Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

5ème chapitre

Les larmes politiques

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Après avoir passé deux semaines à Téhéran, comme ils l’avaient programmé, ils s’étaient rendus à Qom chez l’un de leurs amis tunisiens afin d’entamer la longue et très bureaucratique procédure d’inscription au centre des études islamiques (al-Hawza al-‘Ilmiyya). Leur ami, un père de famille dont deux des enfants étaient nés en cette ville chiite, leur avait réservé son vaste sous-sol comme lieu de résidence temporaire. Chamseddine et Halim comptaient rester deux ou trois semaines, le temps de s’inscrire et d’accéder à une chambre au foyer du joyau des écoles de Qom, la très moderne et la coquette Hawazat al-Imam Khomeyni accueillant principalement des étudiants étrangers venus des quatre coins du monde.

Or, pendant ce temps, l’Iran était en train de changer, et la volonté du régime Khatami d’instaurer un état de droit, de faire respecter les lois ainsi que son grand souci de normaliser les relations de son pays avec le reste du monde, surtout avec les pays arabes, avait influencé la vie iranienne y compris celle des résidents étrangers ou des nouveaux venus. Dans la foulée de ce changement, le centre des études théologiques n’était pas resté à l’abri car pour s’inscrire il fallait désormais présenter, avec le dossier, une attestation délivrée par l’ambassade tunisienne certifiant la régularité de la résidence en Iran du requérant. Chose qu’il était impossible d’obtenir surtout pour des Tunisiens en fuite. La procédure de l’admission soumettait aussi le demandeur à une entrevue avec des mollahs, responsables au sein du bureau de l’admission du centre, portant sur des sujets variés, allant des informations personnelles jusqu’aux circonstances relatives à la conversion de l’intéressé au chiisme duodécimain. Il n’était pas souhaitable, par exemple, de citer les livres d’Ali Chariati comme références ayant eu un rôle dans le processus de conversion au chiisme, car il était considéré par les plus conservateurs des mollahs qui dominent Qom, comme un intellectuel laïc au style occidentalisé.

Beaucoup de facteurs, y compris politiques, notamment la fuite des jeunes Tunisiens de leur pays et les problèmes politiques causés par leur dernier voyage en Iran, contribuèrent à ce que leur demande d’inscription soit rejetée sans aucun recours. Le mobile du rejet avancé par l’administration était l’âge ‘avancé’ des requérants : nos amis avaient trente ans. Un motif risible, surtout dans cette ville d’études où les vieillards constituaient une bonne partie du corps des étudiants et où les étrangers étaient inscrits sans tenir compte de leur âge ou de leur situation familiale et sensibilité idéologique. Ce qui fut déterminant fut d’avoir cité Ali Chariati lors de leur entretien, quant à leur dossier, auquel manquait l’attestation consulaire, il poserait un casse-tête pour un Iran en quête d’une ‘pacification’ de ses liaisons avec le monde arabe qui souvent l’accuse de servir de refuge aux islamistes en fuite.

La situation des Tunisiens résidant en Iran est l’une des plus dramatiques et des plus représentatives, au Machrek, de la stratégie du régime tunisien à soumettre la citoyenneté aux aléas politiques. Bien que leur nombre n’a presque jamais dépassé la douzaine et que dans leur quasi-totalité il s’agissait exclusivement d’étudiants dans le centre théologique de Qom ou à l’université de Téhéran, le régime tunisien, par le biais de son ambassade à Téhéran, n’a jamais cessé de manier le bâton et la carotte pour les maintenir sous sa tutelle. Craignant, à tort ou à raison, que leur conversion au chiisme ne les pousse à adhérer à l’idéologie du régime iranien, dont les rapports avec la Tunisie n’étaient jamais idylliques, le personnel de l’ambassade de la Tunisie avait recours à toute une panoplie de moyen pour forcer les résidents tunisiens à fournir le maximum d’informations sur leurs activités en Iran, sur celles des chiites en Tunisie, sur leur nombre et sur la nature de leur engagement politique. Conscient que le phénomène du chiisme en Tunisie est extrêmement limité voire insignifiant pour influencer le pays, le régime essaye néanmoins de suivre son évolution surtout dans son fief iranien où un groupe d’étudiants tunisiens avait durant les années quatre-vingts démontré leur allégeance à l’idéologie khomeyniste voire même à l’Iran lors des attentats qui avaient alors secoué la France.

C’était alors une période marquée par la guerre du Liban, les prises d’otages, les détournements d’avions et l’arrière plan du conflit Irak-Iran quand plusieurs Tunisiens avaient pris part durant les années 1985-1986 à une série d’attentats destinés à contraindre la France à stopper son soutien militaire à Saddam Hussein. Formant un réseau dit « réseau Foued Ali Salah » ils ont été arrêté grâce aux informations d’un des leurs, Taoufik Bel Kahla alias Hicham alias Lotfi Shami, manipulé et infiltré comme ‘taupe’ par la DST contre un million de francs et un voyage aux Etat-Unis sous les auspices de la CIA [Voir La Taupe d’Allah, Patrice Trapier, Plon.]. Depuis cet incident les chiites tunisiens ayant résidé à Qom sont sous le coup d’un contrôle rigoureux.

De plus, l’Etat tunisien a toujours accusé l’Iran puis le Soudan de soutenir logistiquement, moralement et financièrement la version tunisienne de l’islamisme, particulièrement le mouvement de la tendance islamique (MTI) rebaptisé Annahdha. Ce qui explique en partie les tensions et les crises chroniques qu’avaient connu les relations de la Tunisie avec ces deux derniers pays. Or, depuis que le régime tunisien, après son expérience avec Annahdha, a eu la conviction que les rapports entre l’Iran et ce parti étaient inexistants vu les distances et religieuses et idéologiques qui les séparent, et après avoir aussi remarqué que les membres en fuite de ce parti ou du UGTE (Union Générale Tunisien des Etudiants- organe proche d’Annahdha) s’étaient réfugiés principalement en Europe ou s’étaient enfuis au Soudan, ses rapports avec l’Iran, surtout après l’élection du réformateur Mohammed Khatami, s’étaient sensiblement améliorés.

On a assisté depuis l’arrivée du président Khatami, qui pour faire sortir l’Iran de son isolement s’était mis à promouvoir ses relations diplomatiques avec le monde arabe, à une normalisation des relations avec la Tunisie. De multiples visites d’officiels entre les deux pays avaient eu lieu avec des signatures d’accords de coopération économique et sociale. En dépit de la divergence des visées politiques et stratégiques entre les deux pays et en dépit du fait que l’islam politique, fondement du régime iranien, soit sauvagement réprimé en Tunisie, les deux pays ont multiplié leurs efforts pour consolider leurs relations sur la base d’une politique pragmatique mise au service de leurs intérêts communs. Toutefois le régime tunisien refuse de voir ses ressortissants résider ou étudier dans un Iran perçu comme le centre le plus raffermi de l’islam politique. Il reste sur la liste noire non seulement de la Tunisie mais presque de tous les Etats arabes qui voient en lui le centre du raz de marée islamiste qui menace de les déstabiliser et d’emporter leurs régimes impopulaires.

Fidèle à sa politique purement sécuritaire basée sur le principe de la traque de ses ennemis politiques et des citoyens dissidents, principalement les islamistes, l’ambassade tunisienne s’ingénie à rendre la vie des Tunisiens en Iran impossible. Du non renouvellement des passeports périmés, au non enregistrement des mariages contractés avec des Iraniennes jusqu’à la non reconnaissance de la nationalité tunisienne pour les enfants nés en Iran, rien n’avait été épargné pour pousser les quelques Tunisiens à revenir au pays pour ‘clarifier’ et ‘régler’ leur affaire avec le ministère de l’Intérieur. Ainsi un nombre de parents tunisiens se sont vu refuser l’octroi de certificat de naissance pour leurs enfants, ce qui privait ces derniers, depuis leur jeune âge, d’une vie normale en les confrontant à la nature cruelle du régime de leur pays. Leur nationalité reste indéterminée, d’un côté, parce que l’Iran, qui se voulait islamique, n’accorde la nationalité que sur le critère non islamique du sang, le jus-sanguini, et de l’autre, la Tunisie ne l’accorde que sur les critères et les appréciations de ses services de police. Ainsi ces enfants sont condamnés à passer le reste de leur vie dans un no man’s land juridique où même leur scolarisation devient impossible dans les établissements publics de la république islamique. Ils sont obligés de faire leurs études dans les écoles construites, gérées et financées par la diaspora arabe de Qom, un affront à cette révolution qui a pourtant tout fait pour s’exporter tout en se révélant incapable d’accueillir ou d’offrir le minium de citoyenneté à ceux que l’appel révolutionnaire ou chiite avait amené au pays.

Cela ne voulait point dire que la république islamique avait définitivement tourné le dos aux étrangers qui se sont succédé à Qom pour faire d’elle, en dépit de son infrastructure archaïque et inadaptable, la première ville cosmopolite du pays. L’Iran avait toléré l’existence de milliers de clandestins, Afghans, Irakiens ou autres. Pourtant une forte volonté, à la fois officielle et sociale, de plus en plus insistante désirait alléger le poids des quelques millions de réfugiés Afghans et Irakiens sur l’économie du pays par leur simple rapatriement. L’éthique islamique, un sentiment de fraternité et de compassion avec ses opprimés chiites, qui ont cherché refuge dans le pays des chiites, ainsi que de simples calculs politiciens se rapportant à la profondeur stratégique que veut assurer l’Iran dans les communautés chiites en Irak et en Afghanistan et persophone en Tadjikistan, ont souvent retardé l’exécution de cette exigence plus ou moins populaire. Il est même arrivé que des étudiants Africains soient agressés à Qom par une jeunesse iranienne osant manifester parfois un racisme acerbe à l’encontre des Siyâh Poustân (peau noire), des Afghans et des Arabes qu’on nomme en Iran Malakh Khôr (les mangeurs de criquets).

Qom qui signifie en arabe : soulève-toi, avait encore une allure conforme aux histoires qui la décrivaient comme ayant été une ville sans aucune importance, à l’eau si salée qu’elle n’était pas potable, et évitée même par les caravanes d’autan. C’était grâce au pèlerinage vers le mausolée d’Al-Ma’sûma[Littéralement l’infaillible, qualificatif attribué à Fatima, la sœur de l’Imam Ridha, huitième Imam chez les chiites duodécimains.] et les quelques écoles théologiques qui avaient fleuri tout autour du mausolée que cette ville austère avait assuré sa survie. Depuis que la révolution islamique avait reformulé le rapport entre la religion et la politique en introduisant le clergé au sein de l’Etat, Qom était devenu une sorte de capitale idéologique d’où provenaient la quasi-totalité des juges, des Imams, des hommes politiques, des hauts administrateurs. Les arrivages constants d’étudiants étrangers avaient fini par faire d’elle l’unique ville cosmopolite de l’Iran où toute les races et les couleurs se réunissaient autour d’un seul objectif : l’étude, l’enseignement, la recherche et l’édition. Ainsi l’activité économique de Qom est destinée principalement à la satisfaction des besoins des pèlerins, des étudiants, des enseignants, des personnels de la Hawza Al-‘ilmiyya¸des maisons d’édition, des centres de recherches et des libraires. Qom n’est pas uniquement la fabrique de l’élite politique et idéologique du régime islamique, elle est aussi le laboratoire le plus évolué et le plus parfait de l’islam politique -chiite- dans le monde.

Traditionnellement indépendante de l’Etat, l’institution religieuse avait été poussée, parfois contre son gré, à investir le champ social, politique, économique, et diplomatique munie d’un héritage et d’une tradition inadaptable et inadaptée à la vie moderne. L’islam qui n’avait pas gouverné depuis des siècles a été confronté à une réalité que ses textes touchant le côté pratique de la gouvernance n’avaient pas prévue puisqu’ils concernaient une situation différente de la complexe réalité moderne. Des notions comme la liberté, les droits de l’homme, l’émancipation de la femme, la citoyenneté, l’Etat-Nation, la séparation des pouvoirs…etc. avaient constitué les principaux défis moraux lancés à une jeune république islamique rêvant d’instaurer une société révolutionnaire et oeuvrant à exporter son modèle et son expérience au-delà même des frontières de l’Oumma, vers le monde des opprimés. Or, à côté de ces défis moraux, cette nouvelle forme de système politique avait fait face à d’autres défis physiques que constituait la situation géostratégique du monde dominé par la civilisation occidentale d’où provenaient la totalité des défis moraux cités ci-dessus. Ainsi, que ce soit sur le plan moral ou physique, qu’il soit sur le plan externe qu’interne, l’occident paraît être la « menace » par excellence qui guette la survie et l’expansion du projet révolutionnaire islamique.

L’Occident était un élément intériorisé, perçu, par tous les hommes politiques iraniens – mis à part les esprits extrêmement occidentalisés – des plus progressistes aux plus conservateurs en passant par les récents réformateurs, à la fois comme un défi et un stimulant. C’est de lui que proviennent les écoles de pensée (maktab) à l’instar du socialisme, du nationalisme, du libéralisme, qui menacent la spécificité culturelle de ce pays qui représente à lui seul une quintessence de cet orient mystérieux, riche en histoire et en culture, et résistant aux convoitises des puissances étrangères. L’Iran qui avait joué un rôle important dans la propagation et la défense de l’islam en Asie centrale et qui avait donné à la civilisation musulmane les plus brillants philosophes, hommes de religion, mystiques et scientifiques s’était vu concurrencé sur son terrain même par un mode de pensée et de vie qui contraste avec beaucoup de ses normes et ses valeurs. C’est aussi de ce même Occident que les conspirations les plus hostiles à ses intérêts nationaux avaient été ourdies pour venir à bout du gouvernement nationaliste de Mossadaq en 1953 et réinstaller une monarchie absolutiste assurant d’un côté l’écoulement du pétrole vers un Occident de plus en plus dépendant de l’or noir pour son économie d’après-guerre et de l’autre côté stoppant l’avancée de l’union soviétique vers l’alléchant Golfe persique. C’était aussi cet Occident qui soutenait ouvertement le régime tyrannique du Chah et qui bénissait l’alliance entre Israël et l’Iran au détriment du monde arabe. C’était bien cet Occident qui avait présenté la révolution islamique comme un danger et soutenu inlassablement l’Irak dans sa tentative de la faire avorter en lui accordant une assistance militaire, logistique et morale qui fut décisive lors de la reprise du Faou par l’armée de Saddam et la « gorgée de poison » qui poussa l’Imam Khomeyni à la capitulation. L’occident avait depuis plus d’un siècle tout fait pour s’assurer de l’hostilité d’un Iran de plus en plus à l’écoute d’un discours islamiste fortement influencé par un tiers-mondisme et un sentiment anti-américain.

Or, de ce même Occident provenaient aussi les produits les plus modernes, les connaissances les mieux établies, le progrès le plus convoité et le bien-être le plus resplendissant. Et c’était cette dualité double nature d’«ennemi convoité » qu’on retrouve dans tous le discours des intellectuels iraniens :

« Oh Dieu, libère-moi des prisons de la traduction et de la tradition, car je veux briser les moules de l’héritage afin de résister à l’Occident ! »[La philosophie de la supplication, Ali Chariati.] priait, à sa façon inédite, Ali Chariati. « Ce que nous devons admettre est que la stagnation intellectuelle et la rigidité qui ont dominé le monde musulman durant les derniers siècles, surtout la régression du fiqh islamique, et l’expansion de l’obstination à s’agripper au passé et à résister à l’adaptation à l’esprit moderne font partie des causes de la défaite. Le monde musulman a besoin, aujourd’hui plus que jamais, d’une renaissance constitutionnelle et législative, munie d’une vision nouvelle, large et globale qui découle des préceptes islamiques afin de briser les liens de l’invasion culturelle occidentale opprimant les musulmans. »[La source d’imitation et les oulémas (al-Marja’iyya wa ‘Ulémâ Al-Dine), Ayatollah Mortadha Motahhari, Centre d’édition de l’Unité de l’Information du Centre Théologique de Qom, 2e édition p. 95.] prévenait déjà le mollah et philosophe Ayatollah Motahhari. « …Bien plus, on peut dire franchement qu’aucun changement patent ne peut s’épanouir, dans le cadre d’une vie qui tend à l’élévation et à la renaissance, tant qu’il n’a pas traversé les tréfonds de la civilisation occidentale, tant qu’il n’a pas assimilé ses connaissances et sa conscience et tant qu’il n’a pas touché son âme débordante de renouvellement…Oui la condition du changement fondamental est le dépassement de la civilisation occidentale… »[Lectures dans la religion, l’islam et le temps moderne, Mohamed Khatami. Dâr al-Jadîd, Beyrouth, 1998, p. 146,147.] affirmait quant à lui Mohamed Khatami.

Ainsi, plus on parcourt la pensée laissée par les intellectuels, les religieux et les hommes politiques iraniens, plus on rencontre cette reconnaissance franche du déficit de l’Islam en tant que pratique du pouvoir, en dépit de l’héritage gigantesque qu’il avait laissé, à gérer une vie moderne sans une certaine assimilation appropriée de l’Occident. Et c’est autour de cette assimilation, de sa portée, de son degré et de ses impacts sur la société révolutionnaire ou islamiste, selon la définition des uns et des autres, que se font toutes les tensions entre les conservateurs, les réformateurs, les démocrates, les libéraux, les révolutionnaires et les laïcs. Comment assimiler le savoir et le progrès de l’Occident tout en sauvegardant la spécificité culturelle ? Comment s’ouvrir à la culture occidentale qui a tant enrichi la civilisation humaine tout en se préservant de se dissoudre en elle ? Comment assurer la pérennité des valeurs piétistes et morales de l’islam tout en étant envahi par les moyens de communication modernes de plus en plus incontrôlables qui menacent à la longue la ‘sécurité culturelle’ du pays ? Qu’est-ce qui doit prévaloir, la liberté individuelle qui peut mener vers la dépravation et le rejet des valeurs morales ou l’ordre islamique qui se consolide par un moyen non islamique, la coercition, et qui heurte le principe coranique : « Pas de coercition dans la religion » ? Quel rôle peut jouer l’intellectuel dans une société régie par le clergé et le sacré ? Comment faire la distinction entre l’immuable et le ponctuel dans les préceptes islamiques ? Si Khomeyni même avait déclaré que « la volonté du peuple découle de la volonté de Dieu » y a t-il donc une incompatibilité entre la souveraineté de Dieu et celle du peuple ? Peut-on être citoyen sans être religieux ? Comment et par quel moyen peut-on rendre flexible et actuel un fiqh, qui n’a pas été conçu pour gouverner un pays dans la situation actuelle du monde, pour le mener à trouver des réponses aux défis modernes tout en respectant l’esprit musulman et non l’esprit canon ?

En dehors du cercle des laïcs occidentalisés, où le problème a été résolu par un simple renvoi de l’islam à la sphère privée, la divergence fondamentale se joue entre l’idéologie des réformateurs religieux et des conservateurs sur la lecture de l’Islam. Le problème a donc une nature et une profondeur philosophique qui néanmoins touche pratiquement tous les domaines de la vie sociale. Cette divergence n’est pas, comme le veulent certains analystes ou commentateurs étrangers, le fruit de l’élection de Khatami et l’étouffement de la révolution islamique, mais remontent principalement à la Révolution constitutionnelle du début du vingtième siècle. Et c’est pour cette raison que la solution présentée par les laïcs qui excluent carrément l’islam du champ politique ne peut être réaliste puisqu’elle ne prend pas en compte la profondeur de la problématique dans la raison contemporaine iranienne et musulmane en général.

Ces même questionnements animent aujourd’hui le débat mené pour soulever le défi lancé à un régime islamique né dans un moment historique marqué par l’obstination occidentale à parachever son hégémonie sur tous les champs de la vie des autres civilisations, de leurs richesses naturelles à leur système politique, culturel et religieux. L’expérience de la république islamique d’Iran, qui peut être considérée comme la première pierre posée dans le chemin de la renaissance d’un monde musulman indépendant et résistant aux visées hégémoniques de l’Occident, revêt une allure sérieuse et extrêmement délicate pour la nature du monde de demain. De par son histoire et sa position géopolitique, de par son potentiel démographique et ses richesses naturelles, l’émergence d’un bloc islamique puissant assurerait une bonne gestion des musulmans de leur propre quotidien et une résolution de leurs crises en respectant leur identité et culture. Cela risquerait de menacer sans aucun doute l’emprise de l’Occident sur la destinée économique et politique de cette région du monde et aurait une influence déterminante pour les tenants de la puissance mondiale. Son ouverture sur l’Afrique, sur l’Asie et sur l’Europe, son importante ceinture autour de la méditerranée, sa détention des réseaux vitaux pour le transit maritime mondial, et sa possession de la plus grande réserve pétrolière, l’émergence d’une expérience de la taille de la république islamique en Iran au risque de se reproduire ailleurs en cette immense terre d’Islam a de quoi inquiéter les puissances occidentales.

C’est en ayant à l’esprit ce schéma néfaste pour l’hégémonie de l’Occident mais prometteur et bénéfique pour l’autogestion du monde musulman de sa destinée et de ses richesses qu’il faut essayer de se faire une idée sur la révolution islamique et sa république. C’est autour de la volonté de l’opposition à la puissance hégémonique de l’Occident ou selon le terme islamique « l’arrogance mondiale (al-istikbâr al-‘alamî) » que la révolution islamique et la république qui en était issue avaient su rassembler autour d’elles des sympathisants. Le régime islamique d’Iran a été construit sur des bases islamiques, internes, mais aussi sur une vision géostratégique du monde, et donc externe, par laquelle l’Iran islamique tente de défaire la main-mise occidentale sur son destin et ses richesses. Aucune lecture objective de l’Iran islamique ne peut prétendre être cohérente sans la prise en compte de la situation géostratégique du monde. La compréhension des difficultés que rencontre l’expérience de la république islamique d’Iran ne peut se contenter d’une analyse introvertie qui perd de vue le contexte régional et international dans lequel elle évolue et avec qui elle diverge et s’oppose.

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Définitivement persuadés qu’ils ne seraient pas admis en tant qu’étudiants au sein du centre théologique et de perdre ainsi toute chance d’avoir un lieu de résidence et un minimum de revenus que représente la bourse d’études, nos deux amis n’avaient d’autre alternative que de quitter le pays ou d’accepter de rester clandestinement comme des milliers d’autres, de trouver n’importe quel travail de fortune et de passer le reste de leur vie otages de l’incertitude en attendant le pire. Comme plusieurs citoyens des pays du Golfe avec lesquels l’Iran était en train de normaliser ses relations, ils seraient poussés à quitter de leur gré l’Iran ou à être reconduits en Tunisie, négociés comme du bétail pour les beaux yeux d’un marché politicard ou d’une basse manœuvre diplomatique entre services de sécurité. Cette réalité décevante qu’ils venaient de faire l’expérience dans une république islamique était pénible à avaler pour des islamistes ayant longtemps cru en la juste cause de ce régime. Que de désillusions pour des islamistes ayant fui leur pays vers un pays islamique où ils n’avaient aucune place ni aucune chance de reconstruire leur vie perdue. Ce constat était suffisant pour qu’ils prennent l’amère décision de quitter le pays de la révolution islamique. Rancuniers, pas exactement, puisqu’ils comprenaient la situation dans laquelle se trouvait l’Iran. Déçus, certainement, car comment expliquer que ce genre de situation, où des milliers de musulmans étrangers payaient la facture en cet Iran islamique, n’ait pas été suffisamment débattu par l’intelligentsia, le clergé ou même les médias iraniens. Un silence sournois et suspect plane sur la situation tragique des minorités ethniques vivant en Iran. L’exclusion des réfugiés Irakiens pourtant chiites qui avaient combattu aux côtés de l ’ Iran contre leur propre régime baasiste, la discrimination tolérée et passée sous silence des pauvres réfugiés Afghans, persanophones et chiites, inhumainement exploités et opprimés sous le joug d’un état de non-droit et d’un arbitraire presque esclavagiste, n’incitent qu’à l’indignation et la réprobation contre un système prétendant réaliser l’idéal islamique de fraternité et de solidarité. Alors qu’il était plus facile pour un musulman de se voir naturalisé dans un pays européen ou américain, l’Iran avait adopté une politique nationaliste frôlant le racisme et la discrimination sur la base de la race, de l’ethnie, de la secte et de la religion. Si le chiisme ajusté à l’idéologie khomeyniste était, selon les idéologues de la république, la base de la meilleure citoyenneté, pourquoi des musulmans chiites non iraniens complètement engagés pour la révolution et résidant depuis une vingtaine d’années en Iran n’étaient-ils pas admis comme citoyens à part entière ? Pourquoi étaient-ils contraints de passer le reste de leur vie comme des sujets de seconde zone n’ayant pas le droit de voter, de posséder des biens, d’avoir un passeport et de participer activement à la gestion d’un pays qui véhiculait le slogan d’être la kaaba des opprimés sur terre ? Un disfonctionnement énorme frappe en fait tous les domaines de ce pays encore en quête d’une harmonisation de ses lois avec un islam imaginaire, une iranité affermie et une citoyenneté en sursis. Les beaux slogans révolutionnaires de l’Iran jurant justice sociale et fraternité musulmane ainsi que les bonnes intentions de ses leaders politiques et religieux ne peuvent en aucun cas occulter la situation dramatique dans laquelle se trouvent quelques millions de réfugiés, d’étrangers et même d’Iraniens d’origine arabe, kurde ou baloutche.

La vie à Qom pour ceux qui poursuivent les études théologiques est rythmée par les cours, l’étude, la prière, les serments, les débats et les oraisons. On avait l’impression qu’à Qom les étudiants en théologie, ceux qui étaient en fait des candidats à devenir mollahs, vivaient en marge des événements du monde. Entre les temps de la prière, les talabeh (étudiants) se regroupaient généralement dans des cercles (halaqa) de trois pour réviser les cours selon une vielle méthode chiite qu’on appelle al-moubahatha où chaque étudiant faisait l’exposé du cours en répondant aux questions et aux commentaires de ses deux camarades ; ce qui l’aidait à mieux mémoriser les informations et à mieux maîtriser l’art de la rhétorique, de l’argumentation et de la contre-argumentation. En dehors de cette vie vouée entièrement à l’étude et au culte, il n’y avait presque rien à faire dans cette ville sans loisir. La seule salle de cinéma de la ville était tellement miséreuse et désertée qu’elle paraissait boycottée par la quasi-totalité des habitants depuis que Fajr-é Enqelâb, un groupe paramilitaire apparu durant la décennie soixante-dix, avait incendié l’ancienne salle de cinéma, transformée depuis en une école religieuse par l’Ayatollah Mar’achi Najafi. Le seul divertissement consistait à se promener dans le minuscule parc de la ville ou dans le cimetière des martyrs où on se rendait souvent pour avoir la bénédiction des jeunes Bassiji et Pasdaran qui ont donné leur vie pour sauver la révolution et le régime islamiques. Même les étudiants maghrébins avaient leur visite périodique aux tombes des martyrs algériens et du seul franco-tunisien morts pour défendre la cause khomeyniste contre l’agression irakienne. Le seul défoulement disponible à Qom était l’oraison hebdomadaire du do’â komeyl qui se tenait au mausolée d’Al-ma’souma où on venait pleurer et implorer Dieu ou bien lors des rawz-é commémorant la tragédie de Karbala ou des autres anniversaires du martyre des Imams où le deuil et les larmes battaient la mesure.

Il n’est pas exagéré de dire que le deuil était le principal moyen de distraction en Iran et la principale raison des jours de repos ; on compte en Iran huit jours chômés, sur vingt-quatre, liés au deuil. Ainsi on a le jour de la mort du prophète Mohamed ; le neuvième et le dixième jour de Moharrem -calvaire de Karbala- en plus de la quarantaine du martyre de l’Imam Hossein ; le jour du martyre de l’Imam Ali ; celui du sixième Imam Ja’afar Sadeq ; celui du huitième Imam Ridha, qui coïncide avec le jour du décès de l’Imam Khomeyni ; le jour du martyre de Fatima Zahrâ ( la resplendissante) – selon la version chiite, la fille du prophète a succombé à ses blessures causées lors de l’assaut de sa maison, par entre autres Omar, pour obliger son mari Ali et certains de ses partisans, dont Abou Dhar et Salman, à faire allégeance au premier Khalife Abou Baker.

Cela ne voulait pas dire que l’Iran ne connaissait pas des moments d’euphorie ou d’expressions populaires de joie, car à l’instar du reste de pays musulmans, l’Iran avait ses fêtes religieuses et nationales. A côté des fêtes que célèbrent les musulmans à travers le monde comme l’anniversaire de la naissance du prophète, de son émigration à Médine, ou des deux jours d’aïd, l’Iran dont le chiisme était la religion d’Etat avait ses propres fêtes : la commémoration du jour où Mohamed fut déclaré prophète (mab’ath), l’anniversaire de la naissance de l’Imam Ali et celle de l’Imam Mahdi, la fête du Ghadîr célébrant le jour où, selon les chiites, le prophète a nommé Ali comme successeur. Le reste des fêtes en Iran célébrait des occasions nationales et une vielle fête persane qui a résisté à l’islamisation de l’Iran : Nowrûz [Le 20 mars de chaque année correspond avec le début de Farvardîn, le premier mois du calendrier iranien.], (le nouveau jour) que fêtent les Perses mais aussi les Kurdes pour célébrer le nouvel an iranien.

Qom était le genre de ville consacrée entièrement aux études. Pour les esprits religieux avides de savoir religieux et de morale, la vie à Qom valait vraiment la peine d’être vécue. On pouvait comparer Qom à un monastère, version chiite, ayant pour axe le mausolée de Fatima al-ma’souma autour duquel tournaient toutes sortes d’activités, de commerces et de services ayant vocation à satisfaire les besoins de la machine à akhund [Substitut d’un ancien terme turco-iranien agha-khundeh, qui signifie ‘nommé agha’. Akhund, comme d’ailleurs le terme mollah, est employé selon le contexte pour désigner un homme « fanatique » et « rigoriste » (le régime des Mollahs) ou bien pour désigner un homme respectueux et érudit comme pour le mollah Sadra (le philosophe Sadreddine Chirazi).] qu’est al-hawza al-‘ilmiyya, devenue depuis le 22 Bahman[11 février 1979 date de la révolution.] une sorte d’ENA (école nationale d’administration) fabriquant les cadres indispensables au fonctionnement de l’Etat religieux et de la religion étatisée. Les passionnés de sciences islamiques, de philosophie, de mystique, de sagesse orientale, de gnose et des débats les plus rénovateurs traitant l’épineux sujet de l’islam politiques seraient très ravis de vivre à Qom. Dans cette ville, les maisons d’édition et les libraires étalaient leur marchandise sur les trottoirs. Les chaires d’enseignement étaient tenues par les plus éminents théologiens et exégètes du monde chiite. Contrairement au monde sunnite où presque n’importe qui ayant acquis une modeste connaissance de la religion et des textes sacrés peut prêcher dans les mosquées et rassembler autour de lui un cercle de sympathisants, chez les chiites on ne peut ouvrir la bouche et parler de religion que si on a suivi des dizaines d’années d’études et que l’on posséde, en plus des sciences islamiques traditionnelles, une profonde connaissance de la philosophie musulmane et de la logique et que si l’on est qualifié par l’institution religieuse. En plus de la vie d’ascète du savoir et de la piété, on avait aussi la chance de pratiquer un sport, particulièrement les arts martiaux. En dehors de ces activités, il ne fallait rien demander de plus à Qom et il valait mieux être marié et avoir un bon porte-monnaie pour s’assurer le minimum de gaieté en se concentrant bien sur les études pendant les quelques dizaines d’années à venir. Ici, il faut le rappeler, l’enseignement ne s’arrête jamais, et comme le veut la tradition, l’islam est un océan de savoir où chacun puise selon ses besoins.

En fait, le montant de la bourse mensuelle versée par les marâja-é taqlîd [Sources ou références d’imitation que les chiites sont tenus d’imiter dans l’observance des devoirs cultuels et religieux. Normalement on ne peut qu’imiter qu’un marja’ vivant qui devrait répondre aux qualités requises par l’école ja’farite ou le chiisme duodécimain. ]ne permettaient pas aux étudiants de mener une vie convenable : à raison de huit mille toumans pour un célibataire et seize mille pour une personne mariée, on ne pouvait envisager une vie convenable et indépendante vis-à-vis du haut clergé. La seule solution réside dans l’emprunt ou un emploi religieux rémunéré, qu’on ne trouve qu’à des lieux comme Qom.

Selon le chiisme, le fils aîné a le devoir de solder les prières non accomplies par son père (qadhâ) au cas où la mort aurait empêché ce dernier d’acquitter personnellement son devoir. Le fils a le choix de faire lui-même les prières ou de louer le service d’un tiers contre un prix et ce selon les tarifs en vigueur. On est autorisé de louer le même service pour l’acquittement du jeûne de ramadan qu’on a manqué (kaffara)[Al-Kaffara est une forme islamique de réparation d’un abus religieux ou d’un manquement volontaire à un devoir religieux. Si par exemple, une personne qui saute volontairement un jour de jeûne durant le mois de ramadan sans raison réelle (‘othr char’î), telle maladie ou voyage, est tenue de réparer ce manquement par un jeûne de soixante jours ou en nourrissant soixante pauvres ou un seul pauvre pendant une période de soixante jours.] ou le jeûne qu’on a promis de faire dans le cadre du nadhr[Est considéré comme nadhr tout engagement, selon une formule prescrite, envers Dieu d’accomplir un acte de prière, d’aumône ou de jeûne contre la réalisation d’un souhait formulé lors de l’engagement. Ainsi, si quelqu’un promet à Dieu de donner cent dinars d’aumônes aux pauvres s’il réussit à ses examens d’étude ou s’il est guéri d’une maladie, il n’est engagé d’acquitter sa promesse que si son souhait a été exaucé.]. L’engagé n’est responsable que devant Dieu, le seul témoin capable de savoir si le contractant a acquitté ou non son engagement. L’engagement est généralement verbal ; il ne peut être résilié et peut être prolongé dans le temps. De la sorte, on a vu s’installer un vrai marché avec ses lois de l’offre, de la demande, et, bien sûr, la concurrence s’est installée entre communautés et groupes ethniques les plus déshérités. Une année de prière coûtait durant cette année, 1998, entre quatre-vingts et cent dollars et pouvait atteindre les cent cinquante dollars chez certains individus.

Il était naturel que de telles pratiques se généralisent dans un milieu dominé par l’obligation d’acquitter les devoirs cultuels comme par la volonté des nécessiteux de subvenir à leurs besoins et ceux de leur famille. Cette apparente marchandisation du culte religieux, était en réalité légitimée et issue d’une pratique inédite chiite celle de la (al-hîla al-Char’iyya), la ruse légale, ou selon le terme populaire iranien le chapeau légal (Kolâh-é char’î). Elle consistait à trouver une sortie légale conforme à la charia à une situation anormale contradictoire à première vue avec l’esprit religieux. Ce ‘business’ pragmatique résolvait en réalité plusieurs problèmes à la fois : il aidait d’un côté les pratiquants à acquitter leur devoir envers Dieu tout en rendant un service social à une couche de démunis qui ne se recrutait que parmi le corps des étudiants en sciences islamiques. Il constituait un soutien financier informel à l’institution religieuse. Le montant encaissé aidait les étudiants à subvenir à leurs besoins vitaux ou à s’offrir le luxe relatif de Qom : acquérir plus de livres ou mettre entre parenthèse leur ascétisme souvent volontaire dans lequel ils se trouvaient en se rafraîchissant en temps estival par la limonade et les glaces (bastanî), ou en achetant des fruits et parfois du souhân, le fameux gâteau originaire de Qom, fait de sucre caramélisé, de safran et de pistache.

En dehors de ce rythme alourdi par un climat sec suffocant durant l’été et glacial durant l’hiver, rien dans cette ville ne pouvait charmer des étudiants étrangers habitués aux souffles marins ou aux panoramas verdoyants de leurs pays d’origine. Même l’unique rivière traversant Qom était condamnée à une perpétuelle stérilité qui l ’ avait transformée en une sorte de camping et de parking gigantesque pour les pèlerins et leurs véhicules. Pour nos amis tunisiens originaires d’une ville côtière à l’air tiède, entourée à l’ouest par des étendues de dunes boisées, au sud par les champs les plus fertiles de la Tunisie et au nord et à l’est par une côte qui embrase la haute mer par des petites plages de sable blanc et fin séparées par des caps rocheux, la résidence à Qom était une sorte de châtiment cruel. Comment ne pas se sentir écœurés par l’atmosphère et l’allure de cette ville alors qu’ils avaient toujours vécu à quelques mètres d’un vieux port garni de barques et de filets à la senteur marine avec comme toile de fond l’ambiance joyeuse des terrasses des cafés et le charme pittoresque des maisons cubiques de la Ksiba[Quartier populaire de marins, situé sur la rive orientale du vieux port à Bizerte.], blanchies à la chaux, aux portes et aux fenêtres azurées.

En plus de leur aversion à l’égard du milieu géographique, climatique et architectural, nos amis avaient éprouvé une sorte de malaise culturel. Il n’est pas exagéré de dire que si une année d’études à Qom enrichissait le côté mystique et oriental du Tunisien autant elle lui ôtait en même temps l’opportunité du métissage culturel qu’offre un pays comme la Tunisie. Le voyage d’un jeune maghrébin en Iran est à la fois choquant et intriguant car il le replonge dans un milieu qui provoque en lui curiosité, étonnement, et, rejet. Si, en Iran les mollahs voulaient accréditer l’idée rigide que porter un t-shirt à manche courte ou un jean est incompatible avec les valeurs de la morale islamique, les plus islamistes des Tunisiens, des Algériens ou des Libanais n’hésiteraient pas à se moquer d’une telle présomption. Il est difficile de convaincre un Tunisien que le simple fait d’échanger une poignée de main avec sa cousine, sa voisine ou avec n’importe quelle femme étrangère est un péché alors que la bise est tellement toléré même chez les familles conservatrices de la zone méditerranéenne. On ne convaincra jamais, peut être que rarement, une Tunisienne islamiste ou même une Libanaise chiite et pratiquante que le Tchador iranien est la meilleure forme vestimentaire pour une musulmane et que le foulard coloré représente une provocation. D’autres exemples illustraient le fait que la spécificité culturelle de chaque pays influence l’acuité de l’engagement religieux qu’il serait aberrant de vouloir imposer ou importer une version de l’islam issue d’un espace culturel fermé voire machiste et intransigeant.

Il est donc naturel, voir évident, que les Maghrébins, même convertis au chiisme ou simplement ouverts sur le chiisme, qui s’étaient installé à Qom, aient connu d’énormes difficultés d’adaptation. Les étrangers issus d’une zone ouverte comme les pays du bassin méditerranéen ne viennent à Qom que dans leur quête de savoir religieux ou mystique. Beaucoup d’entre eux ont fui l’austérité de cette ville qu’on peut considérer comme l’antonyme de l’ambiance des villes côtières du Maghreb et en particulier celles de la Tunisie.

En dépit de l’augmentation du nombre d’étudiants originaires d’Europe, d’Amérique, d’Asie, d’Afrique et du monde arabe, la presse internationale est rare, hormis celle de langue arabe, seconde langue à Qom. Les étudiants anglophones ou francophones ont du mal à se résoudre à passer, pour la quête de l’information, par le filtre officiel de la république islamique, tant ils éprouvent le besoin d’entendre l’autre version des choses et de compléter ainsi la construction de l’être universel ouvert à toutes les cultures du monde. Il est certain que ceux qui ne maîtrisent pas au moins une langue occidentale sont condamnés à vivre borgnes puisqu’ils sont privés d’accompagner l’essor qui touche tous les domaine du monde occidental. Si la sagesse orientale dit que celui qui a perdu un sens a perdu au même titre une connaissance, la sagesse moderne démontre que quinconce rate une langue rate, par-là, toute une culture.

Et pourtant c’est à Qom que l’on prend conscience que le français a une place importante dans l’imaginaire maghrébin, y compris celui des islamistes qui ont pourtant développé un rejet de tout ce qui vient de la France. En effet, nombre d’entre eux perçoivent la langue du colonisateur comme le vecteur du maintien de sa domination culturelle. La dépendance à l’égard de la langue et donc de la culture française, ajoutée à l’adaptation au calendrier chrétien et l’adoption du week-end judéo-chrétien en lieu et place du calendrier musulman et du vendredi, pérennisent la mauvaise image de soi inculquée par le colon. La langue, le calendrier et le repos hebdomadaire constituent des éléments déterminants de l’identité de chaque nation et démontrent à quel point le mal de la colonisation (isti’mâr) et de l’abêtissement (istihmâr) avaient sévi. On comprend pourquoi il est révoltant pour ceux qui se considèrent comme appartenant à l’espace culturel arabo-musulman de se voir obligés d’inscrire l’histoire selon l’ère chrétienne, d ’ utiliser le français comme une langue quasi-officielle et de chômer le samedi-dimanche tout en travaillant le vendredi, le jour par excellence des musulmans.

Nos amis Tunisiens qui faisaient partie de ceux qui détestaient l’utilisation du français dans l’administration ou dans l’enseignement de certaines matières et soutenaient l’arabisation en cours en Tunisie, étaient pour la maîtrise du français et de toute autre langue vivante capable de relier la Tunisie au monde. La priorité donnée à la langue nationale est la condition sine qua non de sa survie ; il faut stimuler le processus de son actualisation afin qu’elle puisse accompagner la prompte évolution du monde et la pousser à l’activité enrichissante de la traduction. L’utilisation de la langue nationale assure aussi la survie de l’identité nationale, du patrimoine culturel et de l’accroissement de la sémiologie par l’élaboration de nouveaux termes traduisant des situations et des inventions nouvelles. Toutefois, cela risque de produire un peuple isolé du monde puisque les ponts qui le relient aux autres cultures, que sont les langues, ne sont pas édifiés. L’Iran vit cette situation : tout en étant contraint à traduire le savoir étranger, il est privé de parenté actualisée avec le monde extérieur, ce qui freine ses tentatives à exporter les débats très intéressants qui pourtant l’animent.

Ce fut pour nos amis l’occasion de méditer sur leur «Tunisianité» et d’admettre que la Tunisie malgré les procédés inhumains de sa police et la panoplie de ses moyens répressifs, était mille fois plus accueillante et plus ouverte pour les étrangers que cet Iran refermé sur lui-même. C’était sûrement le secret du métissage culturel qu’offre la Méditerranée aux peuples qui l’enclavent. Le bilinguisme affirmé, la cohabitation entre divers groupes ethniques et religieux, les échanges millénaires entres les divers espaces culturels avaient fini par former une sorte d’être inédit et presque introuvable dans les autres coins du monde. Le sentiment d’être Maghrébin ne peut être éprouvé qu’au Machrek ; celui d’être un méditerranéen ne peut être ressenti que lorsqu’on quitte le bassin méditerranéen vers des pays ou des villes culturellement enclavés, à l’instar de Qom.

Deux ans auparavant nos amis avaient fui volontairement l’austérité de Qom, après une année d’étude, préférant retourner dans leur ville natale. Cette fois ils furent confrontés à une situation différente puisqu’ils venaient de fuir la Tunisie et qu’ils seraient désormais condamnés à un exil forcé jusqu’à l’amélioration de la situation des droits de l’homme en Tunisie, qui, selon les estimations les plus optimistes, ne serait possible qu’avec le départ de Ben Ali. La question pour eux n’était plus de revenir en Tunisie mais de se réfugier dans un pays tiers. En leur for intérieur, Chamseddine et Halim rêvaient de s’installer dans un pays donnant sur la Méditerranée où ils auraient la chance de toucher cette mer qui de l’autre côté de l’horizon caressait les pieds des plages blanches de leur ville natale, Bizerte. C’était comme si la méditerranée était devenue une sorte d’élixir ayant la vertu de soigner en eux les chagrins de la nostalgie. Ils avaient développé une sorte d’axiomatisation affective selon une logique enfantine déduisant que : « Je touche la Méditerranée, et la Méditerranée touche ma ville, je touche donc ma ville. » Ce sentiment singulier et étrange ne pouvait être ressenti que par ceux qui avaient passé la majorité de leur enfance et de leur jeunesse en contact permanent avec la mer, soit par la pêche, la natation, la navigation et le simple voisinage soit par toutes ces activités à la fois.

Restait à savoir comment et avec quel moyen ils allaient financer un nouveau voyage vers un des pays du bassin méditerranéen. Lors de leur long périple ils avaient épuisé presque toute leur bourse. Et, sans l’hospitalité de leur ami qui avait pris à sa charge tous les frais de leur séjour chez lui, ils n’auraient jamais pu subsister un seul mois dans cette ville.

Ils devaient en premier lieu déterminer leur pays de destination. Car, ils étaient convaincus et conscients qu’aucun pays au monde ne voulait les accueillir. Ils réunissaient tout ce qui les rendait universellement indésirables : ils étaient pauvres, musulmans, Maghrébins et par dessus le marché islamistes en cavale. Un mélange explosif que personne au monde ne souhaitait avoir en même temps. Si dans ces conditions ils comptaient demander un asile politique quelque part en Europe, ils seraient tenus de fournir les preuves justifiant la véracité de l’histoire de leur fuite, de la persécution ou du danger que représenterait l’éventualité de leur retour en Tunisie. Ils n’avaient également pas la moindre chance, en tant que Tunisiens, d’obtenir un visa ni pour l’Europe ni pour l’Amérique ni même pour les pays du Golfe, et ce d’autant qu’ils feraient leur départ d’Iran où ils n’étaient pas officiellement résidents ! Il leur restait quelques pays d’Asie qui n’acceptaient de laisser entrer les Tunisiens que s’ils étaient munis d’un billet de retour vers leur pays d’origine ou vers le pays de leur résidence officielle, ce qui leur était impossible. Les deux choix qui leur restaient consistaient, ou bien, à retourner en Syrie avec tous les risques que représenterait pour eux un retour vers le monde arabe, spécialement après l’amère expérience qu’ils venaient de vivre, ou bien d’aller vers la Turquie et de là essayer de passer clandestinement en Europe. La dernière option était pour eux la plus plausible. Mais comment allaient-ils rassembler deux mille cinq cent dollars chacun pour financer un tel périple qui durait des mois ?

Et voilà qu’au lieu de penser à se stabiliser à Qom, ils étaient à nouveau contraints de planifier leur départ vers une nouvelle destination. Comme des nomades, ils seraient condamnés à avaler l’idée qu’aucune terre ne sera le lieu de leur résidence définitive. Le sentiment qu’il n’y avait pas pour eux de terre promise et qu’ils seront partout traités comme des indésirables n’était pas du tout facile à accepter surtout depuis que l’Iran islamique avait refusé, de la façon la plus ingénieuse, de les accueillir. Leur décision de quitter l’Iran avait provoqué en eux à la fois un sentiment de tristesse et de satisfaction. Ils étaient contents d’aller tenter leur chance ailleurs dans un pays européen. Qui sait, peut être parviendraient-ils à acquérir un statut de réfugiés politiques ce qui ouvrirait devant eux les portes du savoir dans l’un des espaces les plus libres du monde. Tristes, parce qu’ils seraient privés de parfaire leur connaissance du Persan, qu’ils aimaient tant, et au moyen duquel ils pouvaient suivre le débat intellectuel passionnant sur l’islam politique et accéder au même moment à l’héritage persan regorgeant de chef-d’œuvre de littérature mystique.

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