Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

4ème chapitre

Le moulin

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11

« Un jour, dans le cadre d’une liaison amoureuse qui m’avait liée à une jeune tunisoise de la classe graissée, lors d’un de mes délicieux mariages de plaisir, elle était venue me voir en m’amenant un bouquet de narcisses, acheté à l’un des pauvres enfants du souk de Bab Souika. Ce n’était ni mon anniversaire ni celui de ma mère et j’étais d’autant plus gêné que, hormis le fait que je détestais l’odeur des narcisses malgré la beauté du nom et de la fleur, je faisais partie de ces jeunes tunisiens timides qui se sentent embarrassés lorsqu’ils tiennent un bouquet à la main.

Bref, elle me l’avait présenté en me donnant deux baisers sur la joue – j’en étais devenu cramoisi- et en me disant qu’elle me les offrait à l’occasion de Saint Valentin. Moi, l’enfant des quartiers arabes, je ne connaissais ni Saint Valentin, ni les bisous sur la place publique. D’ailleurs, et entre nous, le seul saint français que je connaissais était Saint Germain du PSG, le club de foot parisien. Je lui ai donc demandé de m’informer sur ce saint et de me raconter son mémorial pour que Dieu nous recouvre de sa baraka. Elle, elle pensait que j’étais en train de me moquer d’elle parce que je lui ai dit que je n’ai jamais rencontré son nom ni dans mes lectures ni dans ma vie. Elle me disait avec toute la cajolerie de son dialecte franco-tunisien : « non…tu ne connais pas Saint Valentin, tu plaisantes, hein ! Allez Chadi ! yezzi milblada…je t’en prie…yezzi…arrête…» Je lui ai juré par Dieu, par son prophète et par tous nos saints des environs, de Sidi Mehrez à Sidi Bou Said El Baji, je suis même allé à jurer par le saint de la grotte, le plus vénéré des saints tunisiens, Sidi Belhassen. Elle riait, mais elle ne voulait pas me croire.

Et puisque je ne savais pas qu’il s’agissait en fait d’un saint romain, je l’ai interrogée sur le lieu de son marabout pour aller au moins allumer une bougie ou faire brûler une pincée d’encens et lire sur sa tête al-fatiha[Al-fatiha, l’ouvreuse, nom donnée à la première sourate du Coran que les musulmans récitent souvent, entre autres, lors de la visite des cimetières.]. Là, elle a éclaté d’un de ces fous-rires qui laissaient deviner l’aisance de vie de certaines couches sociales en Tunisie. Puis ayant du mal à s’arrêter, elle m’a informé ce que j’ignorais… ce qui en fait m’a vexé et surpris :le Saint Valentin était un saint chrétien, le jour où on le fête coïncide, par je ne sais quel secret cosmique, avec le début de la période des amours chez les oiseaux …oui les oiseaux et leur pariade. Depuis, il est devenu, par je ne sais quelle coïncidence, la fête des amoureux. Moi qui ne connaissais que la période de rut des chats errants et des chiens va-nu-pieds et sans maître, je savais aussi que l’amour aux yeux des nantis du monde signifiait souvent sexualité. J’ai cru alors qu’il était dans mon devoir de faire l’amour avec elle pour ne pas fâcher le Saint Valentin et pour ne pas décevoir mon amie, puisque je savais aussi, de par mon expérience et celle de plusieurs de mes amis, que la sexualité pour les gens de la classe huppée de la Tunisie était devenue une passion très sollicitée voire même une thérapie contre le stress, comme le yoga, qui les aide à supporter le « sous-développement » et « l’incivilité » de leurs concitoyens.

Avant de lui proposer de venir avec moi à Bizerte pour une cérémonie d’initiation au mariage du plaisir, une idée qu’elle a trouvé originale, j’ai tenu, pour réparer mon amour propre blessé par cette mésaventure, à aller demander aux jeunes entassés sur les terrasses des cafés de Bab Souika s’ils connaissaient, comme mon amie, Saint Valentin. Moi, qui prétendais être un amant parfait et un connaisseur de l’amour, moi qui étais plus vieux qu’elle, qui avais beaucoup voyagé et lu, je n’avais pourtant jamais entendu parler de ce saint. C’était devenu une affaire d’honneur et une obsession que de savoir si j’étais le seul, dans les lieux, à ignorer l’existence de cette fête des amoureux. Quant à elle, elle riait comme une folle tout en me barrant la route des terrasses arguant que ce n’était pas le meilleur endroit pour poser ce genre de question et qu’il me fallait désormais me rendre aux quartiers huppés comme la El Menzah, El Manar, Mutuelleville ou dans les banlieues nord de la capitale, à la Marsa et à Sidibou. Là tout le monde, paraît-il, bien sûr à part les vendeurs des fruits secs, connaissaient l’histoire de Saint Valentin par cœur, comme celle de Noël ou du nouvel an.

Ce jour-là, le voile qui m’a longtemps empêché de voir l’autre face de la Tunisie était définitivement tombé et j’ai réalisé que sous le même toit cohabitaient en Tunisie cinq groupes sociaux radicalement différents : il y a les noyés dans la culture et la langue française qui n’ont aucun contact avec l’expression culturelle arabo-musulmane, il y a ceux qui sont suspendus entre les deux cultures, arabo-musulmane et française, parlent les deux langues et se nourrissent des deux espaces culturels, il y a les arabisants fervents qui appartiennent à l’espace culturel arabe mais ne sont pas influencés par le religieux, il y a les absorbés par la culture arabe et islamique et infiniment influencés par le religieux et enfin il y a ceux qui ne maîtrisent ni l’arabe ni le français et ne parlent qu’un dialecte pauvre en vocabulaire et en culture et ces derniers sont très, très nombreux. »

  • Prenons mon histoire comme anecdote, reprit Chadi en ramenant le sujet sur le tapis. Une fille comme celle dont je viens de parler, en quelle langue et sur quel répertoire allez-vous discuter avec elle ? Elle qui ne connaît même pas l’alphabet arabe ni le nom des mois du calendrier musulman ! Faut-il se doter d’une langue et d’une culture pour chaque groupe social ou en créer une langue et une culture qui aient la capacité de regrouper toutes les couches sociales, du chômeur inculte au bourgeois francisé !
  • Tu veux une réponse immédiate ou il s’agit d’un problème qu’il faut prendre en compte dans nos réflexions sur le changement en Tunisie ? demanda Chamseddine perplexe.
  • Je ne sais pas, lança Chadi désespérément…sincèrement, je ne sais pas. Tout ce que je sais est que dans la grisaille ambiante en Tunisie, je ne vois pas l’ombre d’un mouvement qui soit capable de rassembler le peuple autour de lui… tout le peuple, des riches aux pauvres paysans, de la Tunisie profonde en passant par la jeunesse urbaine exclue, et cela sans dresser une partie de la population contre l’autre, sans attiser la haine des uns contre les autres, sans faire peur aux libéraux et aux francisés et sans heurter le large groupe dont le sentiment de religiosité et d’arabisme est puissant.
  • Parce que tu ne vois pas de perspective, cela ne veut point dire qu’elle n’existe pas, fit Halim. Personne ne nie que la Tunisie vit une crise cruciale. Mais il s’agit d’une crise d’une génération et non celle de tout une nation, une crise extrinsèque et non intrinsèque. Ce que je pense est qu’il ne faut plus attendre que vienne l’occasion pour que les résistants à la dictature entrent en action. Il faut provoquer l’occasion de l’action. Nos partis d’opposition au lieu de toujours attendre une autorisation pour lancer un magazine ou un journal d’un régime dont ils savent pertinemment qu’il refuse toute voix critique doivent opter pour la clandestinité comme les tracts et les journaux muraux. L’opposition tunisienne, déjà dispersée et obsédée par ses conflits de chapelle, ne fait que réagir aux gestes du régime. Sa culture est une culture réactionnaire de défense. Elle est emprisonnée dans sa propre logique de l’échec, de la peur et de l’incapacité. Ce que nous voulons c’est instaurer une opposition qui impose son jeu et non une opposition qui se soumet au rapport de forces que dicte l’Etat et subisse ses coups. Il nous faut désormais un nouveau sang, il nous faut une jeune génération d’opposants qui ont le culot d’oser, de prendre l’initiative, de piéger le régime et non de tomber dans ses pièges. Et cette nouvelle génération est composée de toi, de moi et des milliers de jeunes qui n’ont pas encore ouvert la bouche et qui ne s’identifient pas dans les formations actuelles de l’opposition et de ce (hara) quarteron de leaders érodés, en faillite et motivés par la quête du pouvoir. Nous voulons une opposition qui ne lutte pas pour arriver au pouvoir mais pour contrebalancer le pouvoir, pour le contrôler et le critiquer, pour imposer l’indépendance de la justice, pour rappeler à l’Etat son devoir d’être l’Etat de tous les citoyens et non le protecteur de la minorité et l’oppresseur de la majorité, nous voulons faire respecter les droits de l’homme, promouvoir le principe fondamental de la citoyenneté qui veut que la Tunisie appartienne à tous les Tunisiens et non aux lobbies du tourisme, les cadres du RCD et quelques régions tunisiennes qui ont fini par fliquer et ‘sécuriser’ tout un pays au nom de la ‘paix sociale’ indispensable à l’industrie éphémère du tourisme et l’hégémonie du Sahel sur le reste.
  • Avant tout je ne pense pas qu’il existe une opposition tunisienne, interrompit Chamseddine. Il n y a pas d’opposition active, mais mille oppositions passives de gens honnêtes qui refusent quotidiennement le sort que leur réserve le régime, le RCD et les chefs de file du décor oppositionnel qui ont tous ou presque démontré leur habilité à la trahison, à la lâcheté et aux basses manœuvres politiciennes. Il faut rassembler l’opposition passive, les exclus, les sans-voix, les chômeurs, les va-nu-pieds et ces hommes et femmes intègres qui ont résisté à la corruption et à l’autoritarisme. Il faut œuvrer pour construire un mouvement et non pas un parti politique, un mouvement des déshérités, des jeunes du bas fond de la Tunisie profonde, oubliés et jetés à la marge. On n’a pas besoin ni de ces intellos, ni de ces spécialistes de la politique des colloques et des hôtels de luxe ni de tous les autres pseudo-progressistes des salons rembourrés qui n’articulent qu’un jargon importé, mais d’un sang nouveau, jeune, désintéressé, non corrompu, politiquement vierge, enraciné dans la culture arabo-musulmane et ouvert aux cultures universelles et pas seulement occidentales. Les leaders de ce mouvement culturel de remise en question totale de l’être tunisien doivent naître. Nous voulons des nouveaux-nés et c’est pourquoi je t’exhorte de ne pas choisir la mort, de choisir la vie, car ta naissance, notre naissance, celle de notre cher peuple brutalisé par l’arbitraire de la dictature et l’arrogance d’une élite à la plaque et plus occidentalisée que les occidentaux.
  • Je vous laisse toute la vie pour résoudre ce problème et laissez-moi résoudre le mien, fit Chadi brutalement pour couper court aux arguments de ses deux amis.

De retour à l’hôtel, ils se réfugièrent dans un silence pesant, encore alourdi par l’obscurité de la chambre qu’éclairait de temps à autre la condensation de leurs cigarettes. Chamseddine, que l’angoisse n’empêchait pas de dormir, quitta le premier le monde des éveillés, laissant chacun de ses deux amis dans sa propre solitude impénétrable se débattre contre l’alternance des sentiments de l’épouvante et de la sérénité. Halim, qui n’avait pas apprécié le plan de son ami Chadi, mais qui ne voulait pas le contredire, était occupé par la suite de leur cavale. Ce qui le torturait le plus, c’était le fait qu’il comprenait parfaitement les sentiments qui travaillaient dans l’esprit de son ami et le poussaient à choisir le chemin des martyrs, puisque lui-même était passé par là. Lui aussi avait un jour décidé de partir au Liban Sud pour rejoindre la résistance. Il avait alors vingt-deux ans.

C’était au début du mois de juin 1989. L’autocar qui devait le ramener en Syrie, s’était arrêté au petit matin à la gare routière d’Izmir, en Turquie, lorsqu’il avait remarqué que les unes des journaux matinaux turcs étaient toutes couvertes de photos de l’Imam Khomeyni. Il n’avait compris ce qui c’était passait que lorsqu’un jeune Turc, parlant l’anglais, lui avait appris la nouvelle du décès de l’Imam. Halim, ce jeune que le charisme et les idéaux de Khomeyni avaient captivé au point qu’il était allé à abandonner sa vie en Tunisie, pour rejoindre les rangs de la résistance islamique au Liban, était parmi les millions d’affligés par la disparition de ce guide. Le décès de l’Imam Khomeyni avait alors créé une agitation sans précédant au sein de la communauté chiite mondiale. Tout était paralysé pour célébrer selon la tradition chiite le deuil de la plus grande figure moderne de l’école des douze Imams. Toutes les représentations des partis chiites basées à Damas étaient devenues des centres pour accueillir les condoléances des vagues d’endeuillés par la disparition de celui que le colonel Kadhafi nommait ‘un prophète de la révolution’. Les étendards noirs du deuil étaient partout, les chemisiers des jeunes barbus et les tchadors des femmes paraissaient devenir plus sombres que durant les dix premiers jours de moharrem. Tout laissait entrevoir que le monde musulman avait perdu l’un de ses hommes les plus vénérés. « Aujourd’hui est mort Mohammed et son Ali ; aujourd’hui a disparu le maître des martyrs [Hossein] ! » avait chanté un groupe musical libanais proche du Hezbollah pour décrire le vide qu’avait laissé Khomeyni. Halim, affligé par cette tragédie comme le reste des amoureux de l’Imam, complètement déboussolé par la panique qui avait sévi dans les lieux, n’avait pas pu rejoindre les rangs de la résistance libanaise puisque tous ses contacts s’étaient rendus en Iran pour participer aux funérailles. Dépité par l’échec de son plan et attristé par le décès de l’Imam il avait été contraint de revenir bredouille en Tunisie.

Cette fois, la nuit était, pour cet insomniaque du groupe, plus longue, surtout lorsque des souvenirs vieux de onze ans remontèrent à la surface d’un quotidien lui-même marqué par cette volonté du martyre qui venait cette fois de captiver son ami Chadi. Ce dernier, complètement obnubilé par les prouesses des champs des batailles entre l’odeur de la poudre et les explosions de dévotion, rédigea, sous les lueurs de ses cigarettes successives, son testament, regagna son lit et dormit paisiblement comme s’il ne faisait plus partie de ce bas-monde mais de celui des martyrs.

C’était une journée particulière et chargée qui attendait le trio tunisien, notamment Halim. Chadi, après avoir insisté sur le fait qu’il n’irait pas avec eux en Iran mais rejoindrait la résistance au Liban, se ferma totalement à ses amis et les abandonna complètement désorientés pour aller faire seul le tour des tombes des amoureux, de ces grandes figures que les dépouilles honorent la terre de Damas et attirent vers elles encore les foules de pèlerins, d’adeptes et de curieux. Du caveau du grand Qotb (pôle) du soufisme Ibn Arabi, à celui de l’émir algérien de la lutte anti-coloniale AbdelKadar, du tombeau du penseur iranien Ali Chariati à la pièce – au sein de la mosquée Omeyyade- qui a abrité la tête tranchée de l’Imam Hossein, en passant par les tombes de quelques compagnons et femmes du prophète, Chadi passa toute la journée, à l’instar des convois de visiteurs venus des quatre coins du monde, à interpeller le souvenir de ces personnes qui symbolisent des époques d’un passé plus que présent dans les âmes des fidèles musulmans. Sous la terre de Damas, la plus ancienne ville du monde constamment habitée, reposent des individus infiniment chargés de témérité, de spiritualité, de lumière et de savoir qui défient les tyrannies modernes de cette région du monde arabe et continuent de rayonner leur secret attisant encore et encore des générations de passionnés. Entre les tombes, c’était comme si Chadi préparait en fait son âme à un voyage différent des autres. Un voyage qui connecterait son présent investi de frontières, de police et de dictature à la fois, à un passé glorieux chargé d’affliction et de luttes et à un futur ouvert sur le futur. C’était la première fois de sa vie qu’il sentait les centaines d’années passées et à venir affleurer son moment présent.

Chadi le pauvre ingénieur en informatique qui n’avait jamais exercé son métier après l’obtention de son diplôme, puisqu’il ne disposait d’aucun piston qui interviendrait en sa faveur dans sa recherche désespérée d’un job, avait passé plus de cinq années de sa jeunesse à éplucher les pages d’annonces des insipides journaux tunisiens à la recherche obsédante d’un job. A force de passer des tas de concours de recrutement, dont la liste des heureux admis épaulés est toujours arrêtée d’avance, il était devenu un spécialiste dans le désamorçage des mines que cachaient les épreuves compliquées à la limite du sadisme. Ces interminables années glaciales du chômage, passées sur les terrasses ensoleillées du café des Martyrs ou du café de Carthage, à l’instar des bataillons des jeunes diplômés chômeurs bizertins, étaient rythmées par la corvée de la rédaction de demandes d’emploi, à ordonner les photocopies de ses diplômes et curriculum vitae dans ces jaunes enveloppes déprimées, et à siroter ensemble ce verre de cappuccino ou d’express brûlés, que la bonté complice des serveurs remplissait gratuitement dans un élan de bonne humeur.

Le rythme tuant de cette vie inerte avait fini par geler tous ses rêves joliment entretenus d’un poste de travail honnête qui lui permettrait d’acheter son propre ordinateur, de le connecter sur Internet et de s’adonner avec zèle à son projet de cybversion [Néologisme composé de Cyber et de Subversion.]. Chadi, contrairement à la plupart des promus des universités tunisiennes n’avait jamais rêvé d’une carrière ou de cette bonne situation qui obsédait ses pairs. Dans ses rêves n’entraient jamais la perspective d’une voiture, au point de ne jamais penser à avoir un permis de conduire, ni d’un appartement qui le condamnerait à une dépendance vis-à-vis du créancier, ni même d’un engagement avec une femmes tunisienne qui « n’ont appris de la modernité que le cosmétique parisien, les vêtements à la mode et une langue française qu’elles utilisent même avec leurs concitoyens analphabètes. » comme il aimait à les définir selon son jargon machiste. D’ailleurs les rares jeunes filles de la ville qui avaient été attirées par son style mystérieux avaient fui ses propos qui sentaient le souffre.

Chadi cet ‘islamiste complet’ qui se veut être la confiture du chiisme, du mutazilisme, du sunnisme et du soufisme avec un arrière-goût anarchiste, que personne ne comprenait sauf quelques érudits dont Halim, n’avait pas de tabou sous sa tente, surtout avec ceux et celles qui se présentaient comme « modernes », « progressistes », « démocrates » et totalement « émancipés(es) ». Son ton provocateur, cynique et satirique flairant la moquerie, surtout lorsqu’il parvenait à démontrer que la tunisienne moderne n’était pas plus émancipée que les femmes à safsari, comme sa grande-mère analphabète, était toujours cause de disputes, d’antagonisme, d’insultes puis de rupture. C’est avec une orientale, une libanaise, qu’il voulait passer le reste de sa vie. « C’est les femme engagées du Machrek qui comprennent l’amour et non les Tunisiennes. Ces dernières, à part quelques exceptions notoires, n’aiment que l’or, les appareils ménagers et les séries télévisées … à mesure qu’elles gravitent l’échelle de l’éducation et de la carrière elles chutent dans le domaine des relations humaines… elles sont obsédées par l’avoir et l’apparence ! » disait-il souvent à ses amis, en éprouvant un regret cuisant de vivre encore dans « cette ville morte où les trains passent la nuit » en faisant allusion à Bizerte, le terminus-nord des chemins de fer tunisiens.

A l’instar de Chadi, des milliers de jeunes Tunisiens intelligents, fougueux et honnêtes ont quitté les bancs des écoles supérieures pour se retrouver attablés dans les cafés du chômage à parfaire leur vocabulaire en faisant les mots croisées du Temps, la Presse ou de Tunis-Hebdo. Les plus téméraires dans le domaine de la culture quittaient mensuellement le «tuba» qu’ils mettaient à chaque lecture des journaux tunisiens asphyxiés par la langue de bois qui ajuste le journalisme tunisien sur la fréquence des dépêches de la TAP, pour respirer une bouffée d’air frais sur les pages de la bible des jeunes éclairés, Le monde diplomatique ou les revues intellectuelles venues du Levant arabe.

En Tunisie, par mesure de sécurité, il est préférable de ne pas lire ce genre de littérature sur la place publique, bien qu’on puisse se le procurer dans presque toutes les librairies. L’Etat policier de Ben Ali avait fini par pousser les jeunes Tunisiens à cacher sous le manteau tout genre de littérature qui laissait deviner le degré et la nature de leur politisation et conscience. Dans ce pays le plus fliqué de la planète, ce n’est pas uniquement l’action politique qui avait été poussée à la clandestinité, la culture aussi était devenue souterraine, elle était la première victime sacrifiée au nom du ‘changement’ du 7 novembre 1987. Il était alors tout à fait habile et malin que le nouveau président Ben Ali, ce lauréat de la culture militaire et policière, s’entourât d’un cordon moral et idéologique formé par les soi-disant « démocrates » et « intellectuels » recrutés parmi les rangs de la gauche la plus corrompue, afin de construire son consensus national contre son grand rival, l’islamisme. Mohamed Charfi, ce professeur à la faculté de droit de Tunis et ancien dirigeant de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, devenu Ministre de l’Education nationale entre 1989 et 1994, était le parrain du conseil de guerre culturelle contre l’islam politique, puis contre l’islam. Son conseil avait fini par déclarer la guerre à toutes les voix qui dérangeaient l’élite au pouvoir, même cette gauche à laquelle Charfi avait un jour appartenu. Charfi n’était pas le seul, il était le sommet de l’iceberg. Tout au fond, des ex gauchistes bannis par Bourguiba avaient intégré massivement le parti du président pour faire barrage non uniquement à Annahdha, mais à tout ce qui avait l’odeur islamique. Ainsi, même les islamistes les plus progressistes et les plus critiques à l’égard d’Annahdha avaient été obligé de cacher leur bibliothèque. Certains s’étaient débarrassés définitivement des centaines de livres que l’ouverture culturelle des années quatre-vingts avait amenés au pays. Les uns brûlaient des ouvrages, d’autres les jetaient à la mer, et d’autres encore les enfouissaient dans des puits construits à la hâte en attendant des jours meilleurs pour déterrer et dépoussiérer la culture.

Au temps de la résistance à la colonisation c’étaient les armes et les munitions des fallaga [Maquisards] qui quittaient la lumière pour les caches souterraines, aujourd’hui ce sont de milliers de livres jugés ‘subversifs’, les armes de la culture et de la renaissance, qui sont encore ensevelis dans des sacs plastiques sous des dalles de béton armé. Comment ne pas le faire alors que la sauvage répression des années quatre-vingt-dix était dirigée contre les hommes et leurs livres ! Tout jeune islamiste tiré de son lit par les modâhamât [ Descente policière sur les maisons des islamistes généralement exécutées tard la nuit.] pour être acheminé aux usines de la torture et de la mort voyageait avec ses cartons de livres. Il était clair alors pour les islamistes, toutes couleurs confondues, que derrière cette flicaille imbécile, ces mouchards illettrés et ces rijâl al-yaqadha, (les vigiles du RCD), qui passaient leurs nuits à fliquer leurs voisins, se trouvaient des ‘cerveaux’ de la répression, des bureaux d’études, des analystes qui « savaient » s’en prendre à l’islamisme : assécher sa source culturelle, cloîtrer les mosquées, affamer ses familles, torturer à mort puis laisser les vaniteux, ces bons esprits « lumineux » de la république policière, ces collabos instruits, parler de démocratie et d’Etat de droit. « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté et pas de droit pour les ennemis du droit » avaient décrété alors les pires ennemis de la liberté et du droit, avec à leur tête Mohammed Charfi. Le résultat : les prisons n’avaient pas cessé de se remplir, les librairies n’avaient pas cessé de déclarer faillite, les journalistes ne savaient plus quoi écrire, le syndicat avait pactisé avec le patronat contre les travailleurs, les artistes étaient devenus des nihilistes vulgaires sans savoir même pourquoi et les facultés après des décennies de lutte et de conscientisation étaient devenues le fief du désengagement politique.

12

Chadi, ce bloc de glace au sang implacable, était devenu impatient, et pressé de partir au front. Il voulait faire sa dernière prière d’adieu, embrasser la kalachnikov et partir en direction de cet ennemi qui depuis sa jeune enfance le frustrait, Israël, dont le seul nom attisait sa rage. A l’instar des millions d’arabes et de musulmans, Israël avait pour Chadi une connotation spéciale d’injustice, de spoliation, de racisme et d’arrogance.

Depuis sa création, Israël, l’unique pays au monde ne disposant pas de frontières fixes, avait construit autour de lui une frontière de haine et de rejet. Un pays pareil dans un environnement pareil, même avec la puissance militaire inégalable et le soutien sans faille de l’Occident, ne peut s’assurer un avenir stable et perpétuel. Car, on observe quotidiennement la recrudescence de radicalité au sein de chaque nouvelle génération d’arabes et de musulmans. Les méthodes de la lutte et la soif de la résistance et de la confrontation avaient pris un tournant original ; le rythme de sa propagation témoigne du rejet total de cette entité sioniste étrangère à la région arabe et qui d’ailleurs n’a jamais voulu s’intégrer amicalement au sein de la région, vu qu’elle se considère comme le prolongement de la civilisation occidentale via l’approche colonialiste, expansionniste et donc artificielle. L’histoire humaine a bel et bien démontré que les Etats artificieux ne résistent pas au milieu dans lequel ils venaient de spolier une part de son identité, de son territoire et de son rêve avenir. Ni l’URSS dans sa partie Caucasienne, ni le régime d’Apartheid, ni avant l’Algérie française n’ont pu venir à bout de la volonté indigène.

Le colonialisme qui a fini par s’imposer comme en Amérique ou en Australie est incapable de se reproduire au Machrek malgré les « promesses » divines du retour, et de leur paires de mythes qui meublent la raison juive et biblique en général. La situation du peuple palestinien, libanais ou syrien n’est pas à comparer avec celle des peuples amérindiens ou aborigènes massacrés et presque exterminés au nom de la guerre du «civilisé» contre le «barbare ». Les peuples du monde arabo-musulman font partie intégrante d’une civilisation qui a démontré sa capacité à projeter à l’infini une disposition inaltérable à la résistance. Le Hezbollah, l’exemple par excellence de cette capacité de résister, n’a pas cessé depuis sa création de propager sa méthode et sa logique. Au bout de quelques années les fractions de la résistance palestinienne avaient toutes ou presque adopté la logique du martyre que développa le jeune parti libanais, comme l’avait annoncé Mohamed Hossein Fadhlallah, le chef spirituel du Hezbollah, lors d’un serment au milieu des années quatre-vingt : « Nous [Hezbollah] voulons révolutionner le monde musulman. »

Hezbollah ou le parti d’Allah, comme l’avait expliqué le même Fadhlallah est un terme coranique. Cette notion, qui s’oppose à celle du Hezbochaytân ou le parti de Satan, est infiniment chiite vu que le verset [ « Vous n’avez d’autres alliés qu’Allah, Son messager, et les croyants qui accomplissent la Salat [prière], s’acquittent de la Zakat[aumône légale], et s’inclinent [devant Allah]. Et quiconque prend pour alliés Allah, Son messager et les croyants, [réussira] car c’est le parti d’Allah qui sera victorieux. » Chapitre5 verset 55-56.] coranique où elle se trouve est l’un des principaux textes prouvant, selon les chiites, la préséance de l’Imam Ali en tant que successeur du prophète Mohamed. En effet, même les plus éminents interprètes et exégètes sunnites s’accordaient sur le fait que le verset en question fut révélé au Prophète suite à l’aumône que l’Imam avait faite de sa bague durant la prière. Pour les chiites ce verset est spécifique car il place Ali dans la troisième place dans l’ordre de l’allégeance après Dieu et le Prophète.

Hormis la référence à son nom, le Hezbollah est chiite également en tant qu’aboutissement logique de la politisation du discours chiite libanais par des clercs comme Sayyed Abdelhossein, Jawad Maghnia puis par la révolutionnarisation et le long travail de terrain initié par celui qui avait déclaré : « …j’ai pris l’homme de religion pour le mettre dans le domaine social, … je lui ai enlevé la poussière des siècles. », le célèbre clerc iranien d’origine libanaise Seyyed Moussa Sadr.

« Notre nom n’est pas Metwâli. Notre nom est ‘ceux du refus’ (râfezûn), ceux de la vengeance, ceux qui se révoltent contre toute tyrannie… Nous ne voulons plus de sentiments, mais de l’action. Nous sommes fatigués des mots, des états d’âme, des discours… » [ Fouad Ajami, The Vanisched Imam. Musa al Sadr and the Shia of Libanon. Cité par Yann Richard in : L’Islam Chiite, croyances et idéologies, Fayard, 1991, p.162.] Sur ces phrases enflammées que prononça ce Sayyed le 18 février 1974, commença l’ascension surprenante du chiisme Libanais.

Surprenante car la minoritaire chiite libanaise, avant l’arrivée de ce mollah iranien charmant et élancé qui parlait un arabe appris au centre théologique de Nadjaf en Irak, et qui sillonnait le pays du cèdre à bord de sa Coccinelle, était exclue des affaires du pays : d’ailleurs beaucoup de chiites n’avaient même pas de carte d’identité nationale et étaient amenés à résider dans les misérables camps des réfugiés palestiniens. Sur fond de leur statut de citoyens de seconde zone dans leur vielle implantation au sud – de Bekaa et Jebal ‘Amel -, leur exode rural massif vers la banlieue sud déshéritée de Beyrouth pour fuir l’hégémonie de l’OLP, les représailles de l’armée israélienne et l’exclusion, Seyyed Moussa Sadr insuffla dans cette communauté un nouveau souffle de militantisme religieux en lui offrant sa première formation politique, au terme d’années de cooptation par les forces progressistes et nationalistes. Le mouvement des déshérités (Harakat al-Mahroumîn) rebaptisé Amal[Acronyme arabe de Afwâj al-Moqâwama al-Libnâniyya, Bataillons de la résistance libanaise.] fut l’embryon qui prépara le terrain au plus singulier parti islamiste du monde musulman, le Hezbollah.

Avec l’explosion fulgurante de la révolution islamique en Iran, allié traditionnelle du chiisme libanais, l’invasion israélienne de 1982, les massacres de Sabra et Chatila, une nouvelle génération d’hommes de religion influencés par le charisme et les idéaux des deux seuls clercs qui avaient mérité l’adjectif d’Imam : Moussa Sadr et Rouhollah Khomeyni, tels le martyr Ragheb Harb, Mohamed Hossein Fadhlollah, Sobhi Toufayli, Mohammed Abid, Abbas Mousaoui…etc, instaura une aile plus radicale que celle d’Amal de Nebih Berri jugée trop laïque et modérée. Le soutien des Pasdaran[ Les gardiens de la révolution islamique d’Iran] envoyés à la hâte par le noyau dur des Hizbollahis iraniens pour former la nouvelle milice chiite l’aida à imposer en un temps record sa manière et à changer la logique de la résistance à l’occupation israélienne.

La singularité du Hizbollah libanais tient au mélange d’une recherche constante de la perfection, d’une parfaite maîtrise de la spécialisation et de la maturité politique de sa vison globale et géopolitique.

Son bras armé, qui a prouvé son efficacité à maîtriser les techniques de la guérilla, a fini par révolutionner la méthode classique de cet art en inventant sa propre pratique. Ainsi, les guérilleros du parti, au lieu de se dissoudre comme un poisson dans l’eau de la population pour se protéger, prennent eux-même la charge de la protection et de la défense de la population. Au lieu de racketter cette dernière, il assurent à l’inverse l’aide des victimes de la guerre, leurs familles et la population civile à travers le réseau des associations caritatives gérées par le parti [ L’association el Shahid (le martyr) spécialisée dans l’assistance des familles des victimes et des prisonniers de guerre, L’association el-Jarih est chargée des blessés et handicapés de la guerre, L’association Jihad al Binaa, soutient les populations victimes des bombardements israéliens à reconstruire leur foyer et à replanter et reboiser les terres détruites.] . Quant à sa machine de propagande -télévision, radio, brochure, sites Internet- elle a su mener à bien la guerre psychologique au point d’influencer l’opinion publique israélienne en faveur d’un retrait unilatéral de la bande occupée. Ses services de renseignement, espionnage et contre-espionnage, sont si perfectionnés que certains coups firent très mal au Mossad, comme lors de la nuit d’Ansariah lorsqu’une embuscade anéantit une unité spéciale de l’armée sioniste en mission secrète, apparemment pour liquider Hassan Nasrolloh, le leader du Parti.

Sur le plan doctrinal, en conférant le potentiel de la philosophie du martyre extraite de la lecture révolutionnaire du drame de Hussein, le Hezbollah a cimenté son discours idéologique en le basant sur l’équation révolutionnaire chiite de istikbâr/istidh’âf, opposant les opprimés aux oppresseurs et non dâr al-Harb/dâr al-Islam comme le suggère l’aile sunnite qui oppose musulmans aux non-musulmans, il est ainsi parvenu à conférer à sa cause le cachet du combat universel contre l’impérialisme mondial et ses valets dans la région. Dans cette logique s’inscrit la création en 1997 des Brigades Libanaises de Défense qui enrôlent tout Libanais quelle que soit sa confession. A tout cela s’ajoute son action sociale : écoles, hôpitaux, dispensaires, association caritatives, qui lui permirent de faire avorter les diverses tentatives israéliennes visant à miner la popularité des combattants du Hezbollah, les présentant comme la cause des malheurs des populations civiles. Ainsi, tout bombardement israélien, bien que source majeure de destruction et d’exode rural, était amorti par l’esprit caritatif et associatif du parti et son potentiel de sympathie auprès des Libanais. Même les opérations les plus sauvages comme celles des ‘raisins de la colère’ et le massacre de Qana ou de B’ir el-Abd[ Le 9 mars 1985 à B’ir el-Abd une tentative d’assassinat du chef spirituel Mohamed Hussein Fadhlallah a fait plus de quatre-vingt morts. L’attentat a été attribué à la CIA.] , ont crée l’inverse de l’effet escompté : élargir la popularité du Hezbollah et créer une union nationale derrière le choix de la résistance.

Les trois amis tunisiens étaient des aficionados de ce parti libanais, ils n’avaient nullement l’intention, pour autant d’en importer les méthodes ou la formation du parti en Tunisie, eu égard aux spécificités des deux pays, mais qu’ils pratiquaient la tolérance et l’ouverture profilées par le Hezbollah à l’égard des autres partis politiques au Liban et ailleurs. Le Hezbollah, ce parti religieux, était presque devenu laïque et national sur le plan de la pratique politique. Il était parvenu à contenir la violence dans le front du sud et à appliquer une modération exemplaire dans la vie politique intérieure du pays. Sa force dérive surtout de sa vision des relations internationales basée sur le principe que les peuples doivent assumer leurs responsabilités et non les déférer à l’extérieur en saisissant le conseil de sécurité ou l’ONU, qui ont démontré à maintes reprises leur incapacité à contraindre Israël à respecter les résolutions onusiennes ou le droit international. D’ailleurs, les institutions internationales ou les Etats arabes ne font d’autre que de condamner, rarement dans des termes violents, l’agression israélienne et exhorter à l’arrêt des hostilités, alors que le Hezbollah répond à l’agression, il réplique et n’attend jamais qu’on vient aider le peuple, car l’histoire lui a appris qu’on ne vient jamais pour arrêter Israël, mais on vient pour la soutenir. Ainsi, le Hezbollah était le premier à appliquer le principe de la réciprocité que Nietzsche avait bien défini : « la justice prend naissance entre hommes jouissant d’une puissance à peu près égale (…) ; c’est quand il n’y a pas de supériorité nettement reconnaissable, et qu’un conflit ne mènerait qu’à des pertes réciproques et sans résultats, que naît l’idée de s’entendre et de négocier sur les prétentions de chaque partie : le caractère de troc est le caractère initial de la justice. » [ Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, Editions Gallimard, tome I , p.97.]

Chadi, qui appartenait aux peuples et non aux institutions internationales et aux Etats, trop obsédées par leur bureaucratie et les protocoles pour être efficaces, voulait soutenir le peuple libanais. Il voulait combattre Israël et non le condamner. Et pour réaliser ce rêve Chadi s’était rendu au village de Seyyeda Zeynab pour solliciter l’intervention d’un de ses amis Libanais auprès d’un proche du Hezbollah. Dans ce genre de lieu et pour ce genre de mission la recommandation est indispensable. A cause de l’infiltration, de l’espionnage et des guerres de l’ombre il fallait en passer par ce que les hommes du milieu appelaient « les cercles de sécurité », en d’autres termes, transiter d’un cercle à l’autre par des filtres successifs étant muni d’une recommandation dans chaque cercle de confiance. Chadi, après un long entretien, avait réussi à convaincre son ami d’intervenir auprès de la résistance libanaise et faciliter son départ au Liban. Quant à Halim et Chamseddin ils avaient téléphoné à un de leurs amis iraniens et lui avaient demandé un certificat d’hébergement afin d’obtenir un visa facilement.

Halim ne voulut pas retourner à la chambre de l’hôtel. Il n’avait pas envie de d’affronter le regard impatient de Chadi et son empressement à rejoindre la résistance libanaise. Il préféra vagabonder dans les ruelles de l’ancienne ville de Damas pour fuir cette émotion étrange. L’idée de perdre son ami Chadi torturait sa conscience et obscurcissait ses propres projets. Il ne savait pas s’il pourrait vivre avec ce cauchemar. Il avait regretté d’avoir été tellement commode voire même naïf au point de ne rien faire pour arrêter Chadi.

Sa marche errante l’amena à ce même café où, lors de sa toute première visite en Syrie, il avait rencontré Mostari Ben Said, un ex-youssefiste de Bizerte mêlé dans l’affaire du « complot » contre Bourguiba, réfugié en Syrie depuis 1962. Mostari Ben Said, qui s’était marié à une Syrienne et avait passé plus de vingt-cinq ans dans ce Damas qu’il avait tant aimé, avait refusé catégoriquement l’offre de Ben Ali invitant tous les exilés du temps de Bourguiba à revenir au pays préférant mourir sur cette terre qui l’avait accueilli. Après sa mort, sa dépouille avait été ramenée et enterrée dans sa ville natale Bizerte.

Tant de souvenirs pénibles, de désarroi et d’anxiété perturbèrent Halim. Lorsqu’il regagna la chambre et s’informa que l’affaire du voyage de Chadi au Liban était réglée, il ne put combattre sa paralysie. Il avait tellement envie d’implorer Chadi, d’embrasser ses pieds pour qu’il abandonne son projet, mais, en était empêché par son amour pour le martyre et son respect pour le choix de son ami. Il en arriva même à douter de l’utilité de son dévouement pour la cause de la liberté et de la démocratie en Tunisie, lui qui s’était toujours défini en tant que musulman puis en tant que citoyen du monde et non pas en tant que Tunisien. « Est-il sage de penser à la Tunisie ? » se demanda-t-il avant de laisser le doute planer aussi sur ses projets de voyage en l’Iran. « Que vais-je faire dans un Iran qui est en train de tuer son propre élan révolutionnaire pour adopter un conservatisme que véhiculent les mollahs rigoristes profitant du système islamique et l’establishment théologique ? » « Y-a-t-il une différence de fond entre le régime des Talibans et celui des mollahs iraniens ? » « Malgré les divergences radicales entre les deux écoles et malgré les hostilités indépassables qui les opposent, ne sont-elles pas en train de corrompre l’originalité de l’islam en le transformant en un système policier et oppressif motivé par l’interdit et la répression plus que par l’émancipation et la création ? » « N’ai-je avalé que des mensonges durant toutes ses années ? » « A quoi suis-je utile ? A qui ? »

Halim était submergé par un déluge de doute et de méfiance. Tout lui apparut soudain sous un autre angle. C’était comme s’il voulait se défaire de ce vieil habit d’idéal et de vérité qui lui collait. Il voulait redevenir nu, vide, limpide comme ces eaux printanières. Il voulut tout abandonner, s’abandonner du tout, renaître dans l’incertitude, alléger sa raison abasourdie par les croyances, les rêves, les idéaux et les principes qui avaient fini par dissimuler, sous leur boue pesante, le chemin du doute, le chemin du non qu’il avait choisi. Comment est-il arrivé à dire oui ? Comment est-il parvenu à affirmer, lui qui ne croyait qu’à la négation ? Il se rappela soudain de son premier voyage en Iran lorsqu’il éprouva pour la première fois son mal d’être révolutionnaire. Lui qui voulait se tenir toujours sur la rive des rebelles refusa alors d’applaudir et de soutenir les mollahs, qui pourtant avaient influencé sa raison islamique. Il avait ressenti du malaise et une pitié pour lui-même lorsqu’il avait affronté la face obscure de ses propres principes ! Mais quel bonheur éprouva-t-il lorsque son côté destructeur s’était emparé du marteau du doute et commença à préparer par la ruine de l’ancien temple la nouvelle demeure des idéaux à venir !

Alors que Halim s’introspectait fouillant chacun de ses tiroirs contenant ses principes et vérités, Chadi était calme et serein comme une montagne au milieu de la tempête. Il ne pensait qu’à affronter l’ennemi sioniste. Il avait complètement terminé son affaire avec la vie, ses préoccupations, les visas, le passeport périmé, les frontières, les polices, le changement en Tunisie. Ces yeux qui n’idéalisaient que l’affrontement militaire avec Israël, l’ennemi, ne voyaient plus rien. Il n’était pas aveugle, mais habité par le désir de s’offrir à la cause de la libération.

C’est sur ce rythme intérieur que les trois amis passèrent encore dix jours dans ce Damas de l’arabité, avant de se séparer pour toujours. Halim qui était en train de passer en revue la totalité de sa vie avait acheté deux livres du nouveau président iranien Mohamed Khatami pour préparer une entrée consciente en Iran. Chamseddine passait son temps à feuilleter les revues politiques et à lire les quelques passages des livres de Khatami qui impressionnaient son ami Halim. Chadi quant à lui avait acheté un recueil des testaments des martyrs libanais. Lisant le Coran, jeûnant et priant, il voulait préparer son âme au dernier voyage, celui des passionnés qu’il avait décrit dans un poème qu’il dédia à ses deux amis lors de leur dernière rencontre à la gare routière de Damas. Halim et Chamseddine prirent alors l’autocar en direction de la Turquie et ensuite de l’Iran, Chadi se dirigea avec son ami libanais à Beyrouth et de là vers le sud Liban. Ils s’embrassèrent et se quittèrent à la hâte pour fuir ce rare instant où la vie et la mort se côtoyaient. C’était comme s’ils étaient convaincus qu’ils se rencontreraient un autre jour, peut-être dans cette vie, sûrement dans la prochaine. Dans l’autocar Halim et Chamseddine pleuraient discrètement leur ami en lisant la seule chose qu’il avait laissée après trente années d’existence : un poème d’amour, « Entre le croissant et la pleine lune, j’existe ! »

Pour tes beaux yeux, ma favorite

Je cours les ergs, les océans.

Et vers ta source si bénite

Qu’importent les vents et tourments !

À mon navire tu donnes gîte,

À moi tu donnes tes ouragans !

Tu ruines mon rare champ qui abrite,

Mes sérénades sous ton balcon.

Là, si je meurs en chaque minute,

Toujours en train d’écrire ton nom,

D’une encre chaude, rouge et triste,

Je suis les traces de ta passion.

Des psalmodies que je récite,

Germent les fleurs du bon vieux temps,

Narcisse, lys et marguerite,

Dans mon jardin refont le temps.

Devant ton seuil, cloué, j’habite,

Pareil au chien des sept dormants.

Où jours et nuits tournent au mythe,

Pour s’arrêter au seuil du temps !

Mais, quand tu couvres ton ermite

De ton regard doux et clément,

Je glisse mon linceul, l’ultime gîte,

Et à la mort je dirai non.

Dans l’agonie gaie qui m’agite,

S’élève ma voix qui te répond,

Mes yeux te voient, les autres évitent,

Mon nez s’écroule sous ton parfum.

Là où tu vois que je mérite,

Ton don et ton vaste pardon,

Prends donc mon âme, donne-moi la fuite,

Prends mon matin et tout mon sang.

Mais si jamais rien ne t’excite,

Rien ne te plait, rien ne te prend,

S’effondrera tout mon mérite,

Tel l’eau salée des océans.

Je tournerai sur mon orbite,

Autour de toi le cœur vaillant,

Je chante, danse et je gravite

Autour de toi et de ton nom.

Prononce le verbe, pour que j’existe

Enlève les trames de l’illusion.

Et pour que j’éternise tes rites,

Libère-moi des fers du temps.

Gomme mon an et ma minute.

Rends-moi fidèle, rends moi enfant.

Puis prends ma main et facilite

Mes premiers pas en terre d’union.

Là si le bleu du ciel me quitte,

J’aurai tes yeux comme horizon.

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