Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

2ème chapitre

Kadhafistan

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13

Il était presque cinq heures lorsque la camionnette prit la direction de Gatroun. Nos amis qui, à chaque ralentissement, harcelaient le jeune conducteur, se résignèrent en voyant l’état lamentable de la route : théoriquement asphaltée, la voie était extrêmement délabrée et le sable de cette région désertique de l’Erg de Marzouk envahissait la chaussée et rendait la conduite presque impossible. Le jeune homme qui s’était précipité dans cette aventure sans avoir la moindre idée sur la route, jurait, à chaque secousse causée à son véhicule par les cavités ou à chaque fois qu’il descendait avec le reste des passagers évacuer le sable qui bloquait les roues, de faire demi-tour et d’abandonner nos amis. Il ne se calma que lorsqu’ils s’engagèrent volontairement à joindre un supplément significatif sur le prix initial et lui promirent même un cadeau s’ils parvenaient à rattraper le camion de ‘Am Miftah. Il faut noter ici que le fait de proposer un bakchich à un Libyen risque d’avoir des effets contraires à ce que l’on escompte. Les Libyens, connus par la richesse et la fierté de leurs âmes, ne vendent pas facilement leur conscience comme malheureusement beaucoup d’autres Maghrébins enclins à la corruption et à la mesquinerie. Le jeune, extrêmement gentil mais attaché à son unique gagne-pain qu’est la camionnette, n’était pas motivé par la gratification mais par une amabilité : après avoir entendu l’histoire désolante des jeunes, il voulut coûte que coûte leur faire plaisir et contribuer dans la réussite de leur voyage.

Il poursuivit donc le pénible périple de trois cents kilomètres de route, en dépit de toutes les incommodités du voyage, surtout de cette obscurité qui s’était abattue, en cette fin de journée, compliquant la visibilité et la reconnaissance des cavités, déjà dissimulées par le sable, et qui pareilles à des mines, guettaient les roues du véhicule. Lors de l’unique barrage de contrôle de la police au niveau de la localité de Oum Al Aranib, il arrangea personnellement l’affaire avec les agents sans que nos amis aient à descendre du véhicule ou même à montrer leurs pièces d’identité.

Arrivant à Gatroun, et apercevant dans l’osbcurité le camion de ‘Am Miftah garé en face du bâtiment de la douane, il refusa d’accepter le supplément d’argent que nos amis lui avaient promis. La gratitude qui se dessina sur les visages et les propos de nos amis et l’accomplissement du vœu qui durant ce long trajet avait obsédé les jeunes Arabes, l’avait amplement récompensé et ravi. Avec des remerciements et des chaleureuses accolades, il reprit le chemin du retour laissant nos amis submergés de tous les côtés par le tollé que provoqua leur arrivée imprévisible sur les passagers du camion.

Ces derniers étaient en train de dîner lorsque nos amis descendirent du véhicule. ‘Am Miftah comme d’habitude occupait le centre de son groupe habituel composé de Hadj Chitiw, Boubaker le Toubou, et Abderrazek ; les Africains quant à eux étaient dispersés dans la plaine que seuls les feux de camp éclairaient. Quand cette assemblée eut reconnu les silhouettes des jeunes Arabes, tout le monde, à commencer par les Africains, accoururent vers eux en les serrant comme s’ils revenaient d’un long voyage. Vite, ‘Am Miftah les invita à rejoindre le dîner en ordonnant à Abderrazek d’un ton de maître de maison de préparer un plat spécial pour « nos frères ». ‘Am Miftah laissa un sourire biais se dessiner sur son visage, examina attentivement les visages des présents et déclara paternellement : « Alhamdoulillah (Dieu soit loué), je savais que vous alliez venir, je le sentais ! Certainement, vos parents vous aiment et pensent à vous ! » Il se redressa un peu, respira profondément puis ajouta avec recueillement : « C’est la volonté d’Allah, et rien au monde, rien, pas même l’Amérique, n’a la force de dévier le destin de quelqu’un. » Il retourna son visage vers les jeunes, encore sous le coup de cette bonne fortune, hocha la tête et ajouta d’un air interrogateur : « Vous savez pourquoi nous n’avions pas pris le chemin aujourd’hui comme prévu ? » Il observa un court silence comme pour les préparer à des propos encore plus importants et d’ajouter en observant les visages ébahis de nos amis : « C’est à cause de vous ! Oui ! C’est pour que vous puissiez prendre part à ce voyage que les deux Africains, sans se rendre compte qu’ils étaient en train d’exécuter un plan divin, se sont absentés tout l’après-midi et retardé ainsi le travail des douaniers qui n’ont voulu entamer le contrôle qu’en présence de tous les passagers…. Et vous savez où est-ce que les deux Africains sont passés ? Vous ne le croirez pas… ils se sont endormis tout l’après-midi sous l’ombre des ces arbres là ! » répéta ‘Am Miftah en montrant avec sa main qui tenait un morceau de pain, des palmiers de l’autre côté de la plaine. Avec des yeux hardis il chercha Abderrrazek et le pria, cette fois gentiment, d’aller chercher les deux jeunes en question.

Il s’agissait du jeune Prince le Libérien et d’un certain Rachid, un jeune Camerounais de deux mètres de long. En riant et laissant entrevoir des dents blanches, ils confirmaient, sans les comprendre, les propos de ‘Am Miftah. Et ce ne fut que plus tard, durant le voyage, qu’ils avouèrent à nos amis Tunisiens que ce jour là, ils avaient acheté du kif et sous les palmiers, loin du groupe, ils avaient passé un après-midi à fumer des joints jusqu’à en avoir perdu conscience. Durant ce temps on les avait cherchés vainement. Puis, après que les douaniers eurent décidé d’ajourner le contrôle des bagages pour le lendemain on avait abandonné la recherche.

Ce n’est que par politesse et pour ne pas offenser Abderrazek que nos amis Bizertins se joignirent au reste du groupe autour du dîner. Bien que tout le long de la journée ils n’aient mangé qu’un sandwich, et en dépit du grognement de leurs estomacs et de la douleur que provoque généralement la quantité des cigarettes fumées, ils ne purent rien avaler. Ils étaient tellement dépassés par la tournure que prenait la situation qu’ils se sentirent profondément et personnellement visés par une miséricorde divine.

Nos amis qui constatèrent qu’ils avaient oublié tapis et couvertures dans la geôle de Sebha, s’allongèrent à même le sable encore tiède après une longue journée ensoleillée. Observant un ciel étoilé et immaculé, Hakim était comme en train de chercher, parmi les étoiles, une explication et une réponse à ses éternelles questions sur sa vie et son périple. Il se rappela qu’une nuit à Istanbul sur un banc en face de la mosquée Bleue, il avait eu la même attitude envers le ciel. C’était une nuit où la pleine lune, au-dessus de la coupole de cette belle mosquée, dominait majestueusement une voûte constellée. Il fut alors saisi par un mélange de mélancolie et de gaieté aux confins du sentiment et de la pensée. C’était un moment où l’homme se sent envahi par une émotion à la fois illustre et confuse, menaçante et rassurante, répugnante et captivante qui promet, avertit, annonce et augure les contours nets d’une figure aux traits flous et mitigés. Dans de tels moments, la pensée ne suffit pas, le sentiment non plus. Ils font défaut lorsqu’ils sont séparés l’un de l’autre et ce n’est qu’en les unissant que se produit la phase mystérieuse qu’on nomme illumination.

Hakim était en ce moment conscient qu’il réussirait à fuir et échapper encore et encore. Il savait aussi que sa vie toute entière se déroulerait dans une arène douloureuse où il serait toujours contraint d’affronter une tyrannie multiforme qui prendrait parfois même, si ce n’est pas souvent, la fascinante forme de la liberté et de l’évasion. « Cette liberté n’est-elle pas la plus belle invention de la tyrannie ! » se demandait-il avant de se laisser emporter par un sommeil qu’amenaient les frais zéphyrs de l’aurore.

14

Gatroun est ce genre de ville où la vie s’insuffle avec les premiers rayons du soleil, surtout lorsqu’on a passé la nuit dans la plaine qui entoure l’édifice de la douane. Les passagers avaient lentement pris le petit déjeuner et s’étaient accroupis autour du camion en attendant la suite de la démarche que ‘Am Miftah soutenu par Boubaker avaient déjà entamée avec le responsable de la douane. Après une longue absence à l’intérieur du bâtiment, ils réapparurent et invitèrent aussitôt tous les passagers à se rassembler. Normalement c’est ‘Am Miftah qui dans ce genre de situation aurait dû prendre la parole. Cette fois, parce qu’il était fier et correct, et peut-être parce qu’il avait jugé l’affaire malhonnête, il préféra garder le silence en laissant à Boubaker la tâche d’exposer la situation. Ce dernier, qui était en contact régulier avec les agents du consulat du Niger à Sebha ainsi qu’avec les représentants des autorités libyennes, disposait, comme tous ses semblables, de ce talent singulier de ne ressentir aucune honte ni gêne lorsqu’il s’agit de bakchich et de corruption.

« Vous êtes tenus d’opter pour l’un des deux choix, lança Boubaker en français, tout en arborant ses deux doigts jaunis par les cigarettes : ou bien de donner chacun une somme de trente dinars pour que les douaniers et la police des frontières, sans fouille minutieuse des bagages ni complication administrative, facilitent le plus vite possible notre départ ; ou bien, de faire descendre tous les bagages, de se mettre en file et d’attendre sous l’ardent soleil – fit-il en mettant ses mains sur sa tête comme pour se protéger des rayons solaires ! » Il se tût un instant puis ajouta comme pour intimider la foule : « Et bien sûr avec toutes les conséquences qui en découlent ! Il faut se décider vite. » fît-il en prenant un air grave. « Ou bien trente dinars… ou bien perdre une journée… peut-être plus, et Dieu seul sait quoi d’autre encore ! » ajouta-t-il sévèrement pour effarer d’avantage les plus hésitants. Et afin de créer plus de confusion parmi les passagers, il décréta sans donner le temps à quiconque de penser : « Voilà… ceux qui acceptent de faciliter l’opération se mettent à droite ; les autres… ceux qui ne veulent pas coopérer, à gauche ! » Et sans attendre, il commença à collecter l’argent parmi ceux qui jugèrent pouvoir profiter de cette perspective ou ceux qui comprirent qu’il n’y avait aucun autre choix. Le reste : ceux qui n’avaient rien compris à ce français colonial, ceux qui n’avaient pas suffisamment d’argent, et ceux qui simplement ne voulaient pas verser un pot-de-vin inutile, se sentirent visés par les regards menaçants des quelques agents de douane et de police des frontières qui se tenaient à l’écart. Boubaker, qui aperçut cette scène, appliqua tout son savoir-faire et ruse pour persuader le groupe isolé de rejoindre les « bons » : ce qui ne demanda qu’un temps.

Toujours vêtu de son couvre-chef Nike de couleur vert vif, de sa djellaba bleu ciel maculée de taches d’huile et de ses sandales cuir marron, Boubaker put maîtriser ‘Am Miftah qui parut dépassé et complètement débordé par l’explosion de vivacité de ce Nigérien toubou. Derrière lui, ils sortaient d’un bâtiment pour entrer dans un autre. Accompagnés parfois par des douaniers, d’autres par des policiers, ils réussirent à dominer tout le monde. Ils achetèrent même du souk de Gatroun deux gigots de chameau dont ils offrirent un aux agents pour remercier leur bienfaisance. Abderrazek se chargea du second qu’il trancha en petits morceaux et les suspendit en guirlande sur le toit de la cabine du camion pour les sécher au soleil.

Comme on le leur avait promis, ni les douaniers, qui amorçaient un contrôle nonchalant, ni les policiers n’entravèrent les passagers du camion. Avec le pot-de-vin, ils venaient de se procurer un laissez-passer capable d’ouvrir toutes les portes et d’adoucir les plus durs des métaux. Seul le métal du chef de la police était un peu résistant. Il insista pour rencontrer les passagers Arabes et écouter de leurs bouches l’étrange histoire du voyage vers le Niger. Encore une fois c’était Boubaker qui apporta cette nouvelle aux oreilles émues des jeunes Arabes. Mais c’était ‘Am Miftah qui, sentant que cette affaire ne concernait que les Arabes, insista pour les accompagner.

Dire que nos trois amis ne sentaient plus la peur et devenaient totalement indifférents à ce qui pourrait leur arriver parait exagéré. Cependant, grâce aux épreuves successives, ils avaient acquis cette graine de dédain et de nonchalance qui leur procurait un minimum de sang-froid. Lorsqu’on les conduisit au bureau spacieux et sombre du chef, ils étaient curieux de ce qu’ils allaient entendre, mais persuadés qu’ils quitteraient après sainement les lieux.

Le bureau du chef en question se trouvait à la même place où les bâtiments officiels sont quasi regroupés. Le quinquagénaire qui se leva pour les recevoir, tout en invitant ‘Am Miftah à s’asseoir, les somma de former un demi-cercle en face de son bureau. « Alors, vous voulez quitter la Libye vers le Niger ? » lança-t-il en examinant de haut en bas les jeunes alignés comme des soldats pris lors d’une tentative de désertion. « Vous savez, le fait qu’un groupe de jeunes Arabes choisisse de partir vers le Niger par la porte de Gatroun constitue une première en son genre ! » ajouta-t il d’un ton accusateur. « Cette porte, comme vous le savez, donne sur le désert, sur tous les dangers et risques ! » s’alarma-t-il comme pour tester leurs résolutions. « C’est aussi une porte à sens unique, cela veut-dire que les Arabes ne seront plus autorisés à entrer par ici vers le territoire libyen. C’est pour cette raison que je vous demande de reconsidérer votre décision. Car, lorsque par malheur, les affaires, là où vous irez, n’iront pas comme vous espérez, et que vous voudrez regagner vos pays par cette même porte, nous ne vous y autoriserons pas. Et vous passeriez le reste de votre temps comme les nomades : toujours en quête d’une porte donnant sur le Maghreb ! » Il se tût un moment comme si des idées se télescopaient dans sa tête, puis ajouta : « je pense qu’on vous a informés à Sebha, c’est-à-dire au commissariat, que les frontières sud du Maghreb arabe sont en train de devenir étanches pour les Arabes, et je pense que vous savez aussi pourquoi ! » s’écria-t-il comme si l’un des jeunes venait de le contredire. Il se tût une seconde fois, cette fois longuement, baissa la tête puis, brusquement, la releva et déchiffra lentement les visages prosternés de nos amis. Ce faisant, il cherchait à surprendre une réaction suspecte, un regard contrariant ou n’importe quel autre signe qui puisse les trahir. Un silence religieux dominait les lieux, on n’entendait que la respiration timide et pénible des pauvres jeunes sur fond de résonance de l’activité qui dominait en ce temps la grande place de Gatroun. Lorsqu’il se releva pour se diriger vers nos amis, le craquement de son siège brisa le silence et effraya une partie du groupe dont ‘Am Miftah qui ne comprenait plus rien de la complication du monde ni de son propre pays. Le chef, aux épaules larges et robustes, se tenait au centre du demi-cercle formé par nos amis et posa machinalement la même question à chacun : « Es-tu vraiment décidé de faire ce voyage ? » A l’unanimité, la réponse fut affirmative, chose qui l’offensa et attisa de plus son incompréhension.

« Comment se fait-il que ces jeunes éduqués et vraisemblablement issus de bonnes familles choisissent volontairement de partir vers l’une des régions les plus misérables de la planète où on prend tous les risques pour fuir et parvenir ici ?! » se demanda-t-il en faisant un va-et-vient préoccupé. « Ces jeunes-là cachent certainement un plan diabolique. » pensait-il en laissant se dessiner sur son front des lignes austères et anxieuses. Pourtant, face à leur discrétion et leur sang-froid il se sentit impuissant. De tout son cœur, il avait souhaité détecter dans leur comportement le moindre détail compromettant. Mais, se résignant à l’idée que les agents de sécurité de Sebha n’avaient rien trouvé de suspect, il décida, non sans amertume, de les laisser aller : « Très bien » lança-il désespérément en adressant la parole à ‘Am Miftah, « vous pouvez partir » prononça-t-il en fuyant les regards de nos amis. Ensuite, sous l’emprise d’un sentiment d’orgueil et d’impuissance il regagna son siège et s’enfonça directement dans les papiers qui occupaient son bureau sans jeter un seul regard sur le groupe qui s’apprêtait à sortir de la pièce.

Pendant ce temps, le pseudo-contrôle avait pris fin, chacun avait pris sa place dans le camion et attendait avec impatience le retour de ‘Am Miftah et du groupe qui finalement apparurent. Tout était réglé, et il ne restait qu’à passer par le point de contrôle de la police des frontières où cette fois on examinait attentivement les passeports et les visages pressés des passagers. Tout allait bien en ce milieu d’après-midi ensoleillé et paisible. Le camion avança lentement vers la piste et quitta le dernier point asphalté des routes libyennes qui s’arrêtent ici à Gatroun. Le garde kalachnikové éleva la barrière et laissa passer un camion rempli de projets, de visons et de rêves infiniment distincts. A l’horizon on ne voyait qu’un océan de sables et de pierres, de dunes à l’allure calme comme l’étaient les âme sereines de Hakim et ses deux amis.

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