Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

3ème chapitre

L’épine

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Comme il l’avait prévu, ‘Am Miftah arriva au début de l’après-midi à la localité de Djado. Et comme d’habitude, après le remplissage des réservoirs d’eau et une pause passée à la mosquée du village, le temps que le soleil décline, on reprit la route vers la direction de l’oasis de Séguédine, à environ une centaine de kilomètres. Dans ces petites localités, le puits – au centre du village – était le support d’une activité économique dominée par l’élevage et l’exportation des chameaux vers la Jamahiriya. Dans cette zone aride, à part l’élevage, les autres activités agricoles étaient à la merci d’une réserve hydraulique menacée et d’une pluviosité capricieuse. C’est pourquoi, toutes les ruelles et les pistes menaient à un puits qu’on creusait au centre d’une plaine où les méharis pouvaient facilement être rassemblés. Tout près du puits, les habitants édifiaient souvent une minuscule mosquée et une école où les enfants du village s’entassaient dans chacune des deux pièces formant l’établissement.

En quittant Séguédine, le camion entama progressivement son entrée dans le Tafassasset, la partie orientale du célèbre désert de sable, le Ténéré. S’étalant entre le plateau de Djado et le massif de l’Aïr, il est considéré comme une région de circulation plus ou moins praticable si on la compare avec le Ténéré ou avec le Grand Erg de Bilma, deux régions dominées par des lignées consécutives de dunes de sable vif, hautes de plusieurs mètres et longues de dizaines de kilomètres où la circulation est pratiquement impossible.

Lorsque le camion arriva le jour suivant à Dirkou, les militaires ordonnèrent ‘Am Miftah de le garer sur le parking de la caserne militaire. Dirkou, l’un des principaux villages de l’arrondissement de Bilma tirait son nom de la caserne construite par l’armée française pour combattre la résistance Toubou[ Peuple nomade musulman reparti entre la Libye, le Tchad et le Niger.]. Elle est située à six cent cinquante kilomètres d’Agadez et mille six cent kilomètres de la capitale, Niamey. C’est le point de rassemblement de tous les migrants Ouest-africains qui viennent attendre les camions des transporteurs libyens et nigériens pour rejoindre la Jamahiriya. L’attente qui dépassait parfois les mois selon le rythme de contrôle des frontières et les tarifs que les camionneurs appliquaient avait fait fleurir, à côté du commerce d’alimentation générale et des accessoires nécessaires à un voyage sahraoui, la prostitution, la consommation d’alcool et des drogues douces. Des phénomènes qui contrastaient malheureusement avec les mœurs des habitants. Au cœur de ce village aux ruelles étroites et ombragées et aux habitations d’argile et de palme, des maisons closes, des bars africains et des trafiquants de devises et de cannabis cohabitaient avec des petites salles de prières, des écoles coraniques et de modestes librairies exposant des livres soufis et des ardoises joliment calligraphiées par des versets coraniques.

Cette nuit, les trois amis comme la quasi-totalité des passagers avaient passé la nuit à même le sol du parking de la compagnie militaire de Dirkou. Certains parmi les jeunes Africains avaient préféré passer la nuit à l’intérieur du village. Profitant de ce premier îlot au centre du désert, offrant vin, haschich, musique et mixités, ils avaient passé une nuit blanche en compagnie de leurs compatriotes, futurs candidats et candidates à la traversée du Grand Sahara vers la Libye avant de rejoindre la rive prospère de la Méditerranée.

En fait, ‘Am Miftah n’avait pas voulu passer la nuit à Dirkou. Il voulait coûte que coûte reprendre le chemin d’Agadez. Or, le refus des passagers de verser le « droit de la compagnie » que les militaires venaient d’exiger avait poussé ces derniers à confisquer les documents du camion. Et ce n’était que le lendemain après-midi lorsque Boubaker le Toubou eût réussi à dénouer la crise en arrachant une réduction significative du montant du tribut, que le camion avait pu reprendre la route.

Après avoir quitté Dirkou et engagé le camion en plein erg du Ténéré, ‘Am Miftah traversa sans s’arrêter la localité de Bilma, et prit la direction de Fachi puis d’Agadez. A chacun des rares puits de cette région aride et sablonneuse dépourvue de vie on s’arrêtait pour tirer une eau qu’était souvent de très mauvaise qualité, surtout celle du célèbre puits de l’arbre de Ténéré. Ce puits, selon une rumeur confinant à une blague tunisienne, tirait son nom d’un grand arbre, au milieu de cet immense désert, qu’un camionneur libyen avait percuté il y a de cela quelques années. L’arbre en question est actuellement exposé au musée de Niamey et remplacé par une construction métallique terrible.

Trois jours après leur départ de Dirkou et une conduite en plein erg du Ténéré, et après un passage par une région entre le Plateau de l’Aïr et aux confins du Ténéré offrant un splendide spectacle de roches volcaniques de couleur noire baignant dans une mer de sable doré et rouge, le camion de ‘Am Miftah fêta en cette fin d’après-midi son entrée grandiose à Agadez : une foule d’enfants couraient et s’agrippaient derrière le camion ; les passants, les vendeuses accroupies sur les chaussées, et les marchands quittaient leur commerce pour saluer tous les passagers qui, comme des combattants revenus d’une guerre triomphale, répondaient, les corps penchés des vitres, avec des signes de victoire, des cris de joie et des serrements des mains. Lorsque le camion arriva à son terminus tout près du quartier de la gare routière, une foule l’entoura de tous les côtés sous des bousculades et des vivats. Tout un chacun voulait aider les passagers, usés par les neufs jours passés en plein désert, à faire descendre leurs bagages. D’autres négociaient déjà ce qui restait de la provision en tomate purée, huile et pâtes. Même les tapis, les bidons à eau et le charbon était sujets aux enchères. Quant à ‘Am Miftah, Hadj Chitiw et Boubaker le Toubou, c’était comme s’ils n’avaient pas bougé d’Aldjinsia : sur un tapis disposé à l’ombre du brave camion, ils sirotaient du thé vert à la menthe en contemplant avec admiration l’agitation que leur arrivée avait suscitée.

Agadez est le cœur et le principal centre urbain du pays targui qui s’étend sur un territoire immense recouvrant une bonne partie du Niger, du Mali, de l’Algérie et de la Libye. Les autres centres urbains des Touaregs sont : Ghât en Libye, Tamanrasset en Algérie et Kidal au Mali. Les Touaregs appartiennent au peuple berbère à côté des Kabyles, des Rifains, des Chleuhs, des Chaouias et des Imazighen… etc. Et comme eux ils sont aussi musulmans de rite malikite. La revendication identitaire des Touaregs a connu des conjonctures différentes des autres peuples berbères. Elle est traversée par de fortes revendications économiques et par une ingérence des pays étrangers, principalement la France et la Libye. Les importantes causes du conflit touareg au Niger ont été activées par une crise économique due principalement à la marginalisation des populations par les exploiteurs français de la plus grande réserve mondiale d’uranium d’Arlit lorsqu’ils ont embauché les ethnies du sud du Niger au détriment des indigènes Touaregs. Le conflit est dû aussi à la crise socio-économique engendrée par la sécheresse sahélienne qui a détruit durant la décennie soixante-dix leurs troupeaux et les a poussés à l’exode puis à la rebellion armée.

Aujourd’hui, grâce aux flux migratoires et à une certaine pacification, cette ville mystérieuse, installée jadis en plein cœur du désert par « les hommes bleus » et leurs anciens complices dans le trafic négrier, les voyageurs arabes, avait retrouvé le dynamisme entretenu autrefois par les caravaniers reliant les villes méditerranéennes à l’Afrique Noire. De la sorte, les temps modernes avaient voulu qu’Agadez oriente de nouveau ses activités vers le transport trans-saharien, et que les candidats à la migration prennent la place qu’occupaient autrefois le sel, l’or ou les esclaves.

Les trois amis tunisiens, après avoir remercié chaleureusement le drôle d’équipage du camion, surtout ‘Am Miftah, et pris congé d’eux, se mirent à la recherche du premier véhicule à destination de Niamey. On les informa que les départs vers la capitale ne se faisaient que le matin, en cortège de plusieurs véhicules protégés par un convoi militaire qui les escortait jusqu’à leur sortie de la zone jugée dangereuse ! Les trois amis furent donc obligés de passer la nuit à Agadez. Ainsi, ils fixèrent rendez-vous avec un chauffeur de taxi pour venir les chercher le lendemain matin à l’hôtel où il venait de les reconduire. L’hôtel en question, situé au centre ville, s’était transformé en un lieu de rassemblement de bon nombre des passagers du camion de ‘Am Miftah, obligés eux-aussi de passer la nuit à Agadez. Il y avait là le Marocain et le Syrien qui devaient se rendre le lendemain à Zinder puis au Nigeria, Hani l’Egyptien qui devait partir vers le Cameroun où son frère résidait depuis longtemps, et plusieurs autres jeunes Africains rentrant chez eux. Cette nuit était devenue l’occasion de passer la dernière soirée ensemble et de se remémorer les aventures des cinq jours passés dans la geôle de Sebha.

Les chambres que le groupe venait de louer n’étaient pas suffisamment ventilées, alors que la terrasse du premier étage offrait en plus de l’air frais, une belle vue donnant sur le centre de cette ville au mur de briques de terre rouge qui rappelaient aux visiteurs leur présence dans le Sahel. Tout le monde avait décidé de passer la nuit en plein air, et chacun avait sorti matelas et draps et avait choisi un bon emplacement pour sa couche. Nos amis qui ne connaissaient pas la tempête de sable, admirèrent la sérénité de la nuit, mais, lorsque le lendemain ils ouvrirent leurs yeux, tout était devenu rouge comme la couleur du sable et des maisons de la région : les draps, leurs vêtements, leurs visages et leurs cheveux.

Le chauffeur ne tarda pas à se montrer. Avec deux Togolais qui devaient se rendre à Tahoua, une ville à mi-parcours de Niamey, nos amis se dirigèrent à la gare routière où devaient se rassembler tous les véhicules en partance pour Niamey. Tout le monde était là, à l’exception des militaires qui n’arrivèrent que deux heures plus tard pour donner le signal du départ. Quatre soldats armés de fusils mitraillettes avaient pris position dans deux jeeps, l’une en tête de cortège, l’autre en queue, qui escortèrent les trois taxis et le seul bus formant le cortège de cette journée à la destination de Niamey, à mille kilomètres d’Agadez. Dès leur arrivée dans une localité à mi-chemin de Tahoua qui indiquait la sortie de la zone sujette à des actes de piraterie, ils quittèrent le cortège pour accompagner un autre remontant à Agadez.

Les paysages magnifiques qui bordaient la route, les habitations traditionnelles de paille des Peuls [ Peul ou Foulani en arabe, peuple nomade éleveur de bêtes à corne dispersé entre plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest.], la couleur rouge de la terre et la musique africaine émise par la radio, donnèrent un autre charme au périple encore errant du trio tunisien. Le monde arabe, sa police, et ses contrôles frontaliers étaient désormais derrière eux. Une pensée qu’ils apprécièrent à chaque fois qu’ils rencontrèrent les visages hospitaliers et gentils de la population nigérienne et l’horizon immense et plein d’alternatives qui les attendaient. Nos amis ne savaient que faire une fois arrivés à Niamey. Ils avaient bien sûr abordé ce sujet mais avaient décidé d’en discuter une fois collectées les informations indispensables. En somme trois choix avaient été retenus : le premier consistait à trouver refuge dans l’un des pays Ouest-africains, le second de trouver un moyen pour rejoindre l’Europe, voire l’Amérique, et enfin de repartir vers l’un des pays de l’Orient, l’Iran.

A Tahoua où ils se reposèrent pour faire la prière à la mosquée de la gare routière et déjeuner dans un des restaurants de la place étalant la viande de bœuf et de dromadaire sur des barbecues géants qui occupaient la longueur des trottoirs, les trois amis commencèrent à pénétrer lentement dans une Afrique qui plus que le Maghreb souffrait des plaies encore ouvertes de la colonisation et des échecs successifs des politiques de développement. Les Etats nés avec l’indépendance avaient échoué à harmoniser cette mosaïque de cultures, d’ethnies et de langues qui nichaient sous le même toit de société en crise. On avait l’impression que les politiques des puissances mondiales et des institutions de la finance avaient abandonné l’Afrique à un sort misérable après des siècles de pillages ravageurs de ses produits naturels, d’exploitation esclavagiste de sa force de travail dont les conséquences se font ressentir sur le plan écologique, sanitaire et social.

A Niamey, lorsque le taxi les avait déposés au cœur d’un quartier populaire de la capitale, nommé ‘la Poudrière’, les trois amis mirent les pieds dans ces ghettos modernes de l’Afrique post coloniale. Ils furent hébergés chez le frère du Togolais qui avait fait avec eux le voyage jusqu’à Tahoua. Le jeune qui travaillait comme électricien dans l’une des plus pauvres capitales du monde, louait une pièce qu’il partageait avec son amie. Pour recevoir les trois amis, il pria sa jeune amie d’aller loger temporairement auprès de sa sœur jusqu’à ce que les trois Tunisiens mettent à exécution leur plan encore indécis.

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La Poudrière était en réalité le nom de la boulangerie du quartier et du bar attenant. Niamey, qui ne fait guère parler d’elle dans la presse internationale et qui vit à la marge même de la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dont elle est partie intégrante, avait en fait un problème urbain. Parce que la plupart des rues et des avenues n’avaient pas de nom, et parce que les maisons, les établissements et les administrations, à part quelques exceptions, n’avaient pas de numéro, il fut quasiment impossible pour les trois amis de se diriger seul dans cette capitale. Pendant leur première semaine passée à collecter les informations sur la circulation dans les pays de l’Afrique de l’Ouest et les procédures d’octroi des visas, ils devaient indiquer, aux chauffeurs de taxi ou aux motocyclistes le nom de leurs destinations ou bien un signe marquant les lieux comme par exemple près du ministère de l’Education ou près du photographe libanais…etc.

Le jeune hôte togolais qui accueillit les trois amis avec une hospitalité exceptionnelle, était un chrétien d’une grande ouverture d’esprit. Ayant remarqué que ses invités étaient des musulmans pratiquants, il s’était débarrassé discrètement des quelques bouteilles de vin et de bière qui accompagnaient souvent ses soirées, avait aménagé un espace permettant aux trois jeunes de faire leur prière et avait laissé son matelas aux invités pour dormir sur un banc inconfortable dans la petite cour qui faisait office de jardin. Le matin, pendant que ses hôtes dormaient, il se réveillait pour acheter café et pain à la boulangerie du quartier. Le soir lorsqu’il revenait de son travail sur sa motobécane il amenait souvent avec lui des mangues, des cigarettes et de l’eau glacée que vendaient les petits enfants dans des sachets en plastique. La première semaine, il avait refusé leur contribution aux dépenses. Mais, remarquant les difficultés financières du jeune, ces derniers apportaient avec eux chaque fois qu’ils revenaient des provisions pour le dîner et le reste de la soirée. Au début, ils achetaient des plats de riz ou de spaghettis que vendaient les restaurateurs des quartiers populaires. Puis, leur bourse s’étant aplatie, ils confectionnèrent des mets tunisiens qui plurent à leur hôte.

La chambre que louait le jeune Togolais était située au fond d’une cour où un mécanicien exerçait en plein air son métier. Le propriétaire des lieux qui venait souvent passer une bonne partie de ses après-midi avec le mécanicien s’était noué d’amitié avec les jeunes tunisiens dès qu’ils avaient su qu’ils étaient Arabes et pratiquants de surcroît. Le jeune avait étudié pendant quelques années à l’université d’Al Azhar et avait voyagé beaucoup dans les pays du Golfe, du Moyen-Orient et de l’Asie Centrale. Du fait de ses études il parlait parfaitement l’arabe et maîtrisait aussi bien le français que l’anglais. Ce jeune qui avait noté que les trois amis avaient une certaine connaissance de l’islam, chiite et sunnite, et abordaient les problèmes du monde musulman d’une façon assez singulière, les avait invités à assister à l’un des prêches qu’il organisait discrètement avec un certain nombre de frères Ouest-Africains qui sillonnaient les pays francophones de la région et s’adonnaient à une conscientisation différente de ce qu’on connaît dans le Maghreb, le Machrek ou l’Asie centrale. Il s’agissait de prêches enflammés qui avaient surpris les Tunisiens pourtant habitués à ce type de discours depuis leur voyages au Machrek arabe et en Iran.

Un jeune les introduisit dans une résidence des faubourgs pauvre de Niamey, donc l’un des quartiers les plus déshérités du monde. A l’intérieur, une cinquantaine de jeunes, filles et garçons, étaient assis séparément sur les tapis déposés à l’ombre des quelques arbres de la vaste cour. Un adolescent récitait une sourate du Coran devant une assistance recueillie puis il laissa la parole au jeune Imam qui impressionna ses auditeurs tant par sa rhétorique éloquente que par ses idées profondes :

« Bismillah [Au nom d’Allah.] l’Exterminateur des tyrans, le Rédempteur des opprimés et, Son Salut et Sa paix sur Son serviteur Mohammed, ses fidèles compagnons et ses proches.

Sœurs et frères, nous traiterons aujourd’hui le thème très controversé du commandement du bien et du pourchas du mal, de son importance dans la vie de la communauté musulmane, de son orchestration par les forces qui l’accaparent pour le transformer d’un outil de libération à un outil de dictature et des trois gros chantiers qui attendent notre bonne utilisation de ce noble précepte islamique.

« Le meilleur jihad est un mot juste à l’adresse d’un tyran » disait notre Prophète sur lui soit le salut. « Celui d’entre-vous qui voit un Mal, qu’il le change par ses mains, s’il en est incapable qu’il le change par sa bouche, et s’il en est aussi incapable qu’il le fait donc par son cœur. » « Celui qui par son silence manque à la justice, est un Satan muet. » « Sachez que le Sultan (le pouvoir) et le Coran se sépareront, ne vous séparez pas du Coran. Sachez que vos futurs gouverneurs se soucieront de leurs propres intérêts plus que des vôtres ; si vous leur obéissiez, ils vous égareront et si vous leur désobéissiez ils vous tueront. Que devrions-nous faire ? lui ont demandé ses compagnons. Le Prophète répondit : Soyez comme les fidèles de Jésus, déchiquetés par les égoïnes et portés sur les croix, une mort dans l’obéissance de Dieu est meilleure qu’une vie dans Sa désobéissance. » Voilà trois traditions mohammédiennes parmi des milliers d’autres qui soulignent l’importance de ce précepte dans la vie de la communauté et qui désignent clairement le champ politique, celui des gouvernants, comme le sujet primordial où devrait se concentrer l’attention du Commandement du Bien et du pourchas du Mal. Puisque l’Etat est le plus important et le plus puissant instrument régissant tous les champs d’une société, il est de ce fait logique et sage, pour avoir une bonne gouvernance, de concentrer l’acte de critique, du bon conseil et de contrôle sur l’Etat, afin de contrebalancer sa puissance au profit de la communauté.

Or, de Kaboul à Téhéran, du Caire à Jeddah et du Khartoum à Rabat, nous observons amèrement comment cet outil censé être le garant d’un exercice critique et réformateur, au service de l’Oumma, comment ce thermostat de la santé de son esprit fraternel, du bon fonctionnement de ses organes politiques et de la cohésion de son corps social, au lieu d’être dirigé contres les gouvernants est malheureusement détourné de sa trajectoire principale pour ne s’abattre que sur les populations, sur les intellectuels, sur les femmes, sur la jeunesse et sur les artistes, bref sur tout ce qu’il y a de beau, de vif et de sincère dans nos sociétés dévastées par la raison d’Etat, par les indicateurs de croissance des économistes et par l’ordre poussiéreux et moraliste d’une autorité religieuse vétuste. A travers la moutawi’a en Arabie Saoudite, les milices du commandement du bien et du pourchas du mal en Afghanistan et au Soudan, de la komit-é (comité) en Iran et les brigades des mœurs dans les régimes immoraux arabes, l’Etat dénature le rôle originel de ce précepte, à savoir critiquer l’ordre en place et contrôler les gouvernants. Et ceux qui osent émettre la nasiha (le bon conseil) en défiant la sacro-sainte trinité politico-religieux-économique de ces gouvernements autoproclamés protecteurs de l’islam et de la nation, sont jetés dans les prisons, humiliés, censurés et parfois même excommuniés, bannis et forcés à l’exil loin de dar el islam (maison de l’islam) vers des pays où ils peuvent pratiquer leur droit de réfléchir et de s’exprimer librement.

Le problème de la promotion de la vertu et l’interdiction du mal et son rapport organique avec la volonté d’émancipation ou l’affirmation de la dictature, doit être pensé dans les cadres de régimes musulmans fragiles et dépourvus de toute légitimité, parce que dans leur majorité ils n’ont pas été mandatés par leurs électeurs. Vu leur corruption et leur désintérêt pour les affaires stratégiques de leurs peuples et, parce qu’ils ont peur des critiques, de l’opposition, et de l’autre voix qui dérange, ils continuent de refuser de donner cette mission à la communauté.

Frères et sœurs, la peur de la critique n’est pas un fait nouveau de nos sociétés. Malheureusement, il s’agit là de l’un des pires héritages de la culture et de l’histoire musulmanes. C’est aussi l’une des causes directes de l’échec du projet civilisationnel musulman. Et pour que ce projet redevienne possible nous devons ranimer la promotion de la vertu et le pourchas du mal en résistant courageusement à la tentation totalitaire et en assumant la lourde responsabilité de la renaissance : les deux conditions de notre survie, car sans la première nous signerons l’acte de notre mort stratégique et sans la seconde nous attesterons notre suicide civilisationnel. Il revient donc à un militantisme nouveau qui devra canaliser l’effort de l’Oumma pour remplir ces deux taches, en s’affrontant à trois adversaires résistants.

Intérieurement, nous sommes confrontés à deux ennemis : les premiers sont les forces dangereuses d’un islamisme archaïque qui durant les vingt dernières années, de l’Algérie à l’Afghanistan, a discrédité l’Islam en tant que religion de raison, de coexistence, de paix et de respect des droits des autres, de tous les autres sans exception, à commencer par les musulmans eux-mêmes et en passant par les juifs et les chrétiens. Personne, ici-bas, n’a le droit de s’octroyer le privilège de juger les autres, il s’agit ici d’un précepte coranique. « Dis : ‘ Ô Allah, Créateur des cieux et de la terre, Connaisseur de tout ce que le monde ignore comme de ce qu’il perçoit, c’est Toi qui jugeras entre Tes serviteurs ce sur quoi ils divergeaient’. » (Coran 39/18) Le jugement des autres revient à Dieu. C’est précisément à cause de cela que nous, en tant qu’adeptes d’un monothéisme pur, ne tolérons jamais et en aucun cas de nous soumettre à d’autre Dieu ou à quiconque voulant le remplacer sur terre. A commencer par tous ceux qui se s’octroient le droit de sacraliser leurs propres lectures et interprétations des textes sacrés. Tout musulman et tout non musulman possède le plein droit de porter, dans les limites du respect et de l’intégrité intellectuelle, un regard critique sur l’Islam, sur ses textes, sur ses hommes et sur son histoire. Rien n’est à l’abri de la critique et de la raison. Ce sont là les préceptes même de l’Islam qui nous incitent au doute, à la recherche et à la lecture ouverte qui ne se limite pas uniquement aux seuls livres usés et jaunis, mais qui les dépassent pour aborder l’Universel : « Qui prêtent l’oreille à la Parole, et suivent ce qu’elle contient de meilleur. Ce sont ceux-là qu’Allah a guidés et ce sont eux les doués d’intelligence. » (Coran 39/46) La raison est universelle et rien ne l’emprisonnera dans les cages d’un salafisme qui ne veut que revenir aux temps nostalgiques du Salaf Saleh ( les pieux ancêtres), dont plusieurs dogmes et pratiques ne proviennent ni d‘Allah ni de son prophète, sans pour autant légitimer le questionnement.

L’Islam comme nous le savons tous, a commencé avec l’irrésistible terme non. C’est avec la négation de l’héritage, avec le rejet des traditions que les grands ancêtres avaient léguées qu’a commencé le questionnement de l’homme en Islam. Le questionnement de l’homme, de sa raison, de l’univers, des lois sociales, historiques et naturelles ne peut être accompagné d’une foi rigide qui n’accompagne pas le temps dans son évolution. « N’élevez pas vos enfants comme on vous a élevés car ils sont faits pour un temps différent du votre » criait l’Imam Ali avant d’être assassiné par le sabre du rigorisme de la première secte qui a inauguré le fondamentalisme musulman : les Kharidjites.

Pourquoi nous obligent-ils de se limiter à une interprétation rigoriste de l’Islam que développa jadis Ibn Taymia ou Al-Ach’ari ? Pourquoi veulent-ils que nous respections à la lettre la charia de Malek, d’Ibn Hanbal, d’Ibn Hanifa ou d’Achafi’i arrêtée il y a des siècles comme s’il s’agit d’un ordre divin ? La charia n’a jamais était sacrée, mes frères et sœurs, et les quatre Imams qui ont assiégé le domaine de la jurisprudence islamique, il y a belle lurette, ne sont pas des saints ni des Dieux qui nous imposent aujourd’hui le devoir de leur obéir. Ces quatre imams n’ont-ils pas imposé aux musulmans le devoir de se soumettre à un Calife despote ne respectant pas les préceptes de leur propre charia ? N’étaient-ils pas aux ordres d’un empire islamiquement délinquant, conquérant et discriminatoire ? Avons nous oublié la Cho’oubia (le racisme) contre les Perses, les Roumis et les Abyssiniens que les Arabes puis les Turcs, avaient assujettis au statut d’esclave, combattu par le Coran mais, que tout au long de notre histoire nous avons maintenu et développé. Avons-nous oublié les souks d’esclaves dans les médina et dans les ville installées aux portes du désert, à Ghadamès et à Agadez, pour la traite des noirs. Pourquoi le salafisme veut oublier tous les défauts de notre histoire en la rendant sacrée et veut toujours nier les bienfaits de l’Occident et de la modernité comme si tout ce qui vient de l’Ouest est profane et œuvre satanique ? Et pourquoi cette haine que manifeste des salifistes à l’égard de quatre des plus importants produits de la civilisation islamique : la mystique, la création artistique, le chiisme et surtout le rôle de la raison dans l’interprétation du Texte.

Ceux qui tentent de réduire l’islam au simple aspect moraliste, rigoriste et patriarcal issu d’un mode de vie bédouine en interdisant aux femmes la libre participation à la vie commune, en limitant leur rôle au foyer en confisquant tout ce qui représente l’humain en elles pour les transformer en bonne-à tout-faire au service du père, du frère et du mari, ceux qui s’attaquent à notre jeunesse en diabolisant l’ardeur et la fougue d’une génération prise en otage entre une culture occidentale envahissante offrant les plaisirs du corps et de la consommation comme seules formes d’émancipation et entre une tradition bourrée d’interdits et d’obstacles à l’épanouissement, doivent puiser dans nos sources islamiques et dans les cultures universelles pour trouver des solutions humaines et clémentes sur la base de l’amour et de la compréhension des problèmes qui ont accompagné les femmes durant des siècles et les jeunes soumis à l’une des situations les plus inhumaines de notre histoire.

Frères et sœurs, ne donnez jamais vos cerveaux à ces hommes. Ne les laissez pas penser à votre place. Ne les laissez pas accaparer le droit de parler au nom de l’islam car, Allah soit loué, il n’y a pas d’autorité religieuse en islam et nous combattrons, par la bonne parole et par la pensée, tous ceux qui tenteront de l’édifier. « Cherche à émettre ta propre fatwa (avis religieux), même s’ils viennent de t’en émettre une ! » disait Mohammed sur lui soit le salut en répétant par trois fois la dernière partie de la phrase. La responsabilité en islam est avant tout une responsabilité individuelle. La raison, le sentiment et l’action sont des biens personnels. Ne les prêtez pas à aucun imam, à aucun philosophe et à aucun politicien, car nous comparaîtrons en individus, puis en communauté, devant la balance de la justice divine et personne n’assumera la responsabilité de parler à notre place.

Par ailleurs, nous devons affronter le despotisme des régimes qui nous asphyxient, qui violent notre liberté et qui nie notre maturité à assumer un système pluraliste. La culture du parti unique et le rôle de décor qu’il réserve aux autres forces de l’opposition devra être combattue avec fermeté. Ces mêmes régimes, qui dans leur combat contre l’islamisme, lui reprochent son manque d’ouverture et son accaparement du sacré et du religieux dans le but de discréditer les formations laïques afin de parvenir au pouvoir, usent de la même technique pour discréditer à leur tour toute opposition et toute tentation d’amélioration du champ politique afin de se maintenir au pouvoir. Le combat pour le soi-disant développement puis la lutte contre l’islamisme et le terrorisme ont été les prétextes pour ajourner à l’infini l’amorcement de la réforme du politique. Les régimes en place, qui sont généralement perçus par leur propre population comme gendarmes au service d’un Occident qui ne se soucie que de ses intérêts à jamais avides, qui n’ont pas été élus par leur population, qui sont en panne et qui, en se liant les mains aux vampires que sont la Banque mondiale, le FMI et l’OMC, affichent haut et fort leur démission et leur incapacité de résoudre les crises qui laminent nos sociétés, doivent laisser le champ aux forces patriotiques, issues de la société-même, qu’elles soient islamistes, nationalistes, démocrates ou libérales. Chaque citoyen possède le plein droit de contribuer à la gestion d’un quotidien et d’un futur qui nous affecte tous sans exception, et je dirais même qui touche les peuples plus que les élites gouvernantes. Car ces dernières ne vivent pas la crise au quotidien. L’élite ne connaît pas les problèmes de la faim, de l’endettement, du chômage, de l’habitat et des queues devant les dispensaires populaires. Elle ne souffre pas de la corruption, du favoritisme et de l’humiliation. Notre élite voyage et passe ses vacances dans les capitales européennes, notre élite loge dans des cités et des villas luxueuses que mille frontières séparent des nôtres. Notre élite se soigne dans les cliniques chics, nationales et étrangères. Notre élite donne à ses enfants et ses petits-enfants les meilleures conditions d’études et de carrières. Ces derniers en hériteront, et à leur tour ils perpétueront le système avec quelque changement de décors ici et là et cela continuera ainsi jusqu’à la fin des temps : ils entreront au pouvoir verticalement, sur les pieds, et ne sortiront qu’horizontalement, dans le cercueil présidentiel.

Pour que cela change, nous avons besoin en premier lieu d’une volonté citoyenne de changement, active et positive, sans laquelle tout projet d’émancipation ne serait qu’absurde ! Est-ce que nos populations sont vraiment disposées à prendre leur destin en main et à imposer leurs aspirations à la liberté, à la justice et à la dignité ? Si la réponse est positive, qu’els sont donc les mécanismes susceptibles de traduire cette volonté en actes concrets ? Et si la réponse est négative, quel rôle doivent jouer l’opposition et les intellectuels pour susciter la volonté du changement, l’inciter et inviter le peuple à l’assumer. Cela nécessite deux choses : primo, la politisation et la conscientisation de la société dans un mouvement qui englobe toutes les sensibilités du champ social : les laïcs, les islamistes, les nationalistes et les démocrates devront, chacun dans le domaine qui lui paraît prioritaire, paralléliser leur effort loin des rivalités anciennes qui nous ont éloignés de nos buts et confortés le statu quo. Secundo, l’affrontement avec les régimes qui, pour maintenir leur emprise sur nos affaires, oeuvreront comme d’habitude à une répression brutale, devrait être politique, culturel, social, syndical, associatif et médiatique en écartant le recours à la violence. L’affrontement qui a usé de la violence révolutionnaire comme moyen de lutte a suffisamment démontré son incapacité d’arriver au pouvoir et son habilité à produire une violence résiduelle et chronique qui ne fait que compliquer les crises en affermissant la nature autoritaire des régimes combattus et en prenant la population en otage. Même dans les rares occasions où la lutte armée a permis au mouvement révolutionnaire d’accéder au pouvoir, on a vu s’installer un totalitarisme reposant sur le concept du guide charismatique, de sa garde prétorienne ou de ses comités populaires qui légitiment et institutionnalisent tout genre de mesures liberticides au nom de l’intérêt de la révolution et du parti. Nous devons nous rendre à l’évidence que notre monde africain, arabe, musulman et le tiers-monde en général n’ont plus besoin de leadership charismatique drapé dans un halo de sainteté transcendante qui couronne nos présidents, nos généraux et nos sultans. Nous avons besoin d’institutions et de mécanismes qui associent le peuple, la société civile et ses intellectuels dans la planification d’un projet de développement économique durable et indépendant des dictats des institutions néolibérales, d’un système qui puise ses fondements dans l’espace culturel et social respectant les spécificités de nos sociétés, et ouvert au monde et aux nécessités d’une vie moderne.

Participer à la conception de nos politiques nationales est vital pour notre indépendance car les politiques actuelles visent à confisquer cette indépendance en ouvrant de nouveau nos frontières et nous rendre encore une fois les esclaves du dernier projet capitaliste : la mondialisation. Cette dernière trouvaille des économistes n’est pas une fatalité comme il leur plait à répéter ici et là. La mondialisation est l’ultime remède de la grave crise qui secoue le système capitaliste, le principal soutien à nos dictateurs. La survie du capitalisme, dans son stade actuel, est entre nos mains car elle passe essentiellement par la survie de tous ces régimes autoritaires et corrompus et de ses bandes d’affairistes qui vendent ce qui reste de notre sécurité alimentaire, économique, sanitaire, écologique et culturelle.

Le colonialisme est de retour, mes frères et sœurs, cette fois par la grande porte de la mondialisation et de l’économie du marché. Les collabos aussi sont de retour, ils ont comme par le passé notre couleur de peau et parlent notre langue, pis encore ils parlent à notre place. Ne croyez pas à leurs slogans, ni à leur soi-disant souci de nous aider. Ne croyez pas que cette mondialisation est un fait nouveau. Non, mes frères et sœurs, la mondialisation a été toujours l’âme sœur du colonialisme. Nos ancêtres ont été amenés de l’Afrique par des Espagnols, des Portugais, des Néerlandais et le reste des négriers pour travailler comme esclaves dans les implantations de sucre à Cuba ou de maïs et de coton en Amérique. Nos ancêtres ont été amenés de force par l’armée française pour combattre en Indochine. Les frégates quittant les ports de l’Europe ont été construites par des produits provenant des colonies. Une bonne partie de la classe ouvrière et des matières premières qui ont contribué à la construction de l’Europe d’après-guerre venaient aussi des anciennes colonies à frontières ouvertes. L’ouverture des frontières devant les marchandises, la main-d’œuvre, les capitaux n’est pas le nouvel habit du capitalisme, mais la plus vielle technique du colonialisme visant à la destruction de l’Etat-nation qu’avaient produit les indépendances. C’est pour cela qu’il ne faut pas croire les architectes du nouvel ordre mondial lorsqu’ils affirment que la globalisation de l’économie est au service des peuples du Sud. L’objectif recherché, à travers le démantèlement des usines d’Europe et d’Amérique et leur installation chez nous ce n’est pas notre bien être. Ce qui les attirent dans nos contrées c’est l’absence de syndicats défendant les intérêts de notre classe ouvrière, c’est l’absence de réglementations contraignantes protégeant notre environnement, c’est l’absence d’impôts, et la présence d’une main d’œuvre bon marché et qui n’est pas en mesure de présenter des exigences en matière d’hygiène, de sécurité sociale, de repos et de retraite.

C’est ce que cherchent les nouveaux marabouts du marché. Et c’est ce que souhaitent nos régimes et leurs clientèles qui feront tout pour sécuriser et stabiliser la cité. Car « la paix sociale » et « le régime politique stable » sont les conditions principales à l’installation de nouveaux colons. Quand ils arriveront, nos Etats construiront pour nous des cités ouvrières près de leurs usines, où nous nous entasserons avec nos rêves, nos frustrations et notre malnutrition. Et ils construiront en contre partie pour eux des hôtels de luxe, des cités résidentielles, des autoroutes et des free-shops où ils importeront leur confort et bien-être. Ils élèveront pour eux avec un zèle patriotique des cliniques, de belles « écoles missions » avec des jardins d’enfants et importeront pour eux des institutrices « civilisées ». Pour nous, ils construiront avec contrariété des dispensaires misérables comme nos maisons et quelques établissements scolaires où ils entasseront nos enfants, qui à leur tour les quitteront tôt pour nous aider à manger le pain amer de la mondialisation ou pour rejoindre le marché parallèle, la criminalité, la drogue et l’immigration. Ils construiront alors pour nos jeunes des prisons et des commissariats, ils importeront des matraques, des voitures blindées, des bombes lacrymogènes et des menottes puis ils multiplieront les frontières et les clôtures pour punir notre révolte et nous enfermer dans les ghettos de notre misère. Lorsqu’ils en auront assez de nous, et avant de nous abandonner à nos guerres et épidémies, ils armeront quelques ethnies, sèmeront la discorde puis envoieront leurs commissions onusiennes pour compter nos morts, faire des rapports et installer des tentes pour nous empêcher de rejoindre leurs sacro-saintes frontières. Voilà l’avenir qui nous attend si on laisse encore ces régimes planifier la banqueroute. Ne donnez pas vos voix aux porte-parole de l’Etat. Ne les laissez pas décider à votre place de ce qui devrait être entrepris. Ne le laissez pas conclure des contrats, signer des conventions et appliquer des politiques venues de très loin, des politiques venues des gratte-ciel des anciens négriers et colonialistes qui remplissent les poches de nos polices et armées en appelant cela « aide au développement .»

Sur le plan extérieur, notre désir d’émancipation confrontera un ennemi robuste, multidimensionnel, complexe, sophistiqué et extrêmement cruel lorsqu’il s’agit de conserver son hémogénie et sa posture virtuelle d’Übermensch (Superman). Un ennemi plus dangereux que les deux précédents, parce qu’il manipule les premiers par les intrigues de ses services spéciaux, et soutient politiquement et économiquement les seconds, il entrave chaque jour notre volonté de réforme. Nous le nommons Occident officiel. Il est constitué d’Etats dont la quasi-totalité est dépositaire d’un héritage colonialiste, d’institutions économiques et financières animées par le seul concept du profit, comme le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC, d’une machine militaire sophistiquée, écrasante et de plus en plus encline à gérer des dossiers censés être le domaine de la politique et de la diplomatie, d’un tissu de moyens de communication et de propagande quotidiennement renouvelée et qui savent profiter des astuces de la technologie et du savoir des sciences humaines pour bien quadriller les esprits, et d’organismes internationaux jouant le jeu d’un droit international inexistant censé promouvoir et défendre les valeurs universelles de liberté, de droits de l’Homme, de démocratie, de paix et de sécurité.

En tant que musulmans placés dans le cercle des dominés, nous désavouons et nous combattons l’hégémonie de l’Occident officiel sur le monde. Le vieux vœu ‘trop humain’ de Nietzsche : « Tous les Dieux sont morts et maintenant on veut que vive le surhomme. », qui paraît être mis en application depuis que la philosophie, la science, la technique, et l’économie politique avaient unifié leurs efforts pour asseoir la domination du demi-Dieu l’homme blanc sur le monde, sera la principale cause des conflits futurs entre nos deux entités. Il s’agit pour nous de se soumettre à Allah ou à un Occident officiel forcené par la supposée suprématie de sa race. Cet Occident qui veut prendre la place d’un Dieu qu’il a cru avoir tué ou cloisonné entre les murs de ses églises et synagogues et qui veut étendre cette démarche à nos mosquées, a délibérément donné libre cours à Satan. La terre toute entière est maintenant la proie d’un Occident qui, via sa toile d’araignée d’institutions spécialisées dans tous les domaines, décide de ce qu’un paysan ou un ouvrier dans les coins les plus reculés du monde devrait manger, boire, planter, semer, exporter, importer, penser, rêver et porter comme vêtements.

Économiquement, les institutions néolibérales et les entreprises multinationales affament une grande partie de la population mondiale. Par leurs plans d’ajustement structurel, de privatisation et de l’ouverture de marchés, ils sont en train de détruire le vieux tissu de notre activité économique informelle vitale et les quelques usines modernes. Par leur marchandisation et leur monopolisation du secteur pharmaceutique et médical, par leur attraction tyrannique des quelques médecins et infirmiers vers leurs hôpitaux, les firmes multinationales et l’OMS dénient aux peuples les plus démunis de la planète le droit à la santé. Par les conventions internationales, les procédés d’octroi du visa et les entraves à la libre circulation des plus démunis, seuls les occidentaux et les ressortissants fortunés de quelques pays de la planète détiennent le privilège de la promenade dans le ‘parc terrestre’ et la chance de rechercher des conditions de vie meilleure. Alors que les paysans et les artisans du Sud ceux qui entretiennent les jardins, nettoient les plages, construisent les hôtels et offrent leur sang et leur sueur aux carburateurs du moteur touristique sont cloisonnés, contrairement à leurs marchandises, aux seins de leurs frontières nationales où misère, malnutrition, conflits et crises les poussent à crever ou à se jeter dans une aventure suicidaire que le monde des touristes qualifie d’immigration illégale. L’Occident officiel use de sa capacité de propagande pour discréditer toute opposition. En manipulant, à tort ou à raison, le dossier des libertés et des droits de l’homme et en présentant son système comme l’ultime version de la civilisation humaine, du progrès et du bonheur, il tend à détruire les dernières enclaves de résistance à son projet d’hégémonie planétaire et d’uniformisation des cultures. La démocratie, la liberté, les droits de l’Homme et la justice dont l’Occident se réclame et qu’il prétend exporter aux quatre coins du monde, sont totalement absentes de la scène internationale désormais dominée par l’inique et unique concept de la puissance. Le droit de veto, la composition du conseil de sécurité, les embargos assassins, le principe des aides au développement et des prêts octroyés par les organismes spécialisés contre l’allégeance aux puissances mondiales, sont les preuves éclatantes d’un système despotique où les ‘ démocraties post coloniales ‘ occupent le trône sophistiqué d’une autocratie ultramoderne.

L’Occident sous couvert de la liberté des femmes n’est-il pas entrain de chercher à corrompre les mœurs et les valeurs d’une société islamique qui, majoritairement et à quelques exceptions, refuse l’animalisation du plaisir sexuel et le transfert de l’intime vers le public ? Le choc provoqué par l’invasion culturelle via les télévisions, les films et les magazines vantant le corps, la dépravation, l’homosexualité et la nudité ne défient-elles pas notre morale ? La timidité, le respect, la pudeur et autres valeurs qui dominent quoique parfois formellement les relations familiales des populations de culture orientale ne sont-ils pas violés quotidiennement par « la modernité occidentale » ? Cette liberté qu’on réclame aux femmes et la guerre contre le voile islamique n’est-il pas en réalité le vœu voilé des multinationales de l’industrie du luxe, de la mode et du textile ? La modernisation du non-Européen n’est-elle pas en réalité sa simple conversion en consommateur débile des produits modernes comme l’avait averti Ali Chariati ?

Or, comment être un bon consommateur lorsqu’on est chômeur ? Comment maintenir la course aux produits modernes régis par l’astucieuse notion d’une « mode éphémère » qui consiste à pérenniser la consommation par le changement léger des couleurs, des styles et des matières des produits proposés, lorsqu’on n’arrive pas à nourrir une famille et subvenir à ses besoins les plus vitaux ? Le plus inhumain que ce nouvel empire du marketing a réalisé est son entrée par le biais de la télévision, en tant qu’incitateur à la consommation, dans chaque foyer de la planète en étalant ses produits avec un matraquage publicitaire manipulateur des instincts les plus humains, tout en sachant que la majorité de cette masse aliénée n’a pas les moyens de se permettre de réaliser les rêves que les spots publicitaires viennent d’éveiller. Le puzzle des paradis artificiels de la consommation que l’Occident capitaliste a parfaitement construit, jette, par le seul fait de l’incitation à la consommation, les démunis dans l’enfer de la privation en les poussant à voir dans le miroir de la pub leur vrai visage pitoyable.

Cette prise de conscience par les damnés de la terre qu’ils ne sont pas acceptés dans le privilégié « club des consommateurs » est en train de provoquer trois réactions : la tentative d’accéder physiquement à cet espace restreint par une immigration qui ne peut être qu’illégale tant les conditions légales d’adhésion au club sont exigeantes si ce n’est criminelles par leur esprit discriminatoire. La tentative d’accéder, sans voyager, par un transfert de situation, via une criminalité, un arrivisme et une corruption s’alimentant du culte de vitesse, que le rêve américain propage dans le monde par l’industrie hollywoodienne -encaisser dans un temps record le maximum de gains. Et enfin un « retour aux sources » et une crispation identitaire défensive avec l’extrémisme comme idéologie et le terrorisme comme arme pour mener la guerre à un Occident envahissant mais réticent, conviant mais interdit, émancipé mais autoritaire, humaniste mais inhumain.

Ces trois phénomènes qui sont apparus et ont pris des proportions inquiétantes avec la chute de l’Union soviétique seront les défis les plus complexes lancés à l’Occident officiel. La nature de la gestion de ces trois crises déterminera l’avenir de l’Eden Occidental en tant que lieu de concentration de la richesse, de la sécurité et de la cohésion. Une gestion purement sécuritaire sous l’étendard de ‘la tolérance zéro’ chère autant à la droite qu’à la gauche gouvernantes et qui commence d’ailleurs à rallier beaucoup d’esprits après avoir ‘prouvé’ son efficacité outre-Atlantique, cette gestion sécuritaire des trois épineux dossiers prouvera, quoi que cela demande du temps, que l’Occident est en train de s’autodétruire. Le rêve qu’il suscite à travers le monde sur sa liberté, sa démocratie, son progrès technique et l’universalité de ses valeurs s’oppose radicalement à son soutien infâme et irresponsable aux dictatures du monde non européen, à ses vaines tentatives de contrer les flux migratoires et à décrire les crises du monde selon le lexique sécuritaire éradicateur. Les frustrations qu’engendre cette double situation : Occident imaginaire/Occident réel, que l’Occident entretient depuis déjà des siècles est en train de se retourner contre lui. La troisième génération des immigrés, leur ‘problème d’intégration’, les banlieues dites difficiles et surtout la place accordée aux musulmans dans les sociétés occidentales seront le témoin de la nature et de l’intensité des crises à venir. Car, ces derniers, qui ne sont en fait que des représentants du monde entier, dénoncent de plus en plus la manière selon laquelle l’Occident officiel agit avec le reste de la population mondiale.

Faut-il rappeler que les investisseurs étrangers en Afrique concentrent encore leurs activités sur les pays riches en matières pétrolières ou minières, que ce même Niger, qui avait abrité les exploiteurs d’uranium dans sa riche région de l’Aïr avait été abandonné à une guerre civile et ethnique dès l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide ? Faut-il rappeler que notre immense continent n’arrive pas à dépasser les 0,7% des flux mondiaux des capitaux et 2% des échanges pharmaceutiques, que la dite « aide au développement » octroyée aux pays africains a été remboursée plusieurs fois et que la dette extérieure n’est qu’une garantie pour un sous-développement perpétuel du continent ? Faut-il rappeler les épisodes du génocide rwandais, du conflit congolais, des guerres du diamant au Libéria et au Sierra Leone, tous alimentées par les ex-colonisateurs français et belge et couvertes par la CIA, Elf, Total et les soi-disant casques-bleus d’une ONU au service des grands ? Faut-il rappeler le terrorisme occidental à l’encontre des leaders africains : l’assassinat de Lumumba, le détournement de l’avion de Ben Bella, l’enlèvement et l’assassinat de Ben Barka ? Faut-il rappeler les massacres de 1945 à Sétif en Algérie orchestrés par l’armée de la démocratie-coloniale, au même moment où le général de cette même armée, de Gaulle, célébrait la libération du pays des lumières du revers colonialiste nazi ?

La liste et la nature barbare des injustices faites aux peuples non-européens tout le long de l’histoire de la ‘mission civilisatrice’ qu’avait entamée l’homme blanc sur la base de la supériorité de sa race, indiquent, et de façon claire, les mensonges entretenus jusqu’à nos jours autour des avancés et innovations supposées dans le domaine des valeurs humanitaires et universelles. L’occident auto-déclaré maître dans le registre des droits de l’homme paraît tout au long de son contact avec l’Autre l’inventeur par excellence de la théorie de la discrimination sur la base de la race, de la culture, de la religion et du marché. Depuis le début des « Aventures » des trois M sacrés de l’Occident : Messianiques, Militaires et Mercantiles, jusqu’aux campagnes dites de « pacification », des guerres d’indépendance et de la montée de la nouvelle stratégie néocolonialiste qu’est la mondialisation, les hommes de l’Occident – penseurs, philosophes, politiciens, scientifiques et commerçants- ont élaboré les bases théoriques -voire scientifiques- et le bien-fondé de l’extermination et de l’avilissement des peuples indigènes. Rendre le non-européen le meilleur animal domestique de l’Européen était le but déguisé de cette mission. Tous les moyens étaient désormais bons pour atteindre cet objectif. Avec ce postulat avait commencé l’histoire coloniale et, sur cette base avaient été légitimées toutes les atrocités commises, du génocide contre les amérindiens, des zoos humains installés dans les capitales des démocraties-coloniales pour exhiber l’indigène ‘sauvage et barbare’ classé par les scientifiques de l’anthropologie coloniale et les promoteurs de l’inégalité de la race humaine, entre l’humanité et l’animalité, des massacres et des tortures infligés aux musulmans et Arabes, du napalm largué sur les maquis des Viêtcong, de l’utilisation de l’arme atomique…etc.

Cette théorie permet de comprendre la raison pourquoi on laisse la main libre à Israël dans sa guerre, découlant de la même logique arrogante, contre les Palestiniens descendants d’Ismail fils de Hager l’esclave qui ont été bannis par le raciste Dieu biblique, à la Russie dans sa destruction du peuple tchétchène et sa capitale Groznyï, à la Serbie dans son bain de sang contre Bosniaques et Kosovars. La vie des non-Européens n’a pas la même valeur que celle des blancs : voilà la cause de toutes les tragédies d’hier et de tous les malheurs de demain. Dans ce contexte peut-on donner à l’occident officiel encore le privilège de penser à notre place, de décider de ce qui est bon pour nous et ce qui ne l’est pas ? Durant les cinq derniers siècles nous avions prêté notre raison, notre force de travail et notre richesse naturelle aux capitales occidentales, qu’ont-elles fait pour nous en retour ? Ne plus donner aux organismes occidentaux la chance de décider à notre place est la plus importante responsabilité que doivent assumer nos intellectuels, nos artistes et nos forces patriotiques. Puisque nous l’avions bien vu tout au long de notre tragique histoire : seuls les peuples doivent prendre en charge leur propre sort, car si nous le léguons aux autres, ils le jetteront et nous jetteront avec à la prochaine poubelle de l’histoire. Le système économique et politique mondial est l’épine qui empêche la marche de l’Afrique vers une forme de développement qui s’adapte le plus avec nos spécificités culturelles, sociales et politiques et qui colle avec les revendications de nos populations et non avec celles des élites gouvernantes au service des institutions monétaires et économique du Nord. Il ne peut y avoir de développement et de paix dans l’Afrique que lorsque nos populations arrivent à enlever de son pied l’épine qu’est le système économique mondial. Sans la destruction de ce système et la construction d’un autre ce continent comme d’autres lieux misérables du monde ne connaîtront ni progrès ni ce mythe dénommé développement. Ceux qui croient naïvement que le problème du colonialisme a été résolu par l’accession des nos pays à l’indépendance se trompent car avant-même que les maux causés par l’ancien colonialisme ne soient réparés en voilà un autre qui se dessine à l’horizon.

Frères et sœurs, avant de clore ce vaste sujet, je tiens à préciser que nous ne sommes pas aveuglés par la haine des citoyens de l’Occident. Que nous ne développons pas la culture de la haine de l’homme blanc. Nous propageons seulement la culture du rejet d’un système qui nous a longtemps sacrifiés et qui continue, par ses infernaux plans d’ajustement, d’endettement, et de mondialisation de nous opprimer, d’affamer nos peuples, de détruire notre économie informelle, d’asphyxier nos petites entreprises et nos petits paysans incapables de concurrencer les dinosaures du néolibéralisme.

Nous ne sommes pas rancuniers contre les occidentaux, nous sommes seulement épris d’une justice qui n’a pas été faite. Et les occidentaux sont nos premiers alliés dans notre combat. Plusieurs informations parmi celles que je venais de citer étaient élaborées et publiées par des intellectuels occidentaux libres, par les altermondialistes, par les organisations non gouvernementales, par les écologistes, les marxistes, les anarchistes et par toutes les composantes du grand rempart social qui est en train de secouer l’Occident de l’intérieur en dénonçant la mainmise du marché sur le social. Une voix alternative est en marche au sein de l’Occident, ouvrons-nous à elle, et oublions le clivage restrictif et dangereux islam/occident car au sein de dâr el islam il y a plein de forces qui oeuvrent à l’encontre de nos intérêts, alors qu’au sein de l’Occident plein de forces sont éprises des valeurs de justice, de paix et d’humanisme. Avec eux nous construirons l’infranchissable barrage aux tentatives visant à aliéner l’opposition à la nouvelle version du projet néocolonialiste.

J’en finirai mon long discours par un événement survenu pendant la première crise qu’avait connue le monde musulman : la grande discorde (Al fitna al kobrâ) et qui contient une morale dont nous aurons besoin dans les grandes discordes de nos jours, puis par une oraison du prophète Mohammed sur lui soit le salut, prémonitoire à plus d’un titre. ‘Lors de la guerre qui avait opposé l’imam Ali à Mo’awiya, un partisan de l’imam Ali lui demanda : ‘allons-nous combattre des notables compagnons du prophète ? sommes-nous sur la juste voie ? L’imam Ali lui répondit par sa sagesse exceptionnelle qui avait dévoilé le complot tribal contre l’islam authentique : connais le Vrai (haqq) tu connaîtras ses hommes et connais le Mal (bâtil) tu connaîtras ses hommes.’ ‘ Dieu montre-moi le Vrai sur son vrai visage et fournis-moi la possibilité de le suivre et montre-moi le Faux sur son vrai visage et fais en sorte que je l’évite’. »

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