Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

5ème chapitre

Les larmes politiques

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3

Il y avait fort longtemps que nos amis ne s’étaient pas sentis en sécurité. Depuis leur fuite de la Tunisie, ils n’avaient parcouru qu’une spirale d’inquiétude et d’incertitude. Depuis leur entrée en Iran, ils estimaient qu’ils n’avaient rien à craindre. Ils avaient même décidé, comme pour se venger du système qui avait entravé chacun de leurs mouvements, de se comporter en touristes, de savourer leur voyage sans avoir à se soucier de la police, des frontières ou de l’expulsion. Si dans certains lieux, comme la Tunisie, la barbe était cause d’embarras, en Iran le schéma était renversé et il valait mieux être muni de quelques poils sur le visage pour s’éviter les regards parfois suspicieux des gardiens de l’ordre et passer inaperçu. Ainsi ils s’étaient fait pousser de longues barbes et avaient abandonné leur laisser-aller habituel en matière vestimentaire pour se glisser dans des habits sobres et austères.

Ils avaient décidé de passer la première semaine à Téhéran. Chaque matin ils sortaient pour faire le tour de la capitale, d’un bout à l’autre. Lorsque la chaleur atteignait des degrés insupportables, ce qui était le cas pendant cette période de l’année, ils se réfugiaient dans les parcs verdoyants et frais, véritable refuge contre l’alliance de la pollution à la chaleur. A la tombée de la nuit ils rentraient complètement épuisés pour cuisiner et passer le reste de la nuit à regarder les films iraniens qu’ils venaient de louer.

Cinéphiles, ils avaient été émerveillés et charmés par la qualité du cinéma iranien, et n’avaient pas manqué de comparer la production iranienne à la tunisienne ; tout en restant conscients de la différence entre les contextes socio-politiques qui avaient présidé à leur émergence. Que ce soit sur le plan de la technique ou des sujets, les films iraniens comportaient une touche de cet orient mystérieux, magnifique et poétique. Loin du cinéma tunisien obsédé par la sexualité et la nudité, sous-tendu, à l’instar du tourisme, par une logique mercantile pro-occidentale, offensante pour les mœurs du pays, toujours emprisonné dans les patios marbrés des maisons arabes et des décors artisanaux qu’offre la médina, le cinéma iranien, lui, déshabille l’âme humaine d’une manière belle et pudique en épargnant le corps, le laissant dans son enveloppe chaste et décente comme le veut la morale orientale et spécialement celle islamique. Tandis que le cinéaste tunisien, comme tout artiste tunisien, est complètement soumis à une autocensure abrutissante s’empêchant de jeter un regard critique sur la situation politique de la société, mais lâchant les brides à son complexe libidinal, l’Iranien contourne la censure puritaine par le biais des enfants et leur capacité à harmoniser l’étonnement philosophique avec leur insaisissable curiosité enfantine. Autant le cinéma tunisien, que ce soit par son contenu ou par sa forme, se noie dans une crise identitaire à la limite d’un nihilisme irréfléchi et obscène au point qu’il est déconseillé de voir un film tunisien en famille, autant l’iranien traite des sujets les plus critiques et cuisants de façon brillante, didactique et savoureuse.

Bien que le cinéma iranien fut dès ses débuts vilipendé par les religieux qui voyaient en lui le produit de la dépravation occidentale, et malgré les drames qu’il a traversés, comme l’incendie d’août 1978 au cinéma le Rex à Abadan qui avait coûté la vie à quatre cents personnes, il connut un boum de production atteignant annuellement une soixantaine de films dont plusieurs ont pu s’imposer au plan international. Curieusement, après la révolution de 1979, une volonté d’instaurer un cinéma islamique a sous tendu l’émergence d’une pépinière de jeunes talents dont le chef de file fut Mohsen Makhmalbaf, devenu, après quatre années passées dans les cachots du Chah, le dirigent du Centre artistique islamiste du théâtre. Sa vision critique touchant les sujets les plus tabous notamment à travers son film ‘Le Temps de l’amour’ présenté au festival de Téhéran 1990, qui n’a pas reçu de visa de sortie, à cause de son thème traitant une liaison amoureuse liant une femme mariée à un amant, avait contribué à resserrer l’étau autour du très réformiste ministre de la Culture d’alors, Mohamed Khatami. Mais la censure morale ou ‘le code de la pudeur’ n’a pas pu contenir la vivacité des cinéastes iraniens. Des réalisateurs comme Abbas Kiarostami, Majid Majidi, Jafar Panahi, Mohsen Makhmalbaf et sa fille Samira, …etc., ne sont pas les uniques représentants de cette vitalité qui anime l’âme de l’art cinématographique iranien. A l’instar des intellectuels iraniens, les cinéastes fouillent la révolution, questionnent la morale islamique, l’Etat, la guerre, la consommation de la drogue, la contrebande du caviar, l’inégalité entre femme et homme, le suicide, les réfugiés afghans, l’amour, la jeunesse, l’exil, la situation des minorités ethniques comme les Kurdes, les Arabes et les Baloutches, ou celle de la diaspora iranienne en occident.

Le cinéma tunisien n’a pas été entravé, ce qui aurait dû le stimuler. Il est pourtant resté stagnant et prisonnier des murs qu’il a lui-même édifiés. Pendant que le cinéma iranien, en dépit de l’ordre puritain prescrit par la morale islamique, surprend le monde par ces films où le pittoresque, le poétique et le critique se chevauchent harmonieusement, les films tunisiens, eux, peinent à nous offrir, ne fut-ce qu’une histoire linéale ou le simulacre d’un héros. A l’exception du beau film Assaida, l’écriture filmique tunisienne est si vulgaire qu’elle donne l’impression de vouloir à tout prix violer la sphère intime de l’être tunisien, le présentant comme l’otage perpétuel de la lubricité, de l’insouciance et de la vanité. La caméra tunisienne par une volonté extravagante et obsessionnelle nous présente des héros dépourvus de parcours et non représentatifs de la société : des beznessa dont la famille est offerte au tourisme sexuel, femmes dissimulant la nudité sous un simple safsari, héros/figurants habités par un voyeurisme obscène comme si la vie en Tunisie y était un désert meublé par le seul aspect grossier de la sexualité. Les acteurs sont au demeurant si plats qu’on n’attend d’eux ni surprise, ni action, et encore moins cette subtilité à même d’entretenir en nous curiosité, soif d’apprendre ou de cheminer avec l’intrigue, si tant est qu’il y ait intrigue.

Le cinéaste tunisien à l’image de ses héros est un orphelin, inculte, mutilé par une sexualité, un trouble et un badinage dépourvus d’esthétique. Sous le règne de Ben Ali, à l’image de la culture tunisienne, le cinéma est une expression amorale dénuée de valeurs éthiques. Il n’offre que des créations bidons, dégoûtantes, vides, muettes et par dessus le marché prétentieuses. Par son illusion de vouloir présenter la réalité comme telle, le réalisme qu’il crée est un réalisme nihiliste et décadent qui méprise l’être tunisien et l’avilit au lieu de l’élever au sommet de l’existence. Parce qu’il est incapable de dévoiler la réalité politique et socio-économique, et de porter sur elle un regard perspicace et critique, il préfère dévoiler le corps de la femme pensant par là compenser son handicap et atteindre le comble du modernisme et de l’émancipation alors qu’il participe à la marchandisation du corps humain et la négation des valeurs morales qui unissent les familles tunisiennes. A l’image du pouvoir politique qui parfois le subventionne, il escamote les questions essentielles de la société en leur substituant des thèmes faussés dont la mise en scène est non artistique puisqu’elle ne contient ni profondeur, ni émotion, ni héros, ni inspiration. Comme le pouvoir, ses outils matériels sont le patrimoine tunisien : décors de la médina, intérieur des maisons arabes et accessoire artisanal ; ses personnages sont nus, semi nus ou en quête d’une nudité intériorisée ; son scénario oscille entre le vulgaire et le « populaire ». Bref, les cinéastes tunisiens sont les adeptes d’un consumérisme gauche qui se consume, une autophagie audiovisuelle du paysage et du dialecte urbain, et hormis la belle enveloppe que lui confèrent le pittoresque de l’artisanat, des patios arabes et la satire du dialecte tunisien, ce cinéma ne produit que du laid. Comme disait Nietzsche : « Le laid c’est la contre-partie de l’art, ce que l’on exclut de l’art, sa négation : – chaque fois que naît l’idée de dégénérescence, d’appauvrissement de la vie, d’impuissance, de décomposition, de dissolution, l’homme esthétique réagit par un non. Ce qui est laid agit d’une façon dépressive : c’est l’expression d’une dépression. C’est ce qui enlève la force, appauvrit, oppresse…La laideur suggère le laid. »[ F. Nietzsche, La volonté de puissance, le livre de poche, p 401.]

Il est certain que l’expression artistique reste le meilleur miroir de l’état d’âme d’une société. Autant les débats animant la société sont intenses, ardents et profonds, autant l’outil artistique excelle en ouvrant des nouveaux champs de réflexion, en élargissant esthétiquement la vision de la société sur elle-même et en reproduisant l’imaginaire social par le truchement du beau, du vrai, du juste et du bon. La vie intellectuelle et culturelle en Tunisie restant otage de la volonté politique d’étouffer la création libre, l’art et la culture en général ont été les premiers à être contaminés par une médiocrité lamentable qui nécessiterait des années de travail critique, faute de quoi cette carence aujourd’hui conjoncturelle, deviendra structurelle. Seule l’atmosphère libérée de toute contrainte politique pourra garantir une production artistique à même d’embellir l’identité de la société tunisienne, de l’enrichir et de raffiner l’âme et l’esprit. Dans ce contexte, l’islamisme, que le régime Ben Ali voulait éradiquer en Tunisie, aura réussi à produire en Iran un espace, certes encore rétréci par le conservatisme de certains, propice à la prolifération d’un art prometteur qui se perfectionne à l’aune des jours.

4

L’un des traits originaux de la société iranienne est sa vie spirituelle et mystique. Le jeudi soir est en Iran, comme chez les chiites en général, débordant d’activités religieuses tenues dans les mosquées et les autres lieux de cultes. Les jeunes Tunisiens s’étaient rendus un soir dans l’une des plus célèbres villes de l’histoire musulmane, Rey, au sud de Téhéran. Au bout du bâzâr donnant sur la plaine abritant le mausolée de Chah Abdel ‘Athim restauré après la révolution, se trouve une mosquée, petite et belle, accueillant chaque jeudi soir un récital de l’oraison de Komeyl (do’a Komeyl). La porte s’ouvre à minuit et laisse entrer une foule de jeunes qui patientaient à l’extérieur dans l’espoir d’avoir une place et d’entendre le plus célèbre rawz-é-khân [ Littéralement, celui qui lit du livre Rawzat al-chohadâ (le jardin des martyres) écrit par Wâ’ith Al-Kâchefî, un soufi sunnite. Le terme désigne le prédicateur qui raconte dans un style mélancolique l’histoire du martyre des Imams, et spécialement l’histoire du supplice de Hossein, mais aussi celle des autres membres de la famille du prophète (Fatima, Zeynab, Roqayya, Abbas…).] iranien, Hadj Mansour dont les enregistrements de ses lamentations (rawz-é) se vendent comme des tubes des stars de musique ailleurs. L’Iran de ce point de vue est un monde à part. Si Gérard de Nerval dans son Voyage en Orient décrivait la situation d’un étranger se trouvant en Orient comme celle d’un amoureux naïf ou d’un fils de famille des comédies de Molière, en Iran, l’étranger qui comprend la langue du pays et qui s’infiltre dans des lieux comme celui-là, passera du scepticisme à l’adhésion. Les jeunes hizbollahi de la capitale qui se rassemblaient souvent autour de Hadj Mansour dans cette mosquée ou celle des Martyrs, forment le noyau dur de la jeunesse révolutionnaire iranienne.

Après un verre de thé brûlant, servi sur une soucoupe que les Iraniens utilisent pour boire après avoir grignoter un morceau de kand (sucre très solide), un Hojjatalislam [ Le titre complet est Hojjat al-islam w’al-mouslimîn, littéralement preuve de l’islam et des musulmans. Il s’agit d’un titre honorifique que donnent les chiites à un haut clerc qui a atteint une certaine connaissance des sciences religieuses lui permettant d’émettre des (fatwa) avis juridiques qui ne concernent que sa personne. De ce fait il est inférieur à celui d’Ayatollah qui est apte à émettre de fatwa susceptibles d’être suivis par ses adeptes s’il les formule dans une risâla ‘amaliyya, (Corpus d’un traité pratique) attestée par les grands ayatollah. L’ayatollah devient ainsi un Ayatollah ‘odhmâ (ozma selon le terme persanisé) ou marja’ taqlîd (source ou référence d’imitation).], souvent jeune, prenait la parole pour donner un sermon traitant des sujets variés allant de la mystique à un discours politique très critique vis-à-vis des autorités ou de la société. A l’issue du sermon, les lumières s’éteignaient et dans l’obscurité affligée seule la voix mélancolique, fatiguée et joliment rauque du plus convoité des rawz-é-khân iraniens, Hadj Mansour, faisait vibrer les lieux et les cœurs. La lecture de ce long do’a Komeyl n’est pas faite comme en Syrie ou ailleurs même en Iran d’une façon continue. Ici, le lecteur s’interrompt souvent pour raconter des incidents survenus sur le front de guerre contre l’Irak en les connectant avec les prouesses de l’Imam Hossein et de ses soixante-douze compagnons pendant le siège de Karbala, ce qui avait le don d’enflammer à la fois les nostalgies des jeunes Bassiji qui regrettaient de ne pas avoir gagné le rang du martyre comme leurs barâdar, frères, et le drame intériorisé du supplice de Hossein. Faut-il rappeler ici que c’est bien dans cet Iran que pour la première fois dans l’histoire de l’islamisme moderne qu’une opération martyre fut accomplie. Le jeune martyre, Behman Fahmideh, qui n’avait alors que treize ans avait été nommé symboliquement par Khomeyni lui-même comme Le guide de la nation. C’était la première fois que l’Imam Khomeyni désignait un martyre comme guide et non un faqih. Cette symbolique née en Iran essaima vers d’autres contrées où les opérations martyres sont devenues une technique guerrière, parfois l’arme stratégique la plus prisée.

Les sanglots, les cris et les lamentations interpellant la mémoire de l’Imam Khomeyni, de Fatima, de Hossein, de Abbas[Abou’l-Fadhd Abbas, demi-frère de Hossein], et de Ali mettaient en relation la foule avec un monde surréel. Fatima devient sur les lèvres des jeunes iraniens Môder (maman), comme elle est devenue la mère du prophète dans le hadith [« Fatima est la mère de son père. » (Fatima ommou abîhâ).] que rapportent les chiites et les sunnites soufis, Hossein, lui, devient le maître du monde[ « Tamâmi zendeguî mâl-e Hossein-e.(pers) » (Toute l’existence appartient à Hossein) répétaient les jeunes iraniens pendant les rawz-é-khânî de Karbala. Cela rappelle la célèbre formule chiite : « l’existence de l’islam est mohammedienne et sa survie est hosseinite! » (al-islam mohammadiyyo al-wojoud, hossayniyyo al-baqâa !)] , le dépositaire de l’héritage des prophètes depuis Adam [ Ainsi on trouve dans le texte que les chiites récitent lors de la visite (ziyârat) de l’Imam Hossein : « Le salut soit sur vous ô l’héritier d’Adam, choisi et purifié de Dieu. Le salut soit sur vous ô l’héritier de Noé, l’envoyé de Dieu. Le salut soit sur vous ô l’héritier d’Abraham, l’ami dévoué de Dieu. Le salut soit sur vous ô l’héritier de Moïse, l’interlocuteur de Dieu. Le salut soit sur vous ô l’héritier de Jésus, l’esprit de Dieu. Le salut soit sur vous ô l’héritier de Mohamed, le bien-aimé de Dieu. Le salut soit sur vous ô l’héritier du Commandeur des croyants (Ali), le vice-gérant de Dieu (waliyyo-Allah) »] , il « a réalisé avec son martyre le même miracle que Moïse quand il confondit les prêtres de Pharaon, avec le sang des martyrs, il a fait comme le souffle de Jésus qui rendait la vue aux aveugles et ressuscitait les morts.»[Ali Chariati, Hossein, Vares-e Adam (Hossein, héritier d’Adam). Cité in l’Islam chiite, Yann Richard, Fayard 1991, p. 50.]

Tout le monde pleurait, à commencer par le rawz-é khân dont la tonalité tremblante de sa voix incitait les partisans à l’excès graduel. La cadence et la ferveur des lamentations et des flagellations s’accéléraient, s’harmonisaient et s’intensifiaient pour donner un concert extravagant et irréel relevant d’un délire à la fois individualisé et généralisé. Les jeunes enlevaient généralement leurs chemises pour rester torse-nu, s’agenouillaient et s’adonnaient à une autoflagellation forte, extrêmement rythmée concentrée sur la poitrine, Sîneh-zanî, en répétant souvent des complaintes écrites sur le front de la guerre irako-iranienne. Le chantre, Hadj Mansour, avait le don de libérer en chaque participant la propension au martyre qui encage chacun des présents. Il maîtrisait l’art d’exhausser l’ébullition de la foule au point de la faire converger sur un concert comparable à la phase extatique des danseurs soufis, spécialement des ‘Issaouis, mais qui la dépasse par le culte du martyre. Les souvenirs les plus engloutis du front de la guerre du Golfe remontaient à la mémoire, le tout avec une certaine amertume qu’intensifiait la situation actuelle de la société révolutionnaire de cet Iran qui paraissait avoir perdu des centaines de milliers de victimes pour rien. Sous la lumière pale filtrée par les vitres colorées donnant sur le patio, on apercevait des silhouettes courbatues au visage larmoyant, aux mains frappant la poitrine comme forme de culpabilisation.

Aucun ne pouvait fuir cette effervescence qui semblait échapper à tout contrôle, mais qu’une simple formule de salawât [ Pluriel de salât, prière. Formule que disent les musulmans chaque fois qu’ils prononcent, qu’ils entendent ou qu’ils lisent le nom de Mohamed. « Allahomma sallî ‘alâ Mohamed wa âli Mohamed. » (Dieu, bénis Mohamed et la famille de Mohamed.)] et de salâm [Salâm, littéralement paix ou salutation. « Al-Salâm ‘alaykom yâ ahla bayt al-nobowwa » ( que la paix soit sur vous, oh membres de la famille prophétique ! ) il s’agit d’une formule spécifiquement chiite utilisée souvent dans la ziyâra (visite) d’un mausolée abritant la tombe d’un membre de la famille du prophète.] du prédicateur sur un autre ton plus calme et serein suffisait pour étouffer miraculeusement cette tempête. On n’entendait plus qu’un rôle en écho, ou un pleur féminin provenant de l’autre côte du rideau séparant la salle ou certaines voix désespérées répétaient le nom de celui qui inaugura délibérément la passion du martyre, le fils, le frère, le père et l’ancêtre d’une lignée de martyrs, le maître de tous les martyres : Hossein-e Mazlôm (Hossein l’opprimé).

Beaucoup d’intellectuels, d’historiens et même des clercs s’étaient posé la question de savoir si Hossein savait ce qu’il allait endurer, lui et ses compagnons, à Karbala ou non ? Pourquoi y était-il allé ? Qui était ce Hossein pour pouvoir enflammer toute l’histoire musulmane et ensorceler la jeunesse chiite treize siècles plus tard ? « Hossein était-il un héros révolutionnaire cherchant à renverser un régime impie, ou plutôt a-t-il symbolisé l’échec de l’idéal face à la violence, dont le souvenir console les croyants impuissants confrontés à un système politique qu’ils réprouvent ? »[Yann Richard, L’islam chi’ite, op. cit. p. 47.] Tous les textes provenant de lui attestaient qu’il était au courant de la tragédie dont le théâtre serait la localité irakienne de Karbala. Son célèbre vers le déclarait explicitement : « J’ai laissé la création en marge de ma passion pour Toi / et j’ai fait de mes enfants orphelins pour Te contempler / Même si Tu me déchiquettes, au nom de l’amour, en lambeaux / Jamais je ne détournerai mon cœur vers un autre que Toi ! » Son but était lui aussi énoncé : « …Et que je ne suis pas parti [en direction de Kufa [ Cette ville irakienne était la capitale du 4e khalife, Ali, le père de Hossein. Les habitants de cette ville avaient appelé Hossein à venir prendre la tête de leur rébellion contre Yazid Ibn Mou’awiya. A mis-chemin de Kufa, à Karbala, l’armée de Yazid assiège Hossein et ses soixante-douze compagnons, dont ce qui restait de la famille du prophète. Assoiffés, massacrés et humiliés la famille du prophète avait alors connu l’injustice et le supplice. Cette tragédie avait formé le noyau de l’idéologie chiite, une idéologie à la fois révolutionnaire et révolutionnée.] ] pour proclamer ma grandeur ou pour semer la zizanie, mais pour conscientiser la communauté (Oumma) de mon grand-père (Mohamed). Mon but est de commander le bien et de pourchasser le mal; et de marcher sur le chemin de mon grand-père et de mon père Ali ibn Abi Talib. Celui qui considère mon action comme juste et qui l’approuve, alors qu’il sache qu’Allah est le meilleur soutien des justes. Et contre celui qui me combat, je serai patient jusqu’à ce qu’Allah fasse justice pure et véritable entre lui et moi ; car Il est Le Meilleur des juges. »[Passage du testament de l’Imam Hossein écrit pour son frère Mohamed connu sous le nom d’Ibn Hanafiyyah.]

Ce dévouement pour Hossein, pour les Imams et pour les membres de la famille du prophète était devenue la clé de voûte de la révolution de 1979. C’est avec le premier jour du premier mois du calendrier musulman, Moharrem Al-Harâm [Moharrem Al-Harâm (le mois sacré de Moharrem) l’est pour tous les musulmans, sunnites et chiites. Même le dixième jour de Moharrem, Âchourâa, le jour du massacre de l’Imam Hossein est aussi sacré pour les sunnites parce qu’il correspond entre autres avec : la sortie de l’arche par Noé, la libération des enfants d’Israël de l’oppression de Pharaon, la traversée de la mer Rouge par Moise, le repentir d’Adam chassé du paradis, le Salut d’Abraham, la sortie de Jonas du poisson.] , que les chiites commencent à célébrer le deuil du drame de Karbala qui dure dix jours. Et ce n’est pas par hasard que la célébration de cette légende du soulèvement de Hossein contre l’injustice et la cruauté de son temps, représentée par Yazid, l’usurpateur, allait devenir une manifestation contre l’injustice et la violence du régime du Chah. Ainsi la dynastie Pahlavi s’était trouvée devant un adversaire invincible, le sacré, le deuil, la volonté du martyre et la totalité de l’idéologie chiite enracinée dans l’imaginaire populaire iranien. De même que la célébration de Âchourâ de 1963, transformée en émeute sauvagement réprimée, avait vu l’entrée en scène, pour la première fois, de l’Imam Khomeyni et l’avait contraint à l’exil, la célébration de Âchourâ de 1978 avait facilité et accéléré la chute du Chah et le retour de l’exilé Khomeyni. Ce n’était pas sans raison que ce dernier insistait pour que le peuple iranien n’abandonne jamais la célébration de Âchourâ car, comme il l’avait lui-même dit : « Tout ce que nous avons provient de Moharrem ! »[ Célèbre phrase de l’Imam Khomeyni : « Moharram-râ zend-e negahdârîd, ke mâ hartch-e dârîm az moharram-ast. (pers.)» (Maintenez vivante la célébration de moharrem car tout ce que nous avons provient de lui.)]

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