Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

2ème chapitre

Kadhafistan

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« Madame, j’ai tout accepté, sauf l’avilissement, et la réclusion de mon cœur dans une cage à la demeure du sultan.

Et je me suis contenté, dans ce bas-monde, d’une part égale à celle d’un oiseau volant. Mais, gloire à Toi Seigneur, même les oiseaux ont une patrie où ils rentrent.

Alors que la mienne, du Golfe à l’Atlantique, n’est que prisons accolées et geôlier soutenant l’autre. »

Modhaffar Naouab.

1

Avec le franchissement de la frontière, nos trois amis venaient d’endosser symboliquement le statut virtuel de réfugiés. La convention de Genève de 1951 définit, comme réfugié « toute personne ayant fui son pays et ne pouvant ou ne voulant pas y retourner, craignant à juste titre d’y être persécuté du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de ses opinions politiques ou de son appartenance à un groupe social particulier. »

Les voilà, rejoignant le cortège sans cesse croissant des réfugiés, des personnes déplacées, des demandeurs d’asile et des migrants forcés ; les voilà parmi les autres, parmi ces dizaines de millions d’individus, chassés de leurs foyers et fuyants la guerre, les violences, la faim, la pauvreté, les catastrophes écologiques et les persécutions. Les voilà, obligés de franchir à la fois les frontières et de leur pays et de leur personnalité vers un monde souvent hostile et insouciant, où on est généralement malvenu et où la peur, l’incertitude et l’avilissement sont les premiers à les accueillir.

Malheureusement pour eux, car ils venaient d’entrer dans un pays au ban de la communauté internationale. En avril 1992 puis en novembre 1993 le conseil de sécurité de l’ONU a imposé à la Libye une série de sanctions suite à son refus de livrer ses deux ressortissants soupçonnés d’avoir commis l’attentat à la bombe contre un Boeing de la Pan Am le 21 décembre 88 au dessus de Lockerbie qui a fait 270 morts : suppression des vols à destination de la Jamahiriya, gel des avoirs libyens à l’étranger, interdiction des ventes d’équipements pour les terminaux d’exportation d’hydrocarbures et de raffinage.

Faut-il rappeler qu’au début des enquêtes et du tapage médiatique qu’elles avaient provoqués, le Front de la Libération de la Palestine – Commandement Général de Ahmed Djibril-, ainsi que les milieux chiites libanais, la Syrie et l’Iran ont étaient, comme d’habitude, les premiers à être soupçonnés. Mais la détermination des Etats-Unis, et, s’il fallait en croire les affirmations de nombre de spécialistes, leur falsification des pièces d’inculpation, plus le travail du juge médiatisé ou ‘la bête noire des terroristes’ Jean-Louis Bruguière ont contribué à diriger définitivement les regards vers Tripoli pour enfin l’incriminer.

Cela étant, et flairant l’embargo se dessiner, la Libye a transféré la majorité de ses avoirs vers le Moyen-Orient (3 milliards de dollars selon quelques diplomates) et varié ses projets d’investissements à l’étranger. Dans ce contexte, la Tunisie, l’Egypte et dernièrement le Niger et le Tchad ont été les bénéficiaires de cette politique. Selon certaines estimations, seul 1 milliard de dollars a été bloqué.

En dépit de l’embargo, Tripoli a continué de s’approvisionner, en partie, en équipements nécessaires à son industrie pétrolière et à déjouer les systèmes de contrôle. Et l’embargo aérien, bien qu’il ait porté un coup sérieux aux lignes libyennes et ralenti un bon nombre d’investissements, il n’a toutefois pas chassé les investisseurs étrangers ni stoppé les échanges commerciaux. Certes, les sanctions ont eu des effets néfastes sur le pays : aggravation du chômage local, baisse du pouvoir d’achat, inflation, détérioration de la flotte aérienne et des équipements liés au secteur pétrolier suite à la pénurie des pièces de rechange …etc. Mais, ce qui est remarquable, c’est qu’économiquement la Libye a appris à gérer la crise et a limité l’ampleur des dégâts. Diplomatiquement elle a brisé son isolement en améliorant ses relations avec son voisinage et en innovant en matière de coopération Sud-Sud. Politiquement enfin, elle a sauvegardé sa fierté nationale et a consolidé l’union apparente de la société derrière le colonel Kadhafi.

À coté des dites sanctions onusiennes vient s’ajouter la loi américaine D’Amato, qui bannit depuis 1996 toute dépense de plus de 40 millions de dollars dans le secteur pétrolier. Une mesure découlant de la stratégie de la politique extérieure américaine qui reposait longtemps sur le désormais fameux concept « d’Etat voyou » ou « Rogue State ». Cette expression a été abandonnée pour être remplacée par une autre plus vague encore celle de « Etat source d’inquiétude » ou « State of Concern ». Une catégorie regroupant les sept pays de la planète accusés par Washington de soutenir le terrorisme international ou de constituer une menace pour ces voisins ou pour les autres pays, à savoir : La Corée du Nord, Cuba, l’Irak, l’Iran, la Libye, le Soudan et la Syrie.

Et à fin d’assujettir ses adversaires, les Etats-Unis ont usé et usent encore d’une série de mesures : des sanctions économiques contre tous ces pays, des opérations « chirurgicales » et dissuasives, comme on l’a vu contre la Libye en 1986 et contre le Soudan en 1998, le déclenchement d’une guerre régionale comme celle contre l’Irak, le financement d’actes terroristes ou séparatistes, mesure contre l‘Iran, l’Irak et le Soudan, l’aide logistique, le soutien et l’entraînement de groupes d’opposition armés, utilisés aussi contre l’Iran, l’Irak, le Soudan -pour ne citer que les pays islamiques. Ces mesures ont été accompagnées par une propagande de guerre ou une campagne médiatique haineuse et continue, visant à désinformer l’opinion publique internationale et à déstabiliser de l’intérieur ces régimes en manipulant souvent le dossier des droits de l’homme et du soutien au terrorisme international. Il n’est pas nécessaire ici de souligner que la nature de ces méthodes transgresse le droit international et font fi du principe du maintien et du rétablissement de la paix et de la sécurité internationale, d’autant qu’elles n’ont pas atteint leurs objectifs escomptés. Il suffit de constater les dégâts qu’elles ont causés, et le nombre de victimes (plus d’un million et demi uniquement en Irak), pour s’apercevoir qu’elles n’ont aidé qu’à affermir les dictatures en place et à perpétuer des crises devenues insolvables et plus compliquées que jamais entraînant des drames parmi les plus inhumains depuis la seconde guerre Occidentale, ( et non mondiale, ainsi qu’on le prétend.)

On peut se permettre ici la question suivante : les Etats Unis ne sont-ils pas conscients d’aller à l’encontre des idéaux même des supposées démocraties occidentales ? La réponse est malheureusement affirmative. On rencontre cette réponse partout dans le champ de la politique internationale et principalement dans les conseils des think tank, ces organismes qui sculptent la stratégie des Etats-Unis et qui recommandent avec une sérénité scandaleuse qu’ils doivent paraître comme pratiquement fous et incontrôlables pour créer ou entériner les appréhensions dans l’esprit des adversaires.

La logique de la folie stratégique se retrouve dans le camp opposé : elle anime les actions terroristes visant les intérêts américains. Il ne s’agit pas ici de juger les actes des fous de Dieu contre les fous de l’impérialisme, et comme la grande majorité du monde arabo-musulman le pense : le terrorisme n’est que le produit de cette frustration ressentie face à l’impartialité des Etats-Unis voire à sa complicité dans le drame palestinien ; son soutien affiché aux dictatures locales ; son effort constant à freiner toutes percées démocratiques réelles dans la région ; et sa volonté de poursuivre la construction d’un monde injuste soumis à la loi du marché profitable à une poignée de nantis.

Il est désormais devenu clair que la conservation des intérêts américains en particulier, et occidentaux en général, dans le monde arabo-musulman passe par deux choses essentielles : d’une part, par la perpétuation des tyrannies, et d’autre part par le prolongement des conflits et des crises. Pourquoi la démocratisation du monde arabo-musulman fait-elle si peur à l’Occident ? Pourquoi les libertés chez-nous angoissent-elles alors que chez eux elles caressent ?

2

On a déjà dit que leur premier malheur fut d’entrer dans un pays soumis à un embargo. Leur second fut d’avoir foulé le sol d’un Etat signataire d’un traité d’extradition avec la Tunisie. La coopération bilatérale en matière de sécurité ; la livraison d’islamistes recherchés qui avait prit ces dernières années un rythme croissant ; et l’existence de lois restreignant la libre circulation des individus, sont des choses à prendre très au sérieux dans une Libye qui vit discrètement une lutte, parfois armée, avec les islamistes salafistes que les autorités libyennes nomment Zanadiqua [Un titre que donnait jadis « l’orthodoxie» musulmane aux opposants d’autres sectes ou écoles jurisprudentielles.] (apostats ). Un rapprochement significatif dans le domaine sécuritaire entre la Libye, la Tunisie, l’Algérie et l’Egypte a été enregistré ces derniers temps. Selon les estimations des organisations de défense des droits de l’homme, 500 islamistes Algériens[Selon un communiqué de l’AFP du 6 juin 1996 citant le quotidien arabe Al Hayat du 5 juin 1996 qui lui-même cite une source du FIS, « près de 500 militants islamistes algériens vivant en Libye sont portés disparus. Ces disparitions ont commencé début 1996. Selon Al Hayat, il est possible que les “disparus” aient été remis par Tripoli aux autorités algériennes. »], des dizaines de Tunisiens et d’Egyptiens ont été livrés par Tripoli. La lutte qualifiée abusivement d’antiterroriste par les régimes arabes, a pris une envergure inquiétante allant jusqu’à nuire aux libertés individuelles et à la libre circulation des personnes, déjà réduite, de façon institutionnalisée et systématique et cela dans tout le monde arabe.

Pour ce qui est de nos trois amis, ils savaient bien avant leur entrée en Libye, que les mesures administratives d’application des procédures d’extradition nécessitent beaucoup de temps pour être mises à exécution. Selon une source des services de sécurité qui les en informa plus tard, il faudrait trois mois pour mettre en marche cette procédure ; ils pouvaient donc quitter la Libye vers un autre pays. Mais vers ou ?

Sitôt la frontière franchie, ils se dirigèrent vers le lieu de rassemblement des taxis en direction de Tripoli. Là, les chauffeurs les informèrent que le départ se ferait après la prière du Sobh. Ils les invitèrent à déguster un verre de thé préparé sur le feu allumé depuis la nuit. Nos amis les rejoignirent jusqu’à la prière qu’ils effectuèrent sur place. Cette scène de prière en plein air n’était plus de mise en Tunisie. En Libye les manifestations publiques de la religiosité n’ont pas été combattues comme en Tunisie. Le port du voile, les jeunes barbus, la fréquentation des mosquées sont évidents. Même en Algérie, la brutalité de la guerre entre les groupes islamistes et l’Etat n’a pas empêché les manifestations traditionnelles et populaires de religiosité. Les rues d’Alger sont toujours animées de femmes voilées ou de barbus. Il en va de même en Turquie où même le Kémalisme n’a pu éradiquer ces aspects. En Tunisie ce n’est pas uniquement l’islam politique qui a subi les coups du régime Ben Ali. Toute démonstration, même traditionnelle, de l’Islam a été sauvagement réprimée, fait unique dans le monde musulman, voire dans le monde entier.

Après la prière du Sobh, et une conduite suicidaire du chauffeur du taxi, à l’instar des automobilistes libyens qui se croyaient en rallye quotidien, nos amis arrivèrent à Tripoli. Il leur fallut trouver un hôtel bon marché. L’hôtel du Grand Maghreb, sis rue Errachid, leur convenait sur le plan financier. Il s’agissait d’un hôtel peu éclairé, réparti sur trois étages et fréquenté par les commerçants de valises (tajer chantah), les travailleurs arabes venus du Machrek, et quelques femmes troubles. Leur chambre, qui donnait sur la rue Errachid, au centre ville de Tripoli, résonnait tout au long de la journée des klaxons des voitures et des cris des tollés des commerçants et des détaillants. Elle était habitée, par et cette poussière et ce chaos – oh combien constitutifs de l’ambiance des capitales arabes !

Ils dormirent tout l’après-midi, le temps de récupérer et d’oublier pour quelque temps le déplorable revers de la veille. Lorsqu’ils se réveillèrent le soir, ils omirent pendant un terne instant leur fuite, et cette chambre austère. Puis, l’insipidité se dissipa tout à coup et le goût amer d’une désolation jusque là inconnue, prit le dessus et envahit leurs cœurs. Chacun se réfugia alors derrière les murs ô combien vulnérables de quelques souvenirs qui résistèrent à l’atrocité du présent !

Ils se turent, prirent une douche, accomplirent leurs prières et se dirigèrent vers un restaurant à proximité des quais où ils essayèrent de fêter leur fuite et d’assouvir leur faim en savourant quelques mets libyens. Ils passèrent le reste de la soirée à la terrasse d’un café à fumer le narghileh, tandis que la voix majestueuse d’Oum Kalthoum laissait éclater sa révolte à travers les refrains de sa belle chanson Al Atlaal ( les vestiges ) :

Donne-moi ma liberté et délivre mes mains !

J’ai tellement donné que plus rien me reste !

Ah, de tes fers qui ensanglantent mes poignées… !

Le lyrisme solennel des couplets, des soupirs et du fond musical pompeux qui les accompagnait, enflammèrent les âmes de nos amis, partagées entre un amour incurable et une révolte incandescente. Dans ces sublimes instants si brefs et rares, quand les chagrins de la passion et les frustrations de la politique se mêlent dans l’esprit des hommes libres, une insolite équation alchimique unissant la ténacité, la tendresse et la perspicacité, se produit. Dans ces moments, rien, plus rien ne peut susciter la peine ou le plaisir, le bonheur ou le malheur, l’envie ou la répulsion, car l’être, le vrai être qui ne perçoit qu’unité indivisible où les états d’âme ne sont que l’ombre du néant, naît alors.

Nos amis oublièrent leur malheur et jouirent de l’excitante pensée de l’évasion. La saveur de cette pensée empreignait tout. Tout devenait beau, béat, comblant, telles ces belles matinées printanières que rien ne trouble, quand le climat est frais et que sur les hauteurs du littoral méditerranéen, le vert des oliviers, le bleu des vagues et le doré des champs de blé, régénèrent l’insouciance des folies enfantines qui invitent les hommes à devenir, à leur tour, printemps !

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