Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

2ème chapitre

Kadhafistan

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3

Pourtant, ils ne purent échapper aux questions qui les tourmentaient : que faire ? Comment sortir de cette Libye elle-même assiégée ? Comment réunir l’argent nécessaire au voyage ?

Ils réfléchissaient et furent certains que quelque part une issue existait, qu’il y avait toujours un moyen de contourner les obstacles et tôt ou tard ils parviendraient à rejoindre l’autre côté de la frontière libyenne ! Pour ne pas assombrir l’horizon du moment présent, ils remirent au lendemain leurs questionnements.

Pour rentrer à l’hôtel, ils empruntèrent le quai du port, puis l’avenue Al Fatah. A l’exception des chats qui narguaient dans les poubelles, les agents de nettoiement, les cartons abandonnés par les vendeurs ambulants de la journée, et les veilleurs kalachnikovés des établissements étatiques, les rues et les avenues nocturnes de Tripoli étaient totalement dévastées. De temps en temps les voitures de la police, des comités populaires et quelques passants pressés, animaient le triste tableau d’une capitale assiégée. Seule la gare routière restait vivante. Desservant les quatre coins de la Libye en plus des capitales maghrébines, elle était devenue, grâce à l’embargo, l’un des lieux incontournables de Tripoli. Comme à Beyrouth pendant la guerre civile, dans les camps des réfugiés palestiniens de Damas ou à Khiaban-é Marweh (Rue Marweh) à Téhéran, ici aussi, un marché parallèle s’était installé. Exerçant dans tous les domaines : change, drogue, alcool, proxénétisme, contrebande, faux papiers, etc. Quelques personnes abordèrent discrètement nos trois amis et proposèrent leurs services. Arguant qu’il était tard, ils se fixèrent rendez-vous pour le lendemain.

Il était presque minuit quand ils arrivèrent à l’hôtel. Le réceptionniste et quelques clients étaient en train de suivre un programme télévisé d’Al-Jazeera, la chaîne qui a révolutionné les médias arabes par son cran de défier la censure officielle et sa façon d’aborder les différentes crises régionales. Nos amis les rejoignirent pour quelques minutes puis prirent congé en souhaitant bonne nuit à tout le monde.

En face de leur chambre, deux hommes, la quarantaine, occupaient le canapé disposé dans l’étage. Ils étaient silencieux mais semblaient nerveux. Ils examinèrent les trois amis d’une façon suspecte et inquiétante. Dans leur chambre ils ne purent dormir ni parler normalement. « S’agit-il d’une étrange circonstance ou sommes nous bien surveillés ? » se demandaient-ils en prêtant attention au couloir de l’étage. Chaque demi-heure, un mouvement très discret accompagné de chuchotements et de rires timorés, et de craquement de portes se faisait entendre dans l’étage. Les trois amis redoutaient un montage policier. Il leur fallut des heures pour comprendre la raison de ce manège. A tour de rôle, ils se rendirent aux toilettes de l’étage. A chaque fois et à leur surprise, ils constatèrent que les occupants du canapé n’étaient jamais les mêmes. Des chambres voisines provenaient des sons humains qui ressemblaient à une intense respiration entrecoupée de soupirs doux. Nos amis se souvinrent alors, qu’effectivement des groupes de femmes paraissant des prostituées habitaient là, derrière ce même mûr, et s’adonnaient à une activité sûrement lucrative, puisqu’une bonne partie de la population du pays est constituée d’immigrés de sexe masculin qui ont laissé leurs femmes au pays pour venir ici gagner leur pain. Leur crainte se dissipa, et ils purent enfin dormir paisiblement, quoique les ‘voyelles de l’amour’ éveillèrent en eux les insatisfactions de la solitude et du célibat.

Pour se réveiller, le client de l’hôtel du grand Maghreb n’a nul besoin de réveil ! La rue s’en charge. Bien que les rues de la Jamahiriya s’animent tard, la rue Errachid la plus fréquentée de la capitale, s’active tôt. Elle est à la fois un marché de travail et de marchandise. Les candidats à l’emploi, les ouvriers et les artisans viennent ici s’entasser et s’accroupir sur les trottoirs avec leurs outils de travail en attendant d’être embauchés. La plupart sont des africains : des Soudanais, des Nigériens, des Nigérians, des Maliens et autres Ouest-africains qui ont fait la longue traversée du désert à la recherche de meilleures conditions de vie. Pour les jeunes et les téméraires, la Libye n’est qu’une étape transitoire, une halte dans le périlleux chemin de l’exil vers le Nord.

Les trois amis prirent le petit déjeuner dans un café des environs de la fameuse rue Al Fateh. Ils y arrêtèrent le programme de ce lundi et répartirent le rôle de chacun d’entre eux : Seyfeddine se chargerait de collecter auprès des agences de voyages les informations sur les lignes maritimes disponibles, les voyages par la voix terrestre, les tarifs, et les dates. Fadi devrait dénicher les réseaux des passeurs, les prix offerts, les itinéraires proposés, et d’évaluer les chances de succès d’une telle entreprise. Quant à Hakim, il fut chargé de contacter les services des visas des ambassades des pays limitrophes : l’Egypte, le Soudan, le Tchad et le Niger et de réunir les renseignements sur les modalités d’octroi des visas en cas de besoin. N’ayant aucune raison de quitter un pays sous embargo pour un autre sous le feu, ils rayèrent la pauvre Algérie de leur liste.

Avant de se quitter pour se consacrer à ces missions, le trésorier du groupe, Fadi, remit à chacun son argent de poche comme à des petits-enfants. L’essentiel de la somme fut alloué aux éventuels frais de transport. Le restant servirait à payer les dépenses personnelles comme la nourriture, les cigarettes et les boissons. Son plan, réparti sur trente jours, prévoyait une économie stricte. « Le gaspillage d’hier soir au restaurant puis au café estimé à l’équivalent à la dépense d’une semaine ne doit plus se reproduire ! » leur lança avec la fermeté d’un banquier le jeune Fadi en esquivant leurs regards protestataires.

Hakim avait eu l’occasion de se rendre à plusieurs reprises à Tripoli, mais il ne lui fut guère aisé de trouver toutes ces ambassades dans un pays ne disposant pas de guichet d’informations. Il lui a fallu interroger les vigiles de chaque ambassade sur le lieu des autres. De taxi en taxi, et de quartier en quartier, il finit par les trouver. Comme prévu, les informations recueillies s’avérèrent décevantes : l’Egypte qui recommande un visa d’entrée pour les ressortissants tunisiens ne le délivre qu’aux résidents en Libye et sur présentation d’un dossier sérieux, incluant un certificat du consulat de la Tunisie attestant la « loyauté » du requérant. Les cas des non-résidents ne sont même pas traités, mais sont simplement priés de se rendre au service des visas auprès de l’ambassade d’Egypte à Tunis ; le Tchad pour sa part exige un visa d’entrée et sous les mêmes conditions que ceux de l’Egypte. Bien que Tripoli ait reconnu en 1994 la souveraineté du Tchad sur la bande d’Aouzou, bien que la frontière soit ouverte et que des camions assurent le transport des voyageurs entre les deux pays, seuls les ressortissants tchadiens et libyens sont autorisés à franchir la frontière. La même situation prévaut sur la frontière avec le Soudan. Ce pays soupçonné de soutenir, d’abriter et d’entraîner les opposants islamistes, a vu ses relations avec les pays arabes et particulièrement avec l’Égypte, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, passer par des phases de crises allant jusqu’à la rupture des relations diplomatiques et une guerre de mots menée par les médias officiels. Certes, beaucoup d’opposants islamistes fuyant la répression de leurs régimes ont été chaleureusement accueillis au Soudan au vu de leur proximité idéologique. A la longue, cette atmosphère, l’embargo et la guerre civile qui oppose Khartoum aux séparatistes de George Garang ont poussé le Khartoum à briser son isolement. Beaucoup de ressortissants arabes ont été priés de quitter le Soudan avec des facilités de tous genres et un visa d’entrée a été imposé aux ressortissants de nombre de pays dont la Tunisie.

Le responsable qui a reçu Hakim au service des visas à l’ambassade du Soudan lui a fait entendre clairement qu’il n’y a aucune chance de délivrer ce document aux ressortissants tunisiens. Et d’ajouter sur un ton sincère et très cordial, loin de toute diplomatie : « Même si on vous le donne, les autorités libyennes ne vous laisseront pas franchir la frontière, ils vous livreront même à la Tunisie. Le visa du Soudan est une charge accablante contre vous et un embarras pour nous. Essayez autre chose s’il vous plait. »

Autre chose. Sans aucun doute. Le Niger fut ainsi la dernière carte légale avant d’opter pour les circuits de la Harqa (le franchissement illégal d’une frontière.) Car jusqu’où respecter la loi ! Si elle ne garantit pas la possibilité de survivre, si elle étouffe le sentiment de liberté de mouvement, n’est-il pas alors raisonnable et humain de la transgresser ? Dans un monde qui ferme toutes ses portes multipliant les frontières et les procédures entravant la libre circulation, cette liberté fondamentale, quelle place trouvera l’individu dans des systèmes qui divisent la population mondiale en deux groupes : le premier, celui des nantis, des « blancs » et des citoyens des pays riches, ceux-là ont le plein droit d’aller n’importe où, souvent sans visa, ils sont autorisés à résider où ils veulent, ils débarquent même en Tunisie munis d’une simple carte d’identité, sans passeport, et ils sont les bienvenus, le monde et les trésors du monde leur appartiennent. L’autre groupe, celui de la masse des Africains – à l’exception évidement des blancs de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe, car ils appartiennent au premier groupe -, des Arabes, des asiatiques et de tous ceux qui font « honte et peur » au « monde civilisé », sont harcelés, s’ils insistent à voyager, de prouver leur innocence de tout ce que la « race supérieure » les accuse, particulièrement de ce crime odieux qui consiste à vouloir améliorer leur niveau de vie, en débarquant en Occident avec leurs habitudes indigènes et leur culture « barbare » !

Une foule bruyante de travailleurs immigrés était entassée devant l’ambassade du Niger. Devinant que l’affaire de Hakim n’était pas du même genre que la leur, ils lui frayèrent un chemin vers la porte d’entrée. A l’intérieur, le réceptionniste conduisit le jeune au bureau du responsable. Ce dernier était attablé et occupé à lire son journal. A sa vue, il sourit chaleureusement et le pria de s’asseoir. « Alors en quoi puis-je vous être utile ? » lui demanda-t-il avec une aisance purement africaine. « Je voulais seulement me renseigner si les Tunisiens ont besoin de visa pour se rendre au Niger, répondit le jeune Hakim.» « Vous êtes chanceux jeune homme, le visa n’est pas obligatoire pour les Tunisiens! » lui a t-il rétorqué avec un large sourire qui illumina l’âme du jeune tunisien. En prenant congé de lui après l’avoir remercié comme s’il venait de lui sauver la vie, Hakim éprouva la béatitude de pouvoir enfin arracher une bonne nouvelle à cette journée désagréable. Cette phrase que l’homme venait de prononcer résonna tout le long de la journée dans sa tête. Surtout le terme « chanceux » ne cessait de l’amuser.

4

A l’hôtel, Seyfeddine était allongé sur le lit, les yeux visés au plafond, et sa pomme d’Adam pointue comme un deuxième nez, remontait et descendait dans un mouvement qui laissait deviner une difficulté respiratoire et un malaise prenant parfois des aspects épileptiques. Fadi, alarmé par les comptes du budget, stylo à la main, était enfoui dans son petit carnet de notes. « Encore un mois et nous n’aurons plus aucun sou, rien ! » lança-t-il tristement à la direction de Hakim qui venait juste d’entrer, en lui présentant son planning qui prévoyait, à part les frais de l’hôtel, un paquet de cigarettes collectif par jour, deux cafés collectifs par jour, un seul sandwich par personne, et un journal pour suivre l’actualité.

  • J’ai refait tous les comptes. Avec un si médiocre budget il n’y a pas d’autres choix, répéta Fadi en se dirigeant vers le balcon comme pour regarder bien aux yeux de la banqueroute qui se dessinait à l’horizon.
  • Nous trouverons une solution. Eh, Dieu est grand ! … Allez, ne te désespère pas. Ce n’est que le début de l’aventure, et il vaut mieux que nous gardions notre moral et optimisme pour d’autres situations plus dures, fit Hakim en rejoignant son ami au balcon.
  • Comment allons-nous trouver de l’argent pour un voyage sans destination ? lança Seyfeddine en se mettant sur ses genoux. Il nous faut une destination, un pays, je ne sais pas moi, …oh mon Dieu je deviens fou comme ça… ! , Et puis sans cigarettes je ne peux pas tenir, fit-il désespérément en allumant une cigarette de marque tunisienne 20 mars international (jour de l’indépendance de la Tunisie), en ajoutant avec un pénible cynisme : fumons à la santé de l’indépendance de notre pays… fumons à la santé d’un régime qui nous chasse…indépendance… !… Mon père a passé sa vie fallag (maquisard) pour cette indépendance, il a été condamné à mort par la France, il a fui la corde de justesse pour passer onze ans dans les caves humides de la prison de karraka (une prison coloniale dans la localité de Ghar el Melh prés de Bizerte)… on l’a laissé crever toute sa vie et quand il mourut on apporta le drapeau national pour le mettre sur sa dépouille, puis on donna son nom à une cellule du parti au pouvoir, et moi, son fils je suis contraint de fuir ce pays qu’on laisse piller par cette bande de mafieux …par ce même parti au pouvoir !
  • Que Dieu bénisse ton père ! interrompit Fadi voulant atténuer la rage de son ami. C’est un résistant, il a choisi la piste des fallags, tu as choisi la tienne ! Deux pistes qui mènent à la Tunisie ne sont en réalité qu’une seule piste, celle de la liberté et d’une indépendance à venir ! ajouta-t-il émotionnellement.
  • Nous sommes aussi des résistants, lâcha Hakim énergiquement. Qu’est-ce que nous faisons ici dans cette chambre loin de notre pays, sinon de la résistance ! Certes, notre lutte est difficile, complexe, notre ennemi n’est plus le même qu’un demi-siècle avant. Notre ennemi se cache derrière les slogans du développement, du patriotisme, parfois il se cache derrière les slogans les plus révolutionnaires, des slogans parfois islamistes. Notre ennemi est multidimensionnel, il est partout, il est parfois étranger, parfois tunisien, parfois américain, il change de place, de camp, de drapeau. Notre ennemi est l’art aliénant, l’acculturation, la naïveté politique, l’intégrisme débile, la désunion, la peur des matraques et le refus de l’esprit critique… La liste de nos ennemis est longue, très longue, ô mon frère, et longue, très longue devra être notre haleine !
  • A partir de demain, et jusqu’à ma sortie de cette Libye, je vais jeûner ! fit ardemment Seyfeddine complètement exalté par l’idée du jeûne.
  • En voilà de bonnes idées, rétorqua Fadi, ravi par ce regain de confiance.
  • Absolument, ajouta Hakim, c’est pieux, c’est économique, et ça cimente notre foi !

La masse d’informations recueillies tout au long de la journée par les trois et à différents niveaux, renforça l’idée que le Niger restait l’unique issue légale. En tant que ressortissants tunisiens, ils n’avaient pas le droit d’utiliser le transport maritime libyen. Des conventions élaborées au milieu des années quatre-vingt-dix à l’échelle des pays du Maghreb interdisaient – à l’exception des Marocains rentrant chez eux- aux ressortissants algériens, tunisiens et marocains d’emprunter les bateaux en direction de la Turquie, de la Syrie, de Malte, de l’Italie et du Maroc. Un responsable à la compagnie libyenne du transport maritime que Seyfeddine a rencontré, lui a déclaré que « les nécessités sécuritaires et les intérêts des compagnies de voyage des autres pays maghrébins ont dicté cette clause à la Libye vu le prix concurrentiel du transport maritime libyen ! »

Une frustration énorme les envahit à la découverte de cette face hypocrite et mensongère du socialisme libyen de parade. La Libye était en fait une sorte de guêpier. Ce minaret qui n’a cessé de prêcher le pan-arabisme, la suppression des frontières et l’édification de l’union maghrébine, n’était en réalité qu’une arrière-cour des prisons arabes. Où seules les marchandises et une minorité de nantis avaient droit à la libre circulation, tandis que les peuples étaient carrément encerclés derrière les barreaux consécutifs, dressés par des régimes dictatoriaux et leur élite affairiste. La réalité fut dure à accepter quand elle attisait les cendres encore tièdes du désenchantement et de la haine. Désenchantement face à tous ces régimes arabes, des républiques militaires aux pétroharems royaux. Et haine dirigée contre un ordre mondial édifié sur la misère du Sud et perpétuant une logique dominatrice et pillarde.

Ils étaient donc pris dans le piège sophistiqué des États. C’était leur conviction en cette fin de journée. Ils avaient faim, très faim, mais l’amertume de ce constat avait fini par dévorer ce qui restait de leur appétit. L’horizon, s’il existait dehors, était à leurs yeux une muraille insurmontable au bout d’un chemin déjà échoué. La solitude, qui s’est emparée de leurs âmes obscurcies par le découragement et l’inquiétude, a grignoté la perception de la compagnie. Ils avaient tant lu sur les situations des laissés-pour-compte et des masses sacrifiées sur l’autel de l’économie et des politiques des Etats. Aujourd’hui, ils venaient de faire l’expérience. Ils venaient de toucher les racines de l’envie aveugle de tout faire exploser. De diriger la rancune contre un Occident officiel ivre de sa suprématie, allongé sur son divan rembourré, et vomissant sur le reste de la planète ses ordres et ses ordures ; de gifler cette planète pour qu’elle prenne conscience de l’autre face du monde qu’on s’efforce inlassablement, par les moyens les plus subtils, de faire taire et d’enterrer sous les décombres des famines, des crises, des guerres et des conflits qui ravagent le Sud, tout ce Sud, colonisé, dépouillé et humilié. « La culture nous a beaucoup gâtés, se disait Hakim, elle nous a enfermés dans les cages brillantes de l’idéologie. Elle nous présente les crises du monde sur le banquet doré de la paresse en nous invitant à rejoindre l’élite des révolutionnaires retraités. Assez de paroles ! » répéta-t-il contre lui-même. Dans son esprit, il venait de brûler tous les livres. Toutes les analyses et les études sont devenues à ses yeux un bavardage. Un luxe. « Seule l’action détient la valeur de changer le monde car le monde n’est rien d’autre qu’action ! »

Isolés dans les coins moroses de leur chambre, chacun dans son lit, tels des cadavres morts-vivants, enchaînés entre un hier sinistre et un demain incertain, ils s’adonnèrent intensément à la prière et à la lecture du Coran. Ils ne se sentirent jamais aussi proche d’Allah. Une béatitude sublime refroidit leur colère et leur angoisse. Des larmes diluviennes étouffèrent le feu qui avait presque calciné leurs âmes. Ils ne furent pas sujets aux insomnies que cause généralement toute situation d’anxiété et d’agitation et ils dormirent si bien qu’ils furent conscients qu’en chaque instant, on pourrait défoncer la porte de leur chambre et les expulser en Tunisie. Ils réalisèrent comme il était bon d’être musulman, de se soumettre à la volonté divine et dormir confiant, prêt à tout. Ils adorèrent cette leçon, résistèrent et patientèrent. «Allah est avec les patients. »

Le lendemain, le soleil concédait un supplément de vivacité aux rues et avenues de cette capitale qui a fini par s’adapter aux sanctions et cohabiter avec l’embargo. La société libyenne a bel et bien réussi à enfanter une nouvelle génération d’hommes d’affaires, d’entrepreneurs et de gestionnaires qui ont amorcé un réel dynamisme. Plus modernes et plus flexibles que leurs prédécesseurs, leurs traces étaient visibles dans les étalages et les vitrines des centres commerciaux luxueux, où la jeunesse et la bourgeoise aux mœurs nouvellement occidentalisées apprenaient à raffiner leurs caprices : produits de luxe, lingerie féminine, vêtement signés, bijoux et cellulaires…etc. ; ou aussi dans les bureaux privés de télécommunications qui ont dépassé de loin ceux du secteur public délivrant doucement un service longtemps archaïque et épuisant ; ou même dans la profusion des agences de voyage de transport terrestre desservant le Machrek, l’Afrique subsaharienne et toutes les capitales du Maghreb ; une flotte maritime que l’embargo amena à lier l’Est à l’Ouest de la Méditerranée ; et, en dépit de sa nouveauté, un secteur touristique qui demeure prometteur vu les potentialités géographiques, climatiques et culturelles d’une Libye pourvue de la plus longue côte méditerranéenne et du plus imposant circuit saharien. Bref, c’était comme si l’embargo et les sanctions avaient amené avec eux les premiers vents de l’ouverture et de l’économie de marché à cette vieille vallée socialiste, longtemps hostile aux formes extérieures d’une société de consommation.

Ce matin nos amis décidèrent d’aller surveiller le port de Tripoli. A l’aide d’un journal libyen, ils ont pu suivre l’activité commerciale ainsi que les noms, les destinations et les dates de départ des bateaux de marchandises. Evidement, ils ne géraient pas une affaire d’import-export, mais étaient simplement à la recherche de n’importe quelle faille leur permettant de se glisser à l’intérieur du port vers le plus proche bateau. Du quai, la vue de la mer et la sensation fine que procuraient les zéphyrs nautiques caressant leurs visages revivifièrent leurs forces altérées par la première journée de jeûne. La scène des bateaux prenant le large à destination de Malte, de l’Italie ou de la Turquie aggrava un étrange sentiment de déchirure. C’était comme s’ils s’éloignaient de leurs cœurs emportant avec eux tant d’espoirs et animant au même moment les frustrants rêves de l’évasion. Ils supportèrent pourtant le spectacle et passèrent le reste de la journée, jusqu’au coucher du soleil, à faire le va-et-vient entre le port des passagers et celui des marchandises.

Ils rompirent le jeûne à la chambre de l’hôtel. Quelques sandwiches falafil, qu’ils achetaient auprès d’un restaurant libanais, un paquet de lait et un café collectif étaient leur menu quasi-quotidien. Le reste de la nuit était le moment de discuter de leur sort, de leur maigre bourse et des réalistes options pour sortir de la Libye. A chaque fois qu’ils se sentaient égarés, incapables et affaiblis par la complexité de leur situation, ils se consacraient à la prière, à l’invocation d’Allah et à la lecture du Coran. Et à chaque fois ils retrouvaient la sérénité au point qu’ils remerciaient Allah de leur avoir donné cette chance de goûter au plat de l’affliction et de contempler la vie dans le miroir de l’épreuve. Tous les maîtres soufis, les docteurs de la foi et avant eux les prophètes s’accordent à dire que seules l’expérience ascétique et la douleur de l’épreuve sont capables d’ôter les voiles dressés sur le chemin de la Vérité. La compréhension de leurs conseils, de leurs poésies et mémoriaux n’est en fait accessible que par ce qu’ils nomment le sûlouk ( le pèlerinage spirituel.) Ces beaux sujets étaient le meilleur de ce que nos trois amis, dans cette station de leur vie, purent goûter. Chaque nuit ils parlèrent de ces passionnants sujets, discutèrent de l’amour divin et analysèrent les plus célèbres citations mystiques.

Les trois amis passèrent deux mois et demi à ce rythme. Ils passaient la journée au bord de la mer à admirer cet ultime paysage qui leur offrait un sentiment de liberté ; et la nuit, dans leur chambre, entre cultes et discussions parfois farouches et parfois idéales, ils traversaient les vallées sombres de l’angoisse et du déboire, et les quelques coins illuminés de l’espoir. Bien sûr, les nouvelles qui leur parvenaient sur la recherche lancée à leur encontre par la police politique, les descentes de nuit, les interrogatoires de leurs familles, l’arrestation et l’interrogatoire de certains de leurs amis qui n’avaient rien à voir avec leur histoire, attisaient leur crainte. L’horrible visage de la peur leur apportait chaque fois son lot de scénarios les plus néfastes de l’arrestation, de l’extradition et de la torture. Et ils étaient là, dans une situation où rien n’était certain, et où tout pouvait déraper et les entraîner dans un tourbillon sans début ni fin. Ils restaient tétanisés totalement incapables de bouger ou de prendre une quelconque initiative ; et furent toujours prisonniers d’autres situations complexes et imprévues.

Hakim, au milieu d’un monde qu’il était en train de découvrir le sombre visage, avait alors trouvé dans la poésie une échappatoire à son quotidien fait de frustration et de désenchantement. En un témoignage poétique sous forme de dialogue entre un quelconque élève soudain confronté à la réalité et son maître, le gardien de l’ordre social, qui n’a pas cessé de mentir, Hakim avait rédigé ce poème :

L’élève :

Pourquoi maître m’as-tu caché

Tous les malheurs de notre temps ?

Tu peins toujours des couleurs gaies,

Des chimériques impressions.

Ton tableau noir pour nous était,

Ainsi que tes phrases et leçons,

La plus solide vérité,

L’évidence de la raison.

Le maître :

Egalité et liberté,

Fraternité, ordre et justice,

Sont l’emblème de la cité,

Le socle dur de l’édifice.

L’élève :

Mais, maître, ces déshérités,

Leur misère et leur supplice ? !

Et puis la masse des prisonniers,

Et les matraques des polices ? !

L’enseignant :

Il n’y aura plus de pauvreté.

Il n’y aura ni fraudes ni sévices.

Ce sont des histoires passées !

Ayez confiance en nos services.

Si vous voulez prospérité

De notre chère république :

Offrez au Roi vos volontés !

Il a un souffle angélique.

Votre silence est exigé.

Epargnez vos proses et rimes,

Ce bavardage des insurgés,

Et les caprices qui l’animent.

Etre mutin et révolté,

Est un péché un vil crime.

Alors, gentils garçons, soyez !

Ne courez pas à votre abîme.

Vous aurez chacun un jouet

Et à la fin : file de primes !

Enfin est libre, le marché.

Grâce aux prophètes d’Amérique.

Les prêtres des banques et des prêts

Nous aideront, c’est magnifique !

Absorbez donc toutes les idées,

Ne pensez pas, c’est satanique.

Et vous aurez modernité.

Et le progrès technologique.

Adieu frontières et douaniers.

Adieu les taxes et les barrages.

Vous circulerez à votre gré.

Tels les oiseaux et les nuages.

L’élève :

Mais, maître, cette offre est piégée !

Elle continue le vieux pillage.

Comme l’astucieux laissez-aller

Des mercantiles et leurs bagages,

Sous le slogan des libertés,

Ont provoqué tous les ravages.

Ton dédouanement loué,

Ne touche en fait que vos valises.

Puis cette sacrée liberté

N’émancipe que marchandise.

Tandis que nous, hommes et sujets

Sommes toujours chose omise.

Loin des lumières des cités.

Loin des forums et des tribunes.

Viens voir la boue des oubliés.

Viens voir la faim quand le Roi dîne.

Ici, c’est nous, c’est vous et c’est

Cela la vraie cité : la ruine.

Ouvre tes yeux longtemps fermés.

Puis ferme-les et imagine

Que tu étais beau perroquet !

D’une reine douce et fine !

Qui t’enseignait à répéter :

« Moi j’ai pas faim : y a pas famine ! »

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