Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

2ème chapitre

Kadhafistan

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7

Il y avait longtemps qu’ils jeûnaient et n’avaient pas pris de petit déjeuner, ce matin ils furent les premiers à pendre place dans le restaurant de l’hôtel. Ils étaient déterminés à prendre l’après-midi même le bus vers Sebha. Ils craignaient moins de contracter une de ces maladies qui sévit encore dans un grand nombre de pays de l’Afrique, que de se voir refuser l’entrée au Niger au cas où ils ne disposeraient pas des certificats internationaux de vaccination. Aussi, ils décidèrent de se faire vacciner contre la variole, la fièvre jaune et la malaria. Ils sillonnèrent en taxi le Tripoli des hôpitaux et des dispensaires. A midi, ils avaient aux bras des marques de piqûre et dans leurs sacs un stock de comprimés antipaludiques.

Il était presque trois heures de l’après-midi quand ils prirent le bus vers Sebha, la capitale du Fezzan, devenue avec Ghat et Koufra l’un des carrefours essentiels du Sahara libyen. A chaque barrage policier ou militaire, parmi la vingtaine des points de contrôle qui fractionnaient les 700 kilomètres séparant Tripoli à Sebha, une poignée de soldats débarquait au bus pour l’interminable contrôle d’identité. A chaque fois, ils choisissaient quelques passagers pour les fouiller avec leurs bagages dans les guérites de fortune construites là, au bord de la route. Il arrivait qu’ils retiennent certains individus, recherchés ou simplement suspects, pour un ample interrogatoire et une minutieuse vérification de l’épais registre des personnes recherchées. Puis, ces derniers, menottés, ils seraient ramenés au poste de sécurité le plus proche où ils seront bien « travaillés » et transférés ensuite en prison. Bien entendu, chaque barrage était pour nos amis un de ces moments délicats où ils étaient à la merci de l’humeur des agents de sécurité. Généralement, les Libyens sont des hommes corrects, gentils et réservés qui ne s’adonnent pas facilement, contrairement à leurs confrères tunisiens, à l’injure, la menace et la rare vulgarité. Mais cela ne les empêcha pas de tomber lors du huitième barrage, à la sortie de Misurata, sur des personnages effroyables.

Le soldat, le policier ou le membre des comités populaires – indistincts en Libye – qui questionna nos amis sur la raison de leur voyage vers Sebha, fut exaspéré à l’écoute de leur réponse : « Touristes ? Des Tunisiens qui font du tourisme je n’en ai jamais rencontré moi. Les Tunisiens font du trafic, de la contra et du commerce mais pas de tourisme ! Allez descendez, on va voir cela. »

Cet homme avait peut-être raison, car à part quelques nantis, les déplacements des Tunisiens sont généralement une affaire liée, de près ou de loin, au commerce ou aux préparatifs des mariages, fiançailles et la constitution du trousseau de la future mariée. La tradition du ‘voyage touristique’ n’est malheureusement pas enracinée dans notre mode de vie. Pour des problèmes financiers, administratifs liés aux conditions d’octroi de visa ou simplement culturels, les Tunisiens n’ont pas développé cette curiosité et cet esprit de recherche et d’aventure qui pousse à franchir les limites pour découvrir d’autres horizons.

Il faisait complètement nuit quand nos amis descendirent du bus. Ils frissonnaient de froid et de frayeur. Le jeune kalachnikové les fit entrer dans une guérite faite de tôles corrodées, de carton et de pièces de faux-bois. A l’intérieur tous les ingrédients nécessaires au décor de la déchirure arabe étaient soigneusement réunis : l’odeur du thé noir, l’épaisse fumée des cigarettes, la résonance embrouillée d’un transistor usagé, le portrait du ‘frère-colonel Kadhafi’ au milieu de photos d’actrices égyptiennes célèbres et de footballeurs arabes et mondiaux, la lumière blafarde d’un projecteur destiné entre autre à réchauffer la baraque, et, comme talismans, quelques kalachnikovs, aux crosses et ceintures marquées par des initiales et des noms d’ex-soldats, suspendues partout.

Tandis que le jeune soldat, qui les présenta à ses camarades comme des touristes tunisiens, s’était mis à les fouiller et à fouiner dans leurs bagages, un autre s’occupa à comparer les données de leurs passeports avec celles contenues dans le fameux registre des personnes recherchées. Les trois amis furent préoccupés par ce maudit registre. « Et si par malheur nous figurions sur la liste des personnes recherchées par la Tunisie ? » se demanda Hakim en s’imaginant un scénario fatal.

Il faut dire que sans l’intervention d’un homme âgé ayant l’air d’être leur supérieur, qui interrompit les recherches, ils auraient facilement passé le reste de la nuit à servir de divertissement à cette foule ennuyée. Cette mésaventure leur servit de leçon et les conduisit à modifier leurs plans : dorénavant ils ne se présenteraient plus comme touristes, mais comme des commerçants spécialisés dans le négoce des articles d’art – c’était plus crédible et impressionnante.

Au bout de quelques heures, ils se réveillèrent à une station-restaurant au milieu de nulle part, entre Al Quaddahia et Al-Djofra. En général, la pause dure une heure, le temps de manger un plat chaud et boire quelque chose. Mais une panne de moteur les immobilisa huit heures, le temps qu’arrive une pièce de rechange qui devrait être amenée de la plus proche localité. Dehors, l’air glacial avait laissé place à une chaleur envahissant les rares places d’ombre où se concentraient les voyageurs lorgnant les seuls êtres vivants de ce panorama désertique : les véhicules.

A l’intérieur, le pauvre restaurateur harcelé par la demande croissante des routards et perdu entre les marmites bouillonnantes et la montagne de vaisselle, en appela à la bonté des passagers. Une coopération sympathique s’installa sous le toit de cette tente et relâcha le visage crispé du gérant. Ravi de cette atmosphère, ce dernier offrit des boissons gratuites et des menus demi-tarifs à ses employés occasionnels, occupés à débarrasser et nettoyer les tables, à servir ou à enregistrer les commandes et à faire la plonge. Et, ce n’est qu’à quatre heures de l’après-midi, lorsque arriva enfin la pièce de rechange, que l’attention de tous les passagers se dirigea complètement vers l’extérieur laissant le gérant à son sort.

Accroupis autours du bus, et tels des mécaniciens, ils voulaient tous seconder le chauffeur dans sa tentative de montage. Cela prit bien deux heures. La pièce de rechange n’était pas exactement conforme au besoin, et il fallut l’ajuster avec les moyens de bord les plus précaires : tantôt à coups de marteau tantôt sur le béton pour la conformer jusqu’à ce que le moteur l’accepte et démarre enfin. Quand ils reprirent la route, le soleil avait déjà quitté l’horizon laissant fleurir une teinte rosâtre qui invitait à avancer, à descendre vers le sud, en direction de cette mystérieuse arène de sable, ce fief où le soleil trône, sans scrupule, sur tout cet océan d’ergs et de dunes humblement soumises et résignées.

Au fil des contacts qu’ils avaient noués avec les passagers dont une bonne partie était originaire de Sebha, ils se firent une idée plus claire sur le voyage vers le Niger. Leurs compagnons leur avaient fourni des informations pratiques sur la traversée du désert et ses dangerosités, les actes de piraterie, les Touaregs et l’instabilité du Nord du Niger. Ils leur confièrent également des tuyaux sur les Toyotas 4X4 : il fallait d’abord aller à rue Al Arbaïn (rue quarante), considérée comme le quartier général de tout ce trafic. En somme, avant leur arrivée à Sebha, les trois amis avaient en tête l’essentiel de ce qu’il faillait savoir pour aborder cette ville moitié sédentaire et moitié nomade.

Au début de l’après-midi, le bus les déversa comme des sacs à farine à la gare routière de Sebha. Quarante huit heures pour un trajet de sept cents kilomètres. Il faut compter une demi-heure en moyenne pour chacun des vingt barrages, et voilà qu’une demi-journée avait été passée à « accorder le luth », comme on dit en Tunisie. Mais, avouons-le, cette opportunité était constructive car pour s’initier à la vie nomade, il est très important de mettre de côté la notion du temps dans le sens strictement ‘horaire’ du terme : les unités de mesure du temps avec lesquelles on s’était familiarisé, liées de près aux horloges et ses aiguilles, les jours et les mois, les heures et les minutes, perdent ici, et d’ailleurs comme dans d’autres coins de la planète, de leur valeur. Ils sont remplacés par d’autres critères, vieux, comme l’arbitraire du climat, la patience et le fatalisme, ou modernes, comme le bakchich, les barrages et les brimades de la police. Bref, dans des conditions pareilles, et dans une ville comme Sebha, il faut apprendre à gérer une patience sans montre, à siroter le thé et à attendre en observant le ciel. C’est ce que nos amis venaient d’apprendre de ces sept-cents kilomètres entre Tripoli et Sebha.

8

A peine un étranger a-t-il foulé le sol de cet endroit qu’une foule d’intrus, de chauffeurs de taxis et d’agents commerciaux d’hôtels et d’agences de voyages, le rattrapent pour lui offrir prestations et assistance. Après ce flux de personnes qui submergea les trois amis de tous les côtés, cette masse les a délaissés pour se ruer sur d’autres clients potentiels, hormis un seul homme. Le quinquagénaire qui leur tint compagnie, lisant la fatigue du voyage sur leurs traits, les invita au café de la place. Il s’agissait d’un réfugié palestinien qui, après une longue errance à travers tout le monde arabe, du Machrek au Maghreb, s’était installé là – déjà une quinzaine d’années – comme chauffeur de taxi. Non naturalisé et las de cette vie de réfugié, il se sentait prisonnier de sa situation de père de famille et enviait le célibat qui permet de plier aisément bagage et de changer de cap à n’importe quel moment. Le pauvre homme ne se doutait pas qu’il se trouvait en compagnie d’islamistes en cavale ; que le monde depuis une décennie avait radicalement changé ; et que parmi les arabes, les drames de l’exil n’étaient plus le lot du seul peuple palestinien. Pourtant, il reste que la plaie qu’on retrouve chez chaque palestinien, cette amertume profondément furtive et aisément perceptible demeure le propre du drame palestinien.

Notre ami faisait partie d’une diaspora de plusieurs millions d’oubliés par les accords d’Oslo et dont l’Etat hébreu refuse le retour ou leur indemnisation, préférant injustement encourager l’immigration de juifs russes, polonais et autres, construisant pour eux des colonies sur des territoires palestiniens tout en envoyant son « bulldozer de la paix» saper les demeures d’autochtones palestiniens pour les jeter à la rue.

En dépit des cruels épisodes du drame palestinien, malgré l’humiliation de tout un peuple, le blocage de son territoire, la confiscation de ses terres, la destruction de ses foyers, le ravage de ses oliviers et vergers, la falsification de l’histoire, le changement des noms des villes, des rues et la spoliation des mémoires, et la liste ouverte des millions de réfugiés, des milliers de morts, de prisonniers, d’handicapés et de blessés, le peuple palestinien donne au monde une leçon sur la résistance que les colonisateurs et leurs alliés décrivent comme terrorisme.

Comme si par son refus de reconnaître la justice de la cause palestinienne et par son mutisme complice face à la politique israélienne, l’Occident essayait de changer le cours de l’histoire pour compenser les malheurs qu’il a causés au peuple juif durant la formation de l’Europe. La culpabilité de cette dernière à l’égard des juifs a transformé Israël en une ‘rédemption’ pour le péché originel que commit l’Occident en trahissant le serment de la civilisation judéo-chrétienne, et c’est le peuple palestinien qui est crucifié pour racheter les crimes de l’homme blanc. Dans ce contexte, il ne faut pas s’attendre ou espérer que l’Occident changerait de position dans ce conflit, car il en va d’une dette qu’il se doit d’acquitter, sous peine d’être à son tour chassé de l’Eden terrestre fondé il y a déjà des siècles par « les lumières » de l’esprit colonialiste. Pourquoi toute cette injustice ? Ce produit illicite du colonialisme occidental va-t-il résister longtemps à l’histoire ? N’ont-ils pas appris que les peuples musulmans n’abandonnent la lutte que pour la recommencer de plus belle ?

Le Palestinien, qui n’avait jamais jeté des pierres, accompagna les trois amis à une agence de voyage située tout prés de là. Le responsable qui les accueillit en les invitant à son tour à prendre un verre de thé, leur garantit qu’un camion était sur le point de partir vers Agadez. Il leur précisa en laissant échapper un sourire patent que : « notre camion n’est pas comme les autres sans sièges ni toit. Non, c’est presque un autocar avec des fenêtres et…des sièges où chacun aura sa propre place assise sans aucun encombrement ni problème ! » leur annonça-t-il orgueilleusement. A la question que posa le trio sur la date du départ, il échangea des regards embarrassés avec un jeune homme enfoui dans son siège, jusque là inaperçu, pour ajouter d’un air indécis, mais prudent : « On ne sait pas exactement quand. Avec vous trois le camion serait à moitié rempli. Nous attendions encore trente passagers. Dix viendront demain de Tripoli, et le reste ça dépend, peut-être dans un jour, une semaine, un mois. Allahou ­a’lam [Dieu seul sait.] ! » Et pour changer de sujet il les invita à laisser leurs affaires pour aller jeter un oeil sur le camion et s’informer auprès de son chauffeur sur les modalités du voyage.

Le chauffeur de taxi palestinien les déposa dans un faubourg retiré du centre ville. C’était comme s’ils venaient d’entrer dans une autre Sebha. Plus de routes asphaltées, plus de trottoirs, rien qu’une piste de sable traversant un quartier bizarre, où tout-à-coup l’atmosphère et avec elle la langue, les costumes, les regards et l’architecture changent. Loin du climat littoral de la Tripolitaine, ce quartier de transit vaincu par le soleil et totalement soumis à la tyrannie du vent chaud et sec du sud, qui soulève de temps à autre sable, poussière, sacs plastique et pages de journaux, s’enfonce davantage dans un univers encore plus occulte. Il s’agit de la rue Al Arbaïn, le visage nomade de Sebha que les trois amis parcoururent à la recherche du fameux camion. Bordée de commerce de tous genres : alimentations générales, ustensiles de cuisine et bidons à eau, couverture et carpette, lampe à huile, charbon…etc., cette rue débouche sur une vaste plaine désertique aménagée en une sorte de marché à bestiaux où sont vendus, après une longue traversée du Sahara, les chameaux en provenance des pays du Sahel.

Après des allers et retours et maints détours par les ruelles et les impasses adjacentes, ils aperçurent au loin la partie supérieure d’un camion qu’une clôture dissimulait. Au bout d’une impasse qu’ils suivirent, ils se trouvèrent devant un portail de fer s’ouvrant sur une sorte d’étable. Au centre de cette enceinte à ciel ouvert, qu’on appelle ici pour une raison méconnue : Aldjinsia [La nationalité.], étaient garés deux gros et anciens camions militaires et un camion Mercedes-Benz blanc et soigné transformé habilement en autocar.

Allongés sur un tapis étendu à l’ombre du camion et buvant comme d’usage l’indispensable thé, trois individus : ‘Am Miftah (oncle Miftah), à la fois le propriétaire, le chauffeur et le concepteur du camion. Un homme gros, la quarantaine, enseveli dans son ample djellaba libyenne et deux jeunes, apparemment des candidats au voyage, qui attendaient le remplissage du camion. Le premier un marocain à l’allure recherchée faisant tourner sur son index un chapeau de cow-boy marron ; l’autre, un Syrien d’origine kurde, allongé sur le dos, la tête contre le pneu du camion, et lissant ses épaisses moustaches de montagnard.

Nos amis se dirigèrent vers eux, échangèrent le salut et évidemment furent aussitôt invités à boire un verre de thé que les bonnes manières obligent à ne pas refuser.

  • L’agence de voyages nous a envoyés ici pour rencontrer le chauffeur d’un certain camion qui devait se rendre au Niger, lança Hakim en entamant la conversation.
  • Je suis le chauffeur, et voici mon camion, répondit ‘Am Miftah en servant un thé noir et remarquant aussitôt que les trois jeunes amis étaient Tunisiens.
  • Nous voulons avoir une idée de la date approximative du départ, fit Hakim en servant à son tour ses amis.
  • Dieu seul le sait mon fils, nous attendons encore de nouveaux passagers, inchallah (si Dieu le veut) ça sera dans une ou deux semaine, mais rien n’est certain, répliqua-t-il avec un air paternel et pieux, tandis que le Marocain et le Syrien, à l’écoute de la réponse, esquissaient un rire timide en hochant la tête de concert d‘une manière machinale comme s’ils entendaient cette réponse pour la millième fois.
  • Oui, mais comment le saurons-nous ? Sommes-nous tenus de nous présenter chaque jour à l’agence ou bien de venir ici ? demanda Seyfeddine.
  • Où habitez-vous actuellement ? demanda ‘Am Miftah sans répondre à la question.
  • En fait nous venons d’arriver de Tripoli. Nous n’avons pas encore réglé ce problème. Mais je pense que nous descendrons dans un hôtel à Sebha.
  • Descendre dans un hôtel pour une durée non déterminée ne me paraît pas économique. Je vous conseille de vous installer ici, comme moi, nos amis et d’ailleurs tout le reste des voyageurs.
  • Ici ? Mais où et comment ? fit Hakim à la fois ravi et curieux.
  • Ou bien ici-même, par terre, mais il vous faut acheter une carpette et des draps pour la nuit ; ou bien dans l’une des deux chambres-là avec les Africains. Et il désigna au coin du hangar une construction inachevée.

L’idée de camper en plein air leur plut immédiatement. Surtout que le climat sahraoui du mois de mai rend insupportable la simple idée d’avoir à s’enfermer entre les quatre murs d’une chambre d’hôtel. Mais, pour satisfaire ‘Am Miftah qui leur somma d’aller tout de même jeter un coup d’œil sur la dite maisonnette, ils s’y rendirent. Il s’agissait d’une construction non crépie et sans porte d’entrée. Le couloir, qui divisait le bâtiment en deux parties, était transformé durant la journée en cuisine et salle commune pour les Africains. A droite, deux minuscules chambres où les Africains entassaient leurs bagages, et dormaient à plusieurs, sur des carpettes à même le ciment ; à gauche une pièce, qui servait à la fois de douches – un demi-fût en guise de réservoir d’eau – et toilettes – une fosse profonde couverte d’une tôle ondulée incapable d’arrêter une puanteur amplifiée par la chaleur.

La vue de ce décor conforta les trois amis dans leur idée de dormir à la belle étoile. ‘Am Miftah et ses acolytes accueillirent sans surprise leur décision de passer la nuit en leur compagnie et leur conseillèrent de retourner chercher leurs bagages et revenir partager avec eux le dîner.

De retour au centre ville ils payèrent cinq cents dinars libyens pour leurs billets et se hâtèrent de rentrer à leur ‘camp’. L’ambiance, les hommes et le mystérieux endroit qu’ils venaient de découvrir dans cette indescriptible rue Al Arbaïn, attisèrent leur désir de s’infiltrer dans ce monde étrange.

‘Am Miftah était entouré d’une large assemblée. A part le Syrien et le Marocain, cette fois il y avait aussi Hani l’Egyptien qui se présenta comme un exportateur de montures de lunettes explorant le marché sahélien, un type potelé et lunetté, la quarantaine, toujours noyé dans sa sueur ; Abderrazek le Soudanais, qui était depuis déjà cinq ans l’aide chauffeur, le convoyeur et le cuisinier de ‘Am Miftah ; un vieux commerçant de chameaux et actuel imam de l’étable, Tchadien, toujours allongé sur le côté, accompagné de son fils et d’un domestique toujours employé à préparer du thé vert à la menthe et à partager équitablement l’épaisse couche de mousse entre les verres ; Hadj Chitiw, lui aussi Tchadien, qui dès qu’il apprit que Hakim et ses deux amis étaient des tunisiens, a cessé de leur adresser la parole en arabe préférant parler avec eux un français cassé. Ce vieux qui a passé sa vie dans le désert serait le futur guide de ‘Am Miftah dans son prochain voyage vers le Niger ; et enfin l’indispensable Boubaker, un jeune Nigérien Toubou, absorbé par les affaires du consulat où il travaille et l’étable, toujours à la recherche de la célèbre liste nominative des voyageurs perdue entre les paperasses débordant des poches de sa djellaba bleue-ciel.

Cette compagnie, que les trois amis venaient de rejoindre, avait l’habitude de se rassembler quotidiennement, après la sieste, sur les tapis étalés à l’ombre des camions, pour faire la prière collective du dhohr (midi) et du ‘asr (l’après-midi) derrière l’imam. Chaque prière était suivie de deux verres de thé que le domestique préparait avec une ponctualité et une ordonnance impressionnantes : chaque fois que son maître, l’imam, prononçait le deuxième Salam (salutation qui clôt officiellement la prière) et tendait machinalement la main à sa gauche, il ramassait un verre de thé mousseux qui l’attendait déjà. ‘Am Miftah était toujours le second. Puis vient le tour du guide Hadj Chitiw et enfin le reste de la petite compagnie. Entre les deux prières, le temps était à la narration. Les hakis (narrateurs) étaient toujours ‘Am Miftah, Hadj Chitiw et l’imam tchadien qui se saisissaient de cette opportunité et cette exceptionnelle audience pour conter les périples et les aventures survenues dans les ergs du Tchad, du Soudan ou du Niger. Chacun d’eux étalait sa connaissance minutieuse du désert, de ses différents lieux et appellations, l’emplacement des puits d’eau et la saveur propre à cette dernière. ‘Am Miftah, bien qu’aguerri dans la traversée du désert vers le Tchad et le Soudan, n’a jamais fait, contrairement à Hadj Chitiw, la route vers le Niger. Pour ce dernier c’était son point fort qui le donnait l’occasion de confisquer parfois la parole. Chose qui irritait ‘Am Miftah, contraint alors de distraire l’attention de l’assemblée en parlant d’un sujet inconnu de Hadj Chitiw : la mer et les vagues qui « font chavirer des bateaux gros comme les dunes de ton Ténéré » s’écria un jour ‘Am Miftah, originaire de la ville côtière de Misurata, en regardant du coin des yeux son rival qui commençait à s’éclipser lentement pour changer d’interlocuteur puis carrément de place. De temps à autre ce dernier réagissait intelligemment en adressant la parole en français aux trois Tunisiens, et parfois en anglais aux quelques Nigérians ou Ghanéens présents. Face à ce subterfuge qu’il considérait comme une offense, ‘Am Miftah n’hésitait pas à utiliser la rhétorique du Colonel Kadhafi en traitant une fois Hadj Chitiw de « déraciné et d’enfant raté de la colonisation, pareil à ces esclaves-là ! » en pointant les pauvres Africains.

Ceux-ci, ayant l’habitude de se tenir à l’écart, formaient un groupe mosaïque venant de presque tous les pays de l’Afrique de l’Ouest : des Nigérians, des Nigériens, des Ghanéens, des Camerounais, des Libériens, des Congolais et des Togolais. Tout le long de la journée ils s’attroupaient dans le couloir de la maisonnette à préparer du riz et leur bouillie préférée, à base de maïs ou de farine qu’ils mangeaient ensuite collectivement. Lorsqu’ils se consacraient à laver leurs vêtements, ils créaient un tollé de façon à s’attirer les foudres de ‘Am Miftah qui n’hésitait pas à manier un vocabulaire raciste, devenu ces derniers temps très répandu à l’encontre des Africains perçus comme un ‘ennemi public’. C’est pour cette raison qu’ils ne quittaient Al djinsia que par groupe de cinq ou six évitant ainsi d’être insultés ou agressés par une population qui supportait mal leur présence grandissante. Notons ici, que le racisme à Sebha et dans le reste du sud libyen n’est pas du tout comparable à celui qui sévit au Nord et particulièrement à Tripoli où les Africains, appelés là-bas esclaves, sont la cible d’une xénophobie multidimensionnelle.

La Libye mène officiellement depuis quelques années une politique active de rapprochement avec les pays africains. Les visites au Niger et au Tchad du colonel Kadhafi, qui comme il l’a lui-même déclaré « je me suis endormi à côté de quatre millions de Libyens, et je me suis réveillé à côté de quatre cents millions d’Africains», sont diffusées à longueur de journée par la télévision libyenne. Ses discours extrêmes du type : « Aujourd’hui je me sens plus Africain qu’Arabe. Ne me parlez pas des Arabes ; ils n’ont ni goût, ni saveur, ni profondeur », contrastent avec les méthodes répressives des forces de sécurité, des rafles musclées et des camps de rétention, construits pour faciliter le rapatriement des Africains, où les plus inhumaines des atrocités sont commises.

La règle veut que la nature des relations qu’entretenait la Libye avec ses pays voisins soit toujours le thermomètre de sa politique migratoire. En ce sens, tout coup de froid, de chaleur ou de gel qui frapperait telle ou telle relation avec tel ou tel pays se répercuterait de façon impulsive, pour ne pas dire enfantine, sur ses rapports avec les ressortissants du pays concerné. Les exemples les plus frappants de ce phénomène sont les vagues des travailleurs tunisiens ramassés et refoulés à la frontière lors de la crise qui a suivi l’annulation du projet de l’unité Tuniso-libyenne, la déportation fin 1995 de milliers de Palestiniens vers la frontière égyptienne pour protester contre l’OLP, l’expulsion de milliers de travailleurs égyptiens et soudanais soupçonnés d’alimenter les rangs des islamistes locaux du « Groupe Islamique Combattant » tenu responsable de la tentative d’assassinat du Colonel en 1996 et des affrontements de 1995 à Benghazi qui ont fait une trentaine de morts.

Or, cette fois, avec les émigrés africains, la situation est totalement exceptionnelle, et l’alignement du dossier migratoire sur celui de la diplomatie ne tient plus. Le panafricanisme de la classe politique, qui succéda à son ancien panarabisme, a échoué à séduire la rue. Les Libyens, qui ont eu l’habitude de recourir aux travailleurs émigrés dans les travaux de bâtiment, de l’agriculture, de pêche et autre type de ‘sale boulot’, exploitent cette main-d’œuvre bon marché totalement soumise à des abus économiques extrêmes. Ces pauvres Africains fuyant la misère et les déboires de leurs pays d’origine débarquent en Libye à la recherche de meilleures conditions de vie ou simplement pour se constituer une petite épargne et poursuivre leur périple vers une Europe fermée, acceptent silencieusement, pour être embauchés, les horribles conditions de travail, de logis et de salaire. Ils vivent généralement entassés dans des gourbis de fortune sur les lieux même du travail. L’employeur libyen, connu par son procédé de confiscation des passeports et du salaire, abuse de son autorité, que lui procure le seul fait d’être chez lui, pour les prendre en otage. Avec la crise, que l’embargo et les sanctions économiques ont répercuté sur le marché de travail, le malaise social et la flambée des prix, on a fini par diaboliser les étrangers, comme c’est toujours et partout le cas. Perçus du jour au lendemain comme la cause du chômage national, ces travailleurs émigrés sont devenus la cible de toutes les vexations et les préjudices qui dérapent parfois et prennent la forme de vrais massacres.

Nos amis africains d’Aldjinsia sont les rescapés d’une aventure rarement réussie que le monde moderne nomme avec un civisme insultant « immigration clandestine ». Celle qui échoue souvent sur les rives Nord de la Méditerranée dans des cohortes de jeunes noyés dans leurs rêves les plus légitimes, mais déniés par un Occident officiel n’accueillant que les marchandises, les matières premières et une poignée de nantis ou de main-d’œuvre qualifiée – nécessaires à ses sacrés besoins – et laissant la grande majorité crever sous le joug que leur réservent les institutions de finance et de commerce international.

Le plus révoltant est le fait que cet Occident officiel ne s’est pas uniquement satisfait de gérer son propre territoire et sa population selon sa propre « culture démocratique ». Non, après avoir été pendant des siècles le colonisateur épris de sa « mission civilisatrice », il continue de régner sur les autres nations, leur imposant par tous les moyens dont il dispose – militaires, financiers, médiatiques, culturels, politiques et économiques – sa posture divine de décideur et de juge de tout ce qui doit être fait, dit, pensé, importé, exporté, taxé, déplacé…etc. Tous les champs de l’existence des autres peuples non-occidentaux sont d’ores et déjà soumis à la vindicte autoritaire d’un empire historiquement exceptionnellement injuste. Cette exception découle d’un ordre mondial innovateur de la mondialisation de la misère contre l’occidentalisation du confort. En d’autres termes, un ordre à établir et qui relève de l’emprise d’une minorité des habitants de la planète sur la totalité de la richesse mondiale. Cet ordre pollue l’environnement planétaire et établit des programmes dits d’aide et de développement pour le reste de la population mondiale -c’est-à-dire quatre-vingts pour cent de celle-ci – pour pallier aux crises identitaires, économiques, sociales, politiques, écologiques et sanitaires qu’il engendre. Ceux qui se révolteront contre ce « monde civilisé » on les accusera de terrorisme, comme jadis Hitler accusait De Gaulle, De Gaulle accusait le FLN et qui de sa part accusait les islamistes. On inventera tous les outils législatifs et moraux pour les combattre. Et quand on les combattra, des victimes innocentes tomberont partout. On les nommera alors « dommages collatéraux ». Toujours nécessaires à la poursuite de la mission divine de « civilisation ».

Il paraît indispensable de préciser que par Occident officiel on désigne cet ensemble d’Etats, d’institutions, de système de pensée, et la représentation de l’histoire des événements et des chocs qui ont résulté du contact qu’a eu l’Occident et son Homme expansionniste et égocentrique avec le reste du monde. Il est impératif aussi de remarquer qu’au sein même de cet Occident, et tout au long de son long et complexe parcours, des individus courageux, des intellectuels, des forces et des organisations se sont dignement opposés à la manière dont leur monde se comporte avec « l’Autre ». Ils n’ont jamais cessé d’exister pour promouvoir un discours et une vision critique défendant le droit des autres peuples et cultures et dénonçant le germe de l’arrogance occidentale : la soi-disant supériorité de la race blanche et de la civilisation judéo-chrétienne.

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