Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

4ème chapitre

Le moulin

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3

Au bout de quelques heures l’avion commença à survoler le ciel de la péninsule arabique. Ce pays s’appelait avant l’avènement du royaume saoudien, le Hedjaz ou la Péninsule des Arabes. D’ailleurs, sur les lèvres des plus virulents opposants au régime wahhabite, des libéraux aux démocrates en passant par les islamistes sunnites et chiites, l’adjectif ‘Saoudite’ n’est utilisé que pour qualifier le régime et non le pays. Le Hedjaz donc, ce pays aride et désertique, qui avait été durant l’ère antéislamique un carrefour pour les caravaniers reliant les côtes de la mer d’Oman au littoral méditerranéen et fuyant les terres menaçantes de Byzance et de la Perse, avait survécu le temps islamique grâce aux revenus du pèlerinage et du commerce qu’il engendre. Aujourd’hui, en plus du pèlerinage qui garantit au pays un revenu et un rôle importants, l’or noir, qui a hissé le Hedjaz au rang du premier pays producteur et exportateur au monde de cet important produit, représente une nouvelle Kaaba entourée de touts les contrastes.

Tout avait commencé avec le pacte de 1744 entre Mohamed Ibn Saoud, l’émir de Nejd, qui donna son nom au royaume et le désormais célèbre Cheikh Mohamed Ibn Abdel Wahhab qui prêta son nom au wahhabisme, un courant rigoriste représentant l’idéologie de la famille Saoud. Exactement deux siècles plus tard, en 1945, suite à la découverte au cours de la première partie du vingtième siècle de gisements pétroliers alléchants, le roi Abdel Aziz Ibn Saoud, en invitant les plus importantes compagnies américaines à exploiter et commercialiser le pétrole du royaume avait en fait conclu un autre pacte. Cette fois c’était avec une puissance montante qui venait juste de sortir victorieuse de la deuxième guerre occidentale, les Etats-Unis d’Amérique. L’importance de ce liquide vital pour l’industrie mondiale, et en particulier occidentale, la lutte contre le communisme, la rivalité avec le nassérisme et le nationalisme arabe en général, puis l’antagonisme avec un Iran Khomeyniste dont les idéaux révolutionnaires avaient capté l’attention des islamistes, ont été les plus importants éléments qui avaient entretenu pendant plus d’un demi-siècle une alliance des plus étranges entre des démocraties occidentales laïques et un royaume rigoriste et dictatorial.

Il faut lire Abderrahmane Mounif, l’éminent dissident saoudien auteur d’un colossal roman, une magnifique saga, Villes de sel, dans lequel il retrace le parcours de ce royaume, pour comprendre comment la rente pétrolière avait transformé en une courte période des cités bédouines en décor californien. Riad, Djedda, et son aéroport sont les archétypes de cette transformation fantastique qui avait bouleversé le paysage hedjazi et plus largement encore la riche région du Golfe.

Lorsque les trois amis quittèrent l’avion vers la salle de transit, ils entrèrent en réalité dans un espace qui synthétise la totalité du pétroharem saoudien. Là, les manutentionnaires et les nettoyeurs étaient tous des étrangers, pour la plupart des Asiatiques : Pakistanais, Indiens, Philippins. Dans ce pays de vingt millions d’habitants, cinq millions d’étrangers corvéables à merci occupaient les deux tiers des emplois sous-payés et acceptent plus que les nationaux les plus rudes conditions du travail. Les Tax free shops exposaient dans leurs somptueuses vitrines les produits de luxe derniers cris : des montres et des canifs suisses, de l’électroménager allemand, de l’électronique japonaise, du parfum et des cosmétiques parisiens, du chocolat belge, des chaussures italiennes, bref de cette méga-concentration des produits qui symbolisent la culture de consommation d’un Occident pourtant vilipendé dans le discours puritain et austère tenu par les oulémas wahhabites.

Dehors, dans ce haut lieu de l’arabité et de l’islam, là où les trois Tunisiens, bien qu’arabes et musulmans, n’avaient pas le droit de pénétrer, faute de ce maudit visa non islamique, c’étaient les Chryslers, les Rovers, les General Motors et autres Cadillacs qui sillonnaient les vastes avenues des villes du sel en brûlant, comme le veut la tradition américaine, un pétrole qui avait asservi toute la région du Golfe et avec elle le reste du monde arabo-musulman.

Les douaniers, les agents de sécurité et ceux de la motawa’a, cette milice religieuse qui veille sur les bonnes mœurs et commande la pratique religieuse avec une cruauté non islamique [1], étaient pour la quasi-totalité des Saoudiens barbus, imprégnés de cette même odeur de musc qu’on renifle dans les mosquées aux quatre coins du monde en guise d’imitation du prophète, sunna, et mâchant un bâton de s’wak ou ’ûd ârâk [2]. En fait, chaque bon musulman est appelé à imiter le prophète dans sa façon de vivre, de s’habiller, de s’asseoire, de prier, de dormir, de manger, etc. selon la sunna al-hamida[3]. En tant qu’idéal, en tant que trait d’union reliant le divin à l’humain et en tant qu’épicentre du Nûn universel qui guide la communauté dans le chemin de Dieu, en Dieu et vers Dieu, le prophète de l’islam a laissé une tradition gigantesque qui a été malheureusement détournée par les rigoristes et les littéralistes qui sont en train de corrompre sa beauté et son esprit inventif en l’enveloppant d’une voile laide et répugnante, au point d’en produire une secte dégoûtante se référant à son enseignement : les Talibans, sous-produit de l’idéologie wahhabite.

Le Hidjaz comme le veulent les prometteurs du royaume et de son dogme est un pays d’hommes. Le voile islamique qui devait permettre aux femmes de se libérer du carcan d’une vie traditionnelle qui les a assujetties pendant des siècles au rôle misérable de femme de foyer voire de bonne à tout faire, a été doublé par des mesures dites islamiques qui leur dénient les droits les plus fondamentaux. Sans parler des libertés d’expression, de réunion, de grève, de manifestation qui sont refusées aussi aux hommes, car elles contreviennent aux traditions et mœurs conservatrices du royaume, c’est en tout cas le prétexte qu’invoquent habituellement les représentants du régime et leurs pieux valets. Les femmes furent pourtant les créatures préférées (dans le sens noble du terme) du prophète Mohamed[4] et elles furent l’un des sujets de son ‘Sermon d’Adieu’ khotbat al-wadâ’ qu’il adressa à la nation musulmane[5]. Bien qu’elles aient accès aux écoles et aux universités, il leur est pourtant interdit de conduire une voiture, d’avoir une carte d’identité nationale ou de voyager seules à l’étranger. Bien qu’aucun texte religieux émanant de Dieu ou de son prophète ne légitime ce genre de ségrégation, les oulémas du palais continuent de quadriller les esprits et le champ de l’interprétation pour protéger la terre des deux lieux saints de l’invasion culturelle de leur plus grand allié et protecteur, l’Occident. Or, ce dernier est dans les cœurs et dans les têtes des élites de ce pays fabuleux. L’Occident est la Kaaba privilégiée des destinations des Saoudiens privilégiés. Ils y possèdent des ranchs et des villas à l’ambiance chahreyarienne, des méga yachts de 40 mètres plus ancrés sur la Riviéra française, des femmes qui excitent toutes les convoitises, et qui coûtent au pays des sommes astronomiques.

Un autre groupe social souffre de la discrimination, de la répression et des brimades du régime saoudien, de sa motawwa’a et des fanatiques du wahhabisme : les chiites des provinces orientales du pays. Considérés par les théologiens wahhabites comme des infidèles (kuffâr), sinon comme des hérétiques et des égarés (dhâlloûn), ils ne peuvent ni construire de mosquées ni de hosseyniyya[6] et sont obligés d’étudier, dans les établissements gouvernementaux, le wahhabisme qui les décrivent comme hérétiques, non musulmans et plus dangereux que les juifs et les chrétiens. Ils occupent les rangs les plus bas de l’échelle sociale puisque les postes supérieurs de l’administration, de l’armée et du gouvernement leur sont inaccessibles. Leur liberté de mouvement à l’extérieur du royaume est souvent entravée et ils ne sont pas autorisés à visiter l’Iran sous peine de ne plus pouvoir revenir. Ceux qui reviennent sont soumis à d’interminables interrogatoires dans les locaux des renseignements généraux (al-mabâhith al-‘ama). Les femmes chiites sont encore moins autorisées que leurs concitoyennes sunnites à enseigner dans les écoles primaires ou à suivre une formation leur permettant de devenir institutrices. Même dans les régions à majorité chiite (Qateef, Saihat, Safwa), la direction de l’enseignement des filles[7], qui ne fait pas partie du ministère de la Connaissance, n’autorise pas la construction d’écoles privées et de crèches pour les enfants chiites.

Quant aux millions de dollars investis par les doubles zéros [8] à l’étranger, aux spéculations financières qui remplissent les comptes bancaires des entreprises et des lobbysmes les plus cruels, aux magouilles du blanchiment de l’argent sale, aux paradis fiscaux et aux reste de filiales complexes d’un bizness qui se traduit plus dans les zéros qui se déchaînent sur la partie droite des sommes colossales que dans la vie économique et sociale du pays, il faut les laisser aux spécialistes qui savent décrypter le langage chiffré de cette magie noire.

4

Entre l’observation des groupes de voyageurs et le suivi de matches de football à la télévision de la cafétéria, les trois amis tuèrent quelques heures quand un agent de transit, élégant et barbu, de la Saudi Arabian Airlines, les aborda pour les accompagner à la salle d’embarcation où ils devraient accomplir les formalités du transit et quitter le pays des deux lieux saints vers Damas. En cours de route, comme le trio ne disposait que d’un aller simple, leur histoire avait pris une toute autre tournure. L’agent qui ne se souciait que du règlement l’empêchant d’embarquer des passagers n’ayant pas un billet de retour vers leur pays d’origine, vers le lieu de leur résidence ou vers un pays tiers, refusa catégoriquement de les laisser monter à bord ; à moins qu’ils n’acquièrent un billet Damas-Tunis. Les jeunes informèrent l’agent qu’ils n’avaient pas besoin d’un billet de retour vers la Tunisie puisqu’ils comptaient rester quelque temps en Syrie chez des amis avant de se rendre par voie terrestre à Istanbul d’où ils prendraient l’avion vers leur pays. Rien à faire, ni cet argument, ni le fait qu’ils ne disposaient pas d’une somme suffisante leur permettant d’acquérir le maudit billet n’empêchèrent l’avion de la Saudi Arabian Airlines de décoller et de les laisser bloqués dans la salle du transit.

L’agent qui leur avait expliqué que ce n’était point sa faute mais celle des réglementations en vigueur, ne put atténuer ne fût-ce qu’un peu de leur rage. En leur proposant de rentrer simplement en Tunisie ou de rebrousser chemin et retourner à bord du prochain vol à Niamey, il n’avait fait qu’aggraver d’avantage leur révolte face à un système qui depuis la Tunisie paraissait saboter chacun de leurs mouvements. Voilà donc que l’option du retour en Tunisie refait soudain surface. A mesure que les trois amis s’éloignaient de la case départ, la Tunisie, ils réalisèrent que n’importe quelle clause sommaire d’une convention jusqu’alors ignorée pouvait désormais les renvoyer le plus simplement au monde à la colline de leur ville natale, entre les murs humides du cachot de Borj Erroumi. Que faire ? L’agent qui leur donna une heure, le temps de choisir l’une des deux options, les conduisit à un minuscule poste de police où ils devraient clarifier leur problème avec un agent, obsédé par le football, qui venait de se charger de leur affaire. Ce jeune homme qui commença par leur confisquer billets et passeports, promit de faire de son mieux avant de rejoindre ses collègues devant la télévision et les laisser perplexes sur les chaises de la salle d’attente.

Indéniablement, s’ils devraient choisir entre le retour en Tunisie ou au Niger, ils opteraient naturellement pour ce dernier. Cependant, épuiser de cette façon la quasi-totalité de leur bourse était le comble de ce qui pouvait arriver à des personnes en cavale. Et s’ils décidaient de revenir à Niamey, qu’allaient-ils faire pour survivre ! En Syrie au moins, ils avaient plusieurs amis qui accepteraient aimablement de les accueillir ou de les aider à se frayer un chemin dans ce monde inique où les lois et les rois leur étaient hostiles.

Dans la salle de la cafétéria, les voix et les sifflements des spectateurs paraphrasant les occasions ratées ou les fautes d’arbitrage ne parvenaient pas à l’ouie des jeunes Tunisiens qui, à quelques mètres, soudés sur leurs chaises, la tête entre les mains, restaient insensibles à ce vacarme. Complètement dépassés par ce monde qui s’agitait dans tous les sens, par ce flot de passagers, de bagages, de clameurs qui emplissaient les lieux, il leur était inutile d’échanger quoi que ce soit. Même lorsque de temps à autre leurs regards pleins de chagrin se croisaient, ne laissant transparaître que la contrariété, l’exaspération et l’incapacité, ils détournaient vite les yeux ailleurs sur ces barbus qui blasphémaient par leur morale et leur religion de nantis ce pays de la sainteté, ou sur le tableau des départs qui avait effacé le vol de Damas et annonçait un prochain départ vers la Tunisie. Ils surent pourquoi la rue arabe soutenait Saddam Hossein, le pire de tous les dictateurs arabes, contre ces Emirats du Golfe, contre ces cheikhs de l’immoralité et du pétrole. Ils venaient de rejoindre la mèche de la rage plantée comme un détonateur sur le baril explosif de la frustration de la population arabe. De cette masse assujettie sous le joug de la politique de ces régimes corrompus, impopulaires et immoraux qui les encage ou bien dans les slogans de la cause palestinienne pour perpétuer leur tyrannie, ou de la religion pour conserver leur mainmise ou des leurres du développement économique pour contenir la société et freiner son épanouissement. Du Maroc à l’Irak, ce grand cercueil du monde arabe bourré des seuls cadavres des peuples n’est que le banquet autour duquel les gouverneurs se réunissent pour se régaler et vendre l’air et la terre aux marchands de l’occident en buvant dans les crânes des suppliciés à la santé de la coopération Nord-Sud, à la santé de la guerre commune contre le terrorisme, à la santé du dialogue sourd des civilisations et le reste des belles formules rédigées par les notaires au service des royaumes et des républiques militaires.

Que pouvaient faire trois jeunes Tunisiens en fuite dans cet univers de pétrole, de barbes et de confort aberrant ? Que pouvaient faire leur maigre bourse, leur passeport vert embarrassant qui irrite toutes les frontières du monde, leur rêves affranchis et sacrifiés comme les agneaux de l’Aïd au seuil de cette terre d’islam qui les décime ! Vers quelle terre allaient-ils diriger leurs pas ? Sont-ils devenus « les juifs de l’histoire errant dans le désert, sans asile ! »[9] Et qui est le responsable de cette situation désolante qui a fini par transformer cette région riche en histoire, en culture, en morale, en matières premières et en ressources humaines en une prison, pauvre, mendiante, analphabète, inculte sale, immorale ? Qui blâmer ?

Ce qui était sûr c’est que les trois jeunes Tunisiens, comme des millions d’autres à travers cette région, se sentaient les victimes d’un système qui depuis leur naissance les déteste. Un système dont les architectes du Nord comme ceux du Sud sont responsables. Et les trois Tunisiens étaient prêts à le combattre en se donnant la mort comme ces jeunes Libanais et Palestiniens qui avaient fini par instaurer, par leur propre sang, la culture du martyre, du refus, et du non sacré qui saccage tous les vestiges humiliants qui n’ont accumulé qu’acculturation, lâcheté et retraite, léguées par les générations précédentes, elles aussi responsables de cet état lamentable.

Des heures éternelles passèrent durant lesquelles ils ne quittaient leurs sièges que pour se rendre à tour de rôle à la mosquée et prier Dieu, l’Unique source de consolation et de secours. Prier Dieu pour qu’Il les arrache à ce monde ceint de frontières, de lois et de visas altérant l’existence et le mouvement de l’existence. Prier Dieu pour qu’Il affronte son propre monde et pour qu’Il transgresse par Ses lois divines le système humain injuste qui tend à devenir Dieu, à devenir Pharaon. Dans un coin de la mosquée, Hakim, ce passionné de l’Imam Ali et de sa descendance répétait les mêmes invocations léguées par cet Imam de la révolte : « Je souffre de la pénurie de la provision, de la longueur du chemin, de l’étendue du voyage et de l’ampleur du but à atteindre. Mon Dieu! Tu es celui qui se plaît le plus à la fréquentation de ses amis, à être le plus prêt de ceux qui comptent sur Toi. Tu es au courant de leurs secrets, Tu sais ce qu’il y a en leur conscience, Tu connais le degré de leur perspicacité. Leurs secrets sont pour Toi dévoilés et leurs cœurs sont avides de Toi. S’ils languissent de l’exil, ils se consolent en citant Ton nom et si les malheurs s’abattent sur eux, ils se réfugient en Ton voisinage, sachant que Tu détiens entre Tes mains les destinées des choses et que de Toi partent les ordres.

Mon Dieu, ma langue n’est pas capable de T’exposer mes problèmes et je me trouve aveugle au sujet de mes besoins. Guide-moi donc vers ce qui est bon pour moi et fasse que mon cœur soit attiré par le bien.

Seigneur ! I1 suffit à ma fierté que Vous soyez mon Dieu et à ma gloire que je Vous sois soumis. Vous êtes tel que je le veux, faites de moi ce que Vous voulez. »[10]

Et Dieu était là, comme Il l’était toujours, Clément, Miséricordieux, Tendre, prêt à intervenir pour exaucer ceux qui L’invoquent. L’individu par lequel la miséricorde de Dieu s’était manifestée était un jeune agent de la compagnie syrienne, qui venait d’arriver en compagnie du policier saoudien. Il était agréable et spontané, et dès qu’il avait remarqué, en feuilletant leurs passeports, que les trois Tunisiens s’étaient rendus à plusieurs reprises en Syrie, il entama une causerie avec ce léger accent syrien qui charme souvent les Maghrébins. Au terme de cette courtoisie toute arabe, il les informa qu’il allait les enregistrer sur la liste d’attente de l’avion en partance deux heures plus tard, moyennant quoi les trois amis devaient s’engager à ne réclamer aucun remboursement, si les autorités syriennes leur refusaient l’entrée en Syrie. Ils auraient signé n’importe quoi pour sortir de cette Arabie qui jadis enfanta les premiers bâtisseurs d’une des plus grandes civilisations de l’humanité et qui ne fait qu’exporter aujourd’hui un pétrole humilié et humiliant et une version de l’Islam qui s’acharne sur les esprits lumineux tentant de questionner les causes de l’anomie arabo-musulmane.

Les jeunes Tunisiens acceptèrent aimablement le marché. Le jeune Syrien promit de revenir les chercher s’il y avait des places vides, et le policier saoudien s’éclipsa en souhaitant le règlement rapide de ce casse-tête qui perturbait son suivi des rencontres de football.

Les trois jeunes rejoignirent leurs sièges en face du tableau des départs comptant les secondes et les minutes et espérant le retour positif de l’agent syrien. De temps à autre, l’un d’eux tentait d’entamer une conversation, puis se rendait compte que l’état d’esprit de ses amis n’était pas en mesure de discuter ou d’échanger. Dans leur pauvre têtes chacun des trois se posait les même questions, s’imaginait le même scénario, avait les mêmes peurs et rêvait des mêmes évasions. Dans le temps et l’espace intérieurs ils affrontaient les mêmes fantômes de l‘appréhension et étaient ainsi unis dans la peur et dans l’espoir. Dans le monde extérieur, les minutes de la grande horloge du tableau d’affichage avançaient d’une lenteur sadique, comme si elles conspiraient contre eux, contre leur résistance et leur humanisme. Les passagers en partance souriaient et bavardaient avec un air plein de joie et de ravissement avec, à la main des bagages pleins de gadgets et de marchandises. Mais, quand ils croisaient les regards sévères de la motawwa’a, ils recouvraient vite cette teinte de religiosité hypocrite et leur adressaient un salamalaykom docile et craintif à l’image du monde arabe. Les Tunisiens observaient les scènes sournoises de ce théâtre de religiosité et de consommation ; ils en éprouvaient un désenchantement, une frustration et une révolte abyssal. Ils continuèrent d’attendre dans l’espoir de voir apparaître leur sauveur syrien.

Dans la vie courante, une quinzaine de minute était insignifiante, aujourd’hui, tout se jouait dans ce quart d’heure qui les séparait du départ de l’avion en direction de Damas. Tout leur avenir dépendait de la suite que pouvaient prendre les événements au cours de ces quelques minutes. Leur résistance et leur espoir pareils à une montagne secouée par un tremblement de terre laissa chuter quelques rocs annonçant l’effondrement total. Le scénario du retour en Tunisie devenait plausible à mesure que les aiguilles avançaient vers l’heure fatidique du vol. Pourtant, la plus terrifiante des peurs ne pouvait empêcher une question qui venait de les obséder : « Pourquoi Dieu nous a-t-Il sauvé de la Tunisie, de la Libye ? Pourquoi nous a-t-Il lancés dans une traversée dangereuse du désert, nous a fait visiter des terres inconnues, puis tout à coup, Il nous abandonne entre les mains de ces Saoudiens qui n’hésiteraient pas à nous livrer à la Tunisie ? Quel est le but de tout ce voyage ? » Cela paraissait chaotique, absurde et contredisait radicalement le principe de la cohérence de l’action divine. Hakim et ses deux amis firent tout pour repousser cette l’idée catastrophique du retour, car la lignée tracée durant les quatre derniers mois, depuis leur fuite de la Tunisie, annonçait une réussite de leur plan de fuite. Que s’était-il donc passé pour que le plan divin change ? Il savait de par leur culture musulmane plurielle, puisée dans le sunnisme, le chiisme, le mutazilisme et le soufisme, que le destin est autant entre les mains de Dieu que celles de l’être humain, que l’imploration est la seule arme capable de dévier la trajectoire de la destinée et que l’action divine se met au service de l’Homme lorsque celui-ci atteint le stade de la soumission totale au décret. Ainsi ils enchaînèrent les oraisons qu’ils connaissaient par cœur, les plus belles oraisons qui comme des lustres illuminaient la mosquée de leur cœur, ce temple jouxtant Dieu. Et à mesure qu’ils récupérèrent leur sérénité ils commencèrent à accepter leur retour en Tunisie, les séances de torture et les années de prison qu’ils allaient récolter sans aucun doute. Ils commencèrent à réviser leur stratégie : qu’allaient-ils dire sous la torture, jusqu’à quand résisteraient-ils ? Cependant, ils ne prouvèrent éviter les rêves de se voir à Damas. Ainsi, leur patience double[11] était appelée à résister à deux situations complexes : ne pas succomber devant l’effrayante pensée du retour, et ne pas se laisser ensorceler par les charmes de la fuite vers Damas. Leur patience était déchirée, leur âme tout autant.

L’attente n’était pas vaine. Pour autant elle s’avéra payante. Aucun des trois amis n’avait eu le cran d’affirmer “Rien à faire “? aucun d’eux n’avait osé répliquer “Je commence à le croire.”? Pour sa part, le Syrien ne s’était pas converti en un Godot[12] . Il apparut, juste une minute avant le départ pour expédier les formalités et les accompagner à l’avion. En une minute, ils se retrouvèrent sur des nouveaux sièges, suspendus comme leur sort, qui tantôt leur souriait, tantôt les abandonnait. A ce jeu ils avaient appris à ne jamais se griser des laps heureux, et ne pas perdre patience dans les laps sinistres. Désormais, tout pouvait changer d’un simple coup de dés. Dans le jeu du temps et de l’attente tous les coups étaient permis et la vanité n’est qu’une trouvaille d’une raison en crise.

notes :

1. L’Imam Ali disait : « Celui qui se permet de commander le bien (amr bi-l-ma’rûf) et d’interdire le mal (nahy ‘an al-munkar) doit avoir trois qualités :”Savoir ce qu’il commande et ce qu’il interdit, être juste dans ce qu’il commande et ce qu’il interdit, et se montrer indulgent dans ce qu’il commande et ce qu’il interdit. » [Back]
2. Un bout de boit abrasif qui nettoie les dents à l’ancienne manière utilisée entre autres aussi par le prophète. [Back]
3. Le vaste assortiment rassemblant les actes et les oraisons (do’â) attribués au prophète. [Back]
4. « Trois choses de votre monde me furent rendues dignes d’amour : les femmes, le parfum, et la fraîcheur de mes yeux est la prière. » Voir l’excellente interprétation de ce hadith, tradition orale, dans le livre d’Ibn Arabi Fusûs al-Hikam. La sagesse des prophètes, traduction de Titus Burckhardt, Albin Michel, 1974, p.195-221. [Back]
5. «…Craignez Dieu en vos femmes, car vous les avez prises selon un pacte que vous avez conclu avec Dieu, et ce n’est qu’avec la permission de Dieu que vous cohabitez avec elles… » extrait du sermon d’adieu fait par le prophète relatif aux femmes. [Back]
6. Lieu de culte essentiellement pour remémorer principalement le souvenir du supplice de l’Imam Hussein à Karbala mais aussi des autres Imams et descendants. [Back]
7. Arriâsa al-âma li ta’lîm al-banât, née dans les années soixante suite à la volonté du prince héritier Fayçal d’ouvrir l’éducation aux filles du royaume malgré l’opposition des oulémas wahhabites les plus conservateurs. [Back]
8. Double zéros est un adjectif qu’utilisent les Tunisiens pour qualifier les riches hommes du Golfe. Le terme se rapporte à la double bande de couleur noire qui ceint le keffieh couvrant la tête. [Back]
9. Allusion au vers du poète Irakien Mothaffar Nawwab : « Un jour nous deviendrons les juifs de l’histoire et nous errerons dans le désert, sans asile ! » [Back]
10. L’Imam Ali, Nahj Al-balâgha, la Voie de l’Eloquence. [Back]
11. Allusion à la citation de l’Imam Ali : « La patience est double : l’une face à ce que vous détestez et l’autre devant ce qui vous séduit. » [Back]
12. “Rien à faire”? et “Je commence à le croire.”? Répliquesprononcées respectivement par les deux frères-clochards, Estragon et Vladimir, les deux principaux personnage de la pièce de théâtre de Samuel Becket, En attendant Godot. [Back]

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