Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

3ème chapitre

L’épine

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Les pauses de prière rythment généralement les voyageurs musulmans. Et comme le mahgreb, le coucher du soleil, est comparé au cheval qui fuit rapidement l’horizon, on se hâte d’accomplir la prière. Là, ‘Am Miftah informa les passagers qui avaient cru pouvoir profiter de la pause pour préparer leur dîner, que le camion reprendrait le chemin juste après la prière. Le dîner ne serait qu’au prochain arrêt lors de la prière du soir. Il voulait en fait profiter de la fraîcheur qu’offrait la nuit pour continuer la traversée. Il prévoyait d’arriver le lendemain matin au poste frontalier de Tidjeri. Ainsi, et dès l’accomplissement de la prière, il remit aux quelques passagers qui voulurent rester sur le toit des cordes qu’il leur conseilla de nouer à leurs corps afin de ne pas chuter pendant leur sommeil. Ce malheureux incident avait déjà coûté la vie à plusieurs personnes qui, en dormant pendant la nuit, tombaient en plein désert sans que le chauffeur ne s’en aperçoive. Cette idée effraya certains des Africains qui préférèrent regagner leurs sièges à l’intérieur du véhicule.

Le ciel est la meilleure boussole de la traversée nocturne du désert. A l’aide des étoiles, ‘Am Miftah poursuivait son cap vers le Sud en suivant de temps en temps les conseils de son guide Hadj Chitiw qui connaissait par cœur tous les détours du chemin. Durant la nuit on croisait parfois des camions venant du Niger qui se dirigeaient discrètement dans l’obscurité totale vers Gatroun. Les chauffeurs bien sûr n’allumaient pas les phares de leurs véhicules pour éviter de se faire repérer par les unités de contrôle de l’armée libyenne qui patrouillaient dans les lieux.

Il était presque onze heures du soir lorsque le camion s’arrêtait dans une plaine de sable qu’on nommait sarir (le lit), du fait de sa surface parfaitement plane. Pendant que les pratiquants accomplissaient la prière du soir, les autres préparaient leur dîner sur des feux allumés ici et là autour du camion, d’autres aménageaient leurs couches, s’amusaient ou se racontaient des blagues et des aventures survenues dans le désert. Parmi toutes les histoires, c’étaient celles se rapportant aux Pirates qui attiraient le plus l’attention des passagers. Les actes de piraterie et les mutineries survenues récemment au nord du Niger inquiétaient beaucoup de monde. Nos amis quant à eux n’avaient rien à craindre, ils ne pensaient qu’à sortir du monde arabe vers l’Afrique noire et n’avaient en fait rien planifié de ce que serait leur prochaine étape une fois arrivés à Niamey, la capitale.

Autour de ‘Am Miftah, le groupe sirotait du thé en écoutant les histoires de Hadj Chitiw dont le dynamisme s’était revivifié au simple contact du désert, quand tout à coup on aperçut de loin une lumière vague qui bougeait. Au bout de quelques minutes on distingua les phares d’un véhicule qui avançait très lentement dans leur direction. Il s’agissait d’une de ces jeeps de l’armée libyenne qui sillonnait l’étendue de la frontière sud du pays. Deux hommes armés vêtus du traditionnel uniforme sahraoui, turban et djellaba, descendirent du véhicule. Sous la lumière d’un puissant projecteur dirigé sur le campement, ils examinèrent les lieux, le camion et les visages des passagers qui avaient cru au premier temps à un assaut des coupeurs de routes, les pirates. Après un court entretien avec ‘Am Miftah et un contrôle des papiers du camion, ils remontèrent en voiture pour disparaître dans l’obscurité à la recherche de véhicules, de caravanes, de contrebandiers et de voyageurs clandestins venus de tous les coins de l’Afrique.

‘Am Miftah, ce voyageur chevronné, était lui aussi un de ces gardiens du désert libyen. Après le conflit tchadien durant lequel il avait servi au côté de La Légion Islamique, et grâce à sa connaissance parfaite du terrain, il avait rejoint le corps militaire chargé de contrôler la frontière saharienne de la Libye. Entre Ghat, la perle du désert à la frontière de l’Algérie, et Al-Koufra, ville sur l’oasis de Koufra dominant le triangle frontalier de l’Egypte du Soudan et du Tchad, le corps patrouilleur des militaires a été et est toujours une fonction très prisée. Etre affecté à ce poste est synonyme de panacée et une carte au trésor. Ici, la complicité entre les contrebandiers et les militaires était connue de tout. Contre un laisser-passer donné aux contrebandiers de cigarettes, de voitures volées en Europe – qui après la traversée de Gibraltar et du Maghreb s’écoulaient sur les marchés africains – et des voyageurs clandestins, les militaires encaissaient des sommes importantes et parvenaient, au bout de quelques années, à amasser une fortune pour se lancer ensuite dans un commerce plus légal. Am Miftah lui-même avouait avoir pu acheter son coquet camion grâce aux miettes que lui avait procurées son service au sein du dit régiment.

Après avoir passé la nuit sur le toit du camion, nos amis furent réveillés par les cris de ‘Am Miftah les appelant à la prière de l’aurore. Après la prière et un petit déjeuner rapide vint le tour du remplissage des bidons à eau qui se faisait sous les empoignades et les disputes opposant le convoyeur Abderrazek aux passagers. Le camion reprit ensuite son chemin vers le point frontalier de Tidjeri. Comme d’habitude, nos amis préférèrent rester sur le toit du camion et admirer le paysage qu’offrait le Sahara.

Tandis que le camion traversait une immense plaine sablonneuse menant au point frontalier de Tidjeri, Abderrazek collectait les passeports pour les soumettre au contrôle d’identité. Il s’agissait du dernier point de contrôle de l’armée libyenne situé en plein désert. Après ce point il faut traverser encore quelques dizaines de kilomètres pour entrer en fait sur le territoire nigérien. S’arrêtant devant la caserne qui se trouvait à gauche de la piste, ‘Am Miftah déchargea les caissons des provisions destinés aux militaires et fournit au premier officier qui se présenta les documents de voyage. La vérification fut courte et superficielle. On était tellement occupé par le contenu de la provision que les militaires délaissèrent les bagages des passagers pour prendre connaissance des caisses qui leur étaient destinées.

Les jeunes soldats qui laissèrent entre autres Fadi pénétrer au sein de la caserne pour remplir d’eau son jerrican, remarquant son dialecte tunisien, l’abordèrent en l’invitant à un vert de thé sous un abri qu’ils avaient construit de rameaux de palmier. Ils étaient surpris et curieux de connaître les raisons de sa présence dans ces contrées désertiques. Comme d’habitude, Fadi donna des réponses évasives et fabuleuses sur son soi-disant commerce en art africain, ses voyages fréquents et son horreur de la stabilité. Les jeunes soldats qui avaient admiré l’aventure et la liberté d’action de notre ami, et profitant de l’absence de leurs supérieurs en pleine discussion avec ‘Am Miftah, Hadj Chitiw et Boubaker le Toubou, lui racontèrent leur calvaire dans ce milieu aride. Ils lui révélèrent que leur service militaire dans cette caserne au milieu de nulle part n’était en réalité qu’une forme de châtiment. En fait, à part les officiers qui se disputaient ce poste, les soldats étaient pour la majorité des déserteurs récidivistes, des fouteurs de troubles et des insubordonnés qu’on envoie passer le reste de leurs vingt-quatre mois de service militaire dans ce genre de casernes désertiques de la Jamahiriya. Ils entretenaient les lieux, cuisinaient, faisaient la vaisselle et montaient la garde, mais n’accompagnaient guère les officiers dans leurs tournées nocturnes à la recherche des contrebandiers. Toutefois, ces jeunes soldats qui étaient au courant du trafic en place, fumaient des cigarettes Marlboro et Pall Mall en provenance des usines que gère la mafia en Sicile, en Sardaigne ou à Malte que la contrebande acheminait ensuite vers les pays du Maghreb, du Sahel et de l’Afrique noire.

Après le remplissage de l’eau, le camion reprit sa route empruntant une piste à peine visible que le vent de sable cachait de temps à autre en la noyant dans cet océan sablonneux. Comme d’habitude, quelques pneus usagés et quelques troncs d’arbre anciens comme le temps, délaissés ici et là, indiquaient aux camionneurs le chemin à suivre. On s’apprêtait à sortir de l’erg de Marzouk pour se frayer un chemin entre le plateau de Tchigaï et le plateau du Djado, deux des plus importants plateaux du nord nigérien. Ici il n’y a ni fils barbelés ni drapeau pour démarquer la frontière entre les deux pays. Une piste se dirigeant vers une destination sud-ouest à la direction de Madamma, le premier point frontalier nigérien, est le seul signe laissant deviner que ce lieu est fréquemment traversé par des cortèges de camions transportant principalement, aux côtés des marchandises, des migrants. De loin, après un certain temps, on commençait à apercevoir la couleur orangée du drapeau nigérien. Une foule d’Africains se disputait l’eau au pied d’un puits creusé à droite du point du contrôle sous quelques arbres défiant l’ordre sahraoui. Des fûts disposés tout près du puits servaient de paravent pour ceux qui s’aventuraient à prendre une douche et se rafraîchir sous l’eau du put. Une bonne douzaine de soldats nigériens, certains en tenues de combat, d’autres avec des tenues de sport et des survêtements, couraient et s’entraînaient sous les cris d’un adjudant mâchant une paille et armé d’une vénérée kalachnikov. A l’autre côté de la place, quelques camions s’étaient rassemblés pour un dernier contrôle des militaires nigériens avant de se diriger clandestinement vers le territoire libyen en évitant le point frontalier de Tidjeri. A partir d’Agadez, le principal centre pourvoyeur de migrants de la région, jusqu’au point de Madamma – pour ne citer que le parcours menant vers la Libye, les voyages se faisaient généralement d’une manière légale. Mais une fois Madamma franchi, les camionneurs prennent deux chemins distincts : les uns partaient le jour en empruntant légalement la piste qui monte jusqu’à la caserne libyenne de Tidjeri et ainsi de suite vers Gatroun ; les autres, préférant partir à la tombée de la nuit, empruntaient des chemins détournés quasiment inaccessibles et ce pour échapper aux contrôles des militaires libyens.

Ces chemins détournés sont bien avant les côtes méditerranéennes la première phase éliminatoire du périple migratoire des Africains vers le Nord. Avant même d’emprunter les barques de fortune et les pateras [1]qui chavirent en les transportant vers les côtes européennes et les Canaries, ici dans le grand Sahara, des dizaines de migrants, s’apprêtant à rejoindre ces côtes de la mort sur des camions très mal entretenus sont mortes de soif suite à des pannes qui immobilisent des camions vétustes. Et il est presque impossible d’arrêter le nombre exact des morts de soif dans le désert. Bien qu’ancien, ce phénomène avait pris une dimension inquiétante à mesure que les crises insolubles poussent de plus en plus de gens à s’aventurer dans ce genre de périples suicidaires.

Faut-il rappeler que les barques transportant des migrants n’échouaient pas seulement sur les côtes de la citadelle Europe, l’épisode le plus médiatisé. Loin de là, sur les côtes de la Corne d’Afrique, des candidats au voyage de plus en plus jeunes venus de Chine, du Vietnam, de la Corée du Nord, du Pakistan, d’Afghanistan, d’Iran, du Bangladesh, après avoir embarqué aux ports de Karachi ou de Bandar Abbas, traversent la mer d’Oman puis le Golfe d’Aden, et débarquent en Afrique où ils entament une traversée terrestre à destination des pays du Sahel où ils rejoignent la cohorte des migrants Africains pour se disperser ensuite suivant leur destination et leur portefeuille : certains rejoignent la Libye puis la Tunisie et embarquent vers l’île de Lampedusa au sud de l’Italie et d’autres traversent l’Algérie puis le Maroc pour enfin arriver en Andalousie ou aux Canaries. Bien que la chance d’atteindre la destination finale soit maigre, et en dépit des dangers qui les guettent, des dizaines de milliers de migrants se lancent quotidiennement dans une aventure qui ne s’arrête devant aucune des frontières naturelles les plus escarpées. Ni le désert, ni la mer, ni les montagnes n’ont la capacité d’arrêter les flux migratoires qui ont, depuis la chute de l’union soviétique, explosé d’une façon impressionnante ; que dire alors des frontières politiques et les patrouilles des gardes-côtes.

Ce jour là, il fut singulier et significatif à la fois de voir deux arrivages opposés l’un à l’autre se rencontrer ici, dans le grand Sahara : d’un côté le camion de ‘Am Miftah qui, venant de la Libye, transportait pour la majorité des Africains rentrant chez eux, après un long périple migratoire qui avait lamentablement échoué aux portes de la citadelle Europe, voire même avant, dans les pays du Maghreb, de l’autre, des camions pleins de jeunes Africains, de femmes et de petits enfants – il y avait eu des cas d’accouchement enregistrés dans ce genre de traversée qui durait parfois plus d’un mois – entassés comme du bétail, avec leurs maigres provisions, leurs jerricans d’eau suspendus tout autour du camion, s’aventurant dans un désert impitoyable, inconnu et négligeant ses risques tant ils sont motivés par leur espoir inébranlable en des lendemains meilleurs. Cette grande et riche Afrique, mais dépouillée de l’autogestion de ses propres ressources, soumise à une foule de régimes dictatoriaux et corrompus et prise dans le filet de la dette et des mesures que les temples de l’économie et de la finance mondiale imposent, jette quotidiennement sur les marges de ses sociétés des masses de jeunes déboussolés, sans perspectives ni débouchés autre qu’une migration légitime. Celle-ci a toujours accompagné l’histoire humaine, mais d’occident elle est perçue comme illégale et clandestine. Du coup, les migrants sont devenus des profiteurs, des chasseurs de fortune, des abuseurs du droit d’asile et des réfugiés économiques, comme s’il était devenu illicite de fuir la misère.

Ce jour, certains passagers du camion de ‘Am Mifgtah venaient de reconnaître parmi ceux des autres camions se dirigeant vers la Libye, quelques-uns de leurs amis et connaissances. Des accolades, des cris de joie et des embrassades avaient été suivis par des questionnements, des inquiétudes et des flottements. Certains, à l’écoute des histoires lamentables des rescapés de la Libye, se décourageaient et finissaient par abandonner leurs places dans le camion en partance vers ce pays pour rejoindre celui de ‘Am Miftah et retourner ainsi au pays. D’autres au contraire, encouragés par des histoires fabuleuses ou des promesses qui ressuscitaient leurs rêves, décidaient de repartir en Libye quelles que soient les conséquences d’un tel acte irréfléchi. Des changements de place, certains montaient au camion avec leurs bagages et jerricans d’eau et leurs gros sac de charbon, d’autres descendaient pour prendre l’autre camion en partance vers la Libye ; et ‘Am Miftah, Hadj Chitiw et les passagers arabes regardaient stupéfiés et impuissants ce va-et-vient surréaliste.

Ainsi, lorsque le camion quitta Madamma, certains passagers comme Prins, l’enfant-soldat libérien, et quelques autres jeunes Togolais, avaient préféré revenir avec leurs amis en partance vers la Libye. Leurs places avaient été prises par une poignée de nouveaux venus qui avaient décidé de rebrousser chemin sans jamais arriver au terme de leur voyage. Parmi eux il y avait des Ghanéens, des Congolais, des Nigérians qui après avoir fait quelques mille kilomètres pour arriver à Madamma, et dépensé leur argent, prenaient le chemin du retour avec l’amer sentiment de honte qui accompagnait souvent ce genre d’échec. Les pauvres, têtes baissées en signe d’humiliation et de peine, percevaient leur retour dans leur pays natal comme un déshonneur. Qu’allaient-ils dire à leurs amis et à leurs familles à qui ils avaient promis cadeaux et argent ? Même les petits gamins du quartier à qui ils avaient promis des jouets et des beaux habits de l’Europe ne concevraient jamais ce retour bredouille, les mains vides. Comment allaient-ils rembourser ces sommes d’argent empruntées à leurs amis et leurs familles qu’ils venaient de dilapider dans un voyage que seuls les rêves alimentaient ? Dans cette arène enflammée qu’est le Grand Sahara, plein de rêves soigneusement entretenus venaient de s’écrouler comme des châteaux de sable.

6

Qu’il s’agisse d’un départ ou d’un retour, chaque passager devait verser mille cinq cent francs CFA à chacun des barrages militaires qui parsemaient la fameuse piste Madamma-Agadez. Les plus célèbres de tous les postes militaires étaient ceux de Madamma, de Dao Timi, de Djado, de Dirkou et d’Agadez. Ce tribut qu’on nommait dans la région « le droit de la compagnie » (la compagnie militaire) représentait la taxe la plus officielle, comparée aux autres pillages et rackets sur toutes sortes de marchandises sortantes ou entrantes. Même les chameliers qui, selon l’antique tradition sahélienne conduisaient leurs méharis vers la Libye, n’étaient pas épargnés. Selon une rumeur de la région, ils devaient céder un chameau à chaque poste militaire qu’ils franchissaient.

La présence des militaires, qui faisaient office de douane, de police et d’administration du Niger-nord s’expliquait officiellement par le désir du pouvoir central de ramener la paix à ces contrées déchirées depuis longtemps par des tensions armées. En effet, les conflits intercommunautaires opposant les ethnies nomades du Niger, entre Peuls et Toubous et entre Touaregs et Peuls, étaient violents et s’alimentaient, par-dessus le marché, d’un trafic d’armes légères qui circulaient et se vendaient librement. Et en dépit de plusieurs tentatives gouvernementales oeuvrant à la récupération des armes illicites, elles avaient affronté la réticence d’une population désécurisée et menacée par les militaires, ceux-là même censés pacifier le climat.

Le scénario le plus catastrophique que craignait tout voyageur s’aventurant dans cette région du monde était de se voir prendre comme cible par ‘des coupeurs de routes’ qui sillonnaient, armés jusqu’aux dents, ce grand Sahara qu’ils maîtrisaient parfaitement. Ainsi une rumeur s’était propagée parmi les passagers du camion de ‘Am Miftah. Elle présentait les pirates comme des gens capables de toutes les cruautés, prétendait qu’un camion libyen, il y avait de cela quelque mois, avait été assailli par un groupe de bandits circulant à bord de deux Toyota. Après avoir passé à tabac les passagers et pris bagages, argent, passeports et même les réserves en diesel, ils les avaient abandonnés en plein désert avant qu’une patrouille de militaires libyens ne les secoure pour les ramener presque morts de soif à la caserne de Tidjeri.

La destination des voyageurs du désert, surtout ceux traversant le Grand Sahara, se ponctuait par les points d’eau et les oasis. Ainsi, les puits, très limités dans cette région aride, représentaient les haltes où les camions et les caravanes avant eux se croisaient pour se refroidir, remplir d’eau les jerricans recouverts de jute puis de nouveau se perdre dans le désert vers le prochain point d’eau. Et, c’était en direction du prochain puits que ‘Am Miftah, dans cette fin d’après-midi, avait prit la direction de Djado, une localité se trouvant au sud d’un immense massif portant le même nom.

Le camion parcourait pendant quelques heures une dizaine de kilomètres dans une zone sévère et rocheuse de haute altitude atteignant parfois mille mètres. Dominée par des oueds profonds où jadis une eau abondante avait jailli. Cette région qui se trouvait au nord du Ténéré, est émaillée ici et là par un désert de sable que la couleur ocre jaune contrastait joliment avec la couleur sombre des plateaux de pierre et des massifs environnants. Et parce que la vitesse de la circulation des véhicules dépendait beaucoup de la nature du terrain, de la chaleur du soleil et de la direction du vent, chaque fois que le camion quittait un sol rocheux pour entrer dans une zone sablonneuse ou l’inverse, ‘Am Miftah s’arrêtait pour réduire ou pour accroître à l’aide d’un compresseur d’air la pression des pneus. Il avait envisagé d’arriver le lendemain à la localité de Djado et le jour d’après à celle de Dirkou, et avait décidé de profiter dorénavant de la fraîcheur que fournissait la nuit pour poursuivre sa traversée. Ainsi, le camion avait repris son chemin vers le sud, ne s’arrêtant que pour la prière du couchant et du soir. A minuit c’était le temps du dîner avant de dormir pour reprendre la route à l’aube.

Cette nuit, quand le camion s’arrêta tout près d’une mosquée sans murs dont seules des pierres à même le sable marquaient les contours, ce fut comme si Hakim descendait de sa monture pour mettre les pieds sur un lieu qui basculait entre l’ombre et la lumière. Un non lieu qui existait bel et bien mais qu’on n’apercevait que rarement puisqu’on ne jetait les regards que sur l’ombre ou sur la lumière négligeant la frontière qui les sépare : le Barzakh, cette terre mitoyenne, ce trait d’union qu’on avait tendance à manquer, était cette nuit pour Hakim la bague qui abritait l’agate de son âme.

L’arabité avait longtemps instruit les Arabes que le désert sans poésie était pareil à une terre inféconde qui ne faisait qu’avaler la pluie sans la retenir dans son sein ni la faire couler dans ses rivières. Cette nuit, pendant que le reste des passagers s’étaient abandonnés au sommeil, Hakim avait préféré prêter au Français le lexique de l’arabité et redonner au désert l’héritage prononcé des chevaliers vagabonds qui prenaient leurs vers (beyt) comme demeure et naviguaient sur la mer, (bahr -mètre) de leur lyrisme :

Tu veux saisir le leitmotiv de mes voyages ? !

Et déchiffrer tous les secrets de mon errance ? !

Sois avant tout à mes côtés l’humble otage,

Entre l’aller et le retour fais pénitence.

Tu veux fêter ton arrivée saine à la plage ? !

Et savourer les doux moments de délivrance ? !

Goûte avant l’ère salée du chavirage,

Lorsque les vagues et les vents fêtent l’alliance.

Tu veux traduire en simples mots vagabondage ? !

Et étaler devant la cour ton éloquence ? !

Traverse alors les ergs bruts de ce langage,

En honorant la modestie et le silence.

Quand tu as fais du corps humain un coquillage,

Le premier pas dans ce voyage est ta naissance,

Là tu amuses, tu réchauffes l’entourage,

Tout en perdant de jour en jour l’Eden enfance.

Puis glorifié par ton joli jeune visage,

Tu l’abîmais en débridant concupiscence :

” À moi plaisir, taverne et cher concubinage ! “?

Jadis, c’était ton cri uni, sans réticence.

Enfin ridée l’éphémère rose des âges,

Tes yeux scellés, mais réveillés par l’échéance,

S’endeuillera un jour ou deux ton voisinage,

Puis au Barzakh des temps, tout seul, on te balance.

Saches d’abord que notre monde est un passage.

Qu’entre les êtres qui l’occupent guère différence,

Chacun poursuit sa propre fin, c’est le partage,

D’une destinée et d’un chemin tracé d’avance.

Regarde bien ta propre vie suit son sillage.

Eloigne-toi du mal commun d’indifférence.

Ecarte-toi, fais le très loin ton ermitage,

Ne t’en mêles pas, c’est le temps plein de décadence,

Temps de mensonge et du vilain cabotinage.

Aux maux qui courent, un seul remède : c’est la distance.

Peux-tu brûler et loin larguer ton lourd bagage,

Et regagner la légèreté de ton enfance,

Puis oublier fortune et tout cet héritage,

Les négliger, et les honneurs de ta présence.

As-tu le don de cette dévotion sauvage,

Pour te poser sur l’enclume de la patience,

Et te vouer avec joie aux martelages,

Et te rougir sous le feu de ton absence.

Es-tu pitié tel les eaux douces et les breuvages,

Pour arroser l’arbre géant de ta clémence.

Es-tu méchanceté des foudres, des orages,

Pour basculer selon tes lois toute l’existence.

Vois-tu l’oiseau qui par malheur se trouve en cage,

À l’aune des jours croit avoir toute la chance,

D’être servi des meilleurs mets, ça le soulage,

Enchaîne alors ses mélodies et chants d’aisance.

Vient l’accident qui libère tous ses plumages

Hors du confort barbelé de dépendance.

Notre oiseau n’a plus l’idée du décollage,

Tant accablé par l’argile de l’opulence.

« Mes battements ne donnent que dépoussiérage,

Adieu mes vols et mes parades de plaisance,

Quand je croisais les cieux et surmontais nuages,

Je récoltais tant de millets, tant de semences. »

Et maintenant que soif et faim font un ravage,

Que lui importent les leçons sur l’endurance ?

Il retourne tête baissée à l’esclavage,

Il s’enferme, puis boit et mange à outrance.

Pose ton sort entre les mains nues du courage,

Elles trembleront sans les gants de persévérance.

Vite mets les et prends aussi ton sûr cordage,

Autant brider le démon des viles tendances.

Hisse les voiles du bateau, fais le virage,

Le vent arrière est fait pour qu’on avance.

Reçois alors le souffle fort du persiflage,

Car les risées sont souvent vent, parfois offenses.

Ces ignorants qui règnent sur nos beaux rivages,

Haïssent l’ancêtre de notre clairvoyance.

Ils suppriment les détenteurs de l’héritage,

Pour aliéner les biens sacrés par déshérence.

Ils sont ceux là les architectes du mirage,

Qui manipulent nos penchants à l’espérance !

Et quand soudain s’effondre leur échafaudage,

Le ramassent et de nouveau ils recommencent.

  1. Une « patera » est une petite barque de pêche qu’on utilise pour faire passer la main-d’oeuvre clandestine en Europe, en traversant la méditerranée.

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