Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

2ème chapitre

Kadhafistan

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11

Dans la cellule comme dans le reste des lieux de détention, les détenus ont l’habitude d’échanger les informations sur les raisons de leur arrestation, sur les méthodes de l’interrogatoire et sur les bons et les mauvais tortionnaires. Comme de coutume, chacun retient les informations compromettantes puisque personne ne fait confiance à personne. Les écoutes et les infiltrations sont désormais des techniques qui ont fini par apprendre aux détenus l’adoption d’un silence préventif.

Ici, les anciens détenus informèrent nos amis qu’ils n’y avait pas d’interrogatoire nocturne ; qu’une autre geôle plus grande dans laquelle est entassée presque une centaine de personnes est réservée aux détentions de longue durée. Là, croupissent des détenus, pour la majorité Algériens et Egyptiens soupçonnés de « terrorisme », c’est-à-dire d’appartenance ou de sympathie avec la mouvance islamiste, au côté d’Africains soupçonnés de trafic de stupéfiants ou de franchissement illégal de la frontière. La durée de cet « emprisonnement préventif » dépassait les douze mois pour certains détenus qui ne sortaient qu’une fois par semaine, pieds enchaînés, pour nettoyer la cour et les bureaux de l’établissement sous une surveillance armée. Ceux qui devraient être interrogés et « travaillés », transiteraient par la geôle dans laquelle furent logés nos amis. De là, on les amènerait au premier étage sous les insultes, les crachements, les gifles et les coups de pieds et de crosse. A huit heures du soir on leur apporterait quotidiennement la même grande marmite bleue de macaroni menteuse [En dialecte tunisien ce terme qualifie tout plat dépourvu de légume et de viande : couscous menteur, macaroni menteuse (Macrouna kadhaba)…etc.] qu’ils doivent manger sans cuillère et sans leur permettre de se rendre ensuite aux toilettex pour se laver les mains.

A huit heures de cette deuxième journée de détention, le bruit des fonctionnaires commença à se faire entendre. Ceux qui avaient passé une mauvaise nuit ou avaient eu un problème de ménage, viennent ici vider leur rage sur les pauvres détenus. A neuf heures les premiers interrogatoires commencent avec des insultes, des gémissements, du sang et des larmes et tout ce qu’il faut pour faire de ce lieu un respectueux établissement arabe de sécurité, l’une des rares places de la région où on travaille avec zèle.

Aujourd’hui on vint chercher le Malien. Un type long, un peu barbu et de gentillesse mystérieuse qu’on rencontre souvent chez les individus soumis longtemps à la torture. Lorsqu’il se leva pour accompagner un inspecteur brun et brut, il laissa échapper un sourire lumineux et doux qui défia humainement la cruauté de son bourreau. Paradoxalement, le mot arabe ‘Adhab (torture) découle de la même source que ‘Adhb (douce) et ‘Ôdhôba (douceur). Deux heures après on le ramena mutilé à la geôle. Le jeune ne pouvant se tenir sur les pieds ensanglantés par la falqa [ Falqa : célèbre méthode de torture consistant à lier les pieds du supplicié et lui donner des bastonnades sur la plante des pieds.] , s’écroula sur le seuil en gémissant. Il éprouva une difficulté à récupérer la gaieté de son visage, il s’y efforça, et lentement il caressa de son sourire ses codétenus comme pour apaiser leur inquiétude. Les deux geôliers dont le visage n’exprimait aucune compassion, promirent de revenir s’occuper de nos amis avant de fermer la porte. Le message fut clair et chacun le reçut à sa manière. Tout le monde se prépara au pire scénario.

Lorsqu’ils étaient revenus, après quelques minutes, ils choisirent trois d’entre le groupe des Arabes : Mohsen le Marocain, Fadi et Hakim. Menottés et yeux bandés, ils les amenèrent aux premiers étage où ils les dispersèrent dans trois bureaux. L’interrogateur de Hakim demanda à ce dernier de s’asseoir et l’aida à localiser la chaise. « C’est une enquête de routine si (monsieur) Hakim, ne craignez rien ! » lui avait-il dit en voulant apaiser sa frayeur qui se manifesta par un tremblement léger de ses membres.

  • Alors, pourquoi ce voyage vers le Niger ? lui demanda-t-il en inaugurant son interrogatoire.
  • Moi et mes deux amis nous nous intéressons aux objets d’art et à l’artisanat africain. Nous voulons essayer les articles nigériens bon-marché et lucratifs, répondit Hakim.
  • Plus de détails s’il vous plait.
  • Nous voulons acheter des produits en cuir, des sabres et couteaux touaregs et d’autres articles que nous revendrons en Tunisie ou ailleurs.
  • Mais pourquoi ne vous êtes pas rendus au Niger par avion, c’est plus confortable, plus rapide et moins risqué qu’un périple à travers le désert ? lui demanda-t-il.
  • C’est vrai, mais c’est plus cher et plus compliqué. Vous savez, il n’y a pas de vol direct entre la Tunisie et le Niger. Nous sommes obligés de passer par la France, chose qui nécessite un visa qu’on refuse de délivrer aux Arabes… et une bonne somme d’argent. En plus nous voudrions commencer par Agadez, au nord, c’est là que les meilleurs objets artisanaux sont disponibles, répondit Hakim, en voulant donner le maximum de détails convaincants.
  • Oui c’est vrai ! remarqua-t-il. Mais les deux autres Tunisiens, vous les connaissiez depuis longtemps ? lui demanda-t-il, en changeant de sujet.
  • Oui nous sommes des amis d’enfance. Nous venons de la même ville, de Bizerte, et nous avions fait quelques voyages commerciaux ensemble.
  • Comment as-tu fait leur connaissance ? Il le somma de donner davantage de détails.
  • Nous avions étudié dans les mêmes écoles et nous habitions presque le même quartier ! rétorqua Hakim avec assurance.
  • Quels sont les pays que tu as visités dans ta vie ?
  • Tous les pays ? demanda Hakim.
  • Oui tous sans exception…avec les raisons de chaque voyage.
  • Ton voyage en Algérie c’était en quelle année ? sursauta-t-il dès que Hakim prononça le nom de ce pays, en ajoutant : as-tu de la famille en Algérie ?
  • C’était au début des années quatre-vingts, quand j’ai visité mon oncle maternel qui est algérien ! répondit Hakim.
  • Est-ce que tu es un pratiquant ? lui lança-t-il.
  • Oui. fit-t-il, avec confiance. Chose qu’il n’aurait jamais avouée à un inspecteur tunisien.
  • Tu n’es pas un de ces zanadiqa (apostats) ?
  • Pas du tout, je suis uniquement un pratiquant qui commet des péchés, parfois de grave péchés ! nota Hakim en voulant attirer son interrogateur vers son piège.
  • Comme quoi ? lui demanda-t-il.
  • Vous savez… en Tunisie le rythme de la vie des jeunes est un peu ouvert. Parfois je me trouve avec des amis qui boivent ou qui fréquentent les filles…puis, je suis quelqu’un de faible, devant certaines tentations je me laisse aller, que Dieu nous pardonne tous, fit Hakim le plus franchement du monde.
  • Amen ! rétorqua-t-il en laissant échapper un rire léger.
  • As-tu fais l’objet d’une arrestation, poursuite ou jugement en Tunisie ou ailleurs ?
  • Non jamais !
  • Et les autres voyageurs arabes d’où les connaissiez-vous ?
  • Nous avions fait leur connaissance à Aldjinsia il y a presque deux semaines.
  • Donc vous dites que vous n’êtes pas un groupe lié par une quelconque mission ?
  • Pas du tout ! Et vous pouvez confronter mes dires à ceux des autres.
  • On verra bien si tu dis la vérité ! lui dit-il en guise d’avertissement avant d’appeler un agent qui le reconduisit à la cellule.

Le Marocain était déjà là lorsqu’on ramena Hakim. Alors que Fadi n’avait pas encore terminé sa séance. Hakim avertit Seyfeddine, fortement angoissé par la tournure prise par les événements, et qui s’est approché lentement de son ami pour se renseigner sur le déroulement de l’interrogatoire, de bien se rappeler chacun des détails qu’ils avaient arrêtés ensemble. Il lui conseilla de garder le sang froid et de faire confiance en Allah.

Bien qu’ils aient bien prévu tout un scénario, avec toutes les réponses aux questions possibles, ils craignaient qu’une erreur ou une omission ne vienne gâcher tout leur plan. Le moral de Seyfeddine était au plus bas niveau. Il répéta à plusieurs reprises qu’ils ne sortiraient pas indemnes de cette geôle. Il parlait du retour en Tunisie comme s’il s’agissait d’un sort inévitable. Il confia à Hakim avec une certitude alarmante : « C’est fini notre cavale, c’est le terminus. Cette geôle est le terminus de notre parcours…je le sens. Il n’y a plus d’issue possible, nous ne verrons plus le soleil dehors ! » Hakim qui voulait consoler son ami se trouva embarrassé par la présence des codétenus qui commencèrent à se poser des questions sur Seyfeddine et sur le groupe des Tunisiens. Hakim leur répondit que le manque d’aération de la cellule pèse sur l’état de santé de son ami ayant des difficultés respiratoires. Hakim qui avait peur que son ami ne s’écroulât avant même son interrogatoire tenta tout pour lui remonter le moral. Il lui chuchota des versets du Coran portant sur la miséricorde d’Allah ; il lui raconta des blagues ; lui rappela des événements drôles et des conjonctures compliquées qu’ils avaient vécues dans leur vie. Seyfeddine tantôt souriait, tantôt pâlissait et s’immobilisait. Il murmurait et avait l’air de se quereller avec la peur. Il fermait ses yeux longuement et se tenait la tête entre les mains comme pour empêcher son effondrement. Lorsque Fadi revint avec son calme invincible, il croisa les regards curieux de Hakim et de Seyfeddine et leur lança un sourire rassurant : il donnait l’impression d’avoir bien passer son interrogatoire.

A l’instar de Hakim, son interrogatoire n’avait pas pris une tournure violente et on l’avait interrogé gentiment. On lui avait même enlevé la bande de tissu noir qui bandait ses yeux. Il avait subi presque le même interrogatoire que Hakim. Ses réponses concordaient avec celles de son ami et il paraissait que nulle contradiction ne s’y était glissée. Mais, c’était l’interrogatoire de Seyfeddine qui restait déterminant. C’est pourquoi nos amis se mirent à stimuler le moral de leur ami qui commençait à reprendre en main sa vigueur. Lorsqu’on vint le chercher, son visage afficha un mélange étrange de détermination et de fatalisme qui laissa ses deux amis perplexes, ne sachant pas s’il se résignait à son sort malheureux ou s’il allait chercher à dévier le cours du destin. Cette ambiguïté avait jeté de son ombre sur l’état d’âme de Hakim et de Fadi qui, chacun dans un coin de la cellule, attendirent comment serait le retour de leur ami.

C’est une autre sorte de peur le fait de prendre conscience que notre sort ne dépend pas exclusivement de nos propres actes mais de ceux d’autres personnes ou d’événements qui, indépendamment de notre volonté, nous jettent dans une arène étrangère. Cette idée, ne cessait d’obséder Hakim. Il s’efforçait de l’analyser en profondeur rationnellement loin de toute approche mystique, mais elle lui résistait et échappait à toutes ses tentatives. Elle s’accrochait à la mystique se refusant tout autre registre de lecture. Car, se disait-il : « pourquoi sommes nous tenus responsables d’événements que nous n’avons pas provoqués ? Pourquoi les circonstances sont-elles si cruelles au point de bouleverser notre vie, sans que nous en soyons avertis ou préparés à les recevoir ? Pourquoi l’œuvre d’un tiers, son omission ou sa faute peut avoir une influence néfaste ou heureuse sur notre vie ? C’est l’incapacité de l’homme face au destin qui fait de lui un destin et lui donne toute l’autorité et l’ordre transcendant, surprenant, cruel ou bienveillant. »

Cet ordre, celui de la destinée, nous ne le rencontrons pas dans les contrées communes et faciles de la vie, celles qui ne produisent que les mauvaises herbes de la routine, de l’uniformisation et de la soumission infâme. Non, loin de là, loin des verdures trompeuses et si appétissantes du troupeau tant familiarisé au confort que lui procure l’habitude qu’il faut chercher le visage de la destinée. C’est dans les rivages impitoyables de la marge, lors des moments des décisions authentiques que nous croisons le visage jusque là inconnu de notre destin. Nous évitons alors de le regarder en face tellement il nous fait peur, mais, nous retenons de lui son miroitement qui accompagnera nos pas, partout, même quand nous ressentons l’envie de le méconnaître.

Sommes-nous en fait des êtres libres ? Si nous voulons traiter avec discernement le sujet de la liberté dans une époque et une région comme le monde arabe contemporain, caractérisées par la tyrannie du temps et de l’espace, il serait choquant de constater que jamais l’être arabe tout au long de son histoire ne s’est trouvé dans une situation pareille à celle du quatorzième siècle. Et, si on veut compter le nombre de fois où nous avons eu vraiment l’occasion de déterminer le sens de notre vie selon nos principes, nos idéaux, nos conceptions et nos rêves, nous serions aussi effrayés de ne trouver qu’un zéro fataliste. Nous sommes toujours et partout soumis à une quelconque pression qui nous dévie de la conduite que nous nous sommes fixée. Du berceau de l’enfance en passant par la rue, l’école, la vie professionnelle et le lit conjugal, l’être arabe est né, rajeuni, mûri et vieilli sous le signe de l’autorité. Et la liberté n’est qu’un beau rêve violé tantôt par un Etat corrompu, tantôt par une tradition arriérée et d’autres fois par un islam déformé.

L’autorité exigea que nos amis devraient attendre dans l’angoisse l’évolution de la situation et prier pour qu’Allah soutienne Seyfeddine pendant l’interrogatoire. Lorsqu’il entra dans la cellule, rien n’indiquait que Seyfeddine venait de passer un moment pénible. Il s’assit doucement sur le tapis avec les autres et sans dire mot lança un sourire discret pour tempérer la curiosité de ses deux amis. Ce n’est que plus tard, lorsque tout le monde quitta ce monde cruel vers le répit du sommeil, qu’il eut la générosité de chuchoter à ses amis impatients cette brève et vague formule : Ça va, ça va. Bonne nuit !

12

Au bout de deux jours, on vint les informer, que l’expertise avait révélé la conformité de leurs documents de voyage et le reste de leurs pièces d’identité. Mais il leur fallait attendre des indications qui parviendraient de la section centrale de sécurité de Tripoli pour statuer sur leur sort. L’affaire durera encore trois jours, les avait-on prévenus afin de les préparer à un prolongement de la garde-à-vue. On les informa ensuite que le chauffeur du camion, ‘Am Miftah, était dehors et voulait rencontrer l’un des Tunisiens.

Dans le couloir ‘Am Miftah, assis sur le banc déposé pour les visiteurs, discutait avec un agent de sécurité sur le sujet des jeunes lorsque Fadi arriva. ‘Am Miftah lui serra la main chaleureusement puis lui présenta quelques paquets de cigarettes, de biscuits et des fruits. Il l’informa que le propriétaire de l’agence de voyage, qui était un membre lointain de la famille du « frère colonel » – pour désigner Kadhafi-, était entrain d’intervenir pour obtenir ou accélérer l’élargissement du groupe. Il les informa aussi qu’à cause d’eux il avait retardé le départ, et qu’il les attendrait encore deux jours. Après un court silence il avisa Fadi avec timidité et embarras : « Le vendredi prochain, après la prière, le bus quittera inchallah Sebha pour Gatroun. La pression des voyageurs africains n’est plus supportable. Ils ne veulent plus attendre. Ils disent qu’ils n’ont plus d’argent à dépenser en attendant votre arrivée. Je suis certain que vous n’avez rien fait de mal. J’espère aussi que vous n’aviez pas de rapport avec cette maudite politique qui n’apporte que du malheur… je sais que vous serez là le vendredi, hein ! Sans vous le voyage serait une corvée sans goût…. Allah est Grand…nous prions pour vous tous…. il faut que je m’en aille… passe le bonjour à tous nos frères et à bientôt ! »

Fadi fut touché par le geste de ‘Am Miftah et content de revenir à la cellule avec cette bonne nouvelle de l’intervention du soi-disant proche du Colonel et du report du départ. A vrai dire nos amis avaient beaucoup redouté le départ du camion et peut-être le ratage de l’ultime chance de quitter la Libye. La nouvelle qu’apporta ‘Am Miftah ressuscita en eux un espoir perdu, mais attisa, au même moment, la peur de ne pas être au rendez-vous après la prière du vendredi. Cette pensée était la préoccupation générale du groupe. Nos amis tunisiens quant à eux étaient angoissés par les indications qui devraient arriver de Tripoli. Ils avaient peur que les autorités libyennes ne contactent le consulat tunisien et ne reçoivent de ce fait des informations sur leur fuite. Mais dans une situation pareille à la leur, rien ne pourrait être entrepris. Aucune solution n’était envisageable. Ils ne pouvaient qu’attendre en espérant qu’Allah ferait en sorte que leur crise se dénouerait comme tant d’autres avant.

On a beau dire que la soumission à la volonté divine et l’acceptation du sort sont toujours désagréables et révoltantes, qu’elles supposent l’aliénation de la volonté personnelle. Pourtant, dans certaines dédales, l’individu, ne pouvant grand chose, apprend au fond de cette contrariété, à se résigner, non pas par indifférence ou un fatalisme maladif, mais par une approbation pénible d’un dessein divin qui, par la complexité du réel, dépasse ses facultés de discernement. Dans des moments pareils, seuls l’invocation et la confiance aideraient vraiment. Le reste n’est qu’autodestruction suicidaire qui n’accélère que le rythme de l’effondrement de la résistance. C’était leur conviction et leur état d’âme durant le reste du temps qu’ils devraient passer dans la geôle libyenne.

Il y avait un jeune agent de sécurité, un certain Latif qui assurait parfois la garde de nuit et venait passer des heures aux côtés de nos amis. Il apportait avec lui de la limonade fraîche ; il ouvrait la porte de la geôle pour ventiler l’atmosphère étouffante ; et il laissait nos amis sortir pour respirer et s’allonger sur les carrelages frais de la véranda. En réalité, à part le fait qu’il était d’une gentillesse exceptionnelle, il adorait écouter les histoires de Hani l’égyptien dont le dialecte et les gestes lui rappelaient le célèbre acteur, lui aussi égyptien, Adel Imam. A vrai dire, dans cette ambiance cauchemardesque de la geôle, surtout après avoir dépassé le vendredi et raté le rendez-vous avec ‘Am Miftah, Hani était l’unique moyen de divertissement. Son gros corps enveloppé dans une djellaba bleue ciel imbibée par la sueur, ses lunettes géantes qui cachaient la moitié de son visage au joues grasses, et ses soupirs impuissants, l’enfonçaient dans un univers comique et fabuleux. Les plus ordinaires de ses mouvements ou paroles provoquaient un fou-rire et une hilarité générale que seule l’appréhension des gardes arrêtait.

A cause de ces propos et manières comiques, nos amis le supplièrent de ne plus ouvrir la bouche en présence des geôliers. Ils craignaient à juste titre qu’il ne provoquât parmi les détenus un état d’hilarité, qui pourrait aisément irriter les gardes et recourir ainsi à des représailles supplémentaires. Or, lors d’une de ses vaines tentatives de garder le silence, et à force de vouloir étouffer son désir de parler, il produisit spontanément une grimace et une gesticulation si comique que même les gardes éclatèrent de rire abandonnant brièvement leur allure sévère. C’est justement pourquoi Latif adorait passer le temps de son service en compagnie du groupe. Nos amis profitèrent de sa présence et de son amabilité pour se rendre aux douches, laver leurs sous-vêtements et savourer l’air frais des soirées sur la véranda.

La nuit qui précéda le relâchement des jeunes, le chef du poste les surprit dans la véranda entrain de siroter la limonade en entendant une chanson d’Oum Kalthoum que la radiocassette transmettait en violation de l’ambiance habituelle de ce lieu de détention. Latif, surpris et troublé par la visite inopinée de son chef, et sous le regard furieux de ce dernier, se hâta de ramasser les verres, d’étouffer la voix d’Oum Kalthoum et d’enfermer nos amis. Mais, il oublia de récupérer son pistolet qu’il avait donné, avant l’arrivée du chef, à Hani pour faire un numéro de théâtre.

Ce dernier ne sachant que faire avec l’arme, la dissimula sous sa djellaba et regagna la geôle avec le reste du groupe. Dans l’effarement et l’anxiété il laissa sortir l’arme et la présenta d’une main tremblante au Syrien qui sursauta en reculant. « Et s’ils nous accusent de voler cette arme pour planifier une évasion ? se lamenta Hani, en ajoutant d’une voix brisée : « Ô Dieu ! fais que cette épreuve ne nous embrouille pas. Épargne le pauvre Latif. Protège-nous de Ta colère, Toi dont la miséricorde est plus large que Tes cieux et Ta terre ! » En formulant cette prière Hani ne se rendit pas compte que l’une de ses mains levée humblement au ciel tenait un pistolet chargé. Réalisant cela, il tressaillit, jeta brusquement l’arme, comme s’il venait de regretter un crime qu’il avait commis inconsciemment, et se réfugia dans un coin de la geôle. Tête entre les jambes, il resta ainsi immobile une bonne demi-heure jusqu’à ce que Latif, aussitôt après le départ de son supérieur, revint effrayé récupérer son arme de service. Latif complètement désemparé, se félicita que l’incident n’ait pas pris une tournure grave. Reprenant le pistolet que nos amis avaient caché sous le tapis il déclara sous les hourras des jeunes Arabes qu’ils seraient relâchés le lendemain.

Ce n’est qu’à midi de ce dimanche 24 mai 1998 qu’on est venu les chercher pour les conduire au bureau du chef du poste. Comme les lieux n’étaient pas spacieux et qu’il n’y avait qu’un nombre limité de sièges, on les rassembla dans le couloir où le chef avait déjà installé son fauteuil. Il inaugura son discours en s’excusant pour la gêne et les ennuis qu’avait entraîné la garde-à-vue. Il étala à nouveaux, comme s’il voulait donner une importance politique à ses propos, la conjoncture nationale, régionale et internationale qui nécessite, selon lui, ce genre de procédés d’exception. Il exprima son regret pour la lenteur de l’enquête, et tout en se retournant vers les Tunisiens, il affirma : « Chez vous en Tunisie, vos services sont efficaces, informatisés et il ne suffit que d’appuyer sur une touche pour que la liste des personnes recherchées s’affiche sur votre écran. Alors qu’ici, il nous a fallu réviser et feuilleter des gros registres pour avoir la chance de tomber sur une personne recherchée. » Et pour illustrer ses propos, il demanda à un des agents d’apporter un registre « pour que nos frères arabes, comme se plaisait-il à répéter, puissent mesurer la difficulté de nos fonctions. » « Voilà, regardez vous-même à quoi nous sommes confrontés, annonça-il avec assurance en montrant un épais registre noirci par des noms, des photos et des informations. C’est une corvée qui requiert des yeux forts et à défaut, de bonnes lunettes… de la concentration… des moyens… et surtout du temps ! »

Tout en rendant le registre à son auxiliaire il lui enjoignit de ramener les enveloppes contenant les effets personnels, l’argent et les papiers de nos amis. Après un court silence il ajouta avec artifice : « Et la calculatrice s’il te plaît ! »

Se retournant, et, remarquant l’étonnement qui luisait des yeux des nos amis, il les informa avec assurance : « Bien sur que les frais d’hébergement, des macaronis, d’eau, d’électricité, de personnel…etc. seront à votre charge. Parce que vous êtes nos hôtes et nos frères arabes, nous allons oublier le dangereux fait que vous détenez des dollars changés illégalement. Je ne vais pas entrer dans les détails de cette affaire mais en contrepartie vous êtes tenus de payer les dépenses des cinq journées passées dans des lieux sûrs comme les nôtres. C’est comme dans les hôtels, rien n’est gratuit, vous dormez, vous consommez et en quittant vous réglez la facture ! Notre facture n’est pas coûteuse. Cinquante dollars par personne à raison de dix dollars par jour, ce n’est pas cher, n’est ce pas ? »

Après avoir réglé leur facture, récupéré leurs affaires et dit au revoir à tous les agents de cette demeure, ils se précipitèrent vers l’agence du voyage qui se trouvait tout près de là. On leur annonça que le camion avait déjà quitté Sebha vers le poste frontalier de Gatroun et ce depuis le vendredi après-midi. « Hier, le bus était encore dans cette ville, leur annonça le responsable. Avec un peu de chance vous pouvez le rattraper, mais il faut faire vite ! » ajouta-il en examinant sa montre qui indiquait deux heures de l’après-midi. Sitôt dit, nos amis se hâtèrent de héler un taxi. Cela n’était pas facile : les chauffeurs, postulant que l’état de la route était presque impraticable et très nuisible pour leur véhicule, gonflèrent cruellement les prix et affichèrent une inflexibilité qui poussa nos amis à les délaisser pour aller chercher ailleurs. La recherche d’un taxi leur prit plus de deux heures pour qu’enfin un jeune accepta de les transporter avec sa fourgonnette contre un prix abordable. En fait le jeune-homme ne s’était jamais rendu à Gatroun et ne savait donc pas ce qui l’attendait lui et sa coquette camionnette.

Contre la volonté des jeunes Arabes qui exigèrent le départ immédiat, le jeune insista pour aller chercher son ami le mécaniqi ( mécanicien) pour l’accompagner dans son voyage. Il ne voulait pas faire le chemin de retour ‘seul comme un chien’, en plus, avoir un mécaniqi à ses côtés est toujours confortable, disait-il pour convaincre nos amis pressés. Comme ce dernier n’était ni à son garage ni à sa maison, il fallut chercher la maison de ses beaux-parent pour enfin le trouver et le convaincre d’abandonner sa fiancée pour se lancer dans ce voyage. Il fallut aussi hausser le prix pour que sa majesté admette de monter et négliger les regards fâchés et déçus de sa belle fiancée.

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