiocre et démissionnaire au service d’un pouvoir ayant tous les procédés et les attributs d’une cosa nostra : le capo, la coupole des sept familles, l’omerta, la vendetta, la razzia, l’affairisme, le racket, la drogue, la spéculation immobilière et bien sûr l’Etat, la mer indispensable à la nage libre de toute mafia.

Seule la liberté peut garantir à la Tunisie une sortie de la crise sociale, économique, politique, culturelle, artistique morale et même identitaire dans laquelle elle se trouve. C’est la liberté d’expression qui pourrait offrir les outils nécessaires à l’éclosion de l’esprit autocritique et d’un contrôle responsable et patriotique de tous les aspects du quotidien. Une république sans une participation libre de ses citoyens n’est pas une république mais une tromperie. Une république sans débat où les décisions sont imposées d’en haut n’est rien d’autre qu’une dictature. Une république où les journalistes libres épris de l’amour de leur pays n’ont pas le droit d’informer leurs concitoyens, est une république de censure. Il ne faut pas trop philosopher pour comprendre que la république qui interdit au public l’accès à l’information n’est pas une république. Le mal qui sévit toute la Tunisie est le produit direct du manque de la liberté de mouvement, d’expression et de rassemblement. Et sans cette liberté il serait chimérique de penser que le quotidien va s’améliorer. Ni l’économie, ni la culture, ni les mœurs de tous les jours n’évolueront sans l’indispensable oxygène de la liberté.

Ce qui, aux yeux de beaucoup de Tunisiens, était vraiment alarmant c’était l’état lamentable de la moralité en Tunisie. Faute de critique et de liberté d’expression, l’aboulie a triomphé du refus de l’asservissement et la vulgarité était devenue l’ultime expression d’une liberté étouffée. Une grande partie de la jeunesse tunisienne s’était embourbée dans une spirale de phénomène pervers où presque partout on n’entend et on ne voit que de l’abjection, de l’impolitesse, de l’indécence et des signes les plus endiablés de l’irrespect. Si on se permet l’utilisation de la terminologie morale, la dépravation des mœurs est la conséquence directe de deux facteurs dépendant l’un à l’autre. Le premier en est l’ouverture des frontières culturelles devant les produits les plus pervers. L’autre est la tyrannie du système politique qui, en venant à bout des libertés, a fini par étrangler les organes d’immunisation dont dispose chaque corps social. En glorifiant les racines de tous les vices que sont la sexualité obscène, l’avoir cupide et l’apparence ostentatoire comme aboutissement de la liberté et de la modernité, il était bien prévisible que le produit social de ce mélange de cupidité, de clientélisme et de vénalité serait rongé par une grave tumeur. Il ne faut pas être devin pour constater l’influence absolue qu’a la télévision sur le comportement de la jeunesse. Il est indispensable qu’en face d’une invasion des films, des clips et des spots publicitaires qui prennent la jeunesse en otage en manipulant, par le biais des trois axes de l’immoralité, les instincts les plus humains, une force moralisatrice devrait intervenir pour contrebalancer la mainmise de cette culture de dépravation et réparer les préjudices qu’elle est en train d’occasionner à l’être tunisien, et à la jeunesse en particulier. Il est indéniable que l’outil moralisateur de la société, qui assume la responsabilité de protéger cette progéniture contre l’animalisation de son caractère n’est plus active en Tunisie.

Depuis la guerre contre la mouvance islamiste, qui a su développer un facteur moralisateur propageant les valeurs islamiques et protégeant une bonne partie de la jeunesse de cette obscénité maladive, la société tunisienne a perdu un défenseur de sa morale et de son éthique. Il est indéniable aussi que les partis de cette opposition de pacotille étaient aussi responsables des séquelles de la tyrannie, de la désaffection de la politique et de la souillure des mœurs fondamentales du peuple tunisien. Cette opposition qui s’est laissée faire broyer par le régime et qui a profité du désengagement politico-religieux de la jeunesse pour rétrécir l’assise populaire de la mouvance islamiste n’a rien recueilli de ce « pacte avec le diable ». L’affranchissement de l’âme de la jeunesse tunisienne, du plus subtil et plus lancinant des esclavages qu’une poignée d’idéologues aigrefins a soudoyé contre une certaine place dans l’échiquier politique tunisien, ne peut se faire sans le dépassement de la culture qui a bien fini par émasculer les jeunes.

La position des divers partis de l’opposition – si on se permet de leur conférer ce titre généreux – à l’égard du problème de la morale, avait varié entre deux extrémités. On trouve ceux qui sont à la fois contre les islamistes et contre la morale islamique. Ils ne présentent aucune alternative pour remédier aux fléaux de la dépravation et croient en la suppression de toutes les valeurs morales et religieuses qui selon eux sont à la base de l’échec des sociétés arabo-musulmanes. Ce groupe a démontré son habilité à mettre sa main dans la main ensanglantée de Ben Ali en approuvant sa stratégie guerrière la plus inhumaine contre l’islamisme. Une partie de la gauche radicale et de la bourgeoisie libérale occidentalisée à outrance ont endossé les rangs de ce groupe.

On trouve ceux qui sont contre les islamistes mais pour le secours des valeurs morales. Ce groupe trébuche encore à clarifier sa position, car, en refusant de scander le slogan de la morale pour ne pas jouer le jeu des islamistes, il laisse la porte ouverte à tous ceux qui aspirent et oeuvrent à l’aliénation et à l’acculturation de la jeunesse tunisienne. Cette position a déjà coûté à la Tunisie un lourd tribut et on a vraiment peur de perdre à jamais les fondements d’une société saine dont le civisme, le respect, l’honnêteté et leurs paires de valeurs morales forment le plus puissant barrage contre la corruption, le clientélisme et le favoritisme.

Puis, de l’autre côté, il y a ceux qui veulent résumer la religion en un discours rigoriste et à un puritanisme pointilleux , comme si l’islam était synonyme de soumission à la charia. Maniant la seule culture du Haram (illicite) et du Halal (licite), ce groupe ne fait que propager un islam répugnant semant la haine et l’irrespect de la nature humaine. Prétendant parler au nom de l’islam, ils ont abandonné le langage de l’amour basé sur le principe de la clémence et de la miséricorde qui comprend le mal d’être d’une jeunesse déboussolée entre l’invitation à une liberté consumériste et une absence de liberté réelle et politique.

Enfin on trouve ceux qui sont ouverts à la culture universelle oeuvrant à trouver des solutions qui ne heurtent pas les fondements moraux du peuple tunisien mais qui prennent en compte l’esprit de la modernité. Ce groupe, bien qu’il ne dispose d’aucune marge de liberté, veut renouer l’islam à la modernité, et la pensée philosophique et mystique classique à la pensée réformatrice moderne, reconnaissant ainsi que le monde actuel est tellement complexe qu’il est désormais impératif de relire l’islam non pas sur la base du sacré mais sur celle de la relativité. Travaillant à relire le message des grands philosophes et mystiques classiques qui ont construit la grandeur de la civilisation musulmane, comme Ibn Rochd, Ibn Sina, Ibn Arabi, Ibn Tofayl…etc., et à produire une culture moderne de pensée libre ce groupe espère ainsi combattre deux dangers guettant l’être tunisien : le premier est l’esprit inculte et intolérant du fondamentalisme musulman qui est en train de polluer l’océan d’humanisme et d’amour qu’est l’islam mohammedien, le second est l’élite dite « éclairée », « démocrate » et « progressiste », formée de spécialistes de l’import-export culturelle qui fait tout pour corrompre les mœurs et venir à bout des derniers fiefs de la morale musulmane. Au nom des slogans les plus attrayants comme la modernité, la liberté et le progrès, elle ne fait qu’aggraver les ravages d’une crise identitaire dont les manifestations sont saillantes.

Hakim, Seyfeddine et Fadi qui furent de cette génération sacrifiée des années Ben Ali se sentirent plus que jamais redevables envers sa génération écrouée dans les cachots de la torture et de l’exclusion. Ces islamistes honnêtes qu’on a sacrifiés au nom du Changement du 7 novembre avaient pourtant donné à la Tunisie des années 80 le brassage culturel et idéologique le plus bénéfique. Les débats entre islamistes, gauchistes et les nationalistes arabes étaient en cours de produire une nouvelle génération d’intellectuels qui pour la première fois de l’histoire tunisienne avaient accès, en même temps, à la littérature musulmane, arabe et occidentale. Les jeunes islamistes avaient alors commencé à relire l’histoire de l’islam et à étudier le passé par des outils modernes. La philosophie musulmane, abandonnée depuis des siècles, avait pu attirer à nouveau l’attention des jeunes qui avaient découvert pour la première fois les écrits d’Ibn Khladoun, d’Ibn Rochd, de l’Imam Ghazali…etc. Les débats du passé entre l’école moutazilite, chiite et acharite sur la primauté du texte ou de la raison, sur l’interprétation gnostique ou agnostique du Coran ont repris leur vitalité sur les pages des magazines islamistes et dans les cercles de discussions dans les mosquées et les tribunes des universités. Bien que le Mouvement Annahdha ait concentré son action sur le plan politique, les milliers de sympathisants de l’islamisme qu’il a formés ont contribué à ressusciter le rêve de la renaissance musulmane développé durant le 19e siècle. Le mouvement d’Annahdha comme l’un des représentants, parmi d’autres, de l’islamisme tunisien, reste le mouvement le plus organisé et le plus populaire en face du parti au pouvoir. Il est, malgré son discours qui fait parfois peur aux libéraux et démocrates, un mouvement modéré qui a propulsé depuis sa création (MTI) la plus vive et intense activité culturelle, intellectuelle et politique en Tunisie. Dans ce contexte, il était l’un des moteurs du processus de cette relative ouverture des années 80. Bien qu’au sein de cette mouvance islamiste, une certaine banche se réclamait d’un islamisme machiste et rétrograde voulant revenir sur les acquis enregistrés dans le domaine de l’émancipation de la femme, l’islamisme progressiste tunisien était le barrage idéal à une telle dérive. Or, l’oppression qui s’était abattue sur l’islamisme tunisien n’a épargné personne : islamistes progressistes, modérés et conservateurs ont tous payé la facture d’une alliance politicienne odieuse entre une partie de la gauche et le régime Ben Ali.

« Pour sauver les jours d’un roi, le moindre soupçon doit passer pour une certitude, et il vaut mieux sacrifier l’innocent que sauver le coupable. » Ce vieux conseil donné à un roi des Milles et une nuits s’est avéré être la logique de « l’artisan du changement »[ Titre donné au Président Ben Ali, auteur du changement du 7 novembre 1987.] Un régime, soutenu par ses « chiens de garde » qui ont légitimé la répression des islamistes, son bataillon d’indicateurs et de sa bande d’affairistes mafieux, a érigé un système répressif, essentiellement voué à l’extermination de l’islam contestataire. Cette mission étant officiellement accomplie, il lui était devenu plus aisé d’asseoir sa tyrannie et son despotisme sur les débris d’une société civile divisée entre une majorité favorable à la cruelle répression et une minorité dénonciatrice, isolée de la rue et encore très faible pour changer la donne. « Celui qui aide le tyran sera sa prochaine victime » avait déclaré une fois le prophète Mohamed, ce constat n’a pas tardé à choir sur ceux qui ont approuvé ou méconnu la-dite répression. Des têtes ont commencé alors à tomber. Et tout en succombant, ils se sont agrippés aux cordages du jargon humaniste, autrefois dédaigné, et sont devenus par-là les martyrs et les héros de la démocratie et la défense des droits de l’homme. A commencé alors la saison des repentirs, ils ont couru comme des pèlerins affolés vers leur Kaaba des idéaux trahis : La France officielle, cette même France qui riait du fond du cœur lorsque des milliers, de l’autre côté de la rive, affrontaient le supplice.

Mohamed Charfi, le professeur de droit et l’une des figures de la ligue tunisienne des droits de l’homme, était devenu au nom de sa haine acerbe de l’islamisme, l’idéologue de Ben Ali et son conseiller de guerre le plus écouté contre cette mouvance, dont l’islamisme progressiste qu’il est en train de dérober la pensée. Il a légitimé la chasse barbare des Tunisiens sur la base de leur opinion politique, simplement parce qu’ils étaient des islamistes. Charfi le professeur de droit avait blanchi l’état de non droit, les dérives les plus despotiques et les mesures les plus liberticides à l’encontre d’une partie du peuple tunisien formée d’islamistes et des membres de leur famille dont des femmes, des vieillards et des enfants. Lui qui sait parler de droit et de liberté a, pendant le temps qu’il a passé au sein du régime Ben Ali, fermé les yeux sur un système policier qui affame, qui torture, qui boycotte, qui assassine et qui bannit des milliers de ses compatriotes. En se présentant comme l’une des figures du réformisme musulman tunisien, Charfi oublie qu’il a lui-même saboté et assassiné la critique de la raison musulmane que les jeunes islamistes tunisiens avaient commencé à faire au milieu des années 80, regroupés alors autour du magazine 15/21. Il a voulu gagner la guerre contre l’islamisme non pas par le débat, puisque les représentants de l’islamisme étaient pourchassés et n’avaient de ce fait aucun droit à la parole, mais par les matraques, la censure et les prisons. Il est le chef de file d’une partie de l’élite dite « démocrate » qui change de bord, de principe, d’alliance, de camp et de masque quand cela sert ses intérêts et ceux de ses paires issus d’une gauche à la solde du crime, un jour au service du roi, un autre au service des lois mais jamais au service des victimes de l’état du non droit.

Le consensus national créé par le régime de Ben Ali contre l’islamisme n’était en fait que le scénario national d’une stratégie plus globale que les architectes du nouvel ordre mondial ont élaborée pour rayer de la scène ce nouveau souffle contestataire. « Moi ou le péril islamiste » ce slogan si cher aux régimes arabes et si doux aux oreilles occidentales a provoqué des ravages sanglants qui menaceront pour une longue période la stabilité et la sécurité non seulement du Maghreb et du bassin méditerranéen, mais de la planète tout entière. Les milliers d’assassinés, de prisonniers, de torturés, d’exilés, de disparus et de harcelés, tous victimes de cette formule simpliste, encouragée jusqu’à nos jours par les régimes Occidentaux et les temples de la désinformation. Le flux des réfugiés débarquant sur les côtes européennes n’est que le symptôme visible d’une grave crise que subissent les peuples arabo-musulmans pris dans le double piège des régimes dictatoriaux et d’un système mondial inique.

Hakim qui était un pur produit des années 80 jura, en quittant alors la Tunisie, de rester toujours le témoin et la voix de ces jeunes dont le seul crime fut leur patriotisme enflammé et l’espoir en une réforme modernisatrice de l’islam. Il avança la tête et le cœur submergé d’idées, de souvenirs, que dominait une conscience ferme et avertie. Habité par ces pensées, il fut contraint de quitter sa « Tunisie verte », vers la Libye du livre vert. Avec ses frustrations et plein d’autres, qui surgiront à mesure qu’il avancerait dans son long et dangereux périple, à travers un monde hostile, Hakim allait découvrir la complexité et la cruauté de la fin d’un siècle qu’on nomme romantiquement le siècle des Droits de l’Homme !

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