Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

2ème chapitre

Kadhafistan

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9

A part les Africains et les Arabes, il y avait à Aldjinsia d’autres habitants qui complétaient le décor de cette ambiance insolite. Il s’agissait d’un groupe d’autochtones, composé de canards et d’oies, qui avaient échoué dans cet environnement aride au terme d’un périple sûrement étonnant, car ils vivent en principe au bord d’un lac, d’un fleuve ou d’une fontaine. A vrai dire, leur présence ne passait pas inaperçue. Les trois amis et le reste des campeurs, en se partageant avec eux le terrain, s’étaient fourvoyés dans un duel incessant avec ces créatures. Sous ce soleil de Sebha, il était naturel, et impératif de suivre partout l’ombre des camions et d’être donc comme on disait là : l’ombre de l’ombre. La rivalité sur ce précieux élément était donc la source du conflit.

Ces bêtes, surprises par la colonisation galopante de leur foyer initial, par des intrus venus des quatre coins du monde s’installant avec arrogance, sous leurs yeux, sur les places les plus convoitées, ne pouvaient abandonner la lutte et plier bagages sans opposer une farouche résistance et défense de leurs droits les plus légitimes, ce qui mettait les « colons » dans un état de veille permanente, et d’appréhension à l’idée de leur attaques imprévues et « non-conventionnelles ».

Sous le commandement d’une oie bien dressée et très belliqueuse, et d’ailleurs première dans la liste des martyrs, les canards et les oies avaient appliqué à la lettre les principes de la guérilla. Ils avaient d’abord concentré leurs attaques sur les légumes et autres provisions, pour les dérober et s’envoler ensuite pour les ronger sur le toit de la maisonnette sous le regard impuissant et irrité des jeunes « colons » ; venait ensuite la phase de la terre brûlée, la plus pénible, celle du largage de leurs excréments comme des mines antipersonnelles sur le sol, puis celle du retrait vers d’autres lieux ; et pour finir, la guerre psychologique par le bruit qu’ils produisent tôt le matin ou durant la sieste afin de faire craquer les campeurs en les empêchant de dormir paisiblement.

‘Am Miftah fut le premier à succomber à cette guerre d’usure : en pleine sieste, par un après-midi extrêmement brûlant, les guérilleros ne pouvant trouver de refuge sous les camions, ni dans l’eau chaude d’un fût rouillé placé dans un coin d’Aldjinsia, investirent le camion, puis l’envahirent avec leurs pattes boueuses. Exaspéré et offensé par cette embuscade, ‘Am Miftah s’en prit à son adjoint Abderrazek, encore ensommeillé, l’accusant de mollesse et de pacifisme, et lui ordonnant de les évacuer du camion, d’attraper leur chef, mort ou vif, et de l’assaisonner avec des macaronis pour le dîner. « Quiconque de ces indigènes touchera à mon bus, finira dans mon ventre et celui du reste de ma compagnie ! » s’écria ‘Am Miftah avec résolution, en ajoutant « avec cette espèce de barbares on ne peut plus dormir, ni manger ni faire sereinement la prière. Ces bêtes sauvages sont simplement jalouses de notre mode de vie,…, ça ce n’est pas une vie…, et toi Abderrazek, débrouille-toi, trouve une solution, même finale ! »

Effectivement, lorsque les trois tunisiens revinrent du souk, après avoir acheté tapis, draps et quelques ustensiles de cuisine, ils furent invités, après la prière du maghrib (couché du soleil), au festin préparé pour fêter la capture de l’oie la plus recherchée.

Après la prière du ‘icha (soir) qui se faisait généralement individuellement, vu le nombre limité des pratiquants qui restaient à Aldjinsia, chacun choisissait sa compagnie, autour du feu et de la préparation du thé vert à la menthe. Le groupe le plus convoité était celui des Tchadiens : l’imam et son fils. Quant à leur domestique, il dormait au rythme du soleil, « harraga[Littéralement : la brûlante. Mot pour désigner le soleil.] se lève, il se lève, harraga couche, lui, il couche ! » comme aimait à préciser le fils du tchadien, qui venait le soir fréquemment ivre et bien résolu à embêter tout un chacun. Sa première victime était le malheureux domestique qu’il réveillait pour lui demander de jouer du Ney, ensuite sur le Kurde de Syrie qu’il agaça en chantant pendant une demi-heure, en un arabe cassé : « Souri ahmar, khachmou azrag (un syrien rouge au nez bleu) ! » ‘Am Miftah qui avait l’habitude de se coucher au même moment que les poulets et se réveillait au même moment que les coqs, n’était guère importuné par le tapage des jeunes veilleurs, il ne l’entendait plus.

Contrairement à cette habitude, une nuit ‘Am Miftah et son adjoint avaient rejoint Aldjinsia après minuit, gais et excités. Ils pouffaient, soupiraient et se racontaient des histoires survenues dans la soirée. Le visage de ‘Am Miftah avait perdu tout son sérieux habituel, il suait et brillait. Il avait tellement chaud qu’il enleva la partie supérieure de sa djellaba pour exhiber un tricot jaunâtre, trempé et collé sur son ventre rond. Il s’effondra sur son tapis en soupirant, haletant et suppliant Abderrazek d’arrêter de parler, mais reprenant lui-même l’histoire qui, de nouveau, les fit éclater de rire. ‘Am Miftah qui ne se contrôlait pas, pas plus qu’il ne contrôlait Abderrazek, et qui voulait à tout prix se laver pour faire la prière du soir, se mit à arroser à l’aide d’un tuyau, tous les dormeurs, en riant et chantant avec Abderrazek « Soudfa w’ agmal soudfa ( un hasard, et quel beau hasard !) », le refrain d’une chanson de Mohammed Al Wardi, un chanteur soudanais banni de son pays, que les baffles du bus beuglaient. Evidement, les derniers résistants au vacarme cédèrent à l’eau que ‘Am Miftah s’amusa à mitrailler ici et là. Tous les habitant d’Aldjinsia, les Arabes, les Africains, les oies et les canards qui jurèrent de venger le lendemain même cette agression, se posèrent la même question : qu’est-il arrivé à ‘Am Miftah ? Est-il ivre ou vient-il de fumer un joint ?

Lorsque ce dernier se releva pour commencer la prière, les habitants d’Aldjinsia, les musulmans du moins, abandonnèrent l’idée de l’alcool, préférant attendre l’occasion favorable pour s’informer auprès d’Abderrazek. Cela ne dura pas longtemps. La même nuit, lorsque ‘Am Miftah s’écroula pour dormir, après avoir tenté vainement de restituer son allure imposante en adressant la parole à la foule abasourdie : « Allez, maintenant ça suffit, on a assez plaisanté comme ça, regagnez vos lits et dormez ! », son adjoint révéla le mystère que tout le monde attendait pour dormir : ‘Am Miftah avait rendu visite à une prostituée du quartier. « C’est à cause de cela qu’il s’est lavé avant de faire la prière ! » nota Abderrazek en souriant.

Cette nouvelle, sortie en arabe de la bouche de Abderrazek, fut traduite en plusieurs langues pour enfin faire rire, au bout d’une demi-heure, le domestique de l’imam tchadien.

Le réveil d’ ‘Am Miftah sonnait l’heure du réveil à Aldjensia. Lui, qui n’aimait pas le spectacle des cadavres dormants, juste après la prière du Sobh (matin) qu’il exécutait après le lever du soleil, aimait taquiner les corps inanimés des jeunes, déjà fatigués par la traque d’une ombre qui commençait tôt à se faire apprécier. Commence alors la corvée matinale des toilettes et de l’ablution, suivie de la prière individuelle, puis des courses au souk de la rue Al Arbaïn. ‘Am Miftah qui se rendait chaque jour au centre ville de Sebha pour se renseigner auprès de l’agence sur les nouveaux candidats au voyage, était attendu avec impatience par les habitants d’Aldjinsia regroupés autour du café et des cigarettes. Son retour souvent accompagné de Boubaker le Toubou, était célébré par un verre de thé, l’occasion d’échanger avec l’assemblée les nouvelles de la liste qui s’allongeait lentement, très lentement. Puis, chacun s’occupait à préparer son déjeuner sur un feu ou un camping-gaz ambulant qui faisait le tour des différents groupes. Après le déjeuner, on s’éparpillait vite sous les camions pour le rituel quotidien de la sieste et son lot de bagarres avec les canards et les oies.

Chaque jour apportait au camping d’Aldjinsia des histoires singulières, des disputes et de nouveaux candidats au voyage. De la sorte, trois semaines légères s’écoulèrent. Mi-mai, après la prière du ‘Asr (après-midi), la population d’Aldjinsia apprit avec enchantement que toutes les places avaient été réservées et que quelques voyageurs en surnombre avaient accepté de faire le trajet sur le toit du camion. ‘Am Miftah qui présida cette exceptionnelle réunion n’en fini pas de répéter que : « Les présents doivent informer les absents que le pesage et le chargement des bagages se feront dès qu’arrive la bascule, et de ce fait chacun est tenu de s’approvisionner d’avance en nourriture, charbon, et bien sûr des bidons pour le stockage de l’eau. Chacun a le droit de transporter gratuitement quarante kilos, tout dépassement doit être réglé sur la base d’un dinar par kilo ! » fit-il en pointant son index comme un minaret. Puis il passa sans transition à une nouvelle qui foudroya les trois Tunisiens : « trois copies de la liste nominative complète des voyageurs seront transmises demain, pour contrôle, à la sécurité intérieure, à la sécurité extérieure et à la sécurité militaire. Le départ se fera le jour suivant le retour de la liste dûment approuvée et signée par les trois corps de sécurité. »

Il ne leur manquait plus que ça ! Alors que la formidable ambiance d’Aldjinsia leur avait fait oublier la police, ils connurent à nouveau appréhension et angoisse. Rien n’avait plus de goût, les plaisanteries de Hadj Chitiw ou du fils du Tchadien ne les faisaient plus rire. ‘Am Miftah, accoutumé aux propos sensés et amusants des Tunisiens, finit par remarquer le changement survenu dans leur comportement : ils préféraient désormais se tenir à l’écart, ne mangeaient que quelques bouchées et passaient le reste de la journée à fumer en chuchotant et en sirotant le thé. Cela faisait presque trois mois qu’ils étaient en Libye. Ils redoutaient que l’Etat tunisien n’ait demandé leur extradition aux autorités libyennes. Ils craignaient de tourner en rond et retourner à la case-départ en accablant, par leur fuite, leur dossier. Ils regrettèrent même de ne pas avoir tenté la harqa à bord des 4×4 Toyota qui en trois jours les auraient transportés clandestinement à Dirkou au nord nigérien. Mais comme le regret n’avançait en rien ils se fièrent comme d’habitude à Allah, qui seul sait quelle tournure prendrait la suite des événements.

Cette amère attente du retour de la liste dura trois longues journées. Pendant ce temps, les cohortes des nouveaux candidats au voyage avaient envahi Aldjinsia, des Nigériens, des Mauritaniens, des Sahraouis et avec eux des arrivages de marchandises que les camionnettes déversaient sur les lieux. Très vites, les Africains se répartirent en groupes distincts souvent composés d’anciens amis ou simplement de compatriotes. Les Arabes, quant à eux, constituèrent un groupe à part. Après avoir arrêter les besoins, chaque groupe se mit à entasser ses provisions de nourriture et de charbon. Pour les Tunisiens, à part l’acquisition de bidons en plastique qu’un artisan du souk avait couvert de jute et de toile pour les protéger de la chaleur, les préparatifs du voyage furent simples. Ils rejoignirent, contre le versement de cent dinars pour les frais de nourriture, le groupe de ‘Am Miftah, Abderrazek et le guide Hadj Chitiw. Ils promirent d’aider ce dernier à cuisiner et avaient même préparé en gage de bonne volonté quelques mets tunisiens comme la salade méchouia que ‘Am Miftah adorait. Le jour du chargement des bagages, nos amis ne disposaient que de leurs légers sacs à dos, carpette avec couverture, trois bidons à eau de dix litres et quelques ustensiles de cuisine qu’ils mirent à la disposition de Abderrazek.

Au milieu de l’après-midi du troisième jour d’attente, Boubaker le Toubou pénétra comme un conquérant Aldjinsia. Liste à la main, il avança fier et résolu, prit place à côté de ‘Am Miftah, qui réunissait autour de lui son habituelle compagnie, et la déposa entre les mains de ce dernier. Tout près de lui étaient assis les Tunisiens qui purent examiner la liste en remarquant avec frayeur que leurs noms ainsi que ceux du reste des voyageurs arabes – le Syrien, le Marocain et l’Egyptien – avaient été cochés d’une croix rouge ! Pourquoi exclusivement les noms des Arabes ? Est-ce un mauvais présage ou simplement une coïncidence ? Aucun n’apporta la moindre explication à cette alarmante énigme, pas même ‘Am Miftah qui examina avec stupeur les visages ébahis des personnes en question. Nos trois amis étaient, comme on le savait déjà, sur le qui-vive. Ils voulaient partir et quitter à jamais cette Libye qui comme le reste des pays arabes vénère fanatiquement « la nécessité de la police ». La même peur, qui de Bizerte à Tripoli les avait traqués, projeta son ombre sur leur rêve de l’évasion qui venait de naître à Aldjinsia.

10

L’opération de pesage et de chargement des bagages commença tôt le matin. Nos amis, après avoir installé leurs affaires et réservé leurs sièges préférèrent prêter main-forte à Abderrazek. Cette activité qui dura jusqu’à l’après-midi fut la source de querelles, de désordres, d’insultes et toutes les formes du chaos qui dominent généralement de semblables situations. L’embarquement et le choix des places assises constituèrent la deuxième difficulté de cette journée, chose qui nécessita l’intervention de ‘Am Miftah. Lorsque ce dernier commença à répartir les sièges, il déclara, à la surprise générale, que « les huit premiers sièges seraient réservés pour certains voyageurs, leurs femmes et leurs enfants. »

L’assemblée apprit donc que parmi les voyageurs il y aurait des femmes qu’on devrait aller chercher d’une cérémonie de mariage à cinq heures. Ne dites pas que le voyage fut retardé pour donner le temps à ces ‘nanas réservées ’, comme aimaient répéter avec un soupir chagriné les Africains, d’assister aux dites cérémonies. Cette interprétation malicieuse que le Syrien lança comme une grenade provoqua la colère de Prince l’ex enfant-soldat libérien.

Maigre, élancé et ayant tous les atouts d’un vrai agitateur, il amorça une minime rébellion par son anglais à la fois plaisant et provocateur qu’articulait sa voix criarde : « No, no, no, wait a minute. Don’t tell me that it was because of the women that we stuck here all of the time! Come on man, that is not right . And you say that we have to pick them up, all of us? That is not good ! It’s a big big problem man, you don’t understand me, don’t you ? Attends, je parle peu français, ce n’est pas bon monsieur d’attendre les gens comme ça une, trois semaines. Do you understand me now? Hey you, Sidibé Tell him in French! No, no, in Arabic you speak Arabic you man, come on tell hem!» en s’adressant à Sidibé un jeune congolais qui venait de décrocher sa maîtrise à la faculté de théologie de Tunis et parlait de ce fait l’arabe classique. Boubaker le Toubou qui ne comprenait rien de ce que le jeune racontait, mais tentait de le maîtriser, regarda à droite et à gauche comme suppliant l’intervention d’une tierce personne et se retira. Hadj Chitiw qui avec son franglais de pacotille, suivi de rires inutiles et des grimaces débiles parvint à faire rire la foule et calmer Prince, qui devint aussitôt le représentant et le porte-parole incontestable des Africains.

A cinq heures, un épais nuage noir dégagé par l’échappement du camion inaugura officiellement le démarrage. Aldjinsia ouvrit alors son portail en fer et laissa sortir un camion bourré de jeunes et de rêves affranchis.

Direction : la maison où était tenue la cérémonie du mariage située dans un quartier populaire, caractérisé par une ressemblance incroyable des rues, des maisons inachevées et des slogans révolutionnaires peints sur les mûrs qu’on rencontre partout dans la Jamahiriya, tels « l’embargo ne nous fait pas peur » ou « Pas de démocratie sans comités populaires » ou encore « la représentation est une duperie. » Grâce aux indications, que des jeunes adossés contre les mûrs et les poteaux électriques, fournirent, ‘Am Miftah, guidé par des sons provenant de la musique, arriva devant une maison construite sur deux étages, et dont les matériaux de construction, entassés près du seuil, annonçaient la construction de niveaux supplémentaires. Les balcons du premier étage n’étaient occupés que par des hommes, alors qu’au deuxième, une foule de femmes applaudissait au rythme des chants cha’abi (populaires) qui raisonnaient dans tous les alentours et excitaient la curiosité des gamins qui s’entassaient devant la porte à la quête de boissons et de pâtisseries. Et comme les femmes ne se résignaient guère à quitter les lieux, les voyageurs du camion furent obligés d’attendre une bonne heure. Le rythme de la musique anima en premier lieu le klaxon de ‘Am Miftah qui commença à s’irriter, puis les Africains et ensuite le reste des passagers qui par leur sifflements, danses et applaudissements inaugurèrent à l’intérieur du camion une cérémonie annexe. Évidement, ce vacarme attira toute l’attention des gamins, des occupants des balcons, puis le reste des invités, qui se bousculèrent derrière les baies vitrées pour voir ce qui se passait dehors. A ce moment seulement, quatre jeunes femmes alarmées se précipitèrent vers le camion, dont l’une portait dans ses bras un adorable bébé de six mois. Il fut aussitôt baptisé « l’oiseau du paradis » par les passagers qui voyaient désormais en lui le bon augure et le signe divin d’un voyage qui ne pourrait être que béni.

‘Am Miftah, rancunier de nature, et particulièrement irrité par cette attente, refusa de poursuive le voyage vers Gatroun, et ce malgré les adjurations des passagers, les youyous des femmes et le pleurnichement de « l’oiseau du paradis ». Contre vents et marées, ‘Am Miftah conduisit le camion à une vallée à la sortie-sud de Sebha où Boubaker informa les passagers qu’en raison du retard accumulé il serait préférable de passer la nuit ici et de partir tôt le lendemain.

Un groupe des passagers dormait encore, d’autres étaient entrain de collecter du bois pour allumer le feu et préparer le déjeuner, lorsque deux Land Rover arrivèrent sur les lieux du camping. Un groupe de jeunes armés de pistolets et de kalachnikovs descendirent et encerclèrent les lieux. Hakim, qui se trouvait sur le toit du camion, occupé à ranger les bagages, fut le premier à se voir aborder par l’un de ces agents de la sécurité extérieure qui lui somma d’aller chercher le reste des Arabes. Le commando rassembla les jeunes, médusés, et les somma d’aller chercher leurs affaires et de les accompagner au poste. Les Arabes surent qu’ils devaient aussi apporter leurs tapis. ‘Am Miftah, Hadj Chitiw et Boubaker tentèrent alors d’intervenir pour comprendre ce qui était en train de se passer. Pas de réponse de la part des policiers qui chargeaient les bagages des jeunes hommes dans les véhicules. Et lorsque ‘Am Miftah, qui s’écria vainement « Dois-je attendre leur retour pour reprendre route ou dois-je faire le voyage sans eux ? », ne reçut qu’une réponse vague « On vous informera ! », tous les voyageurs, à commencer par les trois tunisiens, baignèrent dans une extrême confusion.

C’est vers le poste de la police des étrangers qu’on les amena : une résidence de deux étages, située au centre ville de Sebha. On fit entrer Fadi, Hakim, Seyfeddine, Hani, Mohsen et Walid dans une geôle du rez-de-chaussée et on ferma derrière eux une porte métallique. A l’intérieur, sur les tapis étalés à même le béton il y avait deux jeunes Algériens, un Malien et un Nigérian. Sur leurs visages on pouvait apercevoir des traces de torture récente : pommettes et joues bleuâtres, lèvres fendues et enflées. Un scénario qui effraya toute la compagnie même ceux qui n’avaient rien à craindre. Pour les trois amis le long et périlleux parcours venait de s’achever ici dans cette misérable geôle libyenne.

Au bout d’une heure, deux geôliers armés vinrent chercher le groupe des Arabes pour les amener au premier étage et les entasser comme des sardines dans le bureau du chef de la section. Un quinquagénaire brun et moustachu qui les avait accueillis avec une gentillesse angoissante les invita à s’asseoir et étala les raisons pour lesquelles sa section venait de procéder à leur interpellation :

« Lorsque nous avons reçu la liste des candidats au voyage vers le Niger, nous avons été surpris de constater la présence de voyageurs arabes. Pour les Africains, nous savions qu’ils vont rentrer chez eux. Mais vous, six jeunes Arabes, et, dans la situation actuelle du monde, avec le fléau du terrorisme que cette bande de zanadiqua (les apostats) revenus d’Afghanistan viennent semer dans nos pays, vous m’excuserez de dire que votre affaire nous a parue un peu louche. On ne sait jamais, peut-être vous êtes un commando promettant de commettre un attentat, un assassinat ou quelque chose de ce genre. Mais avant tout, une toute première question : vous ne trouvez pas suspicieux le fait que trois Tunisiens, un Syrien, un Egyptien et un Marocain se retrouvent dans le même camion en direction de l’Afrique Noire ? Et ben pour moi et mon équipe oui, c’est suspicieux et c’est même très inquiétant. Pour cette raison, je demande votre entière coopération et, s’il vous plait, ne compliquez pas notre travail par des mensonges ou des silences inutiles. Nous n’avons rien contre nos concitoyens arabes, mais, les conventions et les traités entre nos pays l’obligent et c’est pour l’intérêt de nos populations, pour votre propre sécurité que ce genre de coopération existe.

Vous êtes sommés de déposer vos passeports, votre argent, vos ceintures, les lacets de vos chaussures et tout objet tranchant. Nous vérifierons la conformité de vos documents de voyages et vos autres pièces d’identité, et bien sûr nous vérifierons si vous êtes recherchés par vos pays ou si vous faites l’objet d’une demande d’extradition. Je vous demande de comprendre le bien-fondé de notre enquête. Demain nous procéderons à des interrogatoires individuels. Cela veut dire que vous serez nos hôtes pour une période que nous espérons courte. Mais sachez une chose : la manière et la durée de notre enquête dépendront de votre collaboration ! »

Chacun commença alors à exécuter les ordres du chef. Mais, comme chacun dissimulait une somme de dollars, acquis illégalement dans le marché parallèle, ce qui était considéré en Libye comme une atteinte grave à l’économie nationale – en ce temps d’embargo – et de ce fait un délit passible d’une lourde peine d’emprisonnement, il y eut des hésitations et une grande inquiétude qui perturba nos amis. Le chef qui n’appréciait guère l’ambiguïté et la tergiversation des jeunes s’irrita et ordonna une fouille minutieuse qui vite déboucha sur la découverte d’une bonne somme d’argent.

« Je pense que vous êtes en train de compliquer votre affaire ! » formula avec austérité le chef en ordonnant de les reconduire au geôle.

Nos amis constatèrent que chaque fois que les geôliers ouvraient la porte, l’effroi gagnait leurs codétenus. Comme le reflex de Pavlov, il y a celui de la torture qui déclenche une crise épileptique dès la perception par les détenus du son des pas s’approchant de la porte ; le bruit de la serrure quant à lui, concentre toutes les peurs et les fantômes les plus cauchemardesques du supplice, de cette emprise de l’homme sur l’homme, sur son système nerveux qui s’évanouit en offrant le corps comme offrande à l’autel de la raison d’Etat ; l’ouverture de la porte n’est plus ressentie comme le rêve de la délivrance, mais comme la soumission irrévocable à la torture.

Il fallait voir les yeux effrayés ; les lèvres, les muscles et les organes tremblants, pour comprendre qu’ici l’inhumain est institutionnalisé et que l’espoir se nourrit désormais de son contraire, le désespoir, qui, une fois dehors se traduit dans les attentats les plus sanglants dirigés contre le monde du dehors même, contre cet extérieur qui a ignoré ou a voulu ignorer, avec un mépris lui aussi douloureux, le vivier de l’inhumain : les établissements de la torture.

Etrangement, les deux premières choses que Hakim se rappela dans cette geôle furent : le célèbre livre de Zayneb al Ghazali[Ayyâm min hayâtî, (Des jours de ma vie) de Zayneb al Ghazali.] décrivant le calvaire des prisonniers islamistes de la confrérie des frères musulmans dans les prisons nassériennes ; et le poème de Sayyed Qotb, que Hakim récitait par cœur, Akhî anta horron (mon frère, tu es libre) encourageant les prisonniers à supporter l’épreuve. Hakim avait lu ces écrits, considérés indispensables pour l’initiation à la littérature islamiste, quand il avait quinze ans. Quinze ans ont déjà passé, et le voilà en train de revivre, dans une geôle arabe loin de son pays, ce qu’il avait lu autrefois dans son pays à propos de ce qui se passait alors en Egypte ! La peur et la déception qu’il ressentit en ce moment l’amena à repenser le sujet extrêmement délicat de la radicalisation de l’islam politique.

Il réalisa deux faits historiques très importants : Premièrement, l’extrémisme islamiste en tant que sentiment d’agressivité envers l’autre et puis en tant que théorie légitimant la violence inter islamique était né dans les prisons et les centres de détentions extrêmement terribles, égyptiennes puis syriennes. Deuxièmement, les textes de l’islam exaltant le martyre et le djihad, qui soutenaient anachroniquement cette idéologie, ont été interprétés et poussés à leur extrême dans ces lieux-mêmes afin de forger et de cimenter la raison des islamistes contre la raison de l’Etat. Et cela dans un monde arabo-musulman dominé par la culture politique du parti unique, et dans lequel les islamistes, comme les nationalistes, les marxistes et les nassériens étaient sujets à la même répression, mais à une différence majeure : les moyens de répression utilisés contre les islamistes sont si violents et extrêmes qu’ils furent les seuls à même de produire, grâce au langage religieux infiniment influent, une contestation elle aussi violente et extrême du système et des élites politiques inféodées aux régimes en place.

La violence physique et symbolique établie par les régimes et encouragé par une élite occidentalisée à outrance alliée à un Occident officiel hostile par nature au discours islamique provoque instinctivement une envie aveugle chez les radicaux de créer à leur tour leur propre violence symbolique et physique. Le martyre politique et les opérations kamikazes, qui politiquement appartiennent au registre de la violence révolutionnaire, sont ici la métaphore d’une force invincible par son autodestruction, d’où sa violence extrêmement incontrôlable. La violence de l’Etat a toujours et partout exaspéré et alimenté une volonté de violence chez le rebelle. Toutefois, la nouveauté et la « menace » de l’extrémisme islamique vient du fait qu’il alimente et s’alimente réciproquement d’une religion originalement rebelle : l’Islam est dans sa genèse une religion de révoltés contre l’arrogance et la soumission à l’arrogance, et toute tentative de le rendre le gardien d’un statu quo, même islamique, a été tout au long de son histoire voué à l’échec. L’Islam comprend en son sein un puissant mécanisme de dénonciation et d’insurrection principalement contre ceux qui se réclament justement ou injustement de lui. Si on observe l’histoire du monde musulman depuis la grande discorde[Al Fitnaal Kobrâ , la grande discorde.] et la révolte de l’Imam Hussein on constatera que les rebellions contre les califes musulmans, les assassinats politiques et la littérature révolutionnaire ont été canalisés à l’encontre de la caste politico-religieuse dominante. Cela n’a jamais changé et il le restera toujours ainsi car l’essence de la foi en islam, l’affirmation, est la soumission au Seul Dieu. Ce qui implique un Non, cette insoumission sous-jacente contre tout ce qui n’est pas conforme à la représentation du divin. C’est la négation que comporte la profession de foi musulmane.

Bref, il y a eu et il y aura toujours un Islam contre un autre. Un Ali contre un Mo’âwiya et un Hossein contre un Yazid sont les emblèmes historiques de la révolte à l’intérieur de l’Islam même. Pour cette raison il est incohérent de penser la violence islamiste sous la seule optique des crispations identitaires ou du rejet de la modernité qu’impose l’Occident. Comme il est aussi réducteur de la penser sous la seule optique économique, qui d’ailleurs existe, et qui veut présenter l’islamisme comme simplement l’expression de la contestation sociale et le résultat des échecs des politiques gouvernementales à résoudre le problème du développement. Dans ce contexte la bourgeoisie pieuse et la jeunesse urbaine pauvre n’est qu’une invention scientiste pour combler l’incapacité des intellectuels occidentaux à comprendre la complexité et la singularité du registre islamiste. Sinon, pourquoi ne traite-on que le sujet de la violence de l’islamisme tout en ignorant, comme si elles n’existaient pas, les revendications sociales, politiques, culturelles et morales du même phénomène ? Pourquoi ne parle-t-on pas des avancées théoriques de l’intelligentsia islamiste en Iran, au Liban et même en Occident et ne met-on en lumières que les incidents violents, non représentatifs de la totalité d’une mouvance complexe et hétérogène ?

Cette tentative qui veut dénier aux populations musulmanes le droit à la participation à la vie politique, économique, culturelle et sociale n’encourage en fait que les adeptes de la mort. On l’a bien constaté : partout où les islamistes ont été pourchassés après avoir ouvertement joué le jeu de la démocratie ; là où ils sont jetés dans les nouveaux camps de concentration, les pépinières du terrorisme ; là où des guerres, nationales, régionales ou mondiales sont proclamées à leur encontre, c’est exactement là que les germes d’une violence, toujours plus cruelle, se développeraient, seraient facilement manipulables et échapperaient à toute tentative de contrôle. L’Islam inculte des Talibans, les dérives du GIA algérien, de la Gemâ’a Islamiya et du Jihad égyptiens sont dans ce contexte les échantillons et les preuves de l’impasse de la manipulation du Salafisme par les services secrets de certains Etats dont les puissances mondiales.

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