Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

4ème chapitre

Le moulin

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7

Lorsqu’ils descendirent dans l’un de ces hôtels qui parsèment les rues entourant la place Al-Marjaa où ils avaient l’habitude de loger, un de leurs anciens amis travaillant à l’hôtel, apprenant ce qui venait de se passer à l’aéroport, les informa qu’en effet plusieurs jeunes Arabes étaient soumis aux interrogatoires de la police politique à la section des étrangers dans le quartier totalement réservé aux les services de sécurité et de renseignements : Mezzé-Mokhâbarât (Mezzé-Renseignements). Ils les informa aussi que la quasi-totalité des personnes interrogées étaient relâchées et priées de quitter le territoire syrien dans le temps imparti par les fonctionnaires. Selon ce jeune Syrien, un Ismaélien qui avait ses contacts parmi les divers corps de renseignements, il s’agissait d’une conséquence de la signature par la Syrie de la Convention arabe contre le terrorisme, signée au Caire le 28 avril 1998. Vraisemblablement, le traité contenait une clause secrète stipulant le contrôle et l’interrogatoire de tout citoyen Arabe dès son arrivée aux frontières de l’un des pays signataires s’il était avéré qu’il ne venait pas directement de son pays d’origine ou de son pays de résidence et si un mois s’était écoulé depuis la sortie de son pays de résidence ou d’origine. Certes, les clauses liberticides de cette coopération qualifiée abusivement d’antiterroriste n’étaient bénéfiques qu’aux régimes dictatoriaux arabes. Depuis la mise en application de cette convention les colis humains n’avaient pas cessé de traverser, dans les deux sens, les rives du Machrek et du Maghreb de la prison arabe.

Cette nuit-là, parce qu’ils n’avaient pas eu le temps, ni l’occasion de vérifier la véracité de ces informations alarmantes, et parce qu’ils en restaient aux hypothèses, ils furent torturés par toute sorte de supposition, par des ‘si jamais…’ tous plus effroyables les uns que les autres. Ils savaient, grâce à leur connaissance relative du Machrek arabe, que dans cette région du monde le politique, le sécuritaire, le confessionnel, le culturel et le militaire s’étaient mêlés au point qu’il était presque difficile d’échapper aux questions pièges des services de renseignement aguerris par des décennies de luttes, de guerres, de tensions, de trahisons, d’infiltrations et d’espionnages. Ils savaient très bien que le Machrek n’était pas comme leur Maghreb et que la ruse et les subterfuges employés ici étaient sollicités par les services de la police politique et militaires là-bas, au point que plusieurs islamistes tunisiens, lors des interrogatoires dans les locaux de la police politique tunisienne étaient interrogés, selon des rumeurs, par des agents Syriens et Egyptiens, plus expérimentés dans le dossier de l’islamisme. D’ailleurs, c’était le manque de l’indispensable expérience politique dans le domaine de la discrétion et le déficit en la culture du secret qui avaient facilité l’éradication des partis islamistes maghrébins qui paraissaient pourtant forts, invincibles et faisaient peur aux stratèges. Le FIS algérien et la Annahdha tunisienne étaient, selon Mohammed Hossein Fadhlallah [ Interview établie par un islamiste tunisien anonyme avec l’Ayatollah Mohammed Hossein Fadhlallah sur la situation de la mouvance islamiste en Tunisie, ( Hadîth howla Tounes) Sayda Zeynab, décembre 1996.] , les victimes à la fois des intrigues des services de sécurité et de l’absence du culte de la discrétion. Ce qui n’était pas le cas pour les partis islamistes orientaux, confrontés depuis des décennies à la machine répressive et cruelle des régimes arabes.

C’était donc une nuit longue et agitée que nos trois amis passèrent à penser et à échanger, en murmurant, les idées et les craintes qui les tracassaient. La clarté du jour n’avait pas tardé à amener avec elle le bavardage des marchands ouvrant leurs commerces, le concert ininterrompu des klaxons et les voix des détaillants de cigarettes martelant à la longueur des jours et des années la même phrase : « Pall Mall, Marlboro, Kent, Lucky Strike,… Pall Mall… ». Lorsque Hakim avait ouvert les yeux, après les quelques heures de sommeil troublé, il éprouva une peine à déterminer où il se trouvait : en Libye, au Niger, au Tchad, au Hedjaz ou en Syrie ! Il regardait à droite et à gauche, les meubles ternis de la chambre d’hôtel, les rideaux qui peinaient pour arrêter les rayons du soleil, ses deux amis qui, fuyant la lumière et les mouches matinales, cachaient leurs visages sous les oreillers jaunis et usés par les milliers de têtes posées dessus. Puis, il se rappela la journée d’hier, l’aéroport, la police et le rendez-vous dans quelques heures au local des renseignements généraux. A cette idée il tressaillit et ressentit la même peur qui le suffoquait depuis des mois. Il sentit le besoin de réveiller ses amis, de partager avec eux ce sentiment qui accablait sa résistance solitaire, puis s’abstint, les laissa endormis, s’habilla et quitta la chambre.

Il se laissa ensuite emporter par ses foulées qui l’emmenèrent aux ruelles ombragées et fraîches de l’ancienne ville. Il traversa le long souk Al-Hamidia qui mène tout-droit à la grande mosquée Omeyyade. Là sans s’arrêter dans les divers lieux chers à son cœur, il traversa le patio spacieux vers la porte arrière donnant sur son café préféré de Damas où il prit son café arabe. D’habitude, quand il venait ici, il passait un bon moment de la matinée à lire journaux et magazines. Cette fois, malgré son émerveillement de se retrouver dans les lieux tant il avait rêvé pendant le périple, il n’avait pas le cœur à se laisser aller aux charmes des lieux. Il pensait à l’interrogatoire et au visage du sort qui l’attendait lui et ses deux amis. En savourant son café, il se rappela sa dernière tasse de café à Bizerte au sortir des locaux de la police politique. L’idée du temps et de l’espace qui séparaient les deux tasses de café lui arracha un rapide sourire ironique sur sa bouche. Il réalisa alors qu’il était encore l’otage de l’institution de la police, que son passeport était saisi et qu’il devait désormais affronter un interrogatoire, et, Dieu seul savait ce qu’il adviendrait d’eux. Rien n’avait plus de charmes, ni le café arabe, ni la magie des lieux.

Il se hâta de rentrer à la chambre d’hôtel. Là Fadi et Seyfeddine n’attendaient que son retour pour se rendre à Mezzé-Mokhâbarât. Ils savaient que leur ami adorait se perdre entre les rues de Damas et passer des heures à fouiner les bouquinistes et les bibliothèques du centre culturel iranien et français. Ils savaient pourtant qu’il ne pouvait oublier l’heure de l’interrogatoire et qu’ils devraient ajuster quelques détails, rafraîchir la mémoire de leur scénario de couverture et affecter l’aisance et la nonchalance. L’important pour eux était de bien cacher l’histoire de leur fuite de la Tunisie. A part cette inquiétude ils étaient totalement confiants puisqu‘ils n’avaient rien à se reprocher. Après une courte entrevue à mots couverts, il prirent un taxi en direction de la grande banlieue Mezzé lieu d’une concentration des établissements abritant les divers corps de renseignements.

On indiqua aux jeunes Tunisiens le bâtiment abritant les locaux de la section des étrangers. On les fit entrer dans une construction nouvelle où on les pria gentiment de s’installer dans la salle d’attente. Au bout d’une demi-heure un jeune Syrien, la vingtaine, vint chercher l’un d’eux pour le faire entrer dans un bureau où trois jeunes agents de la section l’attendaient. Tout s’était déroulé selon les bonnes manières de façon qu’aucun signe d’agressivité, ni orale ni gestuelle, ne s’était manifestée. L’interrogatoire se déroula en deux parties : la première, menée par les trois jeunes fonctionnaires, fut concentrée à des questions précises sur leur personne, leurs raisons du voyage en Syrie, au Niger, la prochaine destination, la durée de la visite, les amitiés en Syrie…etc., la seconde porta sur leurs motivations politiques, religieuses et idéologiques. L’agent quinquagénaire qui semblait connaître la nature obscure et équivoque des êtres humains avait mené le deuxième interrogatoire dans un bureau isolé. Ses yeux bleus clair et perçants, ses moustaches jaunies par la nicotine et son allure posée et recherchée laissaient entrevoir ce mélange subtilement dangereux de professionnalisme, de courtoisie, d’attention et une avidité des petits détails et des mots qui paraissent insignifiants lorsqu’ils s’échappent de la bouche de l’interrogé. C’était la première impression qui frappa Hakim lorsqu’il fut présenté à ce monsieur qui se leva pour l’accueillir et l’invita à s’asseoir.

  • Il paraît que la Syrie a un charme qui te fascine et t’invite souvent à revenir, lança le patron en allumant une cigarette et en offrant une à Hakim.
  • Absolument, nota Hakim en prenant la cigarette.
  • Elle remonte à quelle année cette liaison passionnée avec Damas ?
  • Cela remonte à l’année 1987 quand j’ai voulu m’inscrire à la faculté de philosophie, et, j’ai même habité quelque mois dans la banlieue de Dommar.
  • As-tu fais tes études ici ?
  • Non, malheureusement, je n’étais pas accepté puisque ma demande d’inscription était déposée hors les délais prescrits, fit Hakim en dessinant sur son visage un signe de regret comme si l’histoire lui faisait encore du mal onze ans après. Après ce refus j’ai du retourner en Tunisie, mais depuis Damas a occupé une place dans mon cœur.
  • Es-tu un pratiquant ? lança l’homme en changeant complètement le sujet de l’entretien..
  • Oui et non, je ne suis pas stable dans ma pratique religieuse, si mon âme n’est pas perturbée par les incitations aux plaisirs de ce bas-monde, j’observe les cinq prières, mais, que Dieu me pardonne, si mes faiblesses ont raison de moi, je perds mon contrôle sur ma personne en ajournant, à chaque tombée de la nuit, au lendemain le repentir !
  • Que Dieu te guide vers le juste chemin, répliqua l’inspecteur. Alors, que penses-tu de ce que commettent les groupes armés en Algérie ? lança-t-il en changeant à nouveau de bord.
  • Les groupes armés en Algérie ! Ben c’est affreux ce qu’ils font, fit Hakim, rien ne permet à ce que les musulmans s’entretuent de la sorte.
  • Et les non musulmans ? comme ce qui oppose les Tchétchènes aux Russes ?
  • Je ne sais pas, c’est difficile d’en juger si on n’a pas une idée claire de la situation, et moi je ne suis pas intéressé par les problèmes politiques, car ils ne rapportent que des problèmes.
  • Oui mais dis-moi ce que tu penses de la guerre en Tchétchénie, fit-il sèchement.
  • Il s’agit vraisemblablement d’une guerre d’indépendance que mènent les Tchétchènes, lâcha le jeune Hakim d’un ton embarrassé et hésitant.
  • Ce qui se passe au Cachemire est-il aussi une guerre d’indépendance…ou du terrorisme… peut-être ? interrogea-t-il avec une ruse à peine déguisée.
  • La définition du terrorisme n’a jamais été explicite, mais, si on considère que tout acte ayant des buts politiques et prenant pour cible les civils est un acte terroriste, dans ce cas il faut définir le concept-même du civil. En ce sens, est-ce que les colons israéliens, voire même les Israéliens qui habitent en dehors de la ligne verte, sont-ils considérés en tant que des civils, eux qui au bout de cinq minutes glissent leur uniforme et prennent leurs armes qui d’ailleurs se trouvaient chez eux ? Je ne sais pas si au Cachemire la situation est pareille à celle qui règne en Palestine. Toutefois, je pense que si la majorité des Cachemiris souhaite l’indépendance vis-à-vis de l’Inde ou la tenue d’un référendum que ce pays refuse, le combat est alors une légitime guerre d’indépendance.
  • Et le Hezbollah libanais est-il un parti terroriste ?
  • Le Hezbollah est terroriste ?! s’exclama le jeune Hakim confiant de ce qu’il devait répondre. Si le Hezbollah est un parti terroriste il aurait choisi un autre nom et pas ce beau nom coranique chargé de responsabilité et d’intégrité. Ces gens savent ce qu’ils sont en train de faire, ils sont l’âme vivante du Liban et du monde arabo-musulman. Le Hezbollah n’est pas un parti terroriste, il est la force de frappe et l’énergie parfaitement organisée de la résistance islamique par excellence.
  • Tu venais de prétendre tout-à-l’heure que la politique ne t’intéressait pas, or je constate que ton vocabulaire est bien engagé et solidement politisé.
  • Je ne suis pas un lecteur de journaux ou de livres politiques, ce qui caractérise les politisés. Ce que je venais de dire je l’ai appris de la chaîne arabe Al-jazeera qui présente les problèmes de notre monde dans un discours que des gens comme moi comprennent.
  • Des gens comme toi ? Tu appartiens donc à un groupe de gens, comment est-ce que tu le définis, ce groupe ?
  • Khobsiste ! lança Hakim légèrement avec un léger sourire presque innocent. En Tunisie, je suis un simple citoyen qui mène une vie des plus normale et paisible. J’appartiens à ceux qui se soucient de leur bouffe quotidienne plus qu’autre chose. Toutefois, j’ai de la sympathie pour les victimes de l’oppression et du colonialisme qui défendent leur cause par les moyens dont ils disposent.
  • Si un jour tu as décidé d’étudier la philosophie cela suppose que tu as une certaine idéologie, une vision du monde, de l’homme, de la politique…puis si on ajoute à cela le fait que tu voyages fréquemment et ben … tu dois avoir accumuler l’expérience… comparer les pays et les cultures… Je suppose donc que tu as ton repère… ta terre où tu te reposes…ta boussole qui te montre le chemin.
  • Je suis encore jeune… je ne pense pas que je suis en mesure d’avoir ma propre vision des choses …vu que la réalité est mille fois plus complexe que la philosophie et l’idéologie… je suis en changement permanent… je ne n’ai pas encore atteint le bout de mon chemin pour prétendre l’aboutissement de ma personne, fit Hakim spontanément en croyant à tout ce qu’il venait de dire.
  • Tu dois avoir une idée sur la paix avec Israël par exemple ! ajouta avec finesse l’inspecteur. En fait quelle est ta position sur les Accords d’Oslo ? Faut-il faire la paix avec Israël ? Faut-il discuter avec les Israéliens ? Puis que dis-tu à propos de votre régime tunisien qui maintient un certain contact avec Israël ?
  • Si les Accords d’Oslo ou tout autre contact avec les Israéliens parviennent à restaurer tous les droits des Palestiniens sur leur terre, le droit des Syriens sur le Golan et des Libanais sur le sud de leur pays, je pense qu’il est utile de discuter avec eux. Mais, l’histoire nous a montré souvent que les Israéliens ne respectent jamais ni leur engagement ni les conventions et le droit international. Ils ne cherchent que leurs intérêts, leur sécurité, leur hégémonie militaire et économique sur la région. Il est inutile de discuter avec un Israël de ce type. Ce genre de pays ne comprend que le langage de la force.
  • Et les contacts du régime tunisien avec Israël alors ?
  • Je ne pense pas que la grande majorité des Tunisiens soutiennent l’ouverture d’une représentation israélienne en Tunisie, qui d’ailleurs reste discrète. Les Tunisiens comme le reste des populations arabo-musulmanes sont pour une paix juste et équitable qui ne mène pas le monde arabe à une soumission aux plans américano-sionistes voulant asservir la région.
  • Donc tu tolères l’existence d’Israël … tu es prêt à reconnaître cet Etat s’il nous restitue toutes nos terres et s’il applique les résolutions onusiennes concernant le droit au retour des réfugiés, le tracé de frontières …etc.
  • Je ne pense pas qu’Israël avec son idéologie sioniste supporte respecter le droit international au point de résoudre la crise avec le monde arabe. Je pense qu’Israël tire sa force et sa raison d’être de la perpétuation des crises qui sabotent le développement des pays arabes de la région. Je ne pense pas que les Israéliens accepteront un jour la résolution des hostilités avec le monde arabe.
  • Mais ils l’ont fait avec l’Egypte et la Jordanie.
  • Je ne pense pas que les traités de paix avec l’Egypte et la Jordanie s’inscrivent dans une volonté de paix, mais dans une volonté de trêve. C’est une tactique qui tend à geler temporairement les tensions avec les valets de l’impérialisme que sont ces deux pays arabes pour se focaliser sur le dossier palestinien, syrien et libanais marqués par leur résistance au projet américain. C’est une tentative de briser le rang arabe et non pour pacifier avec les Arabes. D’ailleurs les peuples d’Egypte et de la Jordanie s’opposent à ces traités de paix qui assurent une bouffée d’oxygène à l’étouffement israélien.
  • Tu peux partir maintenant, en reprendra dans trois jours ! fit subitement l’inspecteur en tendant sa main à Hakim. Au revoir.

L’un après l’autre, les trois amis avaient passé plus de cinq heures à répondre aux questions que leur posaient les deux équipes. La nature de l’interrogatoire ainsi que le nombre des jeunes Arabes entrant, sortant ou attendant de comparaître à leur tour devant les enquêteurs, laissaient entrevoir l’électrification [Adjectif tunisien utilisé généralement pour qualifier la haute tension du climat sécuritaire.] du climat sécuritaire et politique syrien et arabe en général. Lorsqu’ils retournèrent à l’hôtel, ils comparèrent leurs déclarations et calmèrent ainsi la crainte suscitée par la peur de soumettre des propos divergents. Malgré ce constat positif, le fait de ne pas avoir récupéré leurs passeports et de devoir se rendre dans trois jours à une autre entrevue contribuèrent à laisser planer un sentiment d’alarme. Ils devaient donc attendre trois jours avec le même sentiment inconfortable d’incertitude sans pouvoir profiter des plaisirs qu’offrait Damas. Cependant, ils étaient satisfaits du fait de n’avoir pas été maintenus sous les verrous comme cela avait été le cas en Libye.

Parce qu’ils avaient déclaré à l’unanimité être des pratiquants en sursis, et de peur d’être mis sous les yeux vigilants des mokhâbarât, ils décidèrent avec une énorme contrariété d’éviter, durant les trois prochains jours, de se rendre dans les diverses mosquées de Damas. Bien qu’ils n’appartenaient à aucun parti ni à aucune formation politique, ils avaient pourtant préféré dissimuler leur ‘ouverture’ sur le chiisme duodécimain, comme ils aimaient à se définir.

8

Comme des centaines de jeunes Maghrébins, Africains, Asiatiques, Européens issus de l’immigration, les trois Tunisiens faisaient partie de cette masse d’islamistes nés sunnites, mais qui étaient pourtant réceptifs au discours chiite porté par les souffles de la révolution iranienne. Plusieurs s’étaient réellement convertis au chiisme succombant ainsi au spiritualisme, à la logique et à l’esprit rebelle caractérisant l’école de la famille du prophète (madrasat Ahl al-Beyt). Les nouveaux chiites étaient évidement le centre de l’attention et de l’estime des chiites de l’Orient qui leur avaient donné le titre honorifique de mostabsirûn (ceux qui ont récupéré la vision ou la raison) et qui allaient jusqu’à considérer que l’avenir de l’islam politique arabe était entre les mains de la jeunesse maghrébine, comme l’avait déclaré un jour Mohammed Hussein Fadhlallah ou Hédi Moudarrissi. En dépit de tentatives discrètes et anonymes de dénombrer ces mostabsirûn voire de les cataloguer, leur nombre ainsi que leurs tendances restent à ce jour indéterminés pour, d’une part, des raisons sécuritaires liées à une forte pratique de la dissimulation mentale (taquia), et d’autre part, pour la nature éparpillée, non organisée et embryonnaire du phénomène.

Nos trois amis, qui se refusaient le qualificatif réducteur d’islamiste, de sunnite ou de chiite, considéraient leur ouverture au chiisme, et non pas leur conversion, comme un raffinement et un approfondissement de leur appartenance à l’islam pluriel. Ils aspiraient compléter et harmoniser en eux ce qu’avaient échoué à faire les représentants et les adeptes des diverses écoles de l’islam. Réaliser en eux le rapprochement œcuménique ( al-Taqârob al-Madhhabi) et unifier les quatre coins de l’être islamique ou de l’islam complet : le sunnisme, le chiisme, le mysticisme (soufisme sunnite et la gnose chiite i‘rfân), et le mutazilisme était à leurs yeux le but que devraient atteindre les intellectuels, les religieux et les politiciens concernés par l’objectif du renouveau musulman.

Les trois jeunes Tunisiens en étaient arrivés là au terme d’un parcours commencé en tant qu’islamistes sunnites, mais, qui avait trouvé à se développer grâce à leur ouverture sur les autres interprétations des textes fondateurs de l’islam. Ainsi, depuis leur très jeune âge, après un passage par l’initiation au savoir religieux primordial contenant un aperçu sur le dogme islamique (’aqâid), le Coran, la sunna, la récitation psalmodiée du Coran (tajwîd), le droit islamique (fiqh), la vie du prophète (al-sîra al-nabaouia) et le mémorial des sahaba (compagnons du prophète), ils avaient été influencés par la lecture idéologique de la littérature qui avait dominé la mouvance islamiste sunnite, c’est-à-dire les livres de Sayyed Qotb, Mohamed Qotb, Fathi Yakan, Abou al-A’lâ Al-Mawdûdî, Zeyneb Al-Ghazali, Mohammed Al-Ghazali, Youssef Al-Qardhaoui…etc, ainsi que les prêches du Cheikh Kichk. Puis ils avaient été amenés à lire les livres des penseurs qui se présentaient comme les héritiers de la lignée des Mutazilites : les islamistes progressistes (Al-islâmiyyûn Al-Taqaddomiyyûn) et même les partisans de la gauche islamiste (Al-Yasâr al-islamî) : Hassan Hanafi, voire même des marxistes ou des académiques oeuvrant à critiquer et à étudier l’islam en tant que fait historique : Nasr Abû Zeyd, Sadek Jalel Al-’Adhm, Tayyeb Tizine, Houcine Marwa, Abdallah Aliroui, Mohamed Abed Aljaberi…etc. que le magazine 15/21 des Islamistes Progressistes tunisiens reflétait cette volonté de critique et de réforme du discours islamiste. Ce courant, très influencé par le socialisme et les intellectuels occidentaux et les phares du tiers-mondisme voulait dépasser l’interprétation classique de l’islam et de l’histoire musulmane pour instaurer l’ambitieux projet de la critique de la raison musulmane (naqd al-‘aql al-islâmî). Puis, avec l’arrivée des livres chiites que les islamistes locaux avaient commencé à importer pour compenser le vide théorique et idéologique de l’aile sunnite de la mouvance, tout avait pris une autre tournure. Les livres de Ali Chariati, de l’Imam Khomeyni, de Mohammed Baqer Essadr, de Mehdi Chams Eddine, de Mohammed Hussein Fadhlallah, de Hedi Moderrasi…etc. étaient soigneusement et discrètement photocopiés, les cassettes des prêches, surtout celles de M.H.Fadhlallah, enregistrées par les étudiants puis propagées par les mains des responsables des cercles d’étude et de discussion (mas’oul al-halaqa) que dominaient les divers groupuscules de la mouvance lycéenne et estudiantine.

Cette rencontre du chiisme, du sunnisme, du mutazilisme, et tardivement du mysticisme qu’avaient introduit les écrits de Roger Garaudy et les traductions des principales œuvres soufies par Eva de Vitray-Meyerovitch, les discussions intenses et les études écrites avaient amené les plus avertis et les plus actifs des jeunes islamistes à abandonner l’action partisane que représentait alors Annahdha pour se concentrer sur la révision du savoir religieux officiel légué par le sunnisme ou l’école des Califes (madrasat al-kholafâa), pour rouvrir l’épineux contentieux de la grande discorde (al-Fitna al-Kobra), pour relire l’histoire musulmane sur la base du profane et non plus sur la base du sacré, et enfin pour se démarquer et se désengager des tendances modernes de l’islamisme qui tentent de recopier le vieux clivage catastrophique d’un salaf qui désormais a perdu aux yeux de ces jeunes cette teinte de piété et de sacralité que lui confiait l’école officielle de l’islam des gouverneurs. Ainsi, les hommes de l’islam historique avaient perdu la sainteté qui voilait leur côté humain et imparfait, pour être placés sous la lumière de l’étude, de la critique et du questionnement.

Le chiisme était donc pour nos trois amis, comme pour des milliers d’autres, l’outil par lequel ils avaient été incités à creuser le profond terrain de l’héritage islamique et à reconsidérer leur contact épistémologique, ontologique et idéologique avec l’islam et l’islamisme classique et moderne. Ceux qui avaient poussé cette logique à l’extrême pour effectuer le voyage vers les pays du Machrek afin de côtoyer ce phénomène, voire d’étudier dans les centres théologiques (hawza ‘ilmiyya) de Qom en Iran, de Sayyeda Zeynab dans les banlieues de Damas et dans le Bekaa libanaise – le plus important centre d’enseignement chiite, celui du Nadjaf en Irak, n’était plus fréquenté par les étudiants étrangers et ce depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran -, en revenant au pays avaient à leur tour inspiré leur cercle de connaissance selon leur propre approche du chiisme et selon les différences et parfois les luttes d’influence qu’avaient exercées sur eux les centres sus-mentionnés.

Comme dans le reste des pays du Maghreb, et même en Afrique, en Europe, et en Asie, en Tunisie aussi quatre courants du chiisme avaient été dépistés à des niveaux différents. Le dénominateur commun de toutes ces tendances était leur désaccord avec le style de l’action politique d’Annahdha, considérée comme la traduction de l’islamisme politicien qui s’est lancée dans l’arène politique sans se soucier suffisamment du champ culturel et intellectuel. Pour eux Annahdha a provoqué l’oppression aveugle contre tout ce qui est islamiste en Tunisie. En voulant coûte que coûte arriver au pouvoir ou occuper une place dominante sur la scène politique, ce mouvement avait saboté, sans le vouloir, le travail critique de l’aile islamiste qui ne croyait pas encore à l’action politique car pour elle l’important était de critiquer la raison musulmane pour instaurer un projet de renaissance musulmane et non pas un projet d’Etat islamique. Même les plus modérés et les plus apolitiques au sein de l’islamisme tunisien sont devenus les otages de cette logique de confrontation installée entre le régime de Ben Ali et Annahdha. Certains chiites étaient allés jusqu’à considérer Annahdha comme un adversaire en réaction aux propos de l’un de ses leaders appelant à conserver la tendance sunnite malikite du pays et à combattre ce qu’il considérait comme une « invasion chiite » (al-mad al-chi’î). Dans une de ses déclarations émise à la fin des années quatre-vingt et qui avait surpris les jeunes chiites Tunisiens il affirmait : « Nous avions averti à maintes reprises le régime sur l’existence de groupuscules chiites en Tunisie. »

Les quatre courants ne croient pas à la formation de partis politiques, préférant concentrer leurs activités, souvent individuelles et autonomes, sur la lecture, la discussion et la propagation du chiisme.

En premier lieu on trouve le courant traditionnel du chiisme. Il est composé de ceux qui étaient attirés par l’enseignement chiite purement religieux et croit profondément en la doctrine chiite (madhhab) sans pour autant prendre part à la lutte politique. Ce genre de courant refuse toute forme d’organisation ou d’activité qui les opposerait au régime et soutiennent la propagation du chiisme en Tunisie parmi les désengagés de la mouvance islamiste.

Le courant purement intellectuel venait en deuxième position. Influencé par les écrits du martyr Mohamed Baqer Sadr [ Penseur et mollah irakien. Il est le fondateur de Hizb Adda’wa, parti de la prédication] et ses élèves, ce courant prêche la révolution culturelle par le biais d’une élite illuminée, seule capable de mener la mission du changement. Ce courant est spécialement actif sous les étudiants et se démarque de la logique des «radicaux» ou des Hizbollahis.

Le courant «radical», largement influencé par les idéaux de la révolution iranienne et du Hezbollah libanais. Il est multidimensionnel : de l’élaboration d’une intelligentsia islamiste à la formation du ‘révolutionnaire professionnel’ selon l’expression de l’extrême gauche. Les membres de ce courant sont de fervents adeptes de la lignée de l’Imam Khomeyni (Khat-é imâm [ Les principales bases de la Lignée de l’Imam sont : le rôle central des oulémas, l’unité de la nation musulmane, le rapprochement entre les diverses écoles musulmanes, la revivification des valeurs morales islamiques, la prise par les populations musulmanes de leur destin en main et ne pas attendre le soutien des puissances et des organisations internationales, la lutte contre l’entité sioniste et l’impérialisme dans la région, le soutien de tous les opprimées du monde (causes justes et mouvements de libération).] ) et suivaient depuis le décès de ce dernier le guide de la révolution, Khamenei. Pour les adeptes de ce groupe, l’Iran occupe le point névralgique de la nation islamique qu’il faut défendre contre tout danger extérieur.

Le courant progressiste du chiisme est fortement influencé par la pensée de l’intellectuel iranien Ali Chari’ati. A son instar il s’inspire des idéaux du tiers-mondisme, de la gauche islamique et du progressisme musulman. Ce courant croit en la nécessité de l’ouverture à la culture universelle de tous les opprimés sur terre (mostadh’afoun fîl ardh) pour mieux se dresser contre l’hégémonie de l’impérialisme mondial (al-istikbâr al-‘âlamî).

Le courant al-Risalî ou les Chiraziyyoun dont les adeptes imitaient l’ayatollah Mohamed Chirazi assigné à résidence surveillée en Iran. Influencé par les écrits de Taqi Moudarrassi et les prêches enflammés de son frère Hédi, résidant à Sayyeda Zeynab dans la banlieue de Damas, ce courant entend encadrer la jeunesse musulmane dans un projet de révolutionnarisation inspiré de la révolution de Hossein pour préparer le terrain à l’apparition de l’Imam Mahdi qui guidera les opprimés dans la révolution mondiale. Mais, après la crise qu’avait connue l’alliance temporaire entre les Hezbollahiyyoun (Khat-é Imam) et les Chiraziyyoun (Khat-é rissalî), la fermeture du plus important centre de formation [Une construction moderne destinée par la famille royale du Chah à abriter une école de danse moderne, l’établissement avait abrité pour des années le réseau des chiraziyyoun avant de fermer et de rouvrir pour accueillir et initié au persan les étudiants étrangers voulant intégrer l’université de Qazvin ou les centres théologiques de Qom (hawza). ] de Mamazand ou Mamazan dans les banlieue de Téhéran et la surveillance de ses cadres, le mouvement avait beaucoup perdu en attrait et en mobilité en s’éclipsant devant la montée de l’étoile du Hezbollah. Cependant, les adeptes du mouvement sont connus par leur activisme et leur esprit pragmatique et ont souvent démontré une élasticité surprenante pour réorganiser leurs rangs.

Nos trois amis comme presque tous les jeunes du monde arabo-muslman adoraient le Hezbollah pour une simple raison. Le Hezbollah avait réussi à canaliser une violence militaire qualitative et une agressivité combative exceptionnelle dans sa résistance à l’occupation israélienne tout en adoptant sur le plan intérieur une politique de rapprochement avec les diverses formations politiques ou confessionnelles du Liban. La logique conflictuelle du Hezbollah est une logique de légitime défense exclusivement dirigée contre l’ennemi de la nation et n’est de ce fait qu’une partie de son discours global marqué par une vision géopolitique pertinente de son rôle au Liban, dans la région et dans le monde.

Hormis leur sympathie pour le Hezbollah, les trois amis étaient partisans du progressisme musulman. Ils estimaient que l’état actuel de la nation nécessite une relecture globale et détaillée du savoir religieux islamique. La charia dans la version que proposent les partis islamistes n’est pas capable de donner une image positive et saine de l’islam. Les avancées enregistrées dans les domaines des Droits de l’homme et des libertés individuelles forment le plus grand défi lancé aux islamistes parce qu’au nom de ces principes humanistes on laisse la porte ouverte à ce que ‘la représentation de l’islam’ chez les islamistes semble combattre : la liberté individuelle affranchie du divin. L’insoutenable clivage, que les moyens de communication intensifient, entre un islamisme œuvrant au nom d’un idéal de société nébuleux et conservateur inculquant austérité, patience, altruisme, timidité voire abstention et ascétisme et un Occident offrant au nom de la liberté et du progrès les plaisirs les plus vicieux et bannis par la morale et la religion, le jeu paraît être au détriment des premiers, car ils se trouvent, réellement ou fictivement, dans la position de ceux qui se dressent contre la liberté et contre le progrès. Ici apparaît la faiblesse de l’islamisme à trouver la bonne réponse, celle qui redonne à la notion de liberté sa profondeur spirituelle. Les plus responsables sont sans aucun doute les oulémas qui se réclament d’une tradition rigide et puritaniste qui ne sera jamais capable d’arrêter l’invasion du présent parce qu’elle est simplement conçue pour un passé bel et bien révolu.

A leurs yeux il était primordial que les diverses forces de l’Oumma se divisent la tâche et ne mélangent pas les terrains d’action de façon à ce que le radicalisme et l’agressivité qui doivent se limiter à la seule résistance à l’occupation israélienne ou autre n’empoisonne pas le discours politique, idéologique et culturel des partis politiques oeuvrant sur la scène intérieure au point de menacer la paix sociale, comme ce fut le cas en Algérie et en Egypte, ou à disqualifier les esprits lumineux qui cherchent à critiquer l’être musulman et sa culture. Car ils considéraient que l’une des fautes stratégiques de la mouvance islamique était le fait d’avoir confondu les dossiers en adoptant une idéologie agressive envers le pouvoir, la société et les intellectuels libres au point de légitimer la violence inter-islamique pour parvenir à la réalisation des objectifs politiques. Le désir de puritanisme ainsi que la critique des élites au pouvoir et des partis libéraux et démocrates et même marxistes ne doit en aucun cas emprunter les moyens ou le discours utilisés contre l’occupation ou l’arrogante ingérence des puissances étrangères dans les affaires de la nation musulmane. Afin de ne pas tarir le message humaniste de l’islam, il était indispensable de séparer le champ de la critique intellectuelle, de l’action politique, de la législation jurisprudentielle (fiqhi) et de la résistance armée à l’occupation.

Le problème des islamistes et des soi-disant esprits « éclairés » anti-islamistes est qu’ils brouillent toujours les cartes en appliquant les outils de la confrontation militaire au domaine intellectuel ou jurisprudentiel et l’inverse. D’une part, l’agressivité de la lutte contre l’hégémonie militaire des U.S.A ou la résistance à l’occupation des terres musulmanes ne doit jamais envenimer le terrain politique ou culturel des sociétés concernées. D’autre part, l’esprit critique, humaniste et ouvert aux cultures universelles ne doit pas saboter le travail militaire de l’aile qui a choisi de lutter contre l’occupation. Car, chaque civilisation et chaque volonté de renaissance civilisatrice exigent deux ailes : d’une part, une aile agressive et combattante quand il s’agit de défendre les intérêts vitaux de la nation, son agressivité est une agressivité défensive et non pas offensive, d’autre part, une aile humaniste, universelle, réformatrice, ouverte et autocritique pour ajuster et réparer les fautes et les manquements théoriques et pratiques. Les deux ailes sont nécessaires pour parvenir à occuper une place honorable dans la scène internationale à la taille des richesses humaines, matérielles et culturelles de la nation musulmane. Malheureusement, les armées gouvernementales des pays arabo-musulmans ne sont pas faites pour défendre les intérêts des populations mais pour protéger l’élite au pouvoir. L’aile militaire de l’islamisme comme Hamas, Hezbollah et le Jihad sont les vraies armées issues de la misère et de la frustration populaire qui assurent la défense de la nation.

Nos trois amis estimaient donc la performance politique du Hezbollah libanais d’avoir su limiter la violence à la seule résistance à l’occupation israélienne tout en pacifiant ses relations avec les formations politiques et les diverses ethnies constituant le Liban. Dans le discours idéologique du Hezbollah l’Etat ne s’est pas transformé en cet ennemi à abattre. Les chrétiens, les sunnites ou les Druzes ne sont pas perçus comme des ennemis à combattre mais comme des concitoyens qu’il faut respecter, accepter comme ils sont et avec lesquels il faut discuter et s’unir pour constituer un front national rassemblant les forces nationales et islamiques. Les leaders de l’islamisme chiite, sunnite et maronite ont tous appelé au dialogue interconfessionnel et à l’union nationale derrière le choix de la résistance que représente le Hezbollah. La maturité politique et l’ouverture humaniste du Hezbollah devraient être méditées par la frange extrémiste de l’islamisme sunnite.

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