Borj Erroumi XL

Borj Erroumi XL

Voyage dans un monde hostile.

5ème chapitre

Les larmes politiques

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De retour à Qom, il paraissait que le séjour à Ispahan avait radicalement changé les idées de Chamseddine. Durant ces trois jours passés dans cette ville, c’était comme s’il venait de récupérer une tranche importante de sa personne qu’il a perdue un jour, quelque part. Chamseddine changea d’avis à propos de son projet de voyage vers l’Europe. Il n’irait plus. Il resterait en Iran, fut-ce clandestinement. Pourtant, déjà avant leur départ de Bizerte, et tout au long de leur aventure, c’était lui qui avait le plus insisté sur l’idée de rejoindre une des capitales européennes. Là, il était bien décidé à rester afin de donner à son âme la chance de s’épanouir dans une atmosphère islamique, surtout lorsque son ami iranien lui promit de l’embaucher comme adjoint dans ses divers projets de commerce et d’agriculture. Il pourrait de la sorte voyager partout dans cet Iran ; du Sud-ouest, de la province Khouzestân où son ami cultivait une terre qu’il louait à un Arabe iranien, jusqu’au Nord-est, à la province du Khorasan où il entretenait un commerce avec les pays de l’Asie centrale. Il serait aussi temporairement logé chez son même ami tunisien, le temps de constituer des économies lui permettant de mener convenablement sa vie et de se marier le plus vite possible. En Iran, et généralement chez les musulmans, le célibat est mal perçu, et, d’ailleurs le prophète avait formulé : « les mauvais parmi ma nation sont les célibataires. »

Chamseddine avait en réalité peur que l’Europe ne lui dérobe l’atmosphère qui entretenait sa pratique de la foi. Habiter là où ses oreilles seraient privées des belles voix que transmettaient les minarets appelant à la prière ou psalmodiant le Coran, était une option qu’il refusait d’envisager. Il y avait plein de choses banales, de petits détails qui paraissent insignifiants, mais qui ensemble donnaient une forme à certains aspects de l’identité dont il est difficile de sacrifier. L’odeur de l’encens accompagnant la couleur rougeâtre que prodigue le soleil aux murs humbles et irréductibles des vieilles villes, au moment de son acheminement vers le couchant, avec comme fond sonore une psalmodie du Coran, qui comme la ‘langue du monde caché’ (lisân al-ghayb) interpelle le pacte d’amour quotidiennement renouvelé entre le Divin et l’humain, est de ces moments monumentaux si chers à l’être musulman. C’était de telles situations, de tels instants courts, mais qui durent une éternité que Chamseddine ne voulait pas manquer. Où allait-il trouver dans le quotidien chargé d’argent et de marchandises de l’Occident, cette sérénité qu’offre un coin ombreux au fond d’un patio d’une mosquée perse. Le centre de son cœur, à l’instar de villes islamiques, est occupé par le divin, tout autour c’est le reste qui coexiste avec le centre, qui accompagne le rythme du sacré. Or, partir en Occident consiste à accepter de bouleverser cette construction qui lui était si familière. Le centre de la ville occidental, où il refusait de vivre est le marché, les magasins et les étalages avec leur culte de consommation déréglée où la réalisation de l’humain passe par l’avoir et l’apparent et non pas par l’être et le caché.

Lorsque cet après-midi, il se rendit avec Halim au mausolée d’al-Ma’souma, il lui montra avec affection l’eau limpide du bassin du patio reflétant l’azur du ciel, quelques pigeons, les décorations florales, géométriques et calligraphiques des minarets. Tout autour du bassin, des fidèles faisaient leur ablution, des enfants couraient dans tous les sens, des cercles d’étudiants discutant avec leur enseignant éparpillés partout sur les tapis du patio, d’autre lisaient, priaient, contemplaient le ciel. A travers tout ce spectacle chargé de variétés et de multitudes, à travers tout ce mouvement et cette immobilité, ce silence et ce bruit, l’ombre et la lumière, on ne contemplait que l’Unicité de Dieu. Et c’était bien cette présence forte et intense de l’Un dans le multiple ou l’effacement du multiple dans l’Un, que Chamseddine voulait coûte que coûte avoir comme milieu. En tout cas, Chamseddine avait bien réglé l’affaire de son séjour en Iran. Il était sur le point d’acheter un faux passeport pour pouvoir voyager en cette région du monde dont il rêvait depuis longtemps de parcourir. Il avait même montré, sur une carte de l’Asie centrale, son futur circuit, à Halim. Ce dernier ne savait plus quoi dire tant il était surpris par le brusque revirement de son ami.

Pendant ce temps l’Iran, comme son voisin oriental l’Afghanistan, vivait une période cruciale. Une stratification inquiétante d’incidents majeurs était en train de s’accumuler, menaçant de faire exploser encore une fois cette poudrière. Sur le plan intérieur iranien, le très populaire maire de Téhéran Gholamhossein Karbaschi, un proche du courant réformateur du président Khatami, avait été condamné au mois de juillet pour mauvaise gestion. Durant le même mois, le quotidien Jame’eh, très critique vis-à-vis des mesures liberticides adoptées par le régime, avait été interdit de parution par le pouvoir judiciaire, institution dominée par les conservateurs. Tûs, le quotidien qui remplaça Jame’eh, avait lui-aussi été interdit, son imprimerie saisie par les forces de Pasdaran et son staff dirigeant, dont le rédacteur en chef Mashallah Chamsolva’ezine arrêté et accusé d’activités subversives contre la sécurité de l’Etat. Mohsen Saidzadeh, intellectuel, écrivain et clerc militant pour l’amélioration de la situation des femmes a été condamné fin novembre 1998 à une peine de prison avec sursis et une peine symbolique lui interdisant le port de l’habit du clergé. Mais le développement le plus dangereux qui avait bouleversé la vie politique en Iran puisqu’il mettait en cause un puissant organe gouvernemental qu’est le Ministère de l’Information, restait la série d’assassinats des mois de novembre et décembre qui avait frappé des opposants laïcs ou nationalistes de renom comme Daryouch Forouhar et son épouse, Majid Charif, Mohamed Mokhtari et Mohamed Pouyandeh. Un autre incident très significatif s’est déroulé le 21 novembre 1998 lorsqu’un groupe de jeunes islamistes, des Ansâr hizbollahî, avaient assailli, à coups de barre de fer, un bus transportant des hommes d’affaires américains en visite à Téhéran.

Sur le plan extérieur, le 7 août de cette année deux attaques à la voiture piégée avaient dévasté les ambassades des Etats-Unies à Dar es-Salam et Nairobi faisant plus de 220 morts. Les représailles américaines le même mois sous forme de missiles de croisière qui ne tardèrent pas à viser une usine chimique à Khartoum et des camps d’entraînement liés à Ben Laden dans la province de Khost en Afghanistan, inaugurèrent une nouvelle phase des relations internationales dans un duel qui opposeraient l’Amérique à une galaxie de groupuscules islamistes liées organiquement ou idéologiquement ou les deux à la fois au réseau d’Oussama Ben Laden Al-Qa’ida (la Base). L’Iran n’a pas condamné ses représailles et les a même accueillies avec soulagement car elles l’innocentaient des accusations lancées à la hâte par un ‘expert’ du Congrès américain, Ken Timermann. Le dernier, dans un article du Wall Street Journal du 11 août, avait accusé directement l’Iran à l’origine des attentats en l’Afrique, selon une vielle habitude américaine qui voyait en l’Iran le commanditaire de toutes les actions terroristes visant ses intérêts.[Olivier Roy, « Un fondamentalisme sunnite en panne de projet politique » Le Monde diplomatique, octobre 1998.]

Le bombardement du Soudan et de l’Afghanistan par l’armée américaine rajouta ses deux pays à la longue liste[Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont bombardé les pays suivants : la Chine (1945-1946 et 1950-1953), La Corée du Nord (1950-1953), le Guatemala (1954 et 1960, 1967-1969), l’Indonésie (1958), Cuba (1959-1960), le Congo (1964), le Pérou (1965), le Laos (1964-1973), le Vietnam (1961-1973), la Cambodge ( 1969-1970), Grenade (1983), la Libye (1986), le Salvador ( les années 80), le Nicaragua (les années 80), le Panama (1989), l’Irak ( depuis 1991).] des pays bombardés durant le vingtième siècle par les Etats-Unis et inaugura une nouvelle phase dans le nouvel ordre mondial que les Etats-Unis tentent d’imposer depuis la chute de l’Union Soviétique. Le recours unilatéral à la force, la violation de la souveraineté d’Etats indépendants et le non-respect du droit international seront des outils légitimiés pour affermir l’emprise américaine sur le monde. Parallèlement au capitalisme sauvage qui a presque partout achevé sa mainmise sur les marchés de toutes les nations du monde ouvrant frontière après frontière et faisant des Etats du Sud de simples comptoirs au service du Nord, facilitant l’écoulement des produits et des capitaux, les missiles Tomahawk se chargeront de punir les parias de la communauté internationale. Le FMI, l’OMC et la Banque Mondiale travaillent de concert avec le Pentagone et le Congrès américain si l’ONU et son Conseil de Sécurité s’avèrent incapables ou réticents à satisfaire les plans des multinationales.

L’autre événement majeur survenu dans ce même mois d’août, fut l’assassinat de neuf diplomates et d’un journaliste iraniens par la milice des Talibans, ennemis déclarés du chiisme, lors de la prise de la ville de Mazâr-é Charif et le massacre, qui s’en est suivi, des Hazara, une communauté chiite, composant essentiel du Parti de l’Unité (Hezb-é Wihdat) allié à Téhéran. Ces incidents qui menaçaient de dégénérer en un conflit armé avaient amené l’Iran à entasser ses troupes tout le long de ses mille kilomètres frontaliers de l’Afghanistan. L’humiliation de ce coup, l’hostilité traditionnelle entre chiisme et fondamentalisme sunnite, l’antagonisme avec un Pakistan, producteur et protecteur de la milice des Talibans, et la guerre qui opposait depuis déjà longtemps l’Iran aux armées des trafiquants de drogues afghans, ces éléments avaient encouragé les radicaux au sein du régime iranien à appeler à une guerre, bien que le pays ne se soit pas encore relevé de sa guerre avec l’Irak. Après la prière du vendredi, des jeunes Bassidji et des Ansâr-é Hizbollahî avaient organisé des manifestations à Qom et dans d’autres villes iraniennes appelant à la vengeance, et montrant au Guide Khamenei que les bataillons des candidats au martyre étaient à ses ordres, prêts à entrer en action pour donner une leçon, cette fois du côté Est, à ‘l’obscurantisme’ des Talibans.

L’Iran, dont les chaînes de télévision rapportaient hebdomadairement les noms des militaires ou des policiers tués en affrontant des trafiquants de drogues afghans armés jusqu’aux dents, payait doublement les frais de sa position géographique. Occupant la frontière occidentale du Croissant d’Or (Pakistan, Afghanistan et Iran) l’Iran est ainsi le pays idéal et indispensable pour le transit de l’opium afghan vers le marché de l’Europe de l’Ouest où se consomme la majeure partie. Le transit de l’opium par le territoire iranien fait des morts parmi les garde-frontières, des toxicomanes et des séropositifs au sein de la population locale et dans le rang des réfugiés afghans installés en Iran. Pris en tenailles entre une violente crise économique, sociale et identitaire et entre une offre abondante et bon marché de stupéfiants, des centaines de milliers d’Iraniens s’adonnent à une consommation suicidaire de drogues dures. La consommation de la drogue n’est pas étrangère à l’Iran. A ce titre, la secte des Hashshâshîn [Célèbre en Occident sous le nom des Assassins, qui selon l’histoire utilisa le haschich pour des raisons politico-mystiques.] devra être le plus célèbre monument historique dans ce domaine. Pourtant l’interdiction des stupéfiants (teryâk) par les docteurs de la foi y était relativement récente, puisque seuls les liquides comme le vin provoquaient l’ivresse prohibée par les textes sacrés. Les proportions actuelles du phénomène et les ampleurs des ravages causés défient les tabous qui veulent ignorer l’existence de la toxicomanie afin d’entretenir le rêve d’une pure société de bons musulmans. Timidement, une compagne de sensibilisation des méfaits de la drogue commençait à trouver de la place sur les murs des villes, sur les ondes de la radio et même dans les écrans de télévision à travers des courts-métrages montrant comment la drogue détruit le consommateur et avec lui toute sa famille.

Les jeunes iraniens, soit les deux tiers de la population, sont une bombe à retardement qui menace la version conservatrice de la république islamique. Ils n’ont rien connu sinon elle, et ils rêvent d’exil ou d’une société plus ouverte où ils auront leur place d’acteur à part entière à côté des quinquagénaires qui avaient défendu le pays et le régime durant les huit années de guerre, et les mollahs qui affichent de plus en plus une culture d’interdits qui trahissait l’esprit révolutionnaire-même. La jeunesse iranienne se sentait méprisée par ce système qui l’avait pourtant éduquée, mais qui échoua à la convaincre d’un modèle de société traditionaliste dominée par une caste cléricale étrangère à l’islam authentique. Il est naturel qu’une bonne partie des jeunes iraniens soit attirée par la version occidentale de la liberté introduite par les nouveaux moyens de communication que personne ne peut arrêter malgré les tentatives désespérées des censeurs du régime. Le gouffre entre génération n’est pas en Iran une question d’âge ou de culture. La différence entre mentalités prend une grande charge politique, puisque le champ émotionnel, moral, artistique et culturel ont été tous investis par le politique qui désormais domine tout ; même la religion est prisonnière de la politique. Pourtant, la contestation peine à présenter une sérieuse alternative politique. Ce qui est étrange.

Lorsque, un an avant son décès, l’Imam Khomeyni, dans sa fameuse lettre, qui avait fait parmi les islamistes du monde autant de bruit que celui causé en occident par sa fatwa contre Salman Rushdie, avait déclaré que même les devoirs cultuels de l’islam comme le pèlerinage à la Mecque, le jeûne de Ramadan …etc. peuvent être suspendus s’ils entrent en conflit avec l’intérêt du gouvernement islamique, il a définitivement consacré la primauté du politique sur le religieux. Puisque selon son idéologie le gouvernement islamique est le seul garant de l’islam et des musulmans et que sans le régime islamique l’islam n’est qu’un corps sans âme, tout pourrait être sacrifié pour que survive l’Etat. « L’Etat, qui est une partie de la Souveraineté absolue (al-Wilaya al-Motlaqa) du prophète Mohamed (que la paix soit sur lui et sur sa famille) est l’un des fondements primordiaux de l’islam qui devance tous les autres préceptes secondaires même la prière, le jeûne et le pèlerinage.[…] Et il est permis d’abroger tout, cultuel ou non cultuel, du moment où il s’oppose à l’intérêt de l’islam…. »[Imam Khomeyni, Livre de la lumière, tome 20, p170-171, op. Cit.] Bien que cette lettre eut été principalement dictée par les développements sanguinaires de la guerre pour le leadership musulman qui opposait Téhéran à Riyad ( les forces de l’ordre saoudien en réprimant, durant le pèlerinage de 1987, la manifestation de Bara’a [Les chiites ajoutent à l’ensemble des rituels qui forment le pèlerinage à la Mecque, un rituel nommé Al-Bara’a (la dénonciation ou la déclamation). Ce rituel s’inspire d’un verset coranique appelant les musulmans à prendre leur distance des infidèles : « Et proclamation aux gens, de la part d’Allah et de Son messager, au jour du Grand Pèlerinage, qu’Allah et Son messager, désavouent les associateurs.» Coran, chapitre 9, verset 3. ] , pourtant autorisée, ont causé la mort à plus de quatre cents pèlerins iraniens), elle ne fait que confirmer le primat du politique sur le religieux. Le boycott par l’Iran du pèlerinage des années 1988 et 1989 s’inscrivait dans la même logique ; ceci est aussi valable pour l’Arabie Saoudite dont sa version de l’islam est aussi devancée des intérêts de la famille royale, de ses idéologues wahhabites et de son rôle mondial comme fournisseur de pétrole et de wahhabisme.

Si la politique dans la conception de l’Imam Khomeyni et ses successeurs revêt une importance telle qu’elle peut sacrifier les obligations cultuelles, ceux-là même qui forment les fondements de l’islam,[Selon une tradition du prophète à laquelle adhèrent les musulmans du monde entiers, chiites et sunnites, l’islam est basé sur cinq piliers : la formule de la foi (al-Chahâda), la prière (al-salât), l’acquittement de l’aumône légale (al-zakât), le jeune du mois de ramadan (al-sawm), et le pèlerinage à la Mecque en cas de capacité physique ou financière (al-Hadj).] pourquoi est-il donc si important de préserver les lois de la charia que des simples jurisconsultes avaient proscrites selon leur interprétation des textes de l’islam ? Si on peut sacrifier des fondements aussi importants que la prière ou le pèlerinage, pourquoi vouloir maintenir par le fer et le feu une législation élaborée dans un autre temps ? Si l’Islam a été progressiste pendant plusieurs siècles parce qu’il a été le premier à avoir instauré un statut juridique reconnaissant le droit des femmes à l’héritage, au choix du conjoint, à la dot et au divorce alors que durant l’ère antéislamique elle n’avait même pas le droit à la vie, il faut avoir le courage de reconnaître que l’état actuel de la charia est scandaleusement dépassé par les progrès qu’avait enregistré la situation de la femme dans d’autres parties du globe. On peut affirmer sans rougir que la charia dans l’état actuel donne une image écorchée de cet islam libérateur, humaniste et contestataire qu’on rencontre pourtant dans les textes fondateurs ou dans les œuvres humanistes chargées d’amour et de compassion des grandes figures de l’histoire musulmane. L’image de l’islam dans le monde est plus importante pour les intérêts de l’islam que n’importe quel régime islamique ou n’importe quelle institution religieuse officielle ou parti politique qui dénie le fait que les temps aient radicalement changé et qu’il faut par conséquent faire évoluer le corpus des lois canoniques pour mieux respecter l’être humain selon le meilleur de ce qui existe actuellement et non pas selon ce qui était meilleur jadis. Entre le respect des règles de la charia et le respect de l’être humain, le prophète Mohamed, aurait opté, comme il l’a toujours démontré, pour le respect et la dignité humaine.

Cette mauvaise habitude consistant à glorifier le passé islamique, un monde imaginaire qui n’existe plus, découle d’un état de paresse intellectuelle et d’une inertie légiste qui frappe un islam officiel n’ayant même pas le cran de réfuter l’avis juridique des pieux ancêtres (As-Salaf As-Sâlah) qui étouffe tant la raison jurisprudentielle moderne. « Et quand on leur dit: �?Suivez ce qu’Allah a fait descendre�?, ils disent: �?Nous suivons plutôt ce sur quoi nous avons trouvé nos ancêtres�?. Est-ce donc même si le Diable les appelait au châtiment de la fournaise ? »[Coran, chapitre31, verset 21.] Cet appel explicite à abandonner la tradition qu’avaient léguée les ancêtres se répète des dizaines de fois dans le Coran au point qu’on peut affirmer qu’il constitue l’une des bases de l’esprit coranique. Pourtant, ces oulémas continuent d’emprisonner leur raison et celle de tout le monde de l’islam dans les cages d’un héritage qui a prouvé pourtant une bonne dose d’incompatibilité avec les temps modernes. La source de cette incompatibilité ne découle pas des textes sacrés, souples et encourageant le rejet de l’héritage ancestral, mais de la rigidité d’esprit de la classe des religieux et le conservatisme obsessionnel qui cadenassent le sursaut de leur intellectuel. L’état de ses oulémas tant motivés par le statut que leur procure leur soi-disant savoir religieux a été décrit par Ali Chari’ati qui en s’inspirant d’un verset coranique [« Ceux qui ont été chargés de la Thora mais qui ne l’ont pas appliquée sont pareils à l’âne qui porte des livres. Quel mauvais exemple que celui de ceux qui traitent de mensonges les versets d’Allah et Allah ne guide pas les gens injustes. » Coran, chapitre 62, verset 5.] disait : « Ils changent le discours de Dieu, le transforment, ils font obstacle à la voie de Dieu, ils volent le bien des hommes. Ils portent sur eux le Livre de Dieu mais n’y comprennent rien et ne lui obéissent pas : ils sont comme des ânes, des bêtes de sommes qui transportent des livres. Ils sont comme des chiens qui aboient et qui mordent. »[Ali Chari’ati, Hossein, héritier d’Adam. (Œuvres complètes, 19), Téhéran, 1360/1981, P. 24. Cité dans Y. Richard, l’Islam chi’ite, op. Cit. p. 117.]

Se féliciter de ce que l’islam Fut autrefois pionnier en matière de libération des femmes ne sert à rien ; mieux vaut oeuvrer pour améliorer le statut réel de la femme, et la jurisprudence pour que l’islam réintègre son rôle original de religion de libération. La libération des femmes comme personnes juridiques est un processus qui a commencé avec l’islam mais qui l’a malheureusement surpassé en raison de la monstrueuse incapacité des oulémas à bâtir une nouvelle charia respectant à la fois l’âme coranique et l’esprit moderne. Il ne faut pas avoir honte de dire que l’islam en tant qu’héritage canon est considérablement en retard par rapport à l’islam en tant qu’héritage mystique ou moral. Les valeurs humanitaires de l’islam reflétant la miséricorde, la clémence, la beauté et la sagesse divines sont mal traduites et insuffisamment explorées par ceux qui ont fait de la religion une charia. Il est malheureux de constater que les oulémas, ces spécialistes du haram et du halal (le licite et l’illicite), accaparent depuis déjà des siècles la religion, corrompant cet océan de spiritualité, de morale et de sagesse, et le transformant en un simple code dépourvu d’âme, et éliminant tous ceux qui, parmi les penseurs, franchissent la ligne rouge qu’ils ont eux-même tracée. Les oulémas doivent reconstruire leur approche de la religion et méditer ce beau verset coranique : « Malheur, donc, à ceux qui de leurs propres mains composent un livre puis le présentent comme venant d’Allah pour en tirer un vil profit! – Malheur à eux, donc, à cause de ce que leurs mains ont écrit, et malheur à eux à cause de ce qu’ils en profitent! »[Coran, chapitre 2, verset 79.]

Les deux institutions officielles de l’islam, sunnite et chiite, exercent tout leur pouvoir pour empêcher que d’autres interprétations de l’islam puissent se développer dans un espace libre et ouvert, simplement parce qu’ils craignent que cela ne mène à l’écroulement de leur emprise sur le champ religieux. D’un côté, la faculté d’Al-Azhar au Caire et les théologiens du wahhabisme comme ceux de l’islam officiel inféodé aux États dans le monde sunnite font des pressions énormes sur le pouvoir politique de leur pays respectif, souvent dans le cadre d’un marché malhonnête ou d’une basse manœuvre politicienne, pour interdire un livre qu’ils ont jugé hérétique ou pour prononcer le divorce contre un couple dont le conjoint venait d’être ‘excommunié’. De l’autre côté de l’islam officiel, le clergé chiite d’Iran qui détient et le pouvoir politique et le pouvoir religieux, assigne à résidence les ayatollahs les plus dérangeants, emprisonne les intellectuels et les journalistes critiques. Les deux institutions peuvent fonctionner grâce au pouvoir moral ou politique ou les deux à la fois que leur procure leur position de force. Les victimes desdites institutions, ces intellectuels, penseurs, théologiens et artistes, subissent ce qu’ils subissent parce qu’ils sont dépourvus de tout pouvoir. C’est le pouvoir qui donne en fait raison aux premiers sur les seconds, alors que l’islam, qui est au centre de cette tumultueuse lutte pour le pouvoir, est encore une fois l’otage de la manipulation, et qu’il vaut mieux le chercher ailleurs, de nouveau, parmi les étrangers de ce monde. Un jour, le fondateur de l’islam, Mohamed, n’avait-il pas anticipé que l’islam reviendra comme il l’était à son début : étranger !

« Le plus grand problème de notre histoire est, selon l’expression d’Al-Farabi,[Mort à Damas en l’an 950/339. Philosophe musulman, commentateur d’Aristote et de Platon et maître d’Ibn Sina (Avicenne). Il est l’auteur de ‘Opinions des habitants de la cité vertueuse’ dans lequel il bâtit un système sur la base de la métaphysique, de la politique et de l’islam.] l’emprise de l’autorité de la domination et sa mainmise sur notre sort. »[Mohamed Khatami, Lecture dans la religion, l’islam et les temps modernes, op. Cit. p.149.] Voici selon les dires du président iranien Khatami lui-même les racines de la crise du monde musulman. La domination de la tyrannie sur les affaires du peuple iranien a été la principale cause de sa spectaculaire révolution de 1979. Cette révolution a certes découronné une domination, celle du Chah, mais elle a enturbanné une autre, celle du Vali faqih et du clergé qui l’entoure. La logique contestataire autrefois orchestrée contre le Chah peut aujourd’hui être dirigée contre l’Etat islamique, fruit de la révolution, avec une seule différence majeure : l’Iran islamique contrairement au régime du Chah a démontré qu’il est capable de préserver l’indépendance du pays en ne se transformant pas, comme la quasi-totalité des régimes de la région, en marionnette corrompue aux mains des puissances étrangères. L’Iran depuis la révolution est maître de ses richesses nationales. Il adopte une politique qui s’oppose aux aspirations hégémoniques d’un Occident de plus en plus dépendant des réserves pétrolières de cette région du monde. Soucieux de contenir le ‘mal’ iranien pour que cette expérience inédite ne se reproduise pas ailleurs dans le monde musulman, l’occident use de toutes ses forces pour avorter l’émergence d’un bloc islamique puissant et indépendant.

Fidèle à sa vision conflictuelle avec l’Islam, l’Occident officiel a toujours saboté la démocratisation du monde arabo-musulman et soutenu ses régimes les plus dictatoriaux dans la mesure où ils continuent à servir ses intérêts économiques et politiques. Espérant empêcher que la démocratie n’amène les islamistes au pouvoir, comme en Algérie et en Turquie, ce qui renforcerait la position de l’islam et produirait un nouveau rapport de force entre les deux mondes, l’Occident a choisi le camp des dictateurs. Ce choix de l’occident qui parait stratégique est pourtant basé sur une vision de courte durée : prétendant qu’avoir comme partenaire des régimes tyranniques lui est plus salutaire que des régimes « instables » qui menaceront d’entraîner la région vers une zone incertaine pour la pérennité des intérêts luxueux de ses sociétés de consommation, l’Occident ne fait qu’accumuler les germes d’une explosion inéluctable qui se retournerait radicalement contre ses intérêts stratégiques.

Or, ce même Occident qui avait opté pour un soutien des dictatures arabes au détriment des forces libérales et démocrates en faisant fi des avertissements des organisations de droits de l’homme et de ses propres valeurs universelles, veut faire croire qu’il encourage l’ouverture politique du régime islamique de l’Iran et qu’il s’inquiète de la situation des droits de l’homme dans ce pays. Si la logique des valeurs universelles de démocratie et de liberté motive tant le discours européen dans son ‘dialogue critique’ avec Téhéran, pourquoi mettre de côté ces même valeurs lorsqu’il s’agit de dictatures comme celle de la Tunisie, de l’Algérie ou des pays du Golfe ? Pourquoi l’Union Européenne qui est liée avec la Tunisie par un accord d’association, signé depuis le 17 juillet 1995, dont l’article deux comprend une clause sur le respect des droits de l’Homme, ne réagit pas concrètement à la détérioration des droits de l’Homme en Tunisie et continue de faire l’éloge du ‘miracle tunisien’ ? Pourquoi la France qui est aussi liée avec la Tunisie depuis 1995 par un accord de partenariat prévoyant la mise en place d’une zone de libre-échange à l’horizon 2007 ainsi qu’une coopération politique, sociale et culturelle ferme les yeux devant la cruauté des moyens employés par le régime Ben Ali contre ses opposants, notamment islamistes ? Pourquoi cette même France a refusé d’octroyer le statut de réfugié politique entre 1993 et 1996 à des islamistes dont la persécution par le pouvoir de Carthage est pourtant connue de tous, violant ainsi la convention de Genève concernant la protection des réfugiés ?

En encourageant l’ouverture politique en Iran l’Occident officiel en réalité, espère étouffer de l’intérieur un régime islamique qui le dérange. Sinon, comment expliquer cette contradiction, voire cette hypocrisie du monde qui se veut libre quand il encourage d’un côté la démocratisation d’un régime politique qui ne s’accorde pas avec ses intérêts, et de l’autre côté il soutient les régimes les plus dictatoriaux de la planète qui protégent ses intérêts ? Le sombre tableau qui en sort de cette contradiction d’apparence, car il ne s’agit que de cohésion, est que l’Occident est au service de ses sacro-saints intérêts qui usent la nature, les populations non occidentales et même ses propres valeurs universelles qu’il agite à chaque fois que ses intérêts se trouvent menacés. Rien n’a changé dans cet Occident officiel, il est toujours le même, arrogant, égoïste et hypocrite. C’est le même qui, tout en célébrant sa victoire sur le fascisme et le nazisme, intensifie l’humiliation et l’oppression des peuples colonisés du tiers-monde. C’est le Même encore aujourd’hui, fermant les yeux sur la pratique de la torture, les procès iniques et les mesures liberticides dans des pays comme la Tunisie ou l’Arabie Saoudite et Israël, mais crie au scandale lorsque les mêmes délits sont commis au Soudan, en Iran ou en Chine. L’Occident des Etats, des institutions officielles, économiques et financières n’est pas un partenaire crédible dans la voie de l’ouverture politique des pays musulmans en général, arabes et méditerranéens en particulier. « Voici l’une des raisons fondamentales de l’exception despotique arabe : l’Occident ne saurait promouvoir verbalement des valeurs démocratiques dans le monde arabe sans risquer de porter atteinte à ses protégés du Golfe […] C’est pour préserver la stabilité de l’Arabie Saoudite autant que pour conjurer une prise de pouvoir des pros-iraniens à Bagdad que les troupes du général Norman Schwarzkopf s’arrêtèrent à quelques kilomètres de la capitale irakienne et laissèrent la dictature de Saddam Hussein se ressaisir face aux révoltés du Nord kurde et du Sud chiite du pays. Pour les mêmes raisons, l’Occident donna son aval au coup d’arrêt de l’expérience démocratique en cours en Algérie, après que le FIS algérien se fut rangé aux côtes de l’Irak dans la crise du Golfe.» [Gilbert Achcar, « Le monde arabe orphelin de la démocratie », Le Monde diplomatique, juin 1997.]

Ainsi on voit surgir deux questions touchant le même problème mais qui concernent deux situations distinctes. L’une : peut-on initier un processus d’ouverture et de démocratisation tout en préservant l’indépendance d’un pays comme l’Iran en échappant à l’hégémonie culturelle, économique, politique et militaire de l’Occident ? Peut-on instaurer un processus démocratique dans des pays comme la Tunisie, l’Algérie ou l’Egypte tout en évitant l’inévitable sabotage occidental d’un tel processus ? Dans la région musulmane du monde ce n’est pas la démocratie qui accompagne la mondialisation mais ce sont les interventions militaires américaines, russes, indiennes, chinoises, israéliennes…etc., c’est le soutien aux dictateurs, la fourniture des instruments de torture et d’oppression ; le tout avec le silence sournois des ces mêmes ‘démocraties occidentales’ et le financement complice assuré tantôt par les institutions financières internationales, tantôt par le Congrès américain.

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Depuis qu’il avait décidé de quitter l’Iran seul, Halim avait sombré à nouveau dans le doute qui l’avait accompagné tout au long de son épuisant périple. Les sempiternelles questions : quelle destination, pour quel projet, quelle bourse, avec quel passeport ? le rongeaient et alimentaient ses conversations quotidiennes avec son entourage. Après un travail énorme de collecte d’informations, de conseils et d’histoires provenant de l’expérience des voyageurs clandestins qui sillonnent le globe esquivant les systèmes de contrôles des Etats, Halim était parvenu à tracer la route la plus courte et la moins chère vers l’Europe occidentale. Dans un pays comme l’Iran que traversent nombre de demandeurs d’asile originaires de l’Asie centrale dans leur périple vers la Turquie et l’Europe, toute information s’avère vitale et permet souvent au candidat au départ d’économiser de l’argent. Plus l’on récolte des informations, moins le voyage sera coûteux. C’est une règle à respecter quand un dollar est synonyme d’une journée survécue. C’est aussi l’indispensable service social des Qatchoqch-é-hâ (trafiquants ou passeurs), ces agents de voyage informels qu’on accuse d’être de trafiquants impitoyables et sans scrupule d’être humains alors qu’ils rendent un service inestimable, celui d’être les soupapes de sécurité face aux crises et aux injustices dont sont victimes les seules populations du Sud.

Les passeurs offrent en réalité aux peuples pauvres les moyens de résister aux panoplies de mesures cruelles et impitoyables de ce monde en construction où seuls les nantis et les citoyens occidentaux ont droit au voyage. L’illégalité de ce trafic n’ôte en rien à la légitimité retrouvée de cette indispensable et toute humaine activité de circulation, de migration et de recherche d’un avenir meilleur. Les ‘chasseurs de fortune’, ‘les voyageurs clandestins’, ‘les aventuriers’, les ‘usurpateurs du droit d’asile’, les ‘immigrés clandestins’, tout cet arsenal sémantique fait partie d’une stratégie infâme visant à disqualifier, à stigmatiser et à ‘abolir’ le mouvement des populations en crise ou en danger, à présenter cette récente forme de migration comme un délit afin de légitimer la ghettoïsation de la misère en justifiant les mesures de refoulement, de rapatriement et d’exclusion de ces nouveaux migrants.

Lorsqu’on appuie à la fois la libération des économies des pays du Sud et leurs régimes dictatoriaux, lorsqu’on impose l’ouverture des frontières devant les marchandises et les capitaux tout en fermant les yeux sur les prisons où s’entassent les militants qui ont combattu pour une ouverture politique, lorsqu’on est de plus en plus enclin à résoudre les crises du monde par les moyens militaires et policiers et non par la diplomatie et la solidarité internationale, lorsqu’on largue des bombes et on détruit des pays tout en refusant d’accueillir les victimes des guerres qu’on vient de mener, de causer ou de soutenir, lorsqu’on intensifie les contrôles des frontières et qu’on encourage l’« accueil régional », les passeurs, ces hommes qui assurent la survie du mouvement des peuples pris entre des régimes dictatoriaux et corrompus de leur pays et entre un système mondial basé sur l’accumulation de la richesse et du bien-être dans le Nord, ont le statut héroïque de résistants. C’est grâce à ces passeurs que des familles parviennent à rejoindre le monde riche, à arracher un séjour, à travailler, à faire éduquer leurs enfants, à soutenir financièrement les membres de leur famille restés au pays. Certes des victimes tombent et tomberont encore et partout durant ces voyages que seuls les contrôles policiers rendent suicidaires et dangereux. Mais, le nombre de ces victimes ainsi que la cruauté des situations dans lesquelles ils meurent ne sont pas à comparer avec les victimes des guerres, des famines et des crises que ce capitalisme sauvage engendre quotidiennement. Combien d’enfants irakiens ont échappé à la mort voulue par la communauté internationale aux centaines de milliers de leurs semblables grâce à une ‘immigration clandestine’ ? Combien d’Afghans, de Kurdes, de Congolais, de Bosniaques sont parvenus à reconstruire une vie heureuse pour eux et pour leurs enfants grâce à ‘ces passeurs sans scrupules’ ? Les passeurs assurent un équilibre indispensable, ils construisent un pont sur le fossé que le monde veut créer entre la richesse et la pauvreté, entre le confort et la misère, entre la débauche de la consommation et la mendicité, entre les conséquences des guerres et leurs racines. Et c’est bien cela que les riches du Nord ne veulent pas voir traîner dans leurs rues prospères. Ils ne veulent pas voir l’image de ce demandeur d’asile mal habillé, mal rasé, ‘dangereux’, prêt à tout pour assurer sa survie, il leur fait peur car il est un alter ego que la société de consommation tente d’ignorer l’existence. Cette dernière est pourtant la conséquence directe de la culture de consommation qui use le monde.

Halim, au terme de son périple dans l’univers des clandestins, avait fini par trouver la prodigieuse technique qui lui permettrait, en trois heures, de descendre légalement dans un aéroport comme celui de Paris, de Rome ou d’Amsterdam où il ne lui resterait qu’à demander l’asile politique. Pas besoin d’acquérir donc de faux-passeports ni de faux visa, pas besoin de passer par des filières incertaines du Qatchoq (trafic) ni de verser les trois mille dollars à un passeur ‘sans scrupules’, pas besoin d’encourir les risques de chaque frontière franchie ni les chavirages fréquents des bateaux de fortune. Il ne lui restait qu’à déterminer le pays européen le plus favorable pour l’obtention du statut de réfugié et celui qui ne lui ferait pas encourir le risque d’un renvoi vers la Tunisie. Il lui restait à acheter un billet d’avion en direction du Maroc via le pays européen qu’il venait de choisir et de déguerpir l’Iran. Il eut la chance que n’existe aucune liaison Téhéran-Casablanca, car dans ce cas le transit par un pays tiers lui aurait été refusé. Il eut la chance aussi que le Maroc ne réclamait pas de visa aux Tunisiens, ni de billet de retour vers la Tunisie. Toutefois, et pour ne rien laisser au hasard, Halim tint à s’assurer qu’un visa ne lui serait pas réclamé par le pays du transit. Là aussi il fut rassuré puisque le visa n’était exigé que si le transit excédait douze heures.

Partir là où on pouvait parler la langue du pays est toujours le souhait de chaque candidat à l’exil ou à la migration. L’idéal est d’avoir une idée si faible soit-elle sur la culture et le mode de vie du pays d’accueil. Pour Halim, une destination comme la France, la Belgique ou la Suisse lui aurait facilité l’insertion, voire même une vie clandestine en cas de rejet de sa demande d’asile. Il savait, de par les informations qu’ils avaient recueillies, que la France n’était pas un pays recommandé pour les islamistes tunisiens en fuite : même des dirigeants du mouvement islamiste tunisien Annahdha, l’un des plus modérés au monde musulman, comme les responsables du syndicat estudiantin proche des islamistes n’avaient pas encore été reconnus en tant que réfugiés politiques en dépit des preuves qu’ils détenaient. Certains étaient même assignés à résidence, d’autres encouraient les brimades les plus humiliantes des services français, alliés traditionnels du pouvoir tunisien. Quant à la Belgique, les nouvelles des incidents tragiques, qui avaient fait le tour des journaux du monde, survenus pendant l’expulsion violente de deux Africains qui y avaient trouvé la mort, elle avait été purement et simplement éliminée de la liste de Halim. Seule la Suisse, s’il avait la chance de résider dans sa partie romande, retenait encore son attention. Toutefois, les informations qu’il avait recueillies étaient contradictoires et donnaient tantôt l’image d’une terre d’asile qui a une vielle tradition d’accueil et tantôt celle d’une Suisse en train de durcir sa politique pour apaiser l’inquiétude grandissante de ses citoyens alarmés par ‘l’invasion’ des réfugiés sur leur joli petit-monde. Afin de s’assurer que son prochain voyage ne tournerait pas au cauchemar, il avait décidé de patienter encore, le temps d’avoir une idée claire sur la situation des réfugiés en Europe, qui était, selon toute vraisemblance, en train de se compliquer.

Malgré cela, il avait aussi pris la décision de ne pas reporter son départ au-delà du 31 décembre 1998, suite aux nouvelles en provenance d’Europe, qui toutes faisaient état de durcissement des procédures d’accueil des réfugiés. A partir des multiples entretiens qu’il avait eus avec quelques réfugiés politiques installés en Europe mais qui visitaient de temps en temps Qom, il s’était fait une idée sur la situation des demandeurs d’asile dans les différents pays européens. Tout concordait sur le fait que les pays scandinaves étaient plus accueillants pour les demandeurs d’asile, suivis par les Pays-Bas et l’Angleterre. Le problème était que Halim ne pouvait pas se rendre ni en Scandinavie ni en Angleterre car il n’y avait pas de vol à destination du Maroc via l’un de ces pays qui coïncidait avec celui venu de Téhéran. Seule la compagnie néerlandaise, la KLM, assurait la liaison Téhéran/ Casablanca via Amsterdam. De la sorte et par élimination, Halim avait retenu la dernière option qui restait : Amsterdam. Or les Pays-Bas étaient tellement étrangers à notre ami. Il ne savait rien sur ce petit royaume nordique apparemment ouvert, tolérant et respectant les réfugiés. La langue du pays, son emplacement et sa géographie étrange lui inspiraient de la froideur, voire de l’antipathie. Cette hésitation l’avait encouragé à aller consulter, selon une tradition mystique, un illuminé pour savoir si oui ou non sa décision de partir aux Pays-Bas était une bonne affaire.

Il y a une tradition chez les chiites qui consiste à ce que le musulman demande l’avis de Dieu s’il se trouve dans une situation où il lui serait difficile de trancher. Cette pratique s’appelle Al-Istikhâra, et veut dire littéralement : demande de choix. Si par exemple quelqu’un veut se marier, monter un commerce, partir en voyage ou prendre toute autre décision capitale pour son avenir, mais reste indécis, il peut demander l’avis de Dieu. Moralement on est tenu, selon les règles de la convenance (âdâb) à l’égard de Dieu, de respecter le résultat de cette consultation ésotérique. La popularité de la pratique est telle qu’il n’est pas rare de rencontrer des croyants qui s’y adonnent pour des problèmes sans grande importance voire futiles. Aller faire un tour dans le parc, passer la nuit chez un ami, acheter un article ménager ou toute autre affaire de ce genre, si elle suppose une consultation, vulgarise la tradition et augmente le poids du fatalisme, qui engourdit déjà certains aspects de la raison musulmane.

Les techniques de l’Istikhâra sont nombreuses et peuvent être exécutées personnellement ou en consultant généralement un mollah ou toute autre personne connue pour sa piété ou ses qualités mystiques d’interprétation. Les différentes formules et les techniques de l’Istikhâra sont cataloguées dans des livres rassemblant la quasi-totalité des pratiques rituelles, ésotériques, des oraisons spéciales pour chaque heure de la journée, pour chaque jour de la semaine, pour chaque mois de l’année lunaire, et tout ce qui touche les œuvres surérogatoires (Nawâfil), l’invocation de Dieu (Dhikr), des formules occultes pour la protection des biens ou de la personne (hijâb), des formules de guérison basées sur des versets coranique…etc. La plus célèbre ‘encyclopédie’ chiite contenant ces pratiques est ‘Les clés des paradis’ Mafâtîh al-Jinân de Abbas al-Qommi que chaque chiite pratiquant est censé avoir à côté du Coran, de Nahj al-Balâgha (la voie de l’éloquence) de l’Imam Ali, et de as-Sahîfa as-Sadjâdiyya de l’Imam Zine Al-Abidine As-Sadjâd, le quatrième Imam du chiisme et fils de l’Imam Hossein- un livre de prière qui fait la fierté des chiites.

La pratique la plus répondue d’al-Istikhâra et qui ne cesse d’intriguer tous ceux qui s’y adonnent, consiste à consulter un mollah spécialisé dans cet art. Le fidèle prend une décision concernant son projet futur et, sans informer le mollah de son affaire ni de sa décision, lui demande d’ouvrir le Coran pour lui. Le mollah ouvre fortuitement le Coran et lit le premier passage qui s’offre à sa vue. C’est à la fois selon le sens du verset et la faculté d’interprétation du mollah qui permettent à ce dernier de prononcer le résultat, négatif ou positif, de la consultation. Il est frappant de constater que le mollah peut prononcer la prédiction divine en entrant dans les détails de l’histoire du fidèle sans avoir été mis au préalable au courant. Cette capacité à évoquer des détails connus par le seul fidèle, confère à cette pratique de la crédibilité et de la popularité auprès des chiites du monde entier. On trouve à Qom des mollahs spécialisés dans cette pratique qui rassemblent quotidiennement autour d’eux, après la prière du soir, une foule de fidèles, hommes et femmes, en quête d’une consultation du divin à travers ces hommes mystérieux.

Les hommes mystérieux dans cette ville mystérieuse sont nombreux, et chacun avait son propre don mystique qui le distingue des autres. Et c’était vers l’un des plus convoités des hommes d’Istikhâra de Qom que Halim s’était rendu pour recevoir la bénédiction de Dieu sur son projet de voyage. Selon les us, après la prière du soir qu’il suivit avec les autres fidèles derrière ce mollah, il se joignit à la file attendant son tour pour le consulter. Comme la séparation entre les sexes est de vigueur, on a prévu deux files, l’une pour les hommes et l’autre pour les femmes. La consultation, semi-privée, se faisait en quelques minutes. Lorsque son tour est venu Halim pensa à son départ aux Pays-Bas, puis se pencha sur le mollah et lui chuchota dans un dialecte irakien khîrah Sîdna (consultation ô maître !)- le mollah était en fait un sayyed [Terme qui désigne un descendant de l’un des membres de la famille du prophète.] irakien. Ce dernier ouvrit le Coran, lut discrètement un passage sans le montrer à Halim pour mieux entretenir le secret et le mystère de l’interprétation, puis lança doucement en direction de notre ami impatient : « zînah (bonne) ! ton voyage, ton passage de la frontière et ta résidence là où tu pars sont tous bons inchallah ! » Voilà que Dieu-même bénissait sa décision de partir aux Pays-Bas, il ne lui restait alors qu’à se procurer le billet d’avion et à partir.

Dès le lendemain, de bonne heure, il prit un taxi en direction de Téhéran où il acheta un billet d’avion Téhéran/Amsterdam/Casablanca. Le mercredi 30 décembre 1998 un peu avant minuit, il devrait être à bord d’un avion de la KLM en direction d’une autre étape de son odyssée. Il lui restait deux semaines à passer en Iran, à peine suffisantes pour réviser un peu les quelques notions indispensables de son Anglais, pour faire des amples adieux aux lieux et aux amis et pour se procurer comme le veulent les lois du pays un visa de sortie. L’Iran, pays frappé par le mal bureaucratique, exigeait une dokhôliyy-é (visa d’entrée) à l’entrée et une khrôjiyy-é (visa de sortie) à la sortie.

Le jour de son départ, avant de rejoindre l’aéroport Mehrabad, il passa par le mausolée de l’Imam Khomeyni situé au bord de l’autoroute reliant Qom à Téhéran. Il se recueillit auprès de la dépouille de cet homme sans lequel il n’aurait peut-être jamais touché la terre de l’Iran islamique, ni connu de près l’islam chiite. Et il lui en était reconnaissant, malgré toutes les épreuves qu’il avait subies et subirait le reste de sa vie. Il adorait l’Imam à cause de cette graine d’amour mystique et de véhémence révolutionnaire qu’il avait semée en son âme depuis son jeune âge et qui n’a cessé depuis de s’enraciner dans le terreau de l’identité musulmane, de croître pour embraser la multitude de visages qu’avait embrasé cette culture et pour s’épanouir dans l’espace de la culture universelle où aucune frontière, aucune spécificité et aucune appartenance ne sont possibles. Le voilà, âgé de trente ans, mûri par les embûches, l’amertume, les déboires et l’égarement. Le voilà, cet être en cavale, fuyant son pays précisément à cause d’un voyage trop intrépide vers cet Iran-même qu’il est sur le point de quitter et où il n’avait pas de place. Le voilà errant d’un pays à l’autre à la recherche d’un lieu où il pourrait peut-être réinventer le temps, et redonner une logique à cette déraison qui a fait de lui un fou dans un monde de fous où la folie vient autant des Etats que des individus de sa taille, de sa petitesse.

En quittant le mausolée qui était en train de devenir un complexe abritant entre autres une bibliothèque et une grande université de sciences islamiques, il fut transporté d’amour et de fierté. Il était mélancoliquement fier d’avoir osé déraper du rail de la routine vers la chaussée semée d’embûches de la foi et de la révolte. Ravi de n’avoir pas été comme ‘les autres’, prisonnier dans son petit-monde confortable en marge de la vie. Un sursaut d’enthousiasme et de liberté l’a emporté et jeté dans les profondeurs de l’océan d’une vie complexe, abondante, brute, impitoyable dans la douleur, moqueuse, vaniteuse, mais, belle. Que de sensations sublimes l’avaient ravis lorsque de l’avion il aperçut la coupole dorée du mausolée de l’Imam qu’il venait de quitter. Une boule ambrée de lumière et d’or ruisselant au cœur de cet immense Téhéran endormi entre les rêves de sa réforme et les cauchemars d’un conservatisme omniprésent qui menace de ressurgir à tout instant.

En dépit de tout ce qui pourrait être dit justement sur sa mauvaise gestion du dossier des droits de l’homme et des libertés, sur la dichotomie flagrante de ses lois entre le laïc et le religieux, sur l’incapacité de la jurisprudence islamique à résoudre des problèmes récents et complexes, sur l’arrivisme et le clientélisme qui sévit dans certaines couches du pouvoir, sur le conservatisme obsessionnel qui désespérément excelle dans le sabotage des réformes pourtant nécessaires pour la survie de l’islam politique, sur l’opacité des sphères du pouvoir qui tout en se déchirant évitent, heureusement, l’avènement d’un totalitarisme, la république d’Iran n’est âgée que de vingt ans. Elle est jeune, elle est encore endommagée par une guerre dévastatrice de huit ans, elle est vilipendée par les puissances mondiales qui, par nature, ne tolèrent pas de voir réussir d’autres systèmes politiques et idéologiques différents du leur, qu’ils soient islamiques, communistes ou autres.

La république islamique est un système inédit né dans un environnement hostile où les conditions de la réussite sont autant d’ordre intérieur qu’extérieur. Il ne faut pas espérer qu’une telle expérience réussisse en deux décennies surtout lorsqu’on sait que l’islam depuis des siècles a abandonné la pratique du pouvoir et qu’il a besoin d’expérimenter pour la première fois la gestion d’une société moderne fondue dans un contexte international marqué par la chute des souverainetés, l’une après l’autre.

La réforme de l’islam politique a besoin de temps, d’une large volonté politique et d’hommes et de femmes courageuses. La réforme est une tâche ardue, qui affronte les fiefs de l’habitude et de la tradition et où elle est souvent mal accueillie par les gardiens de l’ordre qui n’hésiteront pas à manier leur vieil arsenal pour la discréditer. L’image du réformateur dans le monde musulman, surtout quand il contredit l’islam officiel ou s’attaque à la version rigide de la charia qui n’est qu’une œuvre humaine, est à l’image de celle d’un danseur de corde : il doit tout à la fois avancer vers son but avec des pieds fermes, garder son équilibre et sa souplesse ; tout cela lui serait salutaire. N’importe quel faux pas lui attirerait les accusations les plus pénibles : traîtrise au profit des ‘ennemis de la nation’, hérésie, blasphème, reniement de sa culture et de la religion de ses ancêtres, etc. Le bon réformateur doit être suffisamment fin d’esprit pour éviter trois écueils : comment et quand éviter de faire confiance à cette main ‘secoureuse’ que lui tendraient sûrement les vrais ennemis de la nation qui, en faisant semblant de vouloir le sauver, veulent mieux l’utiliser contre son camp ; il doit aussi refouler le spectre de l’autocensure que la pression de son propre camp exercerait sur lui afin d’éveiller en sa conscience les remords et le déchirement d’avoir peut-être trahi sa communauté ; et enfin il doit fermer ses oreilles aux applaudissements de la masse des spectateurs et courtisans qui lui seraient plus fatals que les deux premiers défis car le culte de la personne aurait raison de son esprit critique.

Pour ne pas faire comme ces intellectuels, surtout en Occident, qui dès les premiers jours de la république islamique avaient honni cette dernière à cause de son identité islamique. Identité impossible à appréhender sous l’angle de la ‘pensée unique’ versus occidentale. Et, pour ne pas imiter ceux qui, sous l’effet de l’enthousiasme révolutionnaire, ont vu l’avènement certain d’une nouvelle gouvernance où allaient triompher les idéaux révolutionnaires qui l’avaient portée au pouvoir, on dit simplement que la république islamique constitue une originale expérience inachevée. Elle est une négation du schéma occidental qui a voulu tuer Dieu pour prendre sa place, et éliminer les fiefs du sacré pour faire du profit économique Le sacré sur l’autel duquel tout doit être sacrifié : l’humanitaire, le social, le culturel et l’écologique.

L’Iran est l’avatar le plus véhément de la résistance à l’hégémonie occidentale sur les autres cultures universelles. L’ordre mondial que le néo-libéralisme veut instaurer repose sur l’élimination de toutes les enclaves résistantes, en premier lieu celles qui remettent en cause la notion occidentale de la liberté, à savoir une hyper consommation des biens et des plaisirs. Sous l’emprise implacable des médias, des spécialistes de la communication et du marketing manipulateur, cette liberté que le monde ‘libre’ prétend garantir pour ses citoyens, dont une bonne partie est manipulée à la moelle, est fort douteuse. Rien ne prouve qu’en l’absence de ces excès de produits, de puissance, de consommation, de confort et surtout de l’oppression économique, politique, militaire et culturelle des autres peuples, l’occident officiel pourrait garantir cette ‘liberté’ à ses sujets. L’histoire de l’occident a pourtant démontré que les crises économiques et sociales ont produit les plus sombres épisodes de l’histoire humaine : le nazisme, le fascisme, le colonialisme, l’esclavagisme et la liste n’est pas close, car la cause de ces phénomènes n’est pas éteinte : la volonté de l’hégémonie planétaire et la prétendue supériorité de la race et culture occidentales. En tout cas lorsque les dominants et les donneurs de leçons parlent de liberté, les dominés, eux, savent à quoi s’en tenir.

Deux mois après le triomphe de la révolution islamique, le philosophe français Michel Foucault, dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre Mahdi Bazargan, écrivait déjà : « Impossible, disent aujourd’hui certains qui estiment en savoir long sur les sociétés islamiques ou sur la nature de toute religion. Je serai beaucoup plus modeste qu’eux, ne voyant pas au nom de quelle universalité on empêcherait les musulmans de chercher leur avenir dans un Islam dont ils auront à former, de leurs mains, le visage nouveau. Dans l’expression ‘gouvernement islamique’, pourquoi jeter d’emblée la suspicion sur l’adjectif ‘islamique’ ? Le mot ‘gouvernement’ suffit, à lui seul, à éveiller la vigilance. »[Lettre ouverte de Michel Foucault à Mahdi Bazargan, parue dans Le Nouvel Observateur du samedi 14 avril 1979, in Maxime Rodinson, L’Islam : politique et croyance, p. 309.] Après vingt ans d’exercice de pouvoir, le bilan de la république islamique est de loin moins sombre que ceux de tous les régimes arabes ou de la Turquie avoisinante, pourtant laïque depuis quatre-vingts ans.

Toutes ses pensées se télescopaient dans la tête encombrée du jeune Halim qui à un moment donné ne parvenait plus à réfléchir. Sa tête en proie à la politique, son cœur chargé d’émotions et son moral changeant, il était déchiré entre les trois pôles de son être que dominait, pour couronner le tout, un fort sentiment de solitude. Chacun des trois amis était condamné dorénavant à accomplir le reste de son périple seul, ce qui ne faisait qu’enrichir leur vision du monde et de la vie. Ils voulaient comprendre le monde en épousant son mouvement. Fadi, depuis son départ au Liban, a disparu et avec lui toute nouvelle ; quant à Chamseddine, il était sur le point de partir à Neychapour pour visiter la tombe de Omar Khayyam avant de se lancer dans le chemin de Boukhara, de Tachkent, de Samarkand à la recherche de ‘l’Orient de l’Orient’, comme il aimait nommer la sagesse orientale. Un voyage d’amour pour un voyageur et un passionné comme Chamseddine ne requérait qu’un peu de pain, du fromage et ‘de bonnes paires de chaussures’- un conseil qu’il retenait des mémoires de Che Guevara.

Halim s’efforça de refouler le souvenir de ses deux amis et de focaliser son attention sur sa personne, enfoui dans le siège d’un avion survolant les cieux de l’Ukraine. L’Iran, qu’il venait de quitter, avait ses propres hommes et femmes qui savaient, comme ils l’ont toujours prouvé, prendre le destin de leur pays en main. La Tunisie, qu’il était obligé de fuir, il espérait en avoir des nouvelles une fois en Europe. Quant aux Pays-bas, il en avait entendu parler comme une terre accueillante où les ponts se lèvent devant chaque navire, et où il y a une couleur pour chaque tulipe et un destin pour chaque étranger. A cette idée, Halim ressentit un espoir en l’avenir de son voyage, mais, lorsque ses yeux tombèrent sur un quatrain du hakim Omar Khayyam dont le livre était sur ses genoux, il hocha la tête et laissa échapper un sourire cynique :

On me dit : « Qu’elle est belle, une houri des cieux ! »

« Je dis, moi, que le jus de la treille vaut mieux.

Préfère le présent à ces bonnes promesses :

C’est de loin qu’un tambour paraît mélodieux ! »[Omar Khayyam, Rubaíyyat (Quatrains), quatrain numéro 5, éditions Eqbâl, Téhéran.]

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