Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

4ème chapitre

Le moulin

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6

9

Les familiarisés du climat moyen-oriental, notamment ceux qui se lancent dans ce marché en gros de politique, de militantisme et de clandestinité savent qu’il est désormais vital et salutaire d’utiliser un pseudonyme. Dans ce moulin où tous les conflits convergent, tous les services secrets du monde ont un intérêt particulier à infiltrer les capitales de cette région capable à elle seule d’influencer les rapports des forces et de déterminer la chaleur des relations internationales. Ainsi, le régime Ben Ali qui voit d’un oeil suspicieux la présence des Tunisiens résidants ou voyageant dans cette partie du monde, avait fini par installer une antenne de renseignement dont le personnel était recruté au sein de la section de la Sûreté de l’Etat. Cette section a comme tâche le suivi de la coopération sécuritaire tuniso-syrienne, le contrôle du mouvement et de l’activité des étudiants Tunisiens à Damas et à Beyrouth, la collecte des informations sur tous les détails des nouveaux-venus, des anciens résidents et des jeunes en fuite qui pouvaient facilement tisser des contacts avec les fractions de la résistance palestinienne et libanaise basées à Damas, et, l’ignoble tâche du renouvellement des passeports qui d’ailleurs ne se fait que selon des critères politiques. La conséquence en est le nombre croissant de jeunes tunisiens, parfois des familles entières, privés de leur document de voyage et poussés à choisir entre la mendicité ou le retour forcé vers les prisons du pays.

Parce qu’ils étaient au courant de cette politique de traque que le régime tunisien avait instaurée et parce qu’ils savaient que l’un des agents secrets de la section moyen-orient du service extérieur de la police politique était originaire de Bizerte, nos amis Bizertins avaient choisi d’emprunter des pseudonymes pour couvrir leur identité face aux importuns et autres créatures de cette espèce. Ainsi, Hakim était devenu Halim, Seyfeddine avait choisi le surnom de Chamseddine et Fadi s’était converti en Chadi. Parce qu’il est toujours difficile de s’habituer à ces nouveaux noms, ils avaient choisi des pseudonymes dont la phonétique rimait avec celle de leurs vrais noms puis passé deux jours à les mémoriser en les écrivant des centaines de fois ou en les répétant à la longueur de la journée.

Durant les trois jours d’attente, et après le petit déjeuner, pris aux alentours de la place d’Al-Marjaa, ils se dispersaient. Halim se rendait au centre culturel français et passait quelques heures entre la cafétéria et la bibliothèque de l’établissement. Fadi et Chamseddine passaient leur temps ensemble dans le salon de thé climatisé ‘la Havane’ au centre de Damas à lire les journaux et magazines. Ils se rencontraient l’après-midi à l’hôtel, mangeaient quelques fruits et faisaient la sieste jusqu’à ce que la chaleur décline l’atmosphère de la capitale. Au coucher du soleil ils se réfugiaient dans les ruelles de la médina pour manger l’unique plat de résistance du jour et passer le reste de la nuit sur les terrasses des cafés à fumer le narghilé en se rappelant les épisodes de leur périple et en partageant la crainte et l’incertitude qui rythmaient leur quotidien. La cruauté des moments d’attente les noyait dans un état d’effarement invincible. Ils espéraient reprendre leurs passeports le lendemain, normaliser leur situation et récupérer un peu de sérénité pour pouvoir réfléchir à leur plan futur. Pourtant, chacun avait pourtant tracé sa propre route sans avertir les autres. Chacun attendait d’avoir entre les mains le maudit document de voyage pour diriger ses pas vers le but qu’il s’était défini. Et ce n’était que le lendemain que cette situation avait explosé entraînant ce que personne d’eux n’avait prévu.

Lorsqu’ils s’étaient rendus au bureau des renseignements généraux pour la deuxième fois, on leur avait donné les passeports tout en leur prescrivant quinze jours pour quitter le territoire syrien sans leur fournir le moindre motif, alors qu’ils avaient le droit, en tant que citoyens arabes, à une résidence illimitée. Ils furent convaincus que la Syrie était en train de rétrécir cette tradition de relative liberté qu’elle offrait aux citoyens arabes. Mais, le simple fait d’avoir le passeport en mains leur suffit pour retrouver cet humour qui leur avait permis de supporter les dédales d’un voyage qui n’était pas encore arrivé à son terme.

Chacun avait donc dans sa petite tête encombrée par les épisodes d’une traversée d’un monde hostile, ses propres schémas de l’avenir. Halim voulait se rendre, par voie terrestre via la Turquie, en Iran pour retourner à Qom ou à Téhéran chez les quelques amis qu’il avait connus lors de son premier séjour. Il était épuisé par ces cinq mois de cavale et avait fini, lui qui croyait tant en l’aventure, par se convaincre de la nécessité de se lier avec une belle Iranienne voilée, de construire une bonne famille musulmane et continuer ses études dans un pays qui lui était cher. Surtout qu’à chaque fois qu’il téléphonait à sa mère, elle ne lui parlait que du bonheur conjugal et des petits enfants qui le distrairaient dans sa vie d’exilé. Chamseddine ne savait pas ce qu’il devrait faire, toutefois il caressait des rêves similaires à ceux de Halim, à la différence qu’il préférait vivre en Europe, au centre même de la civilisation contemporaine comme il aimait souvent à préciser, il était tourmenté par les soucis financiers ainsi que par l’imminente expiration de la validité de son passeport. D’ailleurs c’était un casse-tête qui exaspérait les trois amis à des mesures différentes. En tout cas, Chamseddine détestait vivre dans la marge, et n’avait pas aimé passer le reste de sa vie dans une ville comme Qom. Chamseddine voulait donc se rendre en Europe mais il ne savait pas par quel moyen. L’argent dont le groupe disposait ne suffisait ni pour un voyage clandestin vers l’Europe ni pour acquérir un passeport ou un visa dans le marché parallèle. Fadi, quant à lui, avait créé la surprise en révélant à ses deux amis le projet qui l’habitait depuis longtemps.

  • Je veux mourir en martyr ! avait-il lancé en direction de ses deux amis qui n’avaient pas encore saisit ce qui tournait sérieusement dans sa tête.
  • Et qui donc ne veut pas être honoré par le martyre, rétorqua Chamseddine, que Dieu finisse nos jours sur le champ de bataille loin du lit, de la maladie et de la vieillesse impuissante.
  • Amen, fit Halim en commençant à discerner l’allure grave et déterminée de Fadi.
  • Ce que j’ai dit n’était point un souhait mais un plan, lança ce dernier en fuyant les regards inquisiteurs de ses amis. Puis, il releva la tête comme pour nuancer qu’il était bien conscient de ce qu’il voulait et jeta sur eux des yeux qui laissaient entrevoir qu’il avait désormais choisi son chemin et qu’il n’avait pas envie d’être contrarié et dévié de son but.
  • Oui, mais c’est quoi ton plan ? lança Chamseddine tout en invitant ses deux amis à changer de place vers un lieu plus discret.
  • On en parlera plus tard, fit Chadi qui se leva et prit avec ses amis le chemin vers les taxis reliant Damas à Sayyeda Zeynab.

Depuis que les Iraniens ne pouvaient plus se rendre aux tombeaux de leurs Imams en Irak suite à la guerre irako-iranienne et aux hostilités chroniques qui marquent les relations entre les deux pays, le mausolée de Sayyeda Roqayya au centre de Damas et celui de Sayyeda Zeynab situé à quelques kilomètres de la capitale, étaient devenus les lieux privilégiés des visites (ziyârât) des chiites. Les Iraniens, qui organisaient des voyages terrestres pour les familles des martyrs et pour les mutilés (Jânbâzân) de la guerre avaient fini par transformer le visage de ce pauvre village qu’est Sayyeda Zaynab. A cela il faut ajouter les réfugiés chiites irakiens, les Libanais quotidiennement présents, les chiites des pays du Golfe et les centaines d’étudiants étrangers. Comme le voulait la tradition chiite qui vénère les membres de la famille du prophète, les Imams et leurs descendants (Imamzâdéha), s’élèvent autour de la plupart de leurs mausolées (‘atabât) des centres d’études islamiques (hawza ‘ilmiyya), des lieux de célébration du deuil de l’Imam Hossein (hosseyniyya), des maisons d’édition, des bibliothèques, des restaurants, des hôtels, des khân-é (auberge) et des commerces de tout genre, le tout voués à satisfaire les visiteurs et les étudiants en sciences religieuses.

Tout visiteur étranger pénétrant pour la première fois le patio du beau mausolée de la Seyyeda Zeynab, surtout pendant les périodes qui rythme l’année des festivités chiites (mawâsim), spécialement durant le neuvième et le dixième jour du mois de moharram (Tâsou’â et ‘Âchourâ), serait sûrement ébahi et bouleversé par l’ambiance surréaliste qui empreint les lieux. Partout sont arborés les emblèmes géants reproduisant ce qu’avait dit Zeynab, la mère des drames (om al-masâib) comme la décrivaient les chiites, devant la cour de Yazid Ibn Mo’awiya à Damas après le massacre de Karbala, le lynchage et l’exhibition de la tête tranchée de son frère Hossein : « Par Allah, je jure que tu n’effaceras jamais notre souvenir, tu ne démoliras pas notre révélation et tu n’atteindras pas notre étendue. »[« Fawallahi lâ tamhû dhikranâ wa lâ tomîta wahyanâ wa lâ todrika amadanâ. »] Les drapeaux jaunes ou noirs du Hezbollah et ceux verts d’Amal se faisaient l’écho des opérations de la résistance islamique du Liban-Sud. Les slogans enflammés que scandaient des jeunes vêtus de chemisiers noirs et des filles enveloppées dans un voile à l’iranienne avec un bandeau rouge sur lequel était inscrite la formule de toutes les batailles chiites classiques et modernes : « labbayka ya Hossein » « labbayka ya Khamenei»[« A vos ordres ô Hussein ! », « A vos ordres ô Khamenei ! »] démontre encore la puissante popularité de l’idéologie khomeyniste. Les coups sur les poitrines (latmiyyât) que se donnaient les adeptes, les larmes, les lamentations et l’effervescence ordonnée des pleureurs iraniens, à la voie enivrante et au rythme presque dansant de leur sînehzanî, le tout avec la présence des figures du chiisme mondial que le simple passage par le patio embrasait cette foule délirante complètement ivre par l’amour de Hossein et de sa révolte, sont les manifestations extravagantes de cette célébration à la fois endeuillée et agréable du martyre.

Dans ce lieu, il est aussi fréquent de rencontrer Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, ou Mohamed Hossein Fadhlallah qui avait élevé, à quelque dizaines de mètres du mausolée, un établissement où s’entassaient de jeunes Maghrébins et Arabes écoutant et questionnant ce ‘allâma [ Superlatif de ‘âlim ou ouléma selon le terme francisé.] qui possédait le don de charmer la jeune génération d’islamistes. Dans les alentours, les échos des slogans « mort à l’Amérique et mort à Israël » ou « Chaque jour est ‘âchourâ chaque terre est Karbala » rappelait à tout un chacun que le sentiment de solidarité et de compassion avec la famille du prophète, des sentiments qui avaient motivé les révoltes alaouites des quatorze siècles de l’histoire de la nation islamique n’étaient pas étouffés. Au contraire le culte de la rébellion chiite était en train de vivre ses meilleurs moments et d’inculquer à l’aile sunnite de l’islam résistant, en Palestine et ailleurs, la philosophie du martyre.

Parce que le chiisme est aussi une école extrêmement politisée, surtout avec le souffle précurseur de la révolution islamique, de la résistance islamique au Liban-sud, de l‘opposition chiite en Irak, au Bahreïn et en Arabie, des bureaux politiques et des représentations culturelles, souvent discrètes, de la mouvance chiite ont presque tous investi ce singulier village cosmopolite, qu’est Sayyeda Zeynab. Les chiites disaient que c’est la baraka de la famille de Mohamed (SAWS) qui attire vers ses seuils sacrés (‘atabât moquaddassa) la quête du savoir, de l’infini et de l’activisme religieux. En effet, c’était bien autour de ce genre de lieu qu’avaient surgi les hommes qui avaient changé la carte des relations internationales et propulsé le chiisme dans l’arène du quatorzième siècle comme une grande idéologie de contestation réussissant là où l’aile sunnite de la mouvance avait trébuché.

C’était un jeudi, un de ces jours importants pour les chiites qui se rassemblaient après la prière du soir pour réciter la très belle oraison que conféra l’Imam Ali à son initié Komeyl Ibn Ziyad. Cette longue prière que les chiites nommaient l’oraison de Komeyl, (do’â Komeyl) réunissait les fidèles qui remplissaient le mosallâ (lieu de la prière) récitant, pleurant et suppliant dans un rythme humble et émouvant, ce discours que l’éloquence, le savoir et le secret mystique de l’Imam Ali avait construit. Parfois, lors des passages décrivant en des mots de feu le rang de l’enfer de la damnation et l’avilissement servile du supplicié devant la douceur de la miséricorde divine, les sanglots du récitant explosant en larmes provoquaient une sorte de déluge de lamentations qui transformaient les lieux en un purgatoire, en une interterre (barzakh), où tout était ou bien submergé par le charme de la Beauté Divine (al-Jamâl al-Ilâhî) ou bien écrasé sous le trône de La Majesté Divine (al-Jalâl al-Ilâhî).

Sitôt l’oraison terminée, les trois Tunisiens, encore perturbés par les intentions de Chadi de choisir la voie du martyre, s’étaient réfugiés dans un des restaurants pakistanais du village pour dîner et poursuivre leur entretien. Chadi, calme et totalement résolu, ne parvenait pas à comprendre le désarroi qu’avait provoqué son idée. Pour Halim et Chamseddine, à part le fait de perdre l’un des leurs, ils étaient obsédés par la réaction de la famille de Chadi si elle finissait par apprendre la nouvelle. Que diraient-ils à sa mère qui allait les blâmer de ne pas avoir pu l’empêcher voire le convaincre d’abandonner ce dessein ? Pour eux, persuader leur ami d’abandonner cette obsession, qui s’était agrippée de lui au cours de leur périple, était devenue leur principale hantise au point qu’ils en oubliaient qu’ils devraient quitter le territoire syrien.

10

  • Que comptes-tu faire exactement ? fit Halim en reprenant le sujet.
  • Partir au Liban et de là rejoindre la résistance dans le Sud, répondit Chadi froidement en feuilletant le menu sans prendre la peine de poser le moindre regard sur ses deux amis.
  • Tu crois que les Libanais manquent de combattants pour qu’ils acceptent dans leurs rangs un vieux de trente ans qui ne connaît ni le terrain ni même les abc du combat, lança Chamseddine en voulant décourager son ami.
  • Ils m’entraîneront et feront de moi un bon guérillero, ajouta Chadi en laissant se dessiner sur ses lèvres un sourire moqueur.
  • Tu crois qu’avec le paquet de cigarettes que tu brûles chaque jour t’es capable de courir, de sauter et d’avoir du souffle, moi je n’y crois pas, je connais les limites de ta condition physique.
  • Je n’aurai besoin ni de souffle ni d’entraînement car je compte faire une opération martyre qui ne demande qu’une préparation morale.
  • Mais pourquoi le Liban, cette terre bourrée de combattants, pourquoi fuis-tu ta cause, notre cause en Tunisie, pour choisir une mort facile qui ne demande ni patience, ni longue haleine ? fit énergiquement Halim
  • J’aime le Liban, peut-être autant que la Tunisie, bien que je n’y ai jamais mis les pieds. Beaucoup de choses au Liban meublent depuis des années mon âme : Feirouz, Marcel Khalifé qui chantent le cocktail d’amour de la patrie et de la révolte ; les écrivains, les traducteurs et les imprimeries qui avaient instruit le monde arabe ; l’ancienne génération de révolutionnaires et leur conscience politique, la nouvelle génération de résistants, le Hezbollah et leur logique de confrontation… toute cette ambiance qui avait accompagné mon entière jeunesse, toutes ces guerres perdues et ces batailles prometteuses, toutes les chansons des feddayines palestiniens, l’amertume du siège de Beyrouth, les cadavres de Sabra et Chatila et les enfants et les femmes de Qana, tous sont encore vivants dans mon cœur, et animent mon existence. C’est pour cette terre et ces hommes qui m’ont appris à vivre que je veux mourir et offrir avec honneur chaque goutte de mon sang. C’est vers la terre sainte et dans les confins de la terre sainte que je veux quitter mon corps pour prendre le chemin du mi’raje (Ascension) vers les cieux de mon heureuse destinée.
  • Tu es en train de fuir la réalité, la Tunisie est ta réalité et elle a besoin de toi, rétorqua Chamseddine énergiquement. Ce n’est pas par ce même sentiment nationaliste qui a déchiré comme les frontières notre monde arabe et musulman, mais par ce que tu es l’enfant de la Tunisie, tu connais ton terrain, tu connais ton peuple. En Tunisie tu es un plus et une carte gagnante, alors qu’au Liban tu ne peux rien apporter. Les combattants se comptent par milliers au Liban et en Palestine, alors que les résistants à la dictature de Ben Ali, ceux qui comme toi ont dévoré des centaines de livres et ont visité des terres lointaines en quête de sagesse et de savoir ne se comptent que par dizaines.
  • Oui, absolument, Chamseddine a raison. En Tunisie tu es un élément qualitatif qui compte, alors qu’ici tu te noies dans l’océan des rebelles. Et rappelle-toi : le vrai révolutionnaire est celui qui connaît sa place, qui connaît son rôle et son temps puis oeuvre en fonction de l’intérêt de la cause et non pour se débarrasser des maux de la cause. Toi tu veux être martyre pour te débarrasser de cette complexité dans laquelle on se trouve. En faisant la guerre tu es en train de chercher ta paix, ta propre paix. Alors que notre pays demande des vivants, de vrais vivants comme toi.
  • Je ne vois aucun signe d’un changement à venir en Tunisie, lança Chadi, notre opposition est chétive, stérile, et manque d’imagination. Les leaders de l’opposition, ces fonctionnaires d’une opposition de pacotille n’ont pas pu toucher le peuple, car ils ne sont que des potentats miniatures qui dominent leurs propres formations et n’ont pas encore instauré un processus démocratique au sein de leur parti respectif. Ils tiennent ce même discours naïf qui ne s’adresse qu’à la communauté internationale et la France officielle en oubliant la masse des sans-voix, de ces hittistes tunisiens que la France ignore. Tous ou presque ont applaudi la répression des islamistes et n’ont renforcé par là que la dictature ; tous ceux qui se sont rendus à Paris et Bruxelles, pour demander le secours de la soi-disant communauté internationale n’ont recueilli que des promesses pendant que l’Europe officielle continue de soutenir le régime Ben Ali par tous les moyens. Le langage politicien, que notre opposition martèle depuis plus d’un demi-siècle, n’est pas capable de par sa nature à faire avancer les choses… Et puis ces gens du sérail, le cortège de courtisans aigrefins, ces reptiliens qui en un clin d’œil se transforment en tapis rouge sous les semelles des élites gouvernantes… sans compter la centaine de milliers de policiers, le bataillon d’informateurs, les milices du RCD, les voyous mercenaires… que comptes-tu faire d’eux ? Les convaincre de changer de camp et d’allégeance ? Intenter contre eux des procès dans des tribunaux révolutionnaires ? Les déporter vers les bagnes d’un Staline tunisien ou les pendre aux grilles d’un autre Khalkhali ? Les exterminer ? Les pousser à l’exil comme nous le sommes ? Excusez-moi de vous dire que je n’attends rien des Tunisiens, et ce n’est pas le pessimisme qui me lancine mais mon sens du réalisme…avouons-le, la Tunisie est malade, les partis de l’opposition sont tous malades, la jeunesse est malade, nos artistes, nos intellectuels, nos journalistes…c’est l’anomie totale qui sévit là, notre langage est obscène, notre humour frôle le vulgaire et vous, vous rêvez encore de révolution, d’évolution, d’engagement, de sérieux…
  • Notre jeunesse n’est pas malade, l’interrompit Halim subitement, notre jeunesse n’a simplement pas été associée, on refuse de parler avec elle et on préfère se rendre en France, à cette capitale des idéaux humanitaires trahis par son soutien infâme aux dictateurs, pour étaler un discours qui n’avance en rien. Crois-moi, Chadi, nos jeunes des coins nocturnes de nos cités populaires, les groupes de jeunes zattalas [Pluriel de zattal, habitué à la zatla, au hachisch.] et de buveurs, les désœuvrés traînant sur les trottoirs du chômage et de l’exclusion et les obsédés par la harga[Immigration «illégale».] sont le meilleur de ce que la Tunisie possède, à condition de s’adresser à eux, de toucher leur âme et de leur faire confiance. Tous les leaders de l’opposition tunisienne méprisent notre jeunesse par cet air hautain, arrogant et élitiste. En considérant la jeunesse tunisienne comme malade tu oublies de parler du sujet du manque des libertés et de cette fabrique de la peur et de l’anomie qu’est l’oppression et la dictature. Es-tu malade toi ? Suis-je malade moi ? Pourquoi sommes-nous devenus ce que nous sommes ? C’est grâce à la marge de liberté des années quatre-vingts ? C’est grâce aux magazines, aux livres, aux débats et aux activités intellectuelles et culturelles qui nous ont inculqué l’amour de la révolte, de la recherche et de la politique. Ne faisons-nous pas partie de cette jeunesse ? N’avons nous pas bu des litres et des litres de bière et de vin, n’avons-nous pas passé des nuits à rouler des joints et à chercher Les paradis artificiels du haschich, ne sommes-nous pas sortis avec des belles filles, n’avons-nous pas dansé des slows sur la musique de hôtel California, d’épitaphe et de Careless whispers ? Nous avons fait tout ce que notre jeunesse est en train de faire parce que nous aimions le côté rebelle, libre et affranchi de cette vie bohème, mais quand nous avons entendu l’appel révolutionnaire nous avions répondu, car nous avions là aussi aimé le côté rebelle, humaniste et contestataire. Crois-moi Chadi, c’est une question de conscience et de passion et rien d’autre. Il suffit de présenter à la jeunesse un discours d’amour et de révolte et tu verras que ces même jeunes que tu décris comme malades seront la plus saine génération des résistants.
  • Nous au moins, nous avons lu les livres jugés pervers et subversifs par les gardiens de l’ordre, lança Chadi… puis nous avons pris le risque de les photocopier et de les propager, nous avons fait des voyages dangereux vers des lieux indésirables, alors que les jeunes se contentent actuellement de cette culture de consommation et d’âneries sans chercher la culture du refus et sans prendre le risque de questionner et de rechercher. La nouvelle jeunesse n’a pas la quête du ‘non’ sacré qui nous a habité.
  • C’est précisément ta tâche de transmettre à la jeunesse la culture du refus. C’est ton tour de leur chuchoter le non qui brise toutes les statues de l’acculturation et de l’aliénation. Tu te rappelles quand nous nous étions engagés à bouleverser le climat culturel tunisien. Tu te rappelles notre formule qui nous a motivés durant toutes ces années : « notre génération sera celle qui inaugurera le vrai changement. Nous serons les bougies qui accepteront de se consumer pour éclairer enfin la sombre nuit tunisienne » C’était notre promesse, notre engagement devant Dieu, devant la Tunisie, et maintenant tu veux nous abandonner après ces longues années d’études, de voyage et de questionnement ? As-tu oublié notre but ? As-tu oublié la formule de Nietzsche que tu avais écrite et accrochée au mur de ta chambre : « Un oui, un non, une ligne droite, et un but… » [ Nietzsche, Le crépuscule des idoles, Flammarion, Paris, 1985, p.79.]
  • C’étaient des rêves d’adolescence qui sévissent comme les maladies d’amour de la jeunesse, rétorqua Chadi avec regret. Avec le recul on se rend compte que le oui n’était pas aussi affirmatif qu’on le pensait alors que le non était parfois une simple négation de soi et souvent une négation de l’autre. Avec le temps on réalise aussi que ceux qui nous ont accompagnés sur la route ne se sont souciés que de leur sort personnel. Certains étaient devenus des cadres, d’autres de hauts fonctionnaires toujours à la recherche d’un statut social meublé d’un appartement confortable, d’une belle voiture populaire et du mensuel Le Monde diplomatique pour garder la nostalgie révolutionnaire et contestataire. Ils se rendent à la mosquée pour entretenir leur sentiment d’appartenance sinon d’ostentation, puis quand ils remarquent sur ton visage le désenchantement qui te ronge, ils te racontent l’histoire du monde qui change et de la terre qui ne cesse de tourner.
  • « Le chemin vers Dieu est au nombre des êtres. » avait dit l’Imam Ali. Chacun possède le droit indéniable de choisir sa propre manière de vivre l’engagement religieux ou politique. Chacun trace son propre trajet vers Dieu. On ne peut pas imposer notre lecture aux autres, et on ne doit pas le faire. L’une des racines de notre crise est que nous avons toujours considéré notre choix comme le meilleur qui puisse exister. Ne les accuse pas, ne les juge pas, Dieu seul sait s’ils étaient sincères ou pas.
  • Mon chemin vers Dieu est le chemin du martyre, rétorqua Chadi, et je ne veux nullement l’imposer aux autres, je veux seulement qu’on me laisse poursuive le trajet que je me suis tracé.
  • Et ta famille alors ? Qu’allons-nous dire à ta mère quand elle nous demandera où tu es passé ? Je n‘ai pas le courage moi de l’informer que tu n’es plus ou que…puis tu dois prendre l’autorisation de ta mère pour pouvoir être un martyr, tu sais très bien qu’il n’est pas permis d’aller au combat sans le consentement des parents ? As-tu pensé à cela ?
  • Je réglerai cette affaire avec ma famille. Je le ferai moi-même, ne vous inquiétez pas ? répondit-t-il, avant mon départ je la contacterai pour l’informer et pour demander sa bénédiction.
  • Chadi, mon frère, fit Chamseddine le plus doucement du monde, je veux que tu prennes ton temps pour réfléchir à ce que tu fais. L’honneur du martyre est certes un rêve inégalable, seulement si on partait tous mourir en laissant la Tunisie à cette bande de mafieux et leurs valets, qui assumerait donc la mission de la résistance ? Tu sais très bien que notre génération n’a pas encore dit son mot à elle. Elle n’a même pas ouvert sa bouche. Tu fais toi-même partie de cette génération. Et tu sais que les révolutionnaires sont nombreux, ils sont très nombreux, tu sais aussi qu’ils font un travail de taupe à la base, ils ne parlent pas trop, ils n’ont pas de signes, ni de parti, ni de journaux, ni de porte-parole. Tu as vécu tout cela, tu as connu la clandestinité. Nous nous étions moqués des policiers de Ben Ali qui pensaient avoir éradiqué l’autre voix, la voix qui dérange, nous avions tellement ri de cette prétention parce que nous étions l’une de ces voix silencieuses. Je te demande de patienter, de partir avec nous, et de consacrer tout notre temps pour donner forme à notre culture du refus. Nous écrirons des livres, nous créerons un site sur Internet, nous changerons la donne, crois-moi Chadi, patience !
  • Je veux quitter cette cage, Chamseddine, quitter ce corps et cette terre qui ne m’a donné que de la peine. Je veux partir loin, très loin d’ici. Je n’ai jamais espéré le bonheur ni le repos sur terre. J’ai toujours cru au principe soufi que : « le bonheur et le repos n’étaient pas les ingrédients du bas-monde, mais ceux du paradis. » Après tout ce que j’ai vécu, je ne crois plus qu’il y ait une place pour moi dans ce monde, et d’ailleurs je ne veux plus de place dans un monde où les enfants meurent par millions de faim, et d’injustice. A force de politiser ma conscience j’ai fini par ne voir que la politique…la politique qui assassine l’homme au nom de la paix, au nom de l’économie, au nom de Dieu, de la patrie ou de la terre promise…Je suis fatigué de ces Etats, de ces rois et de leurs lois. Je suis mutilé par les frontières, les passeports, les visas et cette frustration d’être toujours indésirable et suspect. Ma rage contre toutes ces dictatures qui mettent notre monde arabe aux enchères, contre ce monde musulman poussiéreux et utopique, et contre cet Occident arrogant et hypocrite, ne me permet plus de vivre. Je suis devenu une boule de colère… je ne conçois le monde que sous l’angle de l’exaspération… je ne veux pas perdre encore et encore mon humanisme… vous me connaissez ô mes féaux camarades ! Je me suis toujours considéré comme un amoureux prisonnier de cette enveloppe charnelle et de cette terre. Je veux, tel le papillon d’amour, être calciné par le feu de l’Etre-aimé… Je veux l’ultime union, je veux sentir ce que Bayazid Boustami avait dit un jour : « Mon Dieu, Jusques à quand y aura-t-il entre Toi et moi le moi et le Toi. Supprime entre nous mon moi ; fais qu’il devienne tout entier Ton Toi… » [ Cité par Farideddine ‘Attar dans Le Mémorial Des Saints. Traduction de A. Pavet de Courteille, Seuil, 1976, p.180.] laissez-moi partir…ne m’attachez pas à la terre, ne m’alourdissez pas par les promesses inutiles de ce demain resplendissant, de ces rêves d’insurrection et du crépuscule patent de la tyrannie…
  • Mais nous avons besoin de toi, fit énergiquement Halim, tu as ta place irremplaçable dans notre projet… tu es notre informaticien…tu rêvais toi-même de lancer un site pour regrouper les Tunisiens…qui de nous peut faire cela sans toi ?
  • Crois-tu qu’un site Internet de discussion et d’étude pourrait changer le destin d’un pays ? Combien de jeunes Tunisiens peuvent manier l’outil informatique ? Parmi eux combien seront ceux qui auront la possibilité de se connecter à la toile ? Parmi ceux-là combien seront intéressés à la politique ? Puis à l’action politique ? De plus, c’est sans compter le mur de feu que les techniciens de Ben Ali ont installé pour empêcher aux Tunisiens de se connecter sur des sites jugés subversifs, il me parait inutile de compter sur ce genre d’outil…écoute-moi Halim, tu sais mieux que moi que seule l’action de l’intérieur, sur le terrain même, peut déboucher sur une transition. Révise l’histoire des révolutions et des transitions politiques de tous les pays du monde, tu verras que le travail de l’extérieur n’est jamais parvenu à soulever un peuple. On peut faire des communiqués, envoyer des lettres de condamnation, rappeler les conventions internationales que le régime de Ben Ali viole quotidiennement, contacter les organisations de défense des droits de l’homme, organiser des campagnes médiatiques pour sensibiliser l’opinion internationale sur la situation des victimes de la répression en Tunisie, toutes ces actions ne sont fructueuses qu’à condition d’être accompagnées par l’action directe en Tunisie même par les étudiants, les travailleurs, les intellectuels, les artistes, la société civile. Peux-tu me dire où sont restées ces forces actives ? Qu’ont-elles fait pour les milliers de suppliciés islamistes et autres ? Ils ont applaudi la répression de leurs concitoyens, de leurs voisins et même de leurs proches. Ils dansaient dans les galas organisés par le RCD et chantaient derrière Michel Jackson et même derrière Cheikh Imam alors que, à cause de leur opinion, des citoyens innocents, leurs femmes et leurs enfants étaient les cibles des brimades des voyous du ministère de l’Intérieur. Les Tunisiens tant qu’ils mangent et boivent, tant qu’ils dansent et se baignent, tant qu’ils s’endettent pour s’adonner à cette ostentation vicieuse de voitures dernier cri, de vêtements signés, de gourmettes en or, de cosmétiques parisiens, ils ne se soucient pas de savoir s’ils sont dirigés par le plus cruel et le plus corrompu des régimes. Ils font tout pour paraître modernes alors que chez eux ils bouffent du pain amer qui coûte la peur et la dictature. Khobzizte, c’est le vrai visage de notre peuple que tu veux maquiller par les couleurs de la révolution… un « enfant jouant au sable alors que la nuit est ténébreuse » disait notre plus grand poète Chabi à propos de notre peuple, « une poussière d’individu » avait lancé un jour le prétentieux Bourguiba à la foule qui l’acclamait… laisse-moi s’il te plait Halim, ne remue pas les cendres du désenchantement qui déjà me consument !
  • Puis avec quelle culture veux-tu t’adresser au peuple et surtout à la jeunesse ? reprit-il avec un emportement d’irritation. Notre société, bien qu’homogène sur le plan racial et confessionnel, ne l’est pas sur le plan de la culture, des mœurs et du style de vie. Et avec ces bourgeois, ces habitants des quartiers riches de la Tunisie qui s’imaginent résider dans les banlieues parisiennes, dans quelle langue vas-tu t’adresser à eux ? … je vais vous raconter une histoire qui m’a beaucoup gêné et choqué pour vous donner une idée de mon désarroi.

← précédent | suite →
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6

Advertisements