Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

3ème chapitre

L’épine

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Ce matin, lors de leur petit déjeuner qu’ils prenaient de temps à autre sur les bancs des échoppes de la rue la Poudrière, où on offrait des tasses de Nescafé et des sandwichs, les trois amis avaient discuté de ce qu’ils devraient faire. Ils auraient aimé passer plus de temps à errer entre les pays de l’Afrique, à se fondre dans la magie qu’offrait le paysage, à s’emporter avec la simplicité de la vie, à s’enivrer de la musique qui accompagnait les soirées sur les trottoirs des bars et des cafés en plein air. Ils avaient adoré ce don singulier qui donnait à chaque chose le coloris d’un rêve exotique, même à la misère qu’on croisait pourtant partout. Tout ici avait la capacité de se moquer de la pauvreté : les gamins qui vendaient en s’amusant de l’eau congelée dans des petits sachets en plastique ou des cigarettes au détail, des jeunes Peuls qui conduisaient en chantant leurs troupeaux de bœufs et de chèvres vers la rivière du Niger, les femmes transportant sur la tête des paniers de mangues et sur le dos leur bébé enveloppé dans une étoffe, bercé par le rythme de la marche et les Djimbés des environs, les Touaregs traînant avec leur habit traditionnel au centre ville de Niamey exhibant couteaux et sabres à quiconque ayant l’allure d’un touriste.

Hakim qui était émerveillé par nature par la vie vagabonde et avait vu son appétit du voyage et de la découverte s’aiguiser par tout ce qu’il était en train de vivre, avait envie de partir au Sénégal pour se trouver n’importe quel travail et de continuer son errance en quête d’un horizon qu’il espérait insaisissable. Mais confronté à ses deux amis qui envisageaient de quitter au plus vite l’Afrique et avaient réussi à le persuader, il avait renoncé à son projet qui lui tenait pourtant à cœur.

Les trois amis estimèrent sage de prendre le prochain avion vers la Syrie. Car, d’une part leur budget diminuait au rythme des dépenses quotidiennes et ils couraient ainsi le risque de ne plus être en mesure de se fournir un billet d’avion. D’autre part, au bout d’un an leurs passeports ne seraient plus valables, et, puisque le renouvellement de ce document considéré comme une faveur [ Lire : « Un chercheur Tunisien privé de passeport », Gilbert Grand, la Presse -Montréal- du 14 août 1997. Traitant le cas du chercheur tunisien Habib Hamam, on trouve cette remarque du vice-consul de la Tunisie à Montréal, Madame Zohra Ben Hamida : « Primo, selon la loi tunisienne, le passeport est une faveur administrative, pas un droit… » Dans le même article on estime qu’ « au moins 3000 ressortissants tunisiens à l’étranger -exilés volontaires ou non- sont ainsi privés de passeports. »] était toujours soumis aux dictats politiques, ils n’auraient donc plus la chance de se voir procurer un nouveau passeport et seraient ainsi condamnés à plonger d’avantage dans une illégalité absolue.

Mais quitter le Niger, un pays totalement enclavé et presque isolé du monde extérieur, n’était pas une affaire évidente. Ce pays appartenant à la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) était l’un des onze propriétaires de la très menacée compagnie Air Afrique qui au côté d’Air France, Air Algérie et Air Maroc, assurait une liaison relative avec le monde extérieur à rythme de vols en chute libre. Au début de moi de juin de cette même année, 1998, une bonne partie de la flotte d’Air France avait été immobilisée par une grève menée par le Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL) qui avait failli perturber le déroulement de la Coupe du monde de football organisée alors par la France. Bien sûr, les vols en direction de l’Afrique, dont l’unique vol hebdomadaire en direction de Niamey, avaient été sacrifiés. Nos amis qui ne pouvaient jamais rejoindre légalement l’Europe et avaient donc planifié de partir vers la Syrie – l’un des rares pays de la planète à ne pas exiger de visa d’entrée aux Tunisiens -, essayèrent de se procurer une place dans l’un des avions de la compagnie marocaine ou algérienne. Or, ces deux compagnies qui exigeaient aux non-résidents à l’étranger un billet retour vers leur pays d’origine, proposaient des tarifs inabordables avec une escale dangereuse pour des Tunisiens en cavale : l’aéroport de Tunis-Carthage. Air Afrique demeurait donc l’unique moyen pour rejoindre le Moyen-Orient. Le seul vol qui était disponible et qui liait Nouakchott à Dubaï devrait transiter par N’Djamena puis par Djedda, où les trois amis devaient prendre l’avion de la compagnie Saoudienne en direction de Damas.

Comme ils étaient Arabes non originaires des pays du Golfe et faisaient donc partie du groupe humain le plus sujet aux entraves à la libre circulation dans la région et partout dans le monde, ils étaient tenus, pour acquérir le billet d’avion, de se procurer d’avance un visa de transit par l’Arabie Saoudite. Après trois jours de va-et-vient épuisant et de négociations inutiles avec l’agence d’Air Afrique et le fonctionnaire de l’ambassade de l’Arabie Saoudite à Niamey, on leur accorda le billet sans avoir à présenter un visa de transit puisqu’ils passeraient moins de douze heures à l’aéroport de Djedda sans quitter la salle de transit. Ils auraient pourtant aimé faire une ‘Omrah [Omrah : rituel de visite des lieux saints en dehors de la période du pèlerinage]et voir la Kaaba avant de prendre l’avion vers Damas, mais dans leur situation ils n’avaient aucune chance de se voir attribuer un visa.

A l’aune des jours et des bourrasques de leur périple, les trois amis étaient devenus, malgré eux, des êtres indifférents. Non pas dans le sens qu’ils avaient perdu leur capacité d’anticipation et de précaution, traits qui les rendaient vigilants et aux aguets, mais qu’ils étaient prêts à toutes les éventualités. Se voir obligés, par exemple, de rester en Afrique ou ne plus avoir de passeport ou d’argent, ne signifiait plus pour eux la fin du monde. Ils avaient appris à évoluer même dans les conditions les plus difficiles. Le voyage avec ses situations imprévisibles leur avait servi d’apprentissage de la vie. Cette dernière leur apparaissait chaque jour sous un nouveau visage, loin de cette routine qui avait dominé leur existence en Tunisie. Certes elle n’était plus confortable et elle était souvent pénible, mais cela leur promettait un changement permanent qui entretenait leur espoir en dépit des coups durs passés. Aussi, lorsqu’ils prirent possession des billets d’avion pour Damas, ils furent à la fois contents et prudents. Contents de pouvoir arracher du système une place dans un avion qui probablement les transporterait vers des horizons plus chatoyants. Et prudents parce qu’ils ne seraient point surpris si un quelconque concours de circonstances les empêchait d’arriver au terme de leur voyage, encore sans aucune destination fixe.

Les trois amis qui devaient encore passer quatre jours à Niamey avant de prendre l’avion, avaient profité de cette période pour bien visiter le reste de la capitale, ses banlieues pauvres et résidentielles et lier plus d’amitiés. Ils avaient d’ailleurs voulu faire une visite de deux jours au Burkina, mais l’ambassade de France qui maintenait encore sa tutelle sur ce pays et sur plusieurs autres pays Ouest-africains avait refusé de leur délivrer le visa qui devait être sollicité dans leur pays d’origine – revenir en Tunisie donc.

C’était leur hôte et son voisin le mécanicien qui avaient accompagné ce matin les trois amis à l’aéroport Diori Hamani de Niamey. Ce jour était particulier dans la mesure où deux vols étaient simultanés sur la piste désertée de l’aéroport, celui d’Air France qui avait repris après une longue grève et celui d’Air Afrique. Pourtant, la porte d’entrée de l’aéroport n’était pas encore ouverte au public. Les trois amis avec leurs deux compagnons avaient rejoint la foule regroupée sur le trottoir de l’aéroport. Une foule composée de chauffeurs de taxi espérant transporter les arrivants, une poignée de touristes entourés d’amis Touaregs, deux représentants commerciaux d’agences touristiques et quelques résidents français rentrant au pays. L’aéroport était quasi-vide et les formalités de sortie étaient rapides pour tout le monde, bien sûr à l’exception des trois amis.

Le chef d’escale d’Air Afrique avait refusé d’enregistrer les trois Tunisiens. Selon lui ils devaient disposer de visa de transit pour l’Arabie Saoudite, ce dont ils ne disposaient pas. Les malheureux Tunisiens tentaient d’informer le chef d’escale qu’un visa de transit n’était pas nécessaire pour un escale inférieure à douze heures. Il ne voulait rien savoir, il avait même téléphoné à l’agence d’Air Afrique à Niamey pour blâmer l’agent de billetterie qui avait délivré aux Tunisiens des billets d’avions sans visa. Tout le monde était à bord de l’avion à part les trois amis qui ne savaient quoi faire avec ce responsable forcené qui était même allé à se mêler des raisons de leur voyage vers Damas. Il avait fallu attendre le venue d’un autre agent d’Air Afrique qui avait apporté un petit livre[TIM, Travel information manuel. Il s’agit d’un manuel mensuel utilisé par les compagnies aériennes et publié par IATA (International Air Transport Association) et qui contient les règles appliquées par chaque pays aux entrées et au transits des passagers sur la base de leur : nationalité, itinéraire, nature du passeport et du visa…etc.] contenant les informations relatives aux conditions d’entrées et transits des différents pays pour convaincre le responsable qu’aucun visa n’était demandé pour un transit inférieur à douze heures.

Les trois amis prirent congé de Léonard et son voisin et se hâtèrent de rejoindre leurs sièges dans l’avion avant que le chef d’escale ne change d’avis. Dès qu’ils montèrent à bord, une belle hôtesse ferma la porte et commença à remettre un peu d’ordre dans les allées de cet avion plein de passagers qui n’attendaient que les trois amis pour reprendre le vol vers N’Djamena, Djedda et Dubaï. Même dans leur siège et attachés par leur ceinture de sécurité, les trois amis ne sentirent une relative sécurité que lorsque l’avion eût quitté le sol de l’aéroport pour planer dans un ciel sans frontières ni policiers. Destination : Damas, le cœur d’un Machrek arabe déchiré par mille et un conflits, mille et une polices et mille et une frontières.

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En feuilletant le mensuel le Monde Diplomatique qu’il avait acheté un jour avant son départ, Hakim venait de tomber sur un article[ « Les femmes, alibi du pouvoir tunisien. », Luiza Toscane et Olfa Lamloum, Le Monde diplomatique, juin 1998.] traitant la situation des droits des femmes en Tunisie. Hakim eu soudain la sensation d’avoir franchi le rideau de fer qui frappait son pays depuis l’ascension de Ben Ali au pouvoir. Comme la quasi-totalité de la population tunisienne, Hakim n’avait jamais entendu parler du CRLDHT [ Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie, crée en France en 1996.] et des autres organisations de défense de droits de l’homme en Tunisie, qui, depuis l’étranger, militent contre la dictature de Ben Ali. En fait, pour les Tunisiens qui s’intéressent aux affaires de leur pays, l’information n’est jamais puisée dans les journaux de la place vantant le régime et s’adonnant à une autocensure pitoyable. L’accès à Internet bien qu’il soit limité à une couche sociale plus ou moins étroite est complètement contrôlé par des organismes gouvernementaux et des spécialistes du ministère de l’Intérieur qui passent leur temps à intercepter et à lire les messages jugés suspects. De fait plusieurs sites des organisations de défense des droits de l’homme sont carrément interdits d’accès depuis la Tunisie. Quant à l’audiovisuel qu’on qualifie de ‘national’ il n’est que le porte-parole du PEP : Présidence/Etat/Parti. Car, comme dans le reste des pays arabes, en Tunisie aussi les frontières qui séparent ces trois entités sont totalement inexistantes. Chose qui rend incohérente l’application de la notion de l’Etat-nation sur les pays de cette région où l’Etat n’a jamais était mandaté par la nation et ne la représente guère.

« Le système, c’est moi » avait affirmait un jour Bourguiba avant de léguer l’héritage de la trinité du PEP à son écarteur/successeur Ben Ali dont l’unique légitimité fut d’avoir réalisé le rêve légitime du peuple tunisien : se débarrasser d’un régime poussiéreux et d’un président délégitimé par son désir aveugle de se maintenir au pouvoir. En trahissant ce rêve, et, dépourvu de toute autre légitimité, Ben Ali s’était discrédité depuis longtemps aux yeux de son peuple. Seuls les rouages de la machine policière et les lueurs d’un ‘succès économique’, qu’on présente comme l’œuvre de Ben Ali alors qu’il s’agit de la réalisation de tous les Tunisiens et Tunisiennes, assurent encore les jours de ce régime autocratique.

L’ouverture qu’avait connue la Tunisie durant les années quatre-vingt avait été vite sacrifiée pour faire barrage aux islamistes qui, selon la propagande du pouvoir et les idéologues de la gauche éradicatrice, avaient profité du climat qu’offrait la relative tolérance des libertés d’expression et de rassemblement pour quadriller la société. Ainsi, et au bout de quelques années, lorsque la police politique (la Sûreté de l’Etat) faisait la chasse aux islamistes, l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) [ L’ATCE a été créée en août 1990 pour entretenir l’image du Régime. En fait c’est une sorte de ministère de Propagande qui permet à l’Etat de contrôler environ 80% de la publicité des journaux. Voir le rapport 1996 de Reporters sans frontières (RSF).] achevait sa saisie sur l’information. Toute information circulant dans le pays, vers le pays, et, surtout en direction de l’étranger devait passer par ce filtre destiné à promouvoir l’image d’un régime ternie par ses procédés répressifs contre tout ce qui dérange.

Alors que « Les méthodes utilisées pour étouffer un journal ou sanctionner un journaliste qui n’applique pas à la lettre les ordres du palais de Carthage ou du secrétaire d’Etat à l’information vont du harcèlement aux pressions économiques et fiscales, en passant par l’application d’une législation riche de possibilités en matière d’entraves au libre exercice de la profession. »[ Une presse asphyxiée, des journalistes harcelé, Hamed Ibrahimi, Le Monde diplomatique, février 1997.], comme l’avait écrit Hamed Ibrahimi dans les pages du mensuel alors interdit en Tunisie, les méthodes de propagande reposaient sur la publicité des succès enregistrés dans le domaine économique, des avancées touchant l’amélioration de la situation de la femme et des percées législatives exhortant et protégeant les droits de l’individu. Mettre l’accent sur ces progrès théoriques était pour le régime tunisien et pour un bon nombre de ses amis et bailleurs de fonds internationaux suffisant pour légitimer concrètement la régression des droits de l’homme, la montée de la corruption et de l’affairisme, l’institutionnalisation de la torture et de l’embargo, mesures destinées à arracher les aveux des islamistes et à affamer les membres de leurs familles, y compris femmes, vieillards et enfants. Ces derniers, qui payent enfant le prix des ‘crimes d’opinions’ qu’avaient commis leurs parents, se comptent désormais par milliers et vivent une discrimination et une exclusion quotidienne impitoyable. Dieu seul sait ce que feront ces petits enfants, qui n’ont vu de l’Etat tunisien que la répression et la haine et de leur parent que le supplice et l’emprisonnement, plus tard lorsqu’ils auront vingt ans.

Comment la Tunisie qui scande la solidarité nationale unissant les couches de la société tolère-t-elle cette injustice faite à une grande partie de son peuple ! C’est comme si les islamistes et les membres de leurs familles ne faisaient plus partie de cette Tunisie qui leur a tourné le dos en fermant les yeux sur les arbitraires qui les ont frappés. Affamer une partie de la population nationale, la priver de ressource, l’humilier, l’empêcher d’aller à l’école, la dépouiller des soins médicaux, l’interdire de circuler à l’intérieur des frontières de la nation sont des crimes qu’on ne fait pas à un ennemi extra-national, que dire d’un concitoyen, de son enfant innocent ou de sa femme qu’en tant qu’Etat au service du peuple on est censé protéger sinon aimer. « Plus grave : toute personne tentant de leur venir en aide financièrement peut se voir condamner à des peines allant jusqu’à dix ans de prison. »[ ‘Les femmes, alibi du pouvoir tunisien.’, op. cit.] En venir à châtier ceux qui assistent des personnes en danger est le comble de l’inhumanité que le régime Ben Ali et ses bêtes sauvages viennent de légitimer et de décréter. N’est-ce pas là une première dans le domaine de l’inhumanité que de voir des êtres déférés devant la ‘justice’ et condamnés pour avoir donné à manger à des familles entières privées de ressources et contraintes à endurer les brimades d’un régime cruel prétendant être le bâtisseur de l’esprit de solidarité entre Tunisiens. C’est honteux de voir la grande patrie de l’élite tunisienne, ces intellectuels de gauche, ces hommes et femmes d’arts et de lettres, ces avocats(tes), ces magistrats, ces médecins…ô combien épris d’humanisme bourgeois, « d’Etat de droit et d’institutions » négliger, voire approuver, au nom de leur désaccord politique ou idéologique avec les islamistes, l’inhumanité de la situation dont sont victimes les familles des islamistes. Il s’agit là d’amour et de compassion, deux notions vitales pour toute société, que la raison de l’Etat et cette élite démissionnaire violent quotidiennement au vu et au su de tout le monde.

« Tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d’obtenir d’elle ou d’une tierce personne des renseignements ou des aveux. » Voici la définition de la torture que donne la convention des Nations Unies contre la torture de 1984. N’est-ce pas précisément ce qu’est en train d’appliquer avec zèle, contre ses opposants, le régime Ben Ali en décorant ses tortionnaires les plus fervents ? N’est-ce pas là ce que constatent lors de chaque procès politique les magistrats de l’ordre policier sur les visages et les corps de détenus suppliciés ? Lorsque le corps de la police et celui de la magistrature ne font qu’un, c’est précisément là que la porte vers l’inhumain est grande ouverte et que les nobles amphithéâtres de la faculté de Droit et ceux de l’école de police ne produisent en fait que le même produit : les pions du ‘surveiller et punir’ selon la belle expression de Michel Foucault.

Alors que les détenus de droit commun, y compris les plus récidivistes, et les criminels étaient à plusieurs reprises graciés par la fameuse mesure présidentielle accompagnant les fêtes de l’Aïd, permettant ainsi leur ‘réinsertion sociale’, des citoyens – dont le seul délit était l’exercice de leur droits civiques ou leur opinion politique – croupissaient sous la torture dans les geôles de la dakhiliyya[Dakhiliyya : le ministère de l’Intérieur, devenu pour les Tunisiens le synonyme de la centrale de la torture et le lieu de tous les supplices. Dans l’imaginaire populaire la dakhiliyya a pris la place qu’occupait jadis l’ogresse, un être des comtes des fées qui faisait peur aux petits enfants.] et ses annexes avant d’être transférés vers les prisons républicaines. Après leur ‘libération’ des cachots infernaux, des cellules surpeuplées et de l’isolement, où la maladie, la torture et la mort les entretiennent, ils doivent se présenter quotidiennement aux postes de police, parfois deux fois par jour, pour prendre leur dose journalière d’humiliation ce qui leur interdit ainsi de subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles.

Ne pouvant plus travailler, affamés, privés du soutien de leur proches et de leurs amis qui à leur tour craignent les persécutions d’un Etat maladivement obsédé par ‘l’instinct de punir’, comme l’appelait Nietzsche, certains choisirent l’honneur et s’étaient donnés la mort, comme Mohamed Ali Fadday et Abderrazek Barbaria, tous deux ex-détenus islamistes originaires de Bizerte. Lorsque ceux qui connaissaient bien les deux personnes, avaient appris que le premier s’était jeté de la haute muraille du fort de la médina et que le second avait été trouvé suspendu, personne n’avait prit ces informations au sérieux. Car comment expliquer puis admettre le fait qu’un islamiste pratiquant se donne la mort, un acte qui selon la foi islamique équivaut à une damnation éternelle ! Tout musulman sait que le désespoir en la miséricorde de Dieu est égal à l’état de l’infidélité pure. Que s’était-il passé dans les têtes de ces deux jeunes toujours souriants, aimables et pieux ? Comment le chemin de la foi peut mener au stade d’incrédulité ? Comment rendre la crainte de l’homme plus pénible que la crainte de Dieu ? Peut-être fallait-il vivre comme eux chaque seconde d’humiliation, chaque regard de leur ex amis qui les fuyaient de peur d’être assimilés à eux pour mesurer le degré de leur déception et la profondeur de leur désespoir.

A Bizerte, cette belle ville de casernes, de prisons et de commissariats qui « commence par la centrale de la police et le palais de Justice et se termine par les deux célèbres prisons, Borj Erroumi et le Nador » comme la décrivaient ses habitants, les ex-détenus islamistes étaient soumis, en plus de leur présence quotidienne au poste de police, à une habitude héritée du temps de Bourguiba. Une détention arbitraire, de trois jours à deux semaines des individus jugés dangereux pour la sécurité du Président à l’occasion de sa célébration de la fête de l’évacuation [ Le 15 octobre 1963, date de l’évacuation de Bizerte par l’armée française, sept ans après l’indépendance du reste de la Tunisie le 20 mars 1956. Ben Ali a supprimé le 15 Octobre de la liste des fêtes nationale, chose qui exaspère encore les Bizertins.]. Avant l’avènement de Ben Ali, s’étaient les ex-détenus youssefistes [ Les youssefistes sont les partisans de Salah Ben Youssef, le secrétaire-général du Néo-Destour et l’opposant farouche du Président de ce parti, Habib Bourguiba. Il fut assassiné le 12 août 1961 dans sa chambre d’hôtel à Francfort. ] de Bizerte et les membres de leurs familles qui étaient la cible des persécutions. En effet, suite à la tentative d’assassinat ratée contre Bourguiba par ‘le complot de Bizerte’ en décembre 1962, plusieurs Bizertins, aux côtés de Tunisois, de Gafsiens et de Djerbiens, avaient subi une répression cruelle. Certains avaient été condamnés à mort et exécutés, d’autres avaient purgé de très lourdes peines dans l’isolement des cachots humides de Borj Erroumi et quelques-uns avaient réussi à s’enfuir pour passer le reste de leur vie exilés en Libye, en Syrie ou ailleurs.

Depuis cet incident la ville martyre de Bizerte, qui avait été la but essentiel de la colonisation de la Tunisie comme l’avait clairement affirmé Jules Ferry [Président du Conseil. Célèbre par la législation scolaire : obligation, gratuité et laïcité de l’enseignement primaire. Il vota aussi les lois relatives à la liberté de la presse, des réunions et des syndicats en France, mais en dehors de la métropole il était un fervent soutien de la politique coloniale. On donna à une localité se trouvant au bord du lac de Bizerte le nom de Ferry-ville, plus tard rebaptisée Menzel Bourguiba (maison ou résidence de Bourguiba).] le 23 avril 1887 à Bizerte « …Ce lac vaut, à lui seul, la possession de la Tunisie toute entière…Oui messieurs, si la France s’est installée en Tunisie c’est pour posséder Bizerte… » [ Bizerte, la guerre de Bourguiba, Omar Khlifi, Tunis, 2001, MediaCom, p. 11.], bien qu’elle ait donné plusieurs de ses enfants destouriens à la lutte nationale et que l’un de ses éminents hommes de religion, Cheikh Idriss Cherif, mufti de Bizerte, était celui qui avait émis la célèbre fatwa [La demande de cette fatwa a été faite par le militant Habib Bougatfa sous forme de question. La fatwa a été émise durant le mois de ramadan de l’année 1351/ 31 décembre 1932 et a été respectée dans d’autre villes tunisiennes.] prohibant l’enterrement des naturalisés dans les cimetières de Bizerte qu’utilisa le Néo-Destour comme cheval de bataille contre la campagne de naturalisation qu’avait entrepris la France et qui avait vu plusieurs groupes ethniques – Juifs, Russes, Grecs, Maltais, Italiens et musulmans – devenirs des citoyens français, avait souffert de l’animosité que lui vouait le pouvoir central. Du coup, les cadres de Bizerte étaient quasi-exclus des affaires de l’Etat. Jusqu’à aujourd’hui aucun des Bizertins n’avait réussi à occuper le poste de ministre. Le clan sahélien avait désormais tout quadrillé. Même les principales entreprises publiques implantées dans la circonscription de Bizerte étaient et sont encore quasi-gérées par les hommes du Sahel, une région qui depuis Bourguiba jusqu’à Ben Ali monopolise l’Etat et l’administration. Le reste des régions du pays : le sud, le centre, le nord-ouest et l’extrême nord étaient simplement évincées des affaires politiques. Les prêts de développement ainsi que les investissements s’étaient longtemps concentrés dans la région du Sahel et la capitale.

Le mal du régionalisme en Tunisie a causé un déséquilibre socio-économique qui se fait encore sentir. Des régions entières furent sacrifiées et rayées des plans de développement instaurés par le Bourguibisme et puis par le Benalisme au point que des villages comme Monastir et Hammam-Sousse, respectivement lieux de naissance du premier et de l’actuel président, sont devenus des places importantes alors que le Kef, Gafsa, Kairouan et autres grande villes qui ont donné à la Tunisie de grands militants et des hommes de lettres souffrent encore de l’exclusion et d’un partage injuste de la richesse nationale. Il est vrai que depuis son avènement, Ben Ali, qui a très bien compris le mal qu’avait causé en Tunisie la centralisation, a tout fait pour faire allier ‘les zones de l’ombre’. Une bonne part de la popularité de Ben Ali est due à la relative réinsertion des régions que le bourguibisme avait jetées à la marge de la société. Des régions que les trois décennies de Bourguiba avaient complètement rayées de la carte nationale ont été le joker de Ben Ali dans son processus de légitimation. Bien qu’il s’agisse d’un trompe-l’œil, le régime de Ben Ali a réussi à redonner de l’importance et de la vie à plusieurs faubourgs longtemps exclus. Et c’est précisément dans ce genre de régions et dans les banlieues déshéritées qui ceinturent les grandes villes que se recrutent les cortèges d’informateurs, de policiers, de militaires et de partisans qui fliquent la société tunisienne. La fausse revalorisation de cette frange de la société tunisienne et l’instrumentalisation de son sentiment d’insertion par l’Etat pour la dresser contre une autre frange de la société est l’une des trouvailles rusées du régime Ben Ali.

Le régionalisme qui reste un trait important de la vie sociale, politique et économique en Tunisie, se traduit dans les proverbes populaires ou sur les tribunes des stades de football où la jeunesse donne libre court à son animosité envers le Sahel et une frange de la société tunisoise qui se recrute parmi une classe nouvellement enrichie grâce au favoritisme et au clientélisme qui dominent l’entourage de l’Etat. Peut-être que le régionalisme est sans doute l’une des conséquences de l’échec de la formation de l’identité nationale ou de cette ‘tunisianité’. Car parmi la jeunesse, le drapeau et l’hymne national sont considérés comme étant les symboles du parti et de ce fait associés à la culture du parti unique qui contrôle tout. Il n’est pas surprenant dans ce contexte que lors des fêtes nationales seuls les membres du parti au pouvoir et leur bataillon de sympathisants qu’on transporte de la Tunisie profonde et des zones d’ombre, qui constitue le grand rempart derrière Ben Ali, fassent honneur aux emblèmes nationaux. Le reste de la population citadine et surtout la jeunesse urbaine n’ont qu’un trouble rapport d’avec ce genre de nationalisme et d’esprit d’appartenance.

A Bizerte c’est un cas particulier, là de père en fils on transmet le sentiment de frustration et de l’exclusion. Le sentiment d’appartenance à Bizerte est extrêmement plus fort que le drapeau national, Ben Ali et avant lui Bourguiba semblent appartenir à une autre nation et certainement pas à Bizerte où on tète tôt la haine du régime central. Les souvenirs de l’oppression qui s’est abattue sur une partie des familles Bizertines suite à la tentative d’assassinat du Président, l’exclusion des Bizertins de l’administration politique, l’adjectif ‘Ouled el Paras’ [Les Parachutistes français du (8 ème Rep) huitième Régiment étranger des parachutistes.], fils des Paras, que collaient certains Tunisiens sur le front des Bizertins n’ont engendré au cours des ans qu’un désenchantement si fort qu’il se fait entendre dans le langage populaire à la fois parmi la jeune et la vieille génération

Le terme de Ouled el Paras vient du fait que les originaires de Bizerte ont généralement une teinte claire. Cette particularité est le produit d’une longue histoire de métissage avec les peuples méditerranéens. La ville de Bizerte a accueilli tout au long de son histoire des races différentes. Ces nouveaux venus ont influencé plusieurs aspects de cette région et de ses habitants, du langage à l’architecture, en passant par la physionomie. L’arrivée des Andalous fuyant l’inquisition, l’entrée de la flotte turque de Kheireddine en Tunisie par Bizerte, les Algériens fuyant la guerre coloniale, les Italiens et les Maltais qui côtoyaient depuis l’aube des temps le littoral Nord de la Tunisie, les Français, les Russes [ L’évacuation de la Crimée par l’armée blanche du général Wrangel en 1920 en guerre avec les Bolcheviques avait provoqué une immigration massive russe vers Constantinople. Beaucoup débarquèrent ensuite à Bizerte où ils s’installèrent dans des camps, construisirent des maisons et édifièrent une église orthodoxe, encore existante. Plus tard, certains avaient préférèrent rentrer en Russie, d’autres s’installèrent en Corse, en France ou en Yougoslavie.] et les Palestiniens [Les combattant de l’ OLP qui avaient fuit le Liban en 1982 suite au siège de Beyrouth par l’armée israélienne ont aussi débarqué au port de Bizerte avant de rejoindre temporairement les campements installés dans les environs de la région.]. Tous ont résidé un bon moment, voire définitivement, dans cette ville portuaire et ses banlieues fertiles. Certains, comme les Algériens et les Andalous, ont changé radicalement la physionomie de la population au point qu’une bonne partie des Bizertins sont devenus blancs, aux cheveux et yeux clairs. Mais, suite au refus de la France de reconnaître la souveraineté du jeune Etat tunisien sur Bizerte et sa volonté de maintenir sous sa tutelle cette zone militaire stratégique qui divise la Méditerranée en deux parties et domine le détroit de Sicile, et suite à l’abandon de Bizerte par Bourguiba puis aux épisodes du ‘complot de Bizerte’, le reste des Tunisiens accusait les Bizertins d’être les partisans de la France, les ennemis de l’indépendance et surtout Ouled el Paras, ce qui blessa l’honneur des Bizertins et avait renforé un sentiment de désenchantement vis-à-vis de la classe politique.

Avec la signature par le représentant de Bourguiba le 3 juin 1955 des conventions consacrant l’autonomie interne de la Tunisie, éclata la première crise du jeune Etat tunisien. Le pays était au bord d’une guerre civile opposant les partisans des deux grands leaders de la lutte nationale. Ben Youssef, qui voyait dans ces conventions, qui maintiennent entre autres la ville de Bizerte sous la tutelle française, « un pas en arrière par rapport au traité du Bardo » du 12 mai 1881 imposant le protectorat français sur la Tunisie. Ben Youssef, le panarabiste allié à Nasser, mettait en avant le potentiel identitaire de la Tunisie, l’arabité et l’islam, et le rattachement à la cause arabe et à l’union de la lutte maghrébine – surtout la révolution algérienne – pour l’indépendance, il avait derrière lui l’imposante école de la Zeitouna (équivalant d’Al Azhar), le milieu des artisans et des commerçants de la médina, les régions du Sud, les propriétaires fonciers et l’UGAT (l’Union générale des agriculteurs tunisiens). Bourguiba quant à lui prônait des valeurs occidentales et affichait ‘la nation tunisienne’ ou la «tunisianité » comme idéal. Il n’a pas hésité à déclarer le 22 mars 1956, deux jours après l’indépendance, dans une interview accordée au quotidien The Times : «…Si la Tunisie avait à choisir entre l’OTAN et la Ligue Arabe, dans la mesure où cela dépendrait de moi, elle opterait pour l’OTAN… » Bourguiba, qui pensait que Paris et Rome lui étaient plus proches que Bagdad et Damas, avait derrière lui la très forte centrale syndicale (UGTT), les populations du Sahel et du littoral, la petite bourgeoisie, déjà en ascension, et bien sûr la France, l’ennemi de Nasser, du FLN de Ben Barka et de tous ceux qui comme Ben Youssef façonnaient l’esprit tiers-mondiste et panarabe. Ben Youssef qui a été exclu de son poste de secrétaire-général du Néo-Destour, s’est réfugié le 28 janvier 1956 au Caire, quelques semaines avant que les tribunaux de Tunis ne le condamnent à mort. Le 12 août 1961 il fut exécuté par des agents tunisiens dans sa chambre d’hôtel à Francfort. Bourguiba ne cacha point sa satisfaction de l’assassinat de son opposant le plus populaire, il déclara le 15 décembre 1973 devant les étudiants de l’Institut de Presse que « La Tunisie a été débarrassée de cette vipère. » Avec l’assassinat de Ben Youssef et avant lui de Farhat Hached, de Ali Bel Houane, de Habib Bougatfa et de Hedi Chaker, Bourguiba se débarrassa définitivement des leaders puissants pour dominer le pouvoir sans partage, pendant trois décennies.

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