Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

4ème chapitre

Le moulin

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« …Perdre mon sang jusqu’à la dernière goutte, ou bien brûler d’un seul coup, dans la flamme de l’explosion, et ne rien laisser derrière moi. Comprends-tu pourquoi j’ai demandé à lancer la bombe ? Mourir pour l’idée, c’est la seule façon d’être à la hauteur de l’idée. C’est la justification. »

Albert Camus ( Les justes.)

1

Lorsque l’avion, en transit par N’djamena, avait atterri, on informa les passagers qu’une panne, survenue heureusement sur la piste, empêcherait l’avion de poursuivre son vol en direction des autres destinations. Comme l’appareil appartenait à la pauvre compagnie Air Afrique et faisait partie des seuls huit avions constituant la totalité de sa flotte – quatre avaient été loués auprès de ILFC ( International Lease Finance Corporation) – il fallait donc attendre la venue, le lendemain, d’une pièce de rechange d’Abidjan ! On pria alors les passagers de quitter l’avion, de prendre leurs bagages et de se reposer dans les salles d’attente jusqu’à ce qu’on vienne les transférer vers les différents hôtels de la capitale. Comme personne ne disposait de visa d’entrée pour le Tchad, les policiers commencèrent à collecter les passeports pour les mettre dans un vieux carton troué qu’on avait déposé à même le sol de la salle d’attente. Voyant cela et craignant de perdre sérieusement leurs documents de voyage, ce qui équivalait à un retour obligatoire en Tunisie, les jeunes Tunisiens avaient monté une garde à tour de rôle auprès du carton.

Cette foule disparate avait attendu presque toute la soirée jusqu’à minuit, lorsqu’une camionnette d’Air Afrique et quelques taxis commencèrent à les transporter vers les meilleurs hôtels de N’Djamena. Les trois amis avaient eu la chance d’être reconduits vers l’hôtel ‘le Chari’ se trouvant sur le lac portant le même nom et qui était considéré comme une des plus luxueuses résidences de la capitale. Le trio tunisien, qui avait vécu une certaine austérité durant les mois derniers et n’avait pas eu l’occasion de dormir ni de se laver confortablement, apprécia le luxe de la chambre spacieuse et climatisée, de la salle de bain et d’une grosse télévision qui leur permit de suivre les toutes premières parties de la coupe du monde de football.

En bas, sur les divans disposés au rez-de-chaussée, quelques passagers s’étaient regroupés pour partager leurs soucis et certains leur satisfaction d’avoir raté le vol. Parmi les passagers que Hakim venait de rejoindre, il y avait un jeune homme d’affaires iranien, un diplomate soudanais et quelques autres jeunes originaires des pays du Golfe. Au début, c’était sur l’incident que les discussions s’étaient portées. Puis ils s’étaient peu à peu laisser entraîner vers le sujet du football et surtout sur la rencontre qui devrait opposer l’Iran aux Etats-Unis. On ne pouvait s’empêcher d’aborder le sujet de la politique, surtout lorsque parmi les tenants de la conversation il y avait un haut fonctionnaire du régime soudanais et une part non négligeable de personnes concernées de près ou de loin par l’islamisme. Il y avait un jeune Iranien qui avait passé plus de la moitié de sa vie sous un régime islamique issu d’une révolution populaire amplement influencée par les idéaux chiites et l’antiaméricanisme, un Soudanais appartenant à l’élite politique éclairée issue d’un putsch militaire [ Le 30 juin 1989 sous le commandement du général Omar Hassan al-Bachir un coup militaire a permis aux islamistes d’accéder au pouvoir pour instaurer un régime islamiste.], très influencée par les idées des frères musulmans, mais surtout par l’idéologue Hassan al-Tourabi [ Né en 1932, docteur en Droit, Hassan al-Tourabi est le leader charismatique de l’islamisme soudanais et l’un des plus importants idéologues de l’islamisme sunnite arabe. Il rompit avec ‘l’école des Frères musulmans’ pour former le Front de la Charte Islamique (FCI), un parti d’intellectuels islamistes qui avait lentement infiltré la vie économique, associative, militaire et politique pour se retrouver au pouvoir suite au putsch de 1989.], quelques jeunes Saoudiens wahhabites[ Le wahhabisme est une école sunnite élaborée au milieu du 18e siècle par Mohammed Ibn ‘Abd al-Wahhab. Cette doctrine, qui est attachée à l’école jurisprudentielle de Ahmed Ibn Hanbal, est la doctrine officielle du royaume Saoudite.], un jeune Algérien vétéran du jihad afghan converti dans le commerce, et Hakim qui avait eu l’opportunité du fait de ses voyages et son intéressement pour le phénomène de côtoyer la quasi-totalité de cette mosaïque islamiste, sunnite et chiite. La discussion avait commençait en anglais puisque le jeune Iranien ne parlait pas l’arabe. Plus tard, lorsque les jeunes Saoudiens eurent attaqué l’Iranien, chiite, et obligé à se retirer du débat, la discussion avait emprunté la lange arabe.

  • Que nous importe si les Iraniens gagnent la partie, disait agréablement le jeune Saoudien comme s’il venait de rappeler une évidence, en rajoutant : ils ne sont que des chiites et des Perses par-dessus le marché !
  • Ils nous sont tout de même plus proches que les Américains, rétorqua le Soudanais.
  • Ils resteront des Perses qui nous envient de les avoir battus à Al-qadissia.[ Al qadissia est le nom de la bataille qui a permis aux musulmans -arabes- de conquérir la Perse. Même lors de la guerre irako-iranienne, la propagande officielle irakienne et celle des pays du Golfe n’ont pas hésité à qualifier cette guerre comme la bataille de Qadissia du 20e siècle.]
  • Tu vis encore au temps d’Al-qadissia s’exclama le Soudanais. Les Persans ont embrassé l’Islam il y a déjà des siècles, et sont les premiers à avoir instaurer un régime islamique et à parachever leur indépendance des politiques des grands, rétorqua-t-il !
  • Les chiites ne sont pas des musulmans, ce sont des infidèles qui adorent leurs Imams et les membres de la famille du prophète, ils visitent leurs tombes, pleurent encore la mort de Hossein et insultent les khalifes rachidiens, affirma gravement le jeune Algérien.
  • Ah bon ! Mais dites-moi, que font les musulmans lorsqu’ils tournent autour de la Kaaba, quand ils embrassent la pierre noire ou quand ils visitent la tombe du prophète ? ne sont-ils pas en train d’adorer des simples constructions de pierre ? ajouta cyniquement Hakim. Puis que signifie le rituel des pèlerins lorsqu’ils jettent les jamarat (cailloux) contre une construction de pierre qui symbolise Satan ? Peux-tu sonder la profondeur des rituels du Hadj toi qui haïs le bâtin[ Al-Bâtin, l’intérieur ou le caché, sens cachés des textes par opposition à Al-Dhahir, l’extérieur, l’apparent, ou le sens littéral des textes. Al Bâtiniyya, ‘les intérioristes’, se référent au sens caché et mystique des textes en négligeant le sens littéral. Al Dhahiriyya ou Al Hachwiyya ‘les littéralistes’ nient les significations intérieures pour ne se soucier que du sens littéral.]? Sais-tu qu’entre la pierre qui représente le céleste, celle qui représente l’abîme et celles qui la lapident il y a une différence comme celle qui sépare le ciel de la terre, bien que toutes les trois ne soient en fin de compte que de pierres ? Et qui a interdit aux musulmans de vénérer leurs saints ? Je ne pense pas qu’un seul texte du Coran ait déclaré illicite la construction de mausolées sur les dépouilles des hommes pieux. D’ailleurs c’est le contraire qu’affirme le Coran dans la sourate Al-kahf lorsqu’il rapporte qu’une mosquée a été élevée sur les tombes des jeunes de la Caverne[ « Et c’est ainsi que Nous fîmes qu’ils furent découverts, afin qu’ils sachent que la promesse d’Allah est vérité et qu’il n’y ait point de doute au sujet de l’Heure. Aussi se disputèrent-ils à leur sujet et déclarèrent-ils : « Construisez sur eux un édifice. Leur Seigneur les connaît mieux. » Mais ceux qui l’emportèrent [dans la discussion] dirent : « Elevons sur eux une mosquée» Coran, sourate 18, verset 21.]. Sache aussi que la passion pour la famille du prophète n’est qu’un signe d’amour pour des gens que Dieu même a demandé aux musulmans d’aimer. Enfin, je crois que Âl-Mohamed (les membres et les descendants de la famille du prophète ) sont plus dignes de respect et de guidance que Âl-Saoud (la famille de Saoud) qui vous ont volé et le Hedjaz et ses trésors.
  • Je crois que tu es aussi un râfezî [ Râfezî, celui du refus, est un ancien adjectif utilisé par les sunnites pour qualifier les chiites. Le terme dérive de rafaza, refuser.], cela se voit dans ta façon hérétique de défendre les chiites, répliqua avec irritation le jeune Saoudien.
  • Je ne suis qu’un simple musulman ouvert à toutes les tendances de l’islam, fit Hakim. Un chiite, un sunnite, un soufi, un mo’tazalite voire un chrétien ou un juif, ils sont ou bien mes frères dans l’islam ou bien mes frères dans l’humanité que je suis tenu de respecter. Qui suis-je pour juger la foi des autres ? « Nous jugeons selon les apparences et Dieu s’occupe des secrets. » disait le prophète sur lui soit le Salut. J’aime bien respecter cette sunna qui garantit aux autres leur intimité et nous restreint le champ de l’ingérence dans leurs affaires.
  • En voilà une hérésie (bid’a) encore plus grave que le chiisme. Mais c’est un devoir de s’occuper des affaires de musulmans, fit le Saoudien en arrangeant bien son keffieh. Les maux de l’Oumma viennent de notre abandon de la commanderie du Bien et du pourchas du Mal, et ces chiites font partie du Mal. Ils légitiment la luxure par leur mariage du plaisir, ils adorent leurs Imams, ils détestent les pieux salaf [ As-Salaf as-Saleh, les pieux prédécesseurs, les compagnons du prophète et des deux générations qui leur ont succédé, les Tâbi’în, les succédants.] et la sunna, ils sont plus dangereux que les juifs, les idolâtres et les hypocrites.
  • Les vrais maux de notre Oumma viennent de ce genre de discours que tu tiens : ceux là sont hypocrites, ce livre est hérétique, ces idées sont occidentales, cette femme est dépravée, cet artiste est impie, nous sommes la seule faction sauvée [ La faction sauvée, Al-firqat an-najiya,]…. C’est cela notre malheur. Exclure l’autre, l’accuser, étouffer son questionnement et sa critique, interdire l’épanouissement de l’intellect. Et que nous proposez-vous en contrepartie ? Un retour aux sources ! mais quelles sources ? est-ce que le wahhabisme est la source ? Le salafisme peut-être ? Le hanbalisme ? Le malikisme ? Ou votre nouveau Coran d’ibn Taymiyya ? Où est la source ?
  • Le Coran et la sunna sont nos deux uniques sources, répondit fermement le jeune Algérien.
  • Mais qui interprétera le Coran ? fit fortement Hakim, qui déterminera la vraie de la fausse sunna ? Les oulémas, c’est cela ta réponse ! Mais comment peut un ouléma qui n’a fait qu’étudier les sciences religieuses dans une université fermée et isolée du reste du monde, comprendre ce qui meut la société ? Comment peut-il toucher le mal d’être d’une jeunesse désorientée et en pleine crise s’il ne l’a jamais connue, voire s’il la dénigre ? Comment peut-il avoir la moindre idée de ce qui étouffe les femmes s’il ne fait qu’œuvrer à les enterrer, même voilées, dans le foyer conjugal en les empêchant de travailler, d’aller à l’école de conduire une voiture ou de se balader ? Nous avons besoin d’oulémas qui non seulement connaissent les moindres détails des textes, mais qui accompagnent l’essor de la société, qui sondent ses aspirations, ses peurs et ses espoirs. Des oulémas qui ne se suffisent pas de répéter à la longueur de la journée ‘au Nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux’ mais qui appliquent la clémence et la miséricorde dans leur discours quotidien. Le prophète n’avait-il pas réclamé : « Créez en vous-même les attributs de Dieu. » Le Juste, Le Vrai, le Beau, le Clément, Le Miséricordieux, La Paix, Le Voyant, L’Oyant, le Bon, le Bien-Aimant, le Bienveillant sont des attributs que Dieu nous a honorés de partager avec Lui. Lisez Al-maqçad [ Al-Maqçad Al-asnâ, de l’Imam Ghazâlî. Il s’agit principalement d’un commentaire des Noms divins (Al-Asmâ al-Husnâ) et d’un débat sur la célèbre problématique des théologiens et des Motakallimûn (théologiens dogmatiques et apologétiques usant du dialecte – kalâm – pour réfuter les thèses philosophiques, principalement celles des Mu’tazilites et des Ismaéliens), à savoir, la distinction entre le Nom, le Nommé et la dénomination.] et l’Ihyâ [ Ihyâ Ulûm al-Dîn, (la Revivification des Sciences de la Religion) ou simplement l’Ihyâ (la Revivification), de l’Imam Ghazâlî, cette œuvre majestueuse aborde la quasi-totalité du savoir religieux islamique selon la science de l’action (‘ilm al-mouâ’mala), opposée à la science du dévoilement (‘ilm al-mukâchafa). Les zeitouni ou les diplômés de la faculté théologique de la Tunisie, Al-Zeitouna, que ferma la président Bourguiba, disaient à propos de ce livre : « Ceux qui n’ont pas lu l’Ihyâ ne sont pas des Ahyâ – vivants-.»] vous qui n’adorez de Ghazâlî que son Tahafout [ Tahâfut al-Falâsifa, l’Autodestruction des philosophes, de Ghazâlî, dans le quel il réfute le raisonnement des philosophes tels Ibn Sînâ- Avicenne-, Al-Fârâbi – considéré en tant que second maître succédant Aristote- et les mu’tazilites.] sans même l’avoir étudié.
  • « Les oulémas sont les héritiers des prophètes. » disait Mohamed sur lui soit le Salut. Suivre les oulémas revient à suivre le prophète car ils sont les garants du Coran et de la sunna. Et à l’instar des prophètes, ils ne se laissent pas guider par la société mais la guident.
  • Il disait aussi que « c’est dans la divergence de vue des oulémas de ma nation que réside la miséricorde ! » Le prophète a permis l’existence de la divergence. Il a toléré l’autre opinion sur la base de l’humanisme, alors que vos oulémas et leurs adeptes divinisent leurs lectures du texte Divin. C’est cela la grande différence entre le discours qui a instauré les bases de la grandeur de la civilisation islamique en la propageant dans toutes les directions de celui qui a freiné puis rétréci l’élan humaniste et rénovant de cette civilisation, fit Hakim.
  • Non, fit le Saoudien, le problème de la nation musulmane c’est qu’elle n’a pas suivi les injonctions des khalifes et des oulémas, c’est ça son vrai mal.
  • Non, fit Hakim énergiquement. Les maux de la nation sont nés lorsqu’elle n’a pas su accompagner la sagesse et l’essor philosophique, intellectuel, scientifique, mystique et rebelle d’Ibn Sina, d’Ibn Rochd, d’Ibn Tofayl, d’Ibn Arabi, de Hallaj, de Hossein, de Ali et des autres esprits éclairés de notre histoire. C’est lorsque ces génies se sont retrouvés isolés d’une nation qui n’entend que le beuglement des oulémas au service d’un palais royal délinquant que la flamme de notre grandeur s’est éteinte. Et vous les rigoristes des temps modernes, vous les représentants auto-proclamés de la moralité et de l’islam, vous êtes en train de répéter le même jeu dangereux. Combien d’intellectuels sont aujourd’hui bannis de leur pays à cause de vous ? Combien de penseurs assassinés et exécutés ? Combien de livres interdits ? Combien de sang écoulé et de larmes versées ?
  • La philosophie n’est qu’un sacrilège de sophistes et la mystique une hérésie des derviches soufis. Le puritanisme est le médicament de notre communauté et ces penseurs modernes ne font qu’importer les valeurs dépravées de l’Occident.
  • Mais que reste-t-il de la vie d’un peuple si on le prive de sa philosophie, de sa mystique, de son art, de sa musique, de son architecture, de sa peinture, fit Hakim. A vos yeux tout cela est illicite et immoral et qu’il faut interdire et punir ses hommes afin de restaurer le puritanisme dans la cité des croyants. Concernant l’Occident, et bien, sachez qu’il est partout ! Il est ici dans la lumière qui éclaire la salle où nous se trouvons, il est dans la montre qui t’indique le temps et les lunettes qui te montrent le chemin, il est dans l’avion qui te ramène à ton pays, dans le pétrodollar qui a élevé vos cités bédouines et dans la kalachnikov que tu diriges en arrière. La civilisation actuelle est occidentale, que tu le veuilles ou non… et avec ton esprit totalitaire et rigoriste tu ne la menaces pas, pis, tu assures sa pérennité dans la réalité et dans les têtes de ceux qui refusent l’effeuillage automnal de vos systèmes de pensée.
  • Notre effeuillage est très actuel et nous ne sommes qu’à l’aube du réveil islamique. Personne ne peut nous anesthésier de nouveau. Nous dérangeons par notre réveil originel et combatif les politiques nationales et internationales. On nous prend très au sérieux et on élabore contre nous des stratégies politiques, militaires, sécuritaires et financières. Ils savent que nous sommes déterminés à nous relever la tête, à redresser notre posture qui s’étend de l’Himalaya à l’Atlas et à regagner notre souveraineté sur la terre d’islam, ajouta énergiquement le jeune algérien.
  • Ils savent très bien que notre réveil signifie la fin de leur hégémonie mondiale. Et ce réveil est en marche. Il secoue chaque jour des terres longtemps ensommeillées. Notre Oumma a ouvert ses yeux, a bougé ses membres engourdis par des siècles de nécrose culturelle. Son cœur a repris son battement fort et rythmé. Elle est enfin vivante. La renaissance n’est plus ce rêve qui caressa nos grands réformateurs, la renaissance est un fait, ajouta le Saoudien.
  • La renaissance a besoin de yeux ouverts qui osent contempler dans le miroir de la critique l’état désolant de leur propre corps. La renaissance a besoin d’un esprit dissident, d’un non sacré et rebelle qui s’oppose au oui officiel des politiciens et de leurs oulémas, la renaissance a besoin d’une raison qui respire un air frais, répondit Hakim. Oui, les musulmans se sont réveillés, mais ne se sont pas encore mis debout. Et nous pouvons considérer les trois dernières décennies comme étant les meilleures de notre histoire contemporaine. Nous avons repris le chemin de la politique, de la résistance aux aspirations hégémoniques de l’Occident. Nous avons une nouvelle fois fait l’expérimentation du pouvoir en Iran et au Soudan. Ces expériences n’étaient pas exemplaires, totalement réussies et sans faute, mais elles nous ont enfin démontré la simplicité et la frivolité des slogans qui nous ont longtemps galvanisés au point que nous ne les avions pas questionnés, genre : ‘l’islam est la solution’ ou ‘notre constitution est le Coran’. L’expérience du pouvoir nous a révélé qu’il n’y a pas de prêt-à-porter dans le domaine de la politique, de l’économie et du social, il n’y a pas d’équation magique, il y a seulement du travail, du courage et de la réforme et une nécessaire action autocritique. Nous étions confrontés à divers ennemis en même temps, à des ennemis forts et puissants qui nous ont obligés à réviser tout notre savoir et notre conception du temps et de l’espace. Nous nous sommes à nouveau mis à relire nos sources et les sources de nos adversaires. Nous avons repris le chemin de l’émigration et du voyage. Nous avons démontré que la chute de l’empire ottoman n’était pas synonyme de la chute de la volonté de réédifier l’Oumma. Nous avons bien résisté durant les dernières années à la culture occidentale, même en Occident les jeunes musulmans sont en train de découvrir leur appartenance à l’Islam, de la questionner, de la réformer. Et ce n’est pas « la culture islamique [qui] n’est pas de taille à concurrencer celle de l’Occident » mais c’est le contraire que nous voyons partout. Car l’Occident ne propose plus une culture et c’est le signe précurseur de son crépuscule. L’Occident est en train de se vider de ses belles valeurs, des ses imposantes œuvres littéraires et artistiques qui avaient fasciné nos élites précédentes. L’Occident devient de jour en jour un gadget de consommation, un produit qu’on achète et qu’on jette. Un système qui ne se pérennise que par sa machine militaire et ses institutions économiques ivres de cette rentabilité inhumaine qui œuvre à l’encontre des valeurs universelles qui ont animé l’esprit de la révolution française. Ce qui nous dérange ce n’est pas la culture vivante de l’Occident, celle qui se trouve dans les oeuvres de Zola, de Montesquieu, de Hugo, de Descartes, de Nietzsche, de Marx, de Faucoult, de Sartre…non c’est pas cela qui dérange, mais c’est la culture de la mode, de la consommation, de la nudité, de l’individualisme, de l’immoralité qui accompagnent les produits occidentaux qui nous dérange. Ce n’est pas la musique engagée pleine d’idéaux et de valeurs qui nous empêchent de dormir mais, c’est la musique vicieuse et violente vide de spiritualité, de sens et de grandeur qui hante nos nuits et vulgarise nos jeunes. Nous sommes le grand rival culturel et civilisationnel de l’Occident. Cependant, nous sommes encore loin de retrouver notre harmonie avec notre propre corps et avec notre environnement. Nous devons faire l’apprentissage de la critique et du pluralisme. Car seuls ces outils apporteront les réparations nécessaires, les réformes attendues et le perfectionnement de notre marche vers l’idéal de justice et de miséricorde, les deux principales bases du projet monothéiste. Et ceux qui essayent de nous juger en des termes courts d’une ou de deux décennies, prétendant parfois l’échec de l’islam politique, d’autres le déclin de l’islamisme ou l’épuisement de la révolution islamique…etc. oublient que la gesticulation historique d’un phénomène qui découle d’une grande civilisation comme la nôtre a besoin non de décennies mais de siècles. Ces prophètes de l’échec de l’islam politique oublient que l’Occident a eu cinq siècles, deux guerres ravageuses, des millions de morts, un colonialisme extrêmement inhumain et destructeur qui s’est allongé sur des siècles et des terres lointaines, des rectifications, des critiques et des crises foudroyantes pour arriver à bâtir un système de société et un ordre que nous appelons les démocraties-occidentales ou le monde libre. Notre projet a lui aussi besoin de temps, de crises, de tensions et même de guerres pour pouvoir ajuster notre projet vers notre propre version de l’humanisme.
  • Non frère ! La renaissance a besoin de soldats dévoués à la cause. Elle a besoin de martyrs, de passionnés, d’opiniâtres. Elle a besoin de ceux et de celles qui laissent les bien de ce bas-monde de côté pour tourner leur face vers Dieu. De ceux qui font leur dernière ablution avec leur propre sang et leur ultime prière avec leur quête de l’Être aimé, car c’est à travers la porte de l’amour de ce bas-monde qu’est venu notre malheur. Rappelle-toi ce qu’avait prédit notre prophète : « Bientôt les nations se réuniront contre vous comme des convives autour de leur festin. Les compagnons demandèrent alors au prophète : serions-nous une minorité ? le prophète répondit : non, vous seriez nombreux, mais votre effet sera pareil à l’écume du ruisseau. Ses compagnons lui demandèrent : quelle est la cause de cet état ? il répondit alors : c’est à cause de l’apathie (al wahan). Et c’est quoi l’apathie ô messager de Dieu ! C’est l’amour de ce bas-monde et le mépris de la mort ! » avait-il répondu.
  • Contre qui veux-tu lancer tes martyrs vivants ? Contre tes frères musulmans ? Contre la société que tu venais d’excommunier ? Au lieu de prêcher l’amour et de semer la vie, tu cultives la haine et la mort. L’islam nous appelle à construire le monde et non à le détruire. Ce n’est que dans une atmosphère de paix et de stabilité intérieure que nous pouvons servir l’islam, non en temps de guerre, d’attentats de destruction et de ravage, ajouta Hakim.
  • Mais qui est en train de ravager le monde ? Qui parle de défier la nature, de lutter contre la nature, de maîtriser la nature au lieu et place de vivre en harmonie avec elle ? Qui est en train de perpétrer une politique de concurrence économique sauvage qui produit autant de richesse que d’affamés ? Qui a fait sortir la religion de l’arène politique pour laisser la porte grande ouverte à l’économie et son culte sauvage du gain et du profit ? Qui a empêché la morale et la vertu de régir la société et a donné libre court à la dépravation, à la mode, au marketing des instincts humains ? Qui est le destructeur du triangle homme / société / nature ? Qui est-ce, les islamistes ou l’Occident capitaliste, qui te fascine, a causé le plus grand dommage à l’homme et à la nature pendant ce maudit vingtième siècle ? Qui nous a déclaré la guerre ? Depuis les croisades jusqu’à la guerre contre l’Irak et en passant par le colonialisme et le soutien infâme et injuste à Israël, la politique de l’Occident envers l’islam a été le prolongement de la guerre par d’autres moyens.
  • Je n’ai jamais été fasciné par l’Occident et je ne le serai jamais, fit Hakim avec un emportement tel qu’il fit rougir son visage et gonfler ses veines. Je suis bien vacciné et immunisé, comme une casbah, habitée par le goût du café arabe et l’odeur extatique de l’encens brûlé. Dans les patios intimes de mes maisons alternent la noble voix de Fairouz [ Chanteuse libanaise contemporaine.] et les soupirs passionnés des chansons d’Oum Kalthoum [ ‘L’étoile de l’Orient’ la plus populaire des chanteuses arabes contemporaines.] . Dans mes Zawiyas [ Le nom que donnent les Maghrébins aux constructions hébergeant la tombe d’un saint.] résonnent encore l’oraison de Rabi’a [ Rabi’a al-‘adawiyya. La plus célèbre femme soufie de l’histoire musulmane] et l’appel à la prière radieux de Bilal [ Compagnon de prophète et le premier à faire l’appel à la prière. Il est connu pour sa belle voix.] . Dans mes ruelles ensorcelantes s’égarent la folie de Qais [ Qais connu sous le qualificatif de majnoun, le fou, pour l’amour de sa bien-aimée Leyla] et les slogans révoltés d’Abou Dhar [ Abou Dhar Al-Ghaffari, compagnon du prophète, célèbre par sa protestation contre le favoritisme de la caste riche des gouverneurs musulmans. Il fut banni de Médine par ordre de Othman le quatrième Calife pour mourir seul comme le lui avait annoncé le prophète : « Tu marcheras seul, tu mourras seul et tu reviendras le Jour du Jugement seul. »] à Médine. Le sang ivre d’amour de Halladj a quitté le pilori pour renaître dans mes veines et la terre saignante de Karbala a bâti mes fontaines. Je suis le regard soumis et serein de l’agneau sous la lame, le chien angoissant endormi à la Caverne et un plumet embrasé d’un oiseau des Simorgh [ Simorgh, les trente oiseaux. De Si : trente et Morgh : oiseau, en persan. Un groupe d’oiseaux part en quête du fabuleux oiseau le Simorgh. Après un long voyage plein de périples, où plusieurs avaient abandonné la recherche pour de nombreuses raisons, seule trente oiseaux tenaces, conduits par une huppe, parvinrent, les ailes brûlées, après avoir traversé les sept déserts et vallées d’émerveillement et de terreur, à découvrir que l’oiseau qu’ils avaient cherché en vain n’étaient qu’eux-mêmes. Ils ont fait un long voyage pour arriver au voyageur.] . Je suis la cruche brisée qu’implora Abou Nawâs [ Poète arabe connu pour ses khamriyyat, vinerie.] , et la rime cavalière du poète du qirtâs [ Al-Mutanabbi ou le poète par excellence.] (parchemin). Je suis un pion dans l’échiquier des gnostiques, et l’astrolabe d’amour de Khayyâm et sa logique. Je suis le trajet infini des voyages de Sindbad, et la source abondante des récits de Shéhérazade. Je suis mille et une nuits de danger et d’errance et cent doux secrets qui ravissent l’éloquence. Je suis une goutte d’un plaisir frivole qui fut éjaculé dans le vagin de ce monde pour prononcer le nom d’Allah puis s’évaporer. Je suis suspendu entre les deux Kêf [ Entre la lettre kêf (k) du Verbe Divin Kon (sois) et le Kêf du mot labbayk (à Vos ordres) que répètent les musulmans tournant autour de la Kaaba lors du pèlerinage.] de la servitude gravitant autour du point du nûn [ La forme de la lettre Nûn (N) en arabe, est un demi-cercle au milieu duquel existe un point. Ce demi-cercle inférieur est le côté visible de l’existence ou le bas-monde. La moitié supérieure qui complète le cercle, est le monde céleste. Ce monde céleste est invisible parce qu’il se trouve voilé par l’ombre du Kêf du verbe Divin Kon (sois) qui le précède du côté oriental. Le point au milieu du Nûn est, selon le degré de l’existence (drajat al wojûd) utilisé dans l’interprétation, la réalité métaphysique de Muhammad (al-haqiqa al-Muhammadiyya) ou simplement le Logos ou le Super-Être. La ligne qui divise horizontalement le cercle de l’existence du Nûn entier est le Bâa (B) qui contient le même point. Le bâa (B) est la lettre qui ouvre chaque sourate du Coran – par bismillah et par barâa dans la sourate Al-Tawba (le répentir)-, cette fois le point est l’Imam Ali, le barzakh ou l’interterre selon la traduction de Louis Massignon. Voir dans les Conquêtes Mecquoises d’Ibn Arabi l’interprétation des lettres de l’alphabet arabe.] entier. Mais, je suis un admirateur de ce que la raison pratique de l’Occident a produit, et, je m’incline devant les découvertes de l’homme, car j’ai appris de la damnation d’Iblîs (Satan) que ceux qui ne se prosternent pas devant le savoir de l’homme et déclinent envieux l’ordre de la Déité, prétendant être les purs des monothéistes, finiront ignorants, exclus et anathèmes.
  • Tu n’es pas uniquement un rafezî, tu es un charlatan, un extatique et… un hérétique, interrompit violemment le jeune Saoudien. Mais, dis-moi au Nom de Dieu ce que le progrès technique que tu aimes tant a fait pour l’humanité ! Parle-moi des avancées de la science. Raconte-moi l’histoire de la technique. Dénombre-moi les millions d’individus tués lors des deux guerres occidentales. Les lumières des cités qui usent la nature, les usines qui étouffent les cieux et la terre, les machines qui polluent la mer, les armes qui tuent par millions, c’est cela le progrès de la science que tu vénères. L’humanité depuis l’aube des temps et avec ses modestes connaissances a toujours su respecter et aimer la nature, alors que durant ce siècle de progrès scientifique et technique elle n’a que semé la haine et l’irrespect de la nature. Dis à ton Occident, à ce démystificateur des secrets du monde visible que la nature se vengera, car elle est consciente et elle a ses propres soldats. Elle changera la règle du jeu, pour adopter des règles que les scientifiques ignorent encore.
  • Patience, patience ô Médine ! Ô Caire ! Ô Bagdad ! Ô Damas ! Ô Kairouan , se déferla le jeune Saoudien dans un ton approchant au délire ! Patience ô minarets de Boukhara ! Ô coupole d’Istanbul ! Ô rocher de Jérusalem ! Ô Iwan d’Ispahan ! Vos enfants sont de nouveau nés dans le linceul de la vie et morts dans le berceau des combats. Vos enfants sont en marche… patiente, patience, quand le croissant des deux mondes illuminera la sombre nuit du quinzième jour de notre ère, les trois étendards, noir, blanc et vert feront rougir le nombril du monde pour que la terre tout entière ne se prosterne que pour Dieu.
  • L’étendard noir a déjà flotté, et il attend depuis deux décennies les deux autres qui trébuchent encore, rétorqua Hakim.
  • A qui fais-tu allusion ? A l’Iran khomeyniste ? demanda le Saoudien.
  • Qui à part l’Iran et le Hezbollah a hissé l’étendard noir ? fit Hakim. Dommage que vous et vos oulémas, les héritiers des legs omayyades, considèrent encore les chiites comme des non-musulmans. Dans ce cas, attendez encore, attendez le jour où votre pétroharem wahhabite se débarrassera de sa soumission pervertie à son amant Sam.
  • Soyons réalistes et avouons que l’Amérique est une superpuissance qu’il faut avoir à ses côtés. Tu n’as pas vu l’Irak et l’aventure suicidaire de Saddam ! il faut se rendre à l’évidence qu’on ne peut pas faire la guerre à l’Amérique.
  • Mais qui t’a dit de faire la guerre à l’Amérique ! Ce qu’on veut c’est des Etats à la taille de leurs capacités géostratégiques, qui se comportent en adulte et d’égal à égal avec les autres nations de la planète, qui emploient leurs richesses pour imposer leur politique et non celle des grands, qui investissent à l’intérieur et dans la région au lieu de stocker la fortune nationale dans les banques et les bourses qui affament les opprimés de la planète, qui fabriquent leurs produits au lieu d’occuper le premier rang sur la liste des gaspilleurs des produits des autres, qui occupent une place d’acteur à part entière sur la scène internationale et non pas des Etats qui subissent tout ce que les autres imposent. Regarde Cuba de Fidel, bien qu’elle ne dispose d’aucune ressource naturelle ni d’un emplacement stratégiquement comparable à celui des pays arabes, elle ne s’abaisse tout de même pas pour lécher les bottes des Américains. Regarde l’Iran, qui freine la stratégie américaine dans la région, qui ne reconnaît pas Israël, qui soutient franchement le Hezbollah au Liban, le Hamas et le Jihad islamique en Palestine. Un Iran qui non seulement n’a pas de relations avec l’Amérique mais qui déclare haut et fort qu’il n’en a pas besoin. Regarde la Chine qui, lorsqu’elle dialogue avec les Etats-Unis, ne se soucie que de sa stratégie et de ses propres intérêts plutôt que ceux des Américains. C’est une Arabie Saoudite, une Egypte, une Algérie, un Maroc, et des pays du Golfe libres, puissants, indépendants et courageux que nous espérons voir naître. Nos pays qui sont stratégiquement importants et incontournables et qui regorgent de richesses, de ressources humaines et d’une ferme volonté populaire d’indépendance, sont malheureusement au service d’une Amérique et d’une Europe qui les mènent à la banqueroute. Nous devons utiliser notre volonté de puissance, comme toutes les nations du monde, et mettre en valeur les atouts dont nous disposons afin d’occuper une place honorable sur la scène internationale. Nous avons besoins d’un but civilisationnel, d’un cap, d’un plan qui met tout à son service, le pétrole, les canaux stratégiques, la motivation de son peuple. Nous serons une puissance mondiale si cette volonté est mise en œuvre.
  • Ecoute-moi bien toi, fit le jeune Algérien. Nous n’avons plus besoin d’Etats dans notre lutte. Ces années quatre-vingt-dix nous ont désormais appris à nager comme des petits poissons dans l’océan opaque de la communauté et du monde. Nous ne voulons plus arriver au pouvoir ou même participer à la gouvernance. Nous menons d’en bas, de la base, le combat contre nos ennemis, sans institutions, ni organismes, ni même partis politiques. Nous manœuvrons partout, en terre d’Islam, en terre de guerre et dans les quatre coins du monde. Nous avons choisi d’être des touristes combattants, des militants migrants, des moujahidin tout-terrain : Plonge comme un poisson dans l’océan, / Libère-toi d’un espace trop étroit. / Celui qui a échappé aux liens de toutes les dimensions, / S’étend, comme le ciel, dans toutes les directions. [Mohammed Iqbal, Rumûz-e-Bîkhûdî, in les Secrets du Soi. Les mystères du Non-Moi, traduction du persan par Djamchid Mortazavi et Eva de Vitray-Meyerovitch. Albin Michel, 1989, Paris, p.121.]
  • Nous imposerons notre volonté populaire à nos régimes. Nous les obligerons à résister aux puissances mondiales. Nous ferons évoluer le langage politique de nos peuples jusqu’à ce qu’ils revendiquent la reconstitution du conseil de sécurité de l’ONU, car nous devrions, en tant que communauté musulmane, occuper un siège actif et positif au sein du conseil de sécurité aux côtés des autres membres. Nous militerons pour la suppression du droit de veto, ce symbole du non-droit qui domine les relations internationales. Ces objectifs qui, aujourd’hui, paraissent fabuleux nous finirons un jour par les faire triompher, ajouta fermement le Saoudien.
  • A bas les institutions internationales, à bas les organismes de la famine, de la guerre et de la mendicité. Nous devrions désormais renverser l’échiquier et changer la règle du jeu, voire changer le jeu-même. Ces institutions internationales visent à nous maintenir au rang des nations sous-développées, pauvres, mendiantes, saignées continuellement par les guerres qu’elles approuvent, déclarent ou tolèrent, alors que nous possédons les richesses naturelles et culturelles qui nous suffiront pour devenir l’une des plus prospères nations de la planète. Et cette prospérité nous voulons l’utiliser non pas pour rechercher une quelconque hégémonie mais pour soutenir les peuples déshérités de la planète, pour assister les opprimés sur terre, rétorqua l’Algérien.

2

Pendant que le groupe des débatteurs discutait encore du problème de l’Islam, des musulmans et de leur place dans le monde contemporain, comme le font des dizaines de milliers de jeunes quotidiennement aux quatre coins de la terre d’Islam, dehors, dans la discothèque de l’hôtel, les rythmes de la musique occidentale, l’odeur de la bière et du vin, les jambes élancés des belles Africaines entretenaient l’allégresse de la vie. Comme partout au Sud, ce genre de lieu avait l’habitude de rassembler un mélange hétéroclite de jeunes autochtones bourgeois, d’enfants de diplomates et d’investisseurs étrangers, d’arrivistes de toutes les couleurs et de prostituées apprenties à la recherche d’une poignée des très convoités francs français et dollars ou d’un prince charmant qui les amènerait avec lui en Europe. Dans l’arène de la discothèque, entre les éblouissements des jeux de lumières et la poussière épaisse que dégageaient les pieds des danseurs, les corps s’entre suaient et aspiraient à retrouver dans leur balancement l’appartenance à ce monde clos, meublé de tables ivres de whisky et de chaises abattues et fendues sous le poids des fesses et des panses enflammées par les désirs les plus refoulés. Les regards bourrés d’alcool, de lubricité et d’obscénité cherchaient à capter les yeux des proies. Et tandis que dehors la nuit commençait à reculer devant une clarté envahissante, à l’intérieur, les bouteilles qui se bousculaient sur les tables, et les corps sur la piste, évacuaient ce qui restait de la mémoire du temps et remplissaient de vertige les verres et les têtes grisées. Comme un nid de vampires, on avait tout fait pour empêcher les rayons du soleil de pénétrer la taverne pour continuer de boire en défiant le jour, encore et encore, au-delà du jour et de sa lumière. Combien de verres serviras-tu encore ô échanson à cet être humain, à ce petit rien de rien noyé dans l’océan de sa propre ivresse ! Combien de gouttes resteront dans ta cruche pour tes hôtes nocturnes et solitaires, et combien de grappes encore ! Combien de tempêtes et combien de calme plat dans cette coupe de vin rouge ! Combien de sang ivre d’amour et ivre de tempête !

Tandis que les plus jeunes s’adonnaient à une frivolité que leur garantissaient les lumières et les rythmes de la discothèque, les plus âgés, les moustachus de la vanité humaine, s’étaient réunis au bar de l’hôtel pour boire et reboire en suivant les rencontres de football. Là, les regards des hommes étaient encore éveillés et complètement rivés à la télévision. Les lumières et l’ambiance n’avaient pas encore emprunté le rythme de l’ébriété, ce qui avait fait fuir les jeunes prostituées aguerries qui venaient juste d’arriver des quartiers et des banlieues déshérités de N’Djamena. Lorsqu’elles avaient fini par comprendre, et accepter, le fait que le football était un invincible concurrent, elles s’étaient éclipsées, non sans contrariété, le temps que la rencontre se termine. Entre le bar et la discothèque où elles bénéficiaient d’accès gratuit, elles n’avaient pas cessé de proposer leur service tout-terrain et flexible en rafraîchissant de temps à autre leur maquillage ou en se rendant ensemble aux toilettes, comme le veut toujours et partout la tradition féminine. Mais, une fois la télévision éteinte, les lumières tamisées, la musique africaine avait repris sa percussion magique et les hommes prirent enfin conscience de la présence des femmes pour entamer comme chaque nuit le dialogue de la vielle dont chacun sait exactement où il mène. C’est d’ailleurs l’avantage du milieu des adultes, où chacun sait ce que le sexe opposé attend de lui, sans que cela ne nécessite le recours aux jeux et aux subterfuges de l’amour ni aux détours de la puberté. Pourtant, il n’est pas rare du tout de tomber dans ce lieu où on se réfugie avec les rêves, les frustrations et les déceptions quotidiennes, des illusionnistes qui espèrent encore trouver dans les fesses des femmes ce bonheur si attendu, vanté et introuvable. Et parce qu’on s’accroche encore à cet espoir du bonheur, et parce qu’on sent en avoir le droit et le besoin d’espérer, le partenaire se voit alors habillé des atours fantasmatiques inspirés par l’illusion du bonheur, celle-là même qui s’évapore dès les premières lueurs du matin ou avec les premiers revers de la vie quotidienne. Mais, dès que la nuit retombe, revient l’envie de rechercher le bonheur, et à nouveau l’espoir chasse le spleen, pour se contenter d’une paire de seins chauds et généreux et d’un perpétuel tout dernier verre de vin ou de bière, qui ne cesse de se remplir à mesure que le cœur se vide.

Dans leur chambre luxueuse, les Tunisiens étaient dépités d’avoir raté le vol et inquiets pour le suivant qui devait les ramener à Damas. Avant de dormir et pour se consoler, ils décidèrent de se rendre le lendemain matin à l’agence de voyages afin de régler cette affaire.

Le lendemain on informa les passagers que la pièce de rechange venait juste d’arriver et que l’avion pouvait décoller l’après-midi en direction de Djedda. Juste après le petit déjeuner qu’ils prirent comme des touristes cossus à l’ombre au bord de la piscine de l’hôtel, les Tunisiens se rendirent à l’agence d’Air Afrique au centre ville de N’Djamena où il réservèrent leurs places dans l’avion qui devrait les ramener le soir même à Damas. L’idée de se retrouver encore une fois à Damas, la perspective de belles soirées passées à fumer le narghileh sur les terrasses des cafés environnant la mosquée Omeyyade, la prière dans la coquette mosquée de Sayyeda Roquayya [ Le mausolée de Sayyeda Roquayya, la fille de Hossein, enterrée au centre de Damas.] ou les visites à la majestueuse Sayyeda Zeynab [ Le fameux mausolée de Sayyeda Zeynab, sainte Zeynab, la sœur de Hossein, enterrée aux environs de Damas.] attisaient leur soif de rejoindre au plus vite la Syrie. Le temps passé à déambuler dans une N’Djamena qu’ils n’avaient jamais imaginé visiter fut pour eux l’occasion de se rappeler les souvenirs survenus en Syrie lors de leurs multiples visites antérieures ou de se raconter les rêves qui les hantaient.

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