Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

4ème chapitre

Le moulin

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Lorsque l’avion avait atterri sur la piste de l’aéroport de Damas, l’âme des trois jeunes Tunisiens quittait à son tour les cieux nébuleux du désarroi et de l’incertitude. Comment ne pas se sentir comblés alors qu’ils étaient sur le point deprendre l’avion qui aurait pu les ramener contre leur gré à la prison tunisienne ! Comment ne pas être ravis de se retrouver encore une fois au pays du Shâm [ Nom ancien désignant la Syrie, actuellement il désigne la région de Damas.] dont l’ambiance les avait attirés depuis leur jeune âge, à l’instar de milliers de jeunes à travers le monde arabe !

Au début des années quatre-vingts, les islamistes qui avaient opté pour la hijra (migration) vers Allah et son prophète[« Les actes sont déterminés par l’intention, et chacun a la tienne. Celui dont la hijra est motivée par la quête d’Allah et son prophète, elle le sera vers Allah et son prophète. Celui dont la hijra est motivée par la recherche de la possession de ce bas-monde ou l’union avec une femme, sa hijra sera ainsi. » Hadith.], le jihad ou les deux à la fois, avaient été influencés par deux expériences extrêmement différentes l’une de l’autre, et cela selon leur manière d’aborder l’islam et la nature de la littérature islamique qu’ils lisaient. Les deux expériences, l’une comme l’autre, avaient duré une décennie en débutant et s’achevant presque ensemble, 1979-1989. Ces deux expériences avaient permis, pour la première fois dans les temps modernes, à l’islamisme arabe de côtoyer, d’influencer ou de s’imprégner de l’islamisme non-arabe, perso-afghano-pakistanais, lui aussi très distinct.

Ainsi, ceux qui lisaient les magazines et les livres que publiaient les centres et les associations islamistes financés par les pétrodollars saoudiens et influencés par la doctrine wahhabite, et à moindre niveau ceux qui commençaient à prendre de la distance par rapport au discours et de la méthode, des frères musulmans égyptiens, et basculaient vers une lecture plus radicale que celle, modérée, de la confrérie en adhérant aux idées des formations groupusculaires, aussi égyptiennes, comme Tandhîm al-Jihad, al jamâa al-islamiyya et Attakfir wal hijra (excommunication et exil), lorsqu’ils prenaient le chemin de l’exil c’était pour les écoles de l’Arabie Saoudite et les organisations à vocation humanitaire au Pakistan. Des milliers de ces jeunes se sont retrouver après dans les montagnes afghanes à combattre l’URSS, l’athéisme rouge (al ilhâd al ahmar).

Le deuxième groupe, moins nombreux que le premier, était attentif aux idéaux de la révolution islamique d’Iran, captivé par le charisme de l’Imam Khomeyni et par l’ascension prometteuse du Hezbollah libanais. Ce groupe était exclusivement recruté parmi les lecteurs assidus des intellectuels et des oulémas martyrs comme Ali Chari’ati, Mohamed Baqer Essader, Mortadha Moutahhari, Ragheb Harb, Abbas Moussaoui, Moussa Essadr ou les figures modernes de l’islamisme résistant (al-islam al-mouqawim) comme Mohamed Hossein Fadhlallah, Mahdi Chams Eddine, Hadi Moderrasi… et le reste des oulémas, de confession chiite, qui avaient esquissé ce que le terme confessionnel chiite venu d’Iran appelle khat-é sorkh-é chahâdat, (la voie rouge du martyre) ou simplement le chiisme rouge selon la conception chère à Ali Chari’ati qui l’oppose au chiisme noir de deuil et d’attente passive de l’apparition de l’Imam caché, le Mahdi.

Les jeunes qui parmi ce groupe avaient choisi l’exil et le jihad s’étaient retrouvés dans les banlieues de Damas et de Beyrouth et dans le Bekaa libanais, ils avaient fréquenté les fractions de la résistance palestinienne et libanaise, s’étaient nourris de l’antiaméricanisme qui avait animé la mouvance chiite pendant la guerre irako-iranienne et l’épisode de la guerre civile libanaise. Plusieurs avaient participé à la résistance contre l’occupation israélienne, certains, dont des Maghrébins, avaient trouvé la mort au Liban-sud voire même sur le front de la guerre irako-iranienne aux côtés des cohortes de jeunes Bassidji [Les Bassiji sont l’un des plus important corps non gouvernemental de l’armée iranienne. Il est constitué de jeunes volontaires entraînés et formés par les gardiens de la révolution islamique, les Pasdaran-é inqilâb-é islami.]et les combattants irakiens des ‘Forces de Badr’[ ‘Les forces de Badr’ (qowwât Badr) est le bras armé du Conseil Supérieur de la Révolution Islamique en Irak. Ce contingent de combattants chiites irakiens avaient secondé les forces iraniennes contre le régime de Saddam Hussein et mène une guerre d’usure contre le régime de Saddam Hossein.].

Ces deux expériences, principalement différentes, avaient pourtant enfanté une génération de militants très distincts mais extrêmement actifs et conscients du rôle central de la jeunesse musulmane dans les crises de l’Oumma. Ils sont ainsi les premiers à réhabiliter, à une échelle de plus en plus large, la base du principe communautaire musulman selon lequel aucune frontière ne doit se hisser entre les musulmans, illustrant par là l’échec de la mosaïque d’Etat-nations produit de Sykes-Picot[Accord secret franco-britannique, du 16 mai 1916, sur le démembrement et le partage entre les Alliés des territoires soumis à l’empire ottoman.] et de l’ère post-coloniale à satisfaire le sentiment d’appartenance. Ainsi, avant le soixantième anniversaire de la chute de l’empire Ottoman en 1924, le dernier khalifat, l’islamisme parvint à réactiver à nouveau la nostalgie de l’Oumma et le désir concret de la reconstruire sinon de combattre les obstacles à son avènement, ce qui représente un succès énorme de l’islam politique, contrairement aux analyses qui prophétisent son déclin ou son échec en ne se basant que sur le trébuchement, voire la crise, nécessaire, des années quatre-vint dix, qui n’a d’ailleurs frappé que la partie organisée du phénomène, regroupée sous l’égide des partis politiques en quête du pouvoir. L’autre partie de l’islamisme, et d’ailleurs la plus importante, englobe les clandestins, les autonomes, les déçus des représentants de la mouvance, les désengagés de l’action partisane, les engagés dans les œuvres caritatives, logistiques et éducatives, les consacrés à l’étude, à l’observation et à la critique interne, les étudiants à l’étranger, les businessmen… etc. Cette partie, la masse des silencieux qui avaient vécu, soutenu et accompagné la montée et la crise du phénomène islamiste tout en évitant l’aspect partisan de l’action islamique et l’embrigadement, forme la majorité de la mouvance et c’est sous cette masse qu’il faut désormais attendre les surprises de la réforme, de l’ajustement et de la relance d’un islamisme qui n’est qu’à sa phase embryonnaire ; il aura une jeunesse et une maturité.

Ceux qui avaient divisé la vie du phénomène islamiste en trois phases : émergence, expansion et déclin fondent leur lecture sur deux postulats très discutables : d’une part que le phénomène n’est qu’une simple négation de la phase antérieure, celle du nationalisme, et de ce fait voué comme elle au même aboutissement qu’est la désagrégation et le déclin, et d’autre part qu’il n’est qu’un amalgame de groupes sociaux différents soudés dans une idéologie commune. Dans ces deux remarques, l’islam, en tant que charge émotionnelle, en tant qu’identité, en tant que refuge et en tant qu’héritage véhiculé et appliqué, étudié, discuté, rêvé quotidiennement est totalement omis. Car à partir du moment où l’on restitue à la religion la place qu’elle occupe vraiment dans les cœurs des partisans de l’islamisme, dans le cœur de ceux qui se convertiront ou de ceux qui se repentiront (tâiboun) et rejoindront les rangs des islamistes, le déclin apparaît comme l’aboutissement d’une lecture, elle-même précipitée, et qui veut précipiter l’islamisme dans l’agonie. La nature de la guerre à laquelle l’islamisme fait face, la sauvagerie de la répression que lui infligent des régimes corrompus et impopulaires, la confrontation répétée avec un Occident de plus en plus enclin à manier les armes contre les peuples musulmans, les crises à retardement qui menacent d’exploser dans plusieurs coins du monde arabo-musulman annoncent la survie de l’islamisme à une crise indispensable pour un phénomène religieux, social, identitaire, culturel, politique, civilisationnel et militaire qui n’a que vingt ans d’existence réelle dont la moitié a été passée dans les prisons, dans l’exil ou dans les maquis.

Il paraît donc simpliste à la lumière, d’une part, de la vitesse et de l’ampleur des crises, des événements et des mutations qui sont en train de frapper le monde musulman et, d’autre part, à la lumière de la capacité de l’islam et de son corollaire l’islamisme de surprendre par la rapidité de leur adaptation aux plus difficiles des situations, de conclure que durant les deux décennies l’islamisme a inexorablement épuisé son potentiel d’attraction, de mobilisation, voire de confrontation.

Si nous nous en tenons, pour de simples raisons méthodiques, à l’analyse qu’adaptent les chercheurs occidentaux, et malheureusement leurs adeptes du côté du monde arabo-musulman, – bien que collectant beaucoup d’informations utiles et cataloguant d’une façon impressionnante les divers courants islamistes – qui considèrent le phénomène comme étant le produit du vingtième siècle ou précisément des crises et de l’échec des solutions apportées aux crises qui avaient laminé le monde arabo-musulman, on ne peut négliger le fait, très important, que ces experts omettent, que l’islamisme est essentiellement une tentative de réaliser le rêve de renaissance qui a hanté les réformateurs du dix-neuvième siècle tels Jamal Eddine Afghani, Mohammed Abdouh. Ce rêve de la nahdha (renaissance) n’a jamais été en déclin, au contraire, il a dépassé le stade rudimentaire et théorique pour se frayer un chemin dans le quotidien des populations musulmanes. Ce quotidien a été certes explosif, chaotique et parfois sanguinaire, mais il a fourni à l’islamisme l’occasion de se frotter à la réalité, d’expérimenter l’action politique et sociale, de s’arrêter sur ses faiblesses et ses forces, de corriger sa marche, de connaître ses adversaires et ses ennemis, de rouvrir les livres de la civilisation musulmane et de connaître les livres de l’Autre.

Cependant, si on le considère comme le considèrent les islamistes eux-même, et c’est le plus important, comme le prolongement naturel des successives et des interminables tentatives de réformer l’état de la communauté à la lumière de ‘la lecture juste’ des textes sacrés qui ont constitué ‘l’islam authentique’ (al-islam al-açîl) selon l’expression arabe ou (islam nâb-é Mohamed) selon le terme persan, on constate qu’ils ne se différencient point de la révolte des Zounouj (Noirs), des interminables révoltes alaouites, du projet des ‘Frères de pureté’ (Ikhwân Assafâ) voire de la révolte de l’Imam Hussein à Karbala ou des actions des kharidjite, des mo’tazalite, des hashshâshîn (assassins).

De cette façon, notre lecture de ce phénomène change complètement de course à mesure que nous reculons dans le temps de l’analyse, avant 1928/1979[ Respectivement date de la fondation de la Confrérie des Frères musulmans et de la révolution iranienne.], dates chères aux analystes occidentaux. Un regard historique qui englobe tous les aspects du discours et de la méthode islamistes modernes ou classiques révèle que ce phénomène n’est en fait qu’un mouvement au sein de l’islam, un mouvement en deux sens qui a accompagné l’islam depuis la mort du prophète : un sens qui représente les volontés, parfois sanguinaires, d’imposer aux gouvernés un khalife et l’idéologie du khalife qu’élaborent et soutiennent les ‘oulémâa al-bilât (les oulémas du palais) et un autre qui représente une volonté opposée qui tente à délégitimer, parfois par l’épée parfois par le supplice mais toujours par la pensée et la littérature, le khalife et son idéologie. Islam as-solta (l’islam des gouverneurs) et islam er-ra’iyya (l’islam des gouvernés) étaient et sont encore les pourvoyeurs de lectures différentes souvent opposées de l’islam et de ses textes. Tant que l’islam, en tant que dogme (‘aqîda), en tant que corpus des lois canoniques (charî’a), en tant que sentiment d’appartenance communautaire (Oumma), en tant mode de vie (madhhab), en tant voie mystique (tariqa) et en tant que délimitation territorial (Hodûd dâ al-Islâm) continue d’influencer les populations musulmanes, que ce soit en terre d’islam ou ailleurs, ces deux formes de l’islam continueront de propulser au-devant de la scène des intellectuels, des oulémas, des partis politiques, des groupuscules, des individus et même des armées non conventionnelles, à l’instar des Hashshâshîn et des khârijîte au temps classique ou du Hezbollah du Hamas et d’Al-Qaïda de l’ère contemporaine, qui travaillent de façon parfois très convergente à servir leur vision de l’islam et à défendre sa terre contre les ennemis de leur islam et de sa terre.

6

  • D’où est-ce que tu viens ? lança l’agent de la police des frontières en direction de Hakim, tout en scrutant les pages du misérable passeport.
  • Du Niger, répondit tout court ce dernier.
  • Du Niger ! c’est ton lieu de résidence ou quoi ? fit-il, en jetant cette fois des yeux malins sur le pauvre Hakim qui venait de remarquer que les mêmes questions étaient posées à ses deux amis dans les guichets d’à côté.
  • Non, monsieur, c’était simplement un voyage commercial… c’est à dire un voyage préparatif pour un projet d’import-export d’articles d’art africain.
  • As-tu des documents prouvant que tu es un commerçant ? sur ton passeport, il est écrit que tu es un fonctionnaire au sein d’une société.
  • C’est vrai, je suis bel et bien un fonctionnaire, mais je fais souvent des voyages en tant que Tajer chantah (commerçant de la valise). Il s’agit là d’un business qui m’aide à préparer mon mariage.
  • Depuis quand as-tu quitté la Tunisie ? fit-il tout en passant le passeport de Hakim à un autre agent qui venait de collecter ceux de Seyfeddine et de Fadi.
  • Depuis quatre mois, répondit Hakim qui commença à redouter une nouvelle histoire fâcheuse de police.
  • Depuis quatre mois, … et tu viens du Niger, avec deux autres, et tous les trois célibataires… vous avez tous ce qu’il faut pour intéresser nos amis.
  • Pardon ! J’ai pas bien compris ce que vous dites, lança gentiment Hakim.
  • C’est nous qui devons comprendre, pas toi, répliqua sèchement l’agent avant de lui ordonner de rejoindre ses deux amis devant une sorte de guichet. Là, on délivra à chacun d’eux une convocation pour se rendre le lendemain au bureau des renseignements généraux et une attestation leur permettant de descendre dans les hôtels, en échange de leurs passeports saisis.

Leur joie d’être en Syrie laissa place à une amertume révoltante qu’ils ne purent maîtriser qu’à peine. Dans le taxi qui parcourut les quelques dizaines de kilomètre pour les ramener à la place Al-Marjaa en plein cœur de Damas où se concentraient les hôtels populaires, ils avaient eu une difficulté à communiquer avec le jeune chauffeur. Ce dernier, après quelques vaines tentatives d’entamer avec eux une conversation, se résigna à l’idée que ses clients étaient épuisés par le voyage. Il leur laissa le temps de fermer les yeux ou d’observer le paysage nocturne, et, il donna libre court à la voix mélancolique du chanteur Kadhem Essaher qui ne fit qu’ajouter une note de lyrisme à leur sentiment de déboire.

A vrai dire, ce qui venait de leur arriver à l’aéroport de Damas était de mauvais augure. Jamais ils n’avaient imaginé une chose pareille, eux qui avaient visité à maintes reprises la Syrie. Ce pays, loin d’être un pays qui respecte les droits de l’homme, était toujours ouvert et bienveillant à l’égard des visiteurs arabes. Ceux qui visitaient la Syrie pour la première fois étaient vite séduits par les slogans exaltant l’être arabe et présentant la Syrie d’Al-Assad comme la terre de tous les Arabes. « Aucun arabe ne peut être humilié sur la terre de Hafez » criait l’un de ces milliers de slogans peint sur les panneaux révolutionnaires qui décorent, avec les photos de Hafez, son Dimashq al-‘orûba (Damas de l’Arabité).

La Syrie est le pays arabe qui avait enregistré le plus haut record dans le nombre de coups d’Etat militaires. Depuis la proclamation de la République en 1946 jusqu’à la prise du pouvoir par Hafez en 1971, la Syrie n’a vécu qu’au rythme des coups d’Etat militaires successifs qui ne se distançaient parfois que de quelques mois. Cette situation s’était stabilisée avec la venue de Hafez et sa main de fer qui avait éliminé un à un ses opposants à l’intérieur même de son parti ou ceux appartenant à la confrérie des Frères musulmans, au Parti d’action communiste (PAC), au Parti d’action communiste – bureau politique (PCBP), au Parti communiste arabe (PCA), au Parti Ba’ath démocratique (PBD) et les défenseurs des droits de l’homme.

Ainsi, comme en Egypte et en Algérie ici aussi l’état d’urgence est en vigueur, depuis trente-cinq ans, depuis 1963[ Le 8 mars 1963 des officiers du Parti Ba’ath (Résurrection) ont mené un coup d’Etat militaire. Parmi les officiers figurait le capitaine Hafez Al-Assad qui devenait le 14 mars 1971 président de la République Arabe Syrienne.]. La cause : l’entité sioniste, bien sûr ! De l’autre côté de la frontière, toujours non tracée, derrière ce Golan qui avait fini par obséder toute la Syrie officielle, Israël, ce petit/grand défi lancé à l’énorme lâcheté des régimes arabes, noyé dans la mer de l’hostilité arabe, ne connaît aucun état d’urgence. Même dans les moments des guerre, les critiques les plus acharnées et les opinions opposées s’affrontaient sur les tribunes politiques et à la une des journaux israéliens, même officiels. Des critiques qui certes ne changeaient rien à la situation de non-droit créée et perpétuée par la colonisation, l’occupation et l’humiliation de tout un peuple, mais qui prouvaient qu’Israël a bel et bien amené avec lui une tradition étrangère à la région arabe, une tradition de pluralisme que tous les pays arabes, du Golfe à l’Atlantique, combattaient avec une cruauté plus barbare que toute l’histoire de la colonisation israélienne. Que cela plaise ou non aux bons esprits de l’Arabité et de l’Islam, l’Etat d’Israël, en dépit de son clivage ashkénaze/séfarade, est basé sur une solide base populaire, alors que les Etats arabes ne sont que des armées de police et de mokhâbarât (services de renseignements) dirigés contre leur propre peuple et ses forces les plus vives. Ceci n’est point un éloge d’une entité sioniste, raciste et criminelle, qu’on peut qualifier de démocratie militaire où les généraux s’alternent à la tête d’un conseil de guerre nommé Etat, mais une vérité qui gifle le visage de la vanité de la gloire arabe qui ne veut jamais voir la réalité en face.

Comme ailleurs – Algérie, Tunisie, Egypte…etc.- la guerre contre l’intégrisme et le terrorisme islamistes ont été du pain béni pour fliquer la société et imposer pour de longues années un ordre militaire ou policier, Israël a été le plus beau cadeau offert aux régimes arabes de la région, comme la Syrie, pour maintenir un système tyrannique et assujettir de la plus primitive et hostile manière leur peuple. L’Etat arabe, produit des temps modernes, est dans sa genèse non populaire et de ce fait dressé contre le peuple. La liberté de la presse, de l’expression, les droits civiques, associatifs, syndicaux et politiques sont tous sacrifiés sur l’autel de la raison d’Etat et de la soi-disant unité nationale derrière LE parti afin de faire face à la menace sioniste ou préserver l’unité territoriale. Depuis la naissance des Etats arabes contemporains, la variété des corps de police et les unités militaires n’était vouée qu’à la défense des élites gouvernantes et de leurs clans. Même durant les guerres contre Israël, les plus puissantes unités d’élites des armées syriennes et égyptiennes étaient stationnées devant les établissements des partis au pouvoir pour parer à d’éventuels coups militaires, alors qu’elles auraient pu rejoindre le front et influencer le court des événements. Les trois guerres contre l’entité sioniste n’étaient pas menées par la Nation Arabe, mais par les armées des Etats arabes. Des Etats qui ne représentaient pas la nation et qui ne se préoccupaient que de se maintenir au pouvoir. Les seules guerres menées par cette nation, en tant que force auto-organisée issue du peuple, étaient celles de la résistance libanaise et de l’Intifada. Et c’est pour cette raison que la première était en train de balayer une partie de l’humiliation subie par les armées gouvernementales lors de la nakba et la naksa, alors que la deuxième fait plus de mal à Israël et aux architectes de la crise arabe que la totalité des trois guerres arabes conventionnelles.

Cette situation dramatique des libertés et des droits de l’homme était déjà connue des trois jeunes Tunisiens. Eux qui avaient évolué au sein de la mouvance islamiste sunnite et avaient suivi les épisodes du drame de la branche syrienne de la Confrérie des Frères musulmans, de la tragédie de Hama, des supplices dans la prison de Tadmor et dans les centres de détention de la Section Palestine, de la Section Militaire et de la Sécurité politique, des arrestations arbitraires, des lourdes peines que prononçait la Cour Suprême de Sûreté de l’Etat, les procès inéquitables et des centaines de disparus dans les geôles des renseignements militaires et politiques, savaient que ce régime était l’un des plus sanguinaires de la région. Or, depuis leur ouverture au chiisme duodécimain et leur grande sympathie pour le Hezbollah, l’Iran et les fractions palestiniennes opposées aux accords d’Oslo dont le Hamas, branche des frères musulmans, les jeunes Tunisiens avaient fini par adopter une position qu’on peut qualifier de pragmatique voire de politiquement correcte à l’égard de Damas. Ils étaient dans la position que décrivait le proverbe arabe « ton frère est contraint, pas un héros ! »[« Mokrahon akhâka, lâ batal !»] Ils étaient convaincus que sans la politique intransigeante et principielle de Damas à l’égard d’Israël et de l’Amérique et sans l’axe Damas-Téhéran-Beyrouth-front du refus (jabhat ar-rafz), la région du Machrek aurait sûrement basculé dans le projet de l’hégémonie politico-économique de l’Etat d’Israël pour finir par isoler l’Iran et venir à bout de ce qui reste des poches de résistance au nouvel ordre mondial. Pour eux, Damas était un allié stratégique malgré tous les délits en matière de Droit de l’homme et des libertés. Cela ne signifiait point qu’ils vendaient leur dignité ou leur intégrité intellectuelle et éthique pour valider les crimes haineux du régime ba’athiste, mais qu’ils préféraient un régime comme celui de Hafez que ceux du roi Hossein, de Moubarak ou des pétro-harems du Golfe.

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