Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

2ème chapitre

Kadhafistan

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5

On a déjà parlé de leur problème financier. On se demande, sûrement, comment ils auraient pu survivre plus que deux mois avec un budget pareil. Avant tout, il faut préciser que nos amis ne faisaient pas partie de ces groupes organisés disposant de moyens logistiques et financiers, et des agents de relais les aidant partout où ils débarquent, genre Houston, we’ve got a problem ! Ils étaient simplement de jeunes islamistes que la volonté de comprendre et de vivre l’Islam avait amené à visiter les pays du Machrek dont l’Iran. C’était l’occasion pour eux d’étudier de près l’évolution de l’islam politique sous sa forme la plus unique qui soit : révolution/Etat, loin des expériences des partis islamiques d’opposition. Or, cette aventure, aux yeux d’un régime tunisien en état de guerre avec les islamistes, fut considérée comme étant un acte subversif et dangereux.

Comme on a déjà fait allusion en haut, ils étaient en contact permanent avec la Tunisie. Les informations sur le déroulement de leur affaire leur parvenaient d’une façon très discrète ; quelques personnes seulement étaient au fait de leur situation en Libye. Toutefois, ils ne savaient rien de leur projet.

Ils apprirent ainsi que quelqu’un leur apporterait de l’argent. Ils fixèrent, via leur intermédiaire, un rendez-vous avec cet inconnu à la Place Verte à huit heures du matin. Pour sa sécurité ainsi que pour la leur, ils ne furent pas informés sur sa personne. Il leur fallut contrôler d’avance les lieux du rendez-vous et s’assurer que ladite personne n’était pas suivie. Leur choix pour la Place Verte fut guidé par son caractère ouvert, facilement contrôlable et offrant, en cas de nécessité, plusieurs échappatoires.

A l’heure du rendez-vous, lorsque nos amis aperçurent de loin cette personne, ils furent tellement surpris qu’ils hésitèrent tout d’abord à l’aborder. Ils n’avaient jamais imaginé qu’un tel individu prenne des risques pour les aider. Il s’agissait d’un ancien étudiant qui menait une vie dénuée de toute préoccupation politique. Il n’était jamais un islamiste. Il buvait, fumait de joints, fréquentait des femmes et s’adonnait tant aux plaisirs de ce monde qu’il en avait finalement abandonné les études.

Ils ne comprirent pas les circonstances qui avaient amené leur intermédiaire à choisir cet individu pour une mission pareille. Le plus étonnant, dès qu’il les vit, il se jeta sur eux, pleurant, les embrassant. Il avait tellement honte de leur donner l’enveloppe contenant l’argent qu’il dissimulait sous ses vêtements. En leur tendant, il s’excusa au nom de tous les autres de ne pas avoir pu collecter d’avantage. Ayant remarqué que les trois amis avaient maigri et contracté une teinte pâle et maladive, il hasarda, sans toutefois trahir sa discrétion, quelques questions sur leur situation mais surtout sur leur état de santé et leur moral.

Ils visitèrent avec lui la ville arabe de Tripoli et le quai où ils passèrent le reste de la journée. Il leur raconta des histoires parfois stimulantes et d’autres décevantes qui les firent tantôt rire, tantôt pleurer, tantôt les assombrirent, d’autres l’illuminèrent. Comblés par un sentiment de solidarité et d’union, ils quittèrent leur nouvel ami à la gare routière. Sa silhouette, qui ne cessait de les hanter, avait bouleversé bien des évidences sur les hommes et l’amitié.

Dans la culture populaire, on ne cessait de répéter qu’on ne connaît les vrais des faux amis que dans les circonstances graves de la vie. Et il est inutile de dire que c’était vrai. Pendant longtemps nos trois amis avaient cru que ceux qui partageaient les mêmes idéaux et principes étaient par définition les êtres les plus proches et les plus dévoués. Cela s’avérait archi-faux. Depuis leur jeune âge, ils avaient échafaudé avec certaines personnes, qui ont évolué au sein de la mouvance islamique, les plus beaux rêves révolutionnaires. Leur idéal de compréhension du monde et les valeurs islamiques de fraternité et de solidarité ont sculpté leurs âmes et façonné leurs esprits des années durant. Mais à leur grande déception, la majorité de ceux qui avaient prétendu longtemps être des révolutionnaires et des islamistes engagés, par peur, leur ont carrément tourné le dos.

Malgré leur courte expérience de l’existence, nos amis avaient noté la propension des « intellectuels » à s’inventer des faux-fuyants idéologiques, politiques et sécuritaires de tout genre pour échapper à leurs responsabilités. A l’inverse, les personnes les plus simples et culturellement les plus modestes, sont celles qui assument et d’une manière héroïque et exceptionnelle le devoir d’assistance et du sacrifice. Bien sûr, ici aussi, et pour réfuter ces propos, les « intellectuels » trouveront certainement, et comme d’habitude, mille excuses. Ils avanceront que les plus simples d’esprit sont les plus enclins à se laisser manipuler ou à se hasarder dans les gouffres périlleux, alors que la clairvoyance des lucides leur montre la juste voie. Ces beaux parleurs, afin de justifier la retenue de leur recul et discréditer le cran des téméraires, tireront de leur placard les plus émouvants des discours.

Les trois amis eurent à affronter un autre problème : les passeurs qui leur avaient proposé de les faire embarquer clandestinement dans l’un des bateaux se rendant en Europe, exigeaient une somme de deux mille dollars par personne. Et cela sans leur donner la moindre garantie sur la réussite d’une telle aventure, car, disaient-ils, une fois à bord, il incombait à nos amis de régler l’affaire avec le commandant du navire. En d’autres termes, ils devaient verser une somme supplémentaire. Au total, cette opération allait leur coûter au moins trois mille dollars par tête. Une autre alternative, suicidaire, consistait à revenir clandestinement en Tunisie et à emprunter des embarcations de fortune en partance de Sfax, de Nabeul ou encore de Bizerte et à destination de l’Italie. En fin de compte, les trois amis abandonnèrent l’option d’un voyage maritime pour ne retenir que celle d’un voyage terrestre vers le Niger. Or, il arriva ce que précisément ils redoutaient.

Le Niger, classé comme étant l’un des plus pauvres pays de la planète, traversait depuis des années une grave crise politique, sociale et économique liée pour une grande part à une rébellion touareg qui, au début des années quatre-vingt-dix, avait explosé sous forme de conflit armé. Au mois de mars de l’année 1998, suite aux problèmes liés aux arriérés de payement des militaires, des fonctionnaires et des étudiants, une vague de mutineries et de grèves avait encore perturbé la situation déjà très précaire de ce pays. Dans ce contexte, la route menant à Agadez n’était pas sûre – Toute la région de l’Aïr-Nord était isolée. Des actions musclées étaient menées contre l’armée gouvernementale. et des actes de piraterie visaient les étrangers et les véhicules des touristes.

Cette instabilité que les trois amis venaient malheureusement de découvrir dans les pages d’un journal arabe et dans les informations télévisées eut l’effet de choc. Un problème chassait l’autre. Ils n’avaient jamais entendu parler du problème touareg et voilà qu’ils devinrent soudainement ses otages.

Quel drôle de continent est l’Afrique ! Ils avaient évité le conflit algérien, se privant du plus court chemin vers l’Espagne, pour se trouver nez à nez avec un autre brasier : fallait-il attendre la résolution de cette crise nigérienne et le retour au calme ou s’aventurer d’avantage ? Les conflits africains sont des conflits complexes, de longue durée, où l’ethnie, l’économie, le politique et surtout l’ingérence des anciennes puissances coloniales et des entreprises multinationales convergent et rendent très difficile un règlement juste et durable. Que faire alors ? Se laisser dévorer par l’angoisse de l’attente et de l’ajournement ou par un conflit inconnu ? La déception les immobilisa à nouveau dans leur chambre d’hôtel. Mais en eux, une détermination et une fougue insoutenable les appelait à bouger. C’était comme si une voix venant du fond de leurs âmes les invitait avec insistance : « Venez, approchez, encore ! »

6

« Continuer de ne pas tenir compte des déplacements des bandes d’extrémistes et de terroristes, de leurs lieux de séjour et de leurs mouvements à travers les Etats [arabes] revient à encourager ces bandes à planifier et à commettre les crimes les plus odieux. » C’est ainsi que le président tunisien, au cours de la cérémonie d’ouverture du conseil des ministres arabes de l’intérieur tenu à Tunis au début de mois de janvier de l’année 1998, s’est adressé aux ministres chargés d’adopter la convention arabe « antiterroriste » ; C’est ainsi qu’est réaffirmé officiellement l’amalgame persistant entre terrorisme, extrémisme et islamisme ; c’est ainsi aussi que Ben Ali, considéré comme l’architecte de ce document, vient de légitimer sa politique répressive vis-à-vis des islamistes, comme si, la Tunisie, à l’instar de l’Egypte et de l’Algérie, avait déjà connu le fléau du terrorisme ; c’est ainsi qu’il venait d’insinuer les objectifs escomptés du dit forum et que tous les dictateurs arabes rêvaient de voir réaliser.

Les trois étaient devant la télévision du café de ‘l’hôtel de la méditerranée’ quand ils apprirent la nouvelle de la signature de la Convention par les vingt-deux Etats arabes lors de la réunion conjointe des ministres de l’Intérieur et de la Justice tenue au Caire le 22 avril 1998. Et comme le malheur ne vient jamais seul, ils apprirent aussi que cet accord, vu son importance pour la sécurité des régimes signataires, et contrairement aux autres accords, entrerait en vigueur dans les deux semaines à venir, ce qui constitue à la fois un record et une première dans le domaine de la coopération arabe réputée jusqu’alors par sa bureaucratie et sa vanité.

Leur patience était à bout, leur inquiétude à son zénith. Ils n’avaient plus la force d’attendre à Tripoli. Depuis plus de deux mois, de jour comme de nuit, ils vivaient dans un climat chargé d’interdits, d’embargos et de blocus les pourchassant partout où ils allaient, de la ville à leur chambre et jusqu’au seuil de leurs cœurs.

« Je préfère être arrêté en mouvement et en plein air qu’immobile et asphyxié dans cette misérable chambre d’hôtel, c’est plus honorable et largement plus brave » s’écria cette nuit Hakim. Comme si cela ne suffisait pas, les nouvelles du Niger devinrent plus rares et apprirent qu’il fallait se rendre à Sebha – une ville du sud libyen- pour se faire une idée nette sur la situation au Niger et les possibilités de voyage.

Bien que ce déplacement ne signifiait nullement qu’ils allaient quitter la Libye, l’idée même du chemin, la perspective de sortir et de bouger provoqua en eux une sensation de renouveau. C’était comme si par le simple fait de prendre la route ils auraient peut-être l’opportunité de renaître dans un autre monde plus clément et moins compliqué.

Contrairement à leurs déménagements antérieurs, cette fois ils ne changeaient pas de trottoir, mais quittaient cette capitale malade de son embargo et qui avait fini par les contaminer. Ils étaient excités comme des enfants. Ils sursautaient pour un rien. Mais aucun d’entre eux n’osa modérer l’emportement qui venait de jaillir dans leurs âmes. Une sorte de nonchalance positive et de laisser-aller magnanime avait provisoirement déjoué leur étrange faculté d’anticipation, cette manie qui les avait tant absorbé et épuisé.

Comme lors de leur arrivée à Tripoli, comme s’il s’agissait de valider une décision historique, ils passèrent la soirée dans une terrasse d’un café limitrophe du quai. Narghileh, éclats de rire, sang froid, ravissement…etc. tous les ingrédients du bouleversement radical étaient trahis par leurs expressions, leurs gestes et leurs paroles. « Demain Sebha et après demain Agadez ! » C’était leur rêve intime. Un rêve assurément pénible et dangereux et probablement irréalisable et fantastique, ce qui d’ailleurs le rendait à la fois attrayant et énigmatique. Lorsque dans l’une des agences de voyages proposant des transports terrestres, ils avaient examiné la grande carte de l’Afrique accrochée au mur, ils avaient été ébahis et désorientés devant l’immensité du désert à traverser. Bien que Tunisiens, ils n’avaient jamais mis le pied dans un désert, pas même dans le petit et abordable désert tunisien, que dire alors du monstrueux Sahara ? La perspective du voyage leur parut absurde et chimérique. Elle leur résistait et alimentait les extravagants fantasmes et angoisses que ressentaient jadis les voyageurs, dans les sombres nuits hivernales, devant les portes des villes dormantes. Mais leur part vagabonde, cette déesse assoiffée d’aventure et de changement attisait leur désir de franchir les limites de l’impossible.

Revenant à la chambre, Hakim se sentit plus léger à l’idée de porter enfin un regard d’adieu aux meubles dévernis, aux poussiéreux rideaux de velours grenat, aux murs et au plafond jaunis par des d’années d’humidité et de fumée des cigarettes. Plus que la chambre, c’était une part de lui-même, un sentiment d’impuissance, de frayeur et d’hésitation, qu’il allait abandonner. C’est là, dans cette chambre, qu’il venait de vivre la période la plus critique de son existence. C’est là qu‘il avait détruit, puis reconstruit, mille et une fois, son âme et son intellect. Ses pensées les plus vénérées, ses évidences et vérités, les statues de sa foi, il les a brisées l’une après l’autre, comme Abraham et Mohammed l’ont fait, avec la béquille du doute et de la sainte fermeté du refus et la négation. Pareil à un rescapé observant, des sommets de sa réflexion, les ruines de son temple que les verdicts du temps ont aplaties, il regretta froidement le vestige de sa part ravagée et admira avec exaltation triomphante son autre part ravageuse. La nuit qui précède le départ est souvent interminable, surtout lorsqu’on est sûr que le matin tant attendu apportera avec ses premiers rayons de lumière la chaleur saine et l’ombre sereine des visées les plus précieuses.

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